LIVRE II. — CHAPITRE YI
malheureux enfans délaissés, ne s’était pas contenté de voler à leur secours, il les avait décorés du beau nom d’enfans de la patrie. Par quelle fatalité cet hospice de Montbrison n’a-t-il eu aucune part à leur distribution pour ces malheureux orphelins ? Et si les nourrices de ces enfans aussi malheureuses qu’eux ne recevant point leur salaire, viennent à déposer ces petits malheureux faudra-t-il les voir mourir faute de soins ? cinq de ces orphelins privés de leur lait sont morts dans l’espace de huit jours, Quel tableau déchirant pour l’humanité » !
Murat (Cantal), 8 nivôse an 4 (Arch. nat., 250) : « Déjà faute de payement certaines nourrices pauvres remettent les enfants qui périssent de misère ».
Châteauroux (Indre), 20 floréal an 4. Lettre des administrateurs (Arch. nat., pis, 264) : « Les enfans naturelles sont au nombre de deux cens quarante, dont les nourrices ne sont pas payées depuis deux mois, et qui tous les jours menacent de rendre leurs nourriçons, ces êtres infortunés et intéressans sont, sans cesse, exposées à être abandonnées; si seulement la moitié des enfans étoit rendu, du jour de leurs entrées à l’hospice à quinze jours après, plus de la moitié périroient par la difficulté où l’on
seroit de les faire soigner et nourrir.Dans ce moment on nous
en a apporté quatre à la mamelle, on ne peut leur faire de la bouillie en ce que la laitière refuse de livrer du lait, n’en voulant donner que pour de l’argent et demandant avant tout, 10 liv. qui lui sont dû...»
Mons, 14 messidor an 4 (Arch. nat., 264). Lettre de l’administration centrale ; « Les maisons des enfans de la Patrie et des orphelins sont particulièrement dans la plus grande détresse ; la première outre qu’elle contient près de six à sept cent enfans est encore obligée de payer la pension de cinq cent nouriçons. Elle est à la veille de ne pouvoir acquitter cette dette sacrée. Les intendans sollicitent des secours et nous sommes dans la malheureuse impuissance de leur en procurer, néanmoins ils menacent de quitter des fonctions qui sont pénibles sans doute, mais qu’il importe de leur faire continuer ».
Douai, 19 messidor an 4 (Arch. nat., P^^, 267). « Nous avons été dans l’indispensable nécessité de payer les nourrices en
LES ENFANTS DE LA PATRIE
monnaye métallique ; la difficulté où nous étions de satisfaire à cette demande nous avait déterminé à essayer l'allaitement artificiel^ mais le résultat de cet essay fut la mort de presque tous les enfants malgré notre surveillance et tous nos soins... »
Metz, 30 ventôse an 5 (Arch. nat., 290). Délibération de l’administration centrale : « Faute de payemens des mois de nourrices de l.SOO enfans dû depuis 15 mois, ils sont journellement rapportés à l’hospice où ils périssent faute d’alimens 4... »
Toulouse, 21 brumaire an 6 [Discours de Pérez au Conseil des 500. Moniteur du 24) : « Les deux hospices en vendant jusqu’à leur dernier meuble ne peuvent entretenir qu’à denii, leurs trois mille malades et arriérés de 300 mille livres envers les pères nouriciers des orphelins de la patrie, ils tremblent à chaque instant que tant de patience ne se lasse, et que ces précieux dépôts ne leur soient rendus. Quel spectacle terrible pour l'œil du magistrat si ce malheur arrivait! Il verrait périr en peu de jours et sans pouvoir l’empêcher 1.500 jeunes victimes la plupart au berceau... »
Marseille, 23 nivôse an 6 (Annexes n° XX’VII). « Depuis plus de deux ans les enfans de la patrie qui naissent et qui sont présentés à l’hospice sont moissonés par .une mort certaine. Le nombre en est considérable, on en reçoit ordinairement 15 par décade et les décès égalent les naissances ».
Saint-Jean-d’Angély, 3 floréal an 6 (Arch. nat., F^5^ 309). « Les adolescens alaités seulement avec un linge imbibé du lait des animaux, lorsque la pitié fait la charité, se désèchent et périssent d’inanition... »
4. Metz, 25 brumaire an 6 (A. N., F^-’, 319). Délibération de l’administration municipale: « L’expérience récente, celle du mois passé, a prouvé que sur soixante orphelins abandonnés et recueillis à l’hospice, et cela va faire frémir, cinquante trois sont morts d’inanition et de froid dans les huit premiers jours de leur entrée, l’hôpital n’a pu leur fournir ni nourrices ni les premiers alimens, ni chauffage, ni linge. Les sept qui vivent encore n’ont dû la conservation de leur existence qu’à la charité d’un citoyen qui a fait don d’une somme de 96 liv. pour les mettre à nourrice ». A Paris en l’an 5, la proportion des décès atteignit le chiffre énorme de 92 0/0; il en est de même pour toute cette période et encore nous avons compté comme existants les enfants rendus à leur famille avant d’avoir atteint leur douzième mois. En déduisant ces remises et en suivant les pupilles quelques années on pourrait constater qu’il n’en survivait pas plus de trois à quatre sur cent. Voir notre Histoire des enfants abandonnés, in-S”, 1885, p. 261.