LES ENFANTS DE LA PATRIE PLACÉS DANS LES CAMPAGNES
Les mois de nourrice. — Leur insuffisance. —
Les paiements en retard.
Les documents abondent ; nous en prendrons seulement quelques-uns, ils suffiront pour éclairer le lecteur, lui montrer l’étendue et la profondeur du mal.
La Flèche, frimaire an 3 (Arch. nat., 2S9). Les nourrices ne reçoivent que dix livres par mois; la plupart d’entre elles réclament contre la modicité de cette rétribution, « mais l’attachement et la pitié les portent volontiers à ne pas insister sur cette difficulté pour les orphelins qui ont été précédemment confiés à leurs soins ». C’est sur le sort des enfants à naître que l’agence doit appeler l’attention des citoyens administrateurs du district. « Toutes les nourrices protestent ne pouvoir se charger à l’avenir de nouveaux nés pour le prix fixé, attendu le renchérissement progressif des denrées... »Le Directoire,» considérant que la vie d’un seul de ces enfans ne peut être mis en balance avec le surcroit de dépenses momentanées que commandent les circonstances, que d’ailleurs la commission des secours publics a été consultée, qu’il lui a été adressé à deux reprises copie de la pétition de l’agence de secours de la commune de la Flèche et que la commission n’a pas répondu, que néanmoins le cas est très pressant et qu’il n’est plus possible de temporiser », accorde pi’ovisoirement 18 liv. par mois et un trousseau.
Ce fait n’est pas rare, car les pouvoirs publics locaux, en présence des besoins réels constatés, se trouvent portés d’autant plus à augmenter les prix de pension que c’est l’État qui rembourse'’. Quelquefois cependant le Ministre se plaint de ces con-
6. Administrateurs de l’hospice de Langogne (Lozère), 5 fructidor an 3 (A. N., Fi'>, 264) : « Les mois des nourrices des enfants bâtards qui ne coutoient que quatre livres se portent aujourd’huy à cinquante livres; on a même de la peine à trouver’ des nourrices à ce prix-là ».
LIVHB II. - CIIAPITIIE VI
cessions et réduit d’autorité le montant des sommes réclamées'^. Bientôt d’ailleurs d’autres difficultés surgissent par suite de la dépréciation des assignats. Les nourrices veulent être payées en numéraire ou au moins en grains. Montbrison, 29 vendémiaire an 4 (Arch. nat., 264) : « L’économe de cet hôpital déclare avoir employé jusqu’aujourd’huy une somme de 17.500 liv. pour les mois de nourrice des enfants à la charge de cette maison, qui sont au nombre de 175 et il ce trouve par rapport à ces êtres infortunés dans la position la plus affreuse d’après le refus que font les nourrices, des assignats, alléguant qu’elles ne peuvent plus trouver de bled avec ce papier monnaie ».
Condom, 1®*'frimaire an 4. (Arch. nat., 265). Le syndic de l’hospice civil : « ...Il est affligeant pour l’humanité entière, il est douloureux pour des administrateurs de voir que des jeunes enfans, l’espoir de la patrie, sont exposés à mourir de fin. Quatre vingts douze nourrices nous menassent d’abandonner ces jeunes victimes si nous ne leur donnons du grain ou du numéraire ; nous n’avons ni l’un ni l’autre, bien plus nous n’avons pas d’assignats ».
Douai, 5 nivôse an 4 (Arch. nat., F^®^ 267). « Les nourrices ne pouvant plus se procurer quoique ce soit avec des assignats, nous demandent toutes du numéraire, et de puissantes raisons, nous forcent d’accéder à cette demande; d’abord il est cértain que depuis plus d’un an les nourrices employées par l’hospice ont tenu leurs nourriçons à peu près gratuitement. Les traitemens que nous avons pû leur accorder en assignats quelque fort qu’il fut, s’est trouvé toujours beaucoup au dessous de la dépense réelle qu’elles ont dû faire, l’espoir de jouir d’un traitement amélioré, lorsqu’enfin la monnaie républicaine reprendrait
7. Le Ministre de l’Intérieur aux administrateurs du Haut-Rhin, 18 juillet 1793 (A. N., FIS, 239). « J’ai vu, par l’examen de la dépense des enfants trouvés des districts de Colmar, Béfort et Alkirk pour les années 1791 et 1792, qu’on avait porté des mois de nourrice à 14 liv. ; ce prix m’a paru d’autant plus fort que dans la presque totalité des hôpitaux, les mois les plus chers ne vont pas à plus de 9 liv. J’ai donc pensé qu’en réduisant à 12 liv. les mois à 14 liv., ce taux devoit suffire... Je saisis cette occasion pour vous prier de vouloir bien surveiller avec le plus grand soin la dépense des enfans trouvés qui forme déjà une charge considérable pour l’état et qui s’accroitroit encore davantage, sans la surveillance que je vous demande ».
LES ENFANTS DE LA PATRIE
plus de valleur, l’attachement que plusieurs ne peuvent se deffendre de concevoir pour leurs nourrissons sont les seules causes qui aient pu déterminer beaucoup d’entr’elles à les conserver. Mais (et ceci est pour nous un motif très pressant de ne point chicaner sur le mode de salaire) beaucoup aussi nous ont rapporté les enfans... »
Maurs (Cantal), 12 pluviôse an 4 (Arch. iiat., 262). «...L’on ne trouve plus de nourrice qu’en les payant en numérère, encore exigent-elles six, sept et huit livres par mois, il seroit nécessaire d’avoir du numérère pour les payer car au prix qu’est largeant il est très difficile de s’en procurer et les besoins augmentent chaque jour ».
Auxerre, 21 ventôse an 4 (Arch. nat., 276). L’administration municipale : « ...Nous vous demandons aussi du numéraire pour nos militaires malades et pour nos enfants trouvés : nous les soignons avec grande attention et avec zèle pour le Gouvernement, en son nom et à ses frais. Il ne voudra pas que le défaut d’indemnité des dépenses que nous faisons pour lui et à sa décharge soit tout à la fois la cause de la ruine de notre hôpital, et de la cessation de ce service important. Les nourrices rapportent tous les jours à l’hôpital les enfants à défaut de numéraire, on ne peut rien tirer de la campagne pour les besoins de notre commune qu’avec du numéraire... »
Colmar, 16 floréal an 4 (Arch. nat., F^^^ 268). Administration du département du Haut-Rhin : « Sur les représentations faites par un membre que les secours accordés à raison de 36 liv. par mois pour chaque enfant de la Patrie ou orphelin sont devenus insuffisans, par la baisse toujours plus effrayante du papier de la République, que dans cet état de choses les nourriciers de ces enfans, ont non seulement fait menaces de les abandonner et de les rapporter à la barre de l’administration, mais encore que plusieurs d’entr’eux l’ayant déjà effectués, il est devenu de toute urgence d’aviser aux moyens de faire cesser les plaintes trop
8. Cantal, pluviôse an 4, pour 24 livres en numéraire il faut:
( l'® décade. 4.200 liv. \
Durant la | 2® décade. 4.500 liv. ' en assignats.
( 3® décade. 5.000 liv. )