LIVRE II. — CHAPITRE II
malades et aux pauvres qu’elles corrompaient par de dangereuses suggestions. »
A Nogent-le-Rotrou, c’est l’ex-chanoine Chasles qui demande l’expulsion de deux sœurs « gangrenés de principes empoisonnés, dont le contagion se communique d’autant plus facilement que leurs relations avec les malheureux sont plus immédiates ».
Le 3 octobre 1793, à la Convention [Moniteur du 4, XVIII, p. 31), Mailhe s’écrie : «Citoyens, ne soyez pas inquiets sur les hôpitaux. Lorsque j’ai été envoyé en commission dans les départements du Midi, j’ai expulsé d’une maison nationale ces femmes
fanatiques ; bientôt cet exemple fut imité. Je demande qu’on
généralise cette mesure, qu’on renvoie ces femmes aristocrates, sans espoir de retraite, car on n’en doit pas à des contre révolutionnaires ».
A Saint-Omer, Taffoureaux va dans les hôpitaux pour les épurer de toutes pratiques superstitieuses ; il appelle cela des visites saintes
2° Durant ces années terribles, l’attitude des servantes des pauvres est admirable ; elles restent fidèles, malgré toutes les menaces, aux vœux de leur profession religieuse. Dès 1789, au moment où la Constituante se prépare à ouvrir les monastères, bien des moines saluent avec joie cette aurore nouvelle. Bénédictins, Carmes, Dominicains, etc., envoient à l’Assemblée des suppliques enflammées tendant à hâter le jour où ils seront rendus à ce qu’ils osent appeler : la liberté. Aux Archives nationales, des cartons entiers (signalés par Taine) sont remplis de ces étranges adresses.
Le 30 novembre 1789, des religieux grands Carmes de Franche- Comté (un ex-provincial, un prieur, un correcteur) (Arch. nat., D. XIX, 204-215; C, 14) écrivent : « accélérez ce projet, il n’appartient qu’à des législateurs de le consommer ; et la porte de cette prétieuse liberté qui doit bientôt s’ouvrir, ranime déjà tous les êtres mourants ; il ne seroit même plus possible de la
11. Gouverneur, Un coin du vieux Nagent : l’HôteUDieu, in-8“, 1868, p. 90.
12. La Révolution à Saint-Omer, souvenirs de mon grand-père, par le bibliophile artésien, in-8“, 1873, p. 147.
LES SERVANTES DES PAUVRES
refermer sur tant de malheureux : leur avoir anoncée l’espérance de la liberté et les retenir dans ,1a servitude du cloitre, seroit une cruauté que les derniers siècles ne pardonneroient pas à l’humanité du notre.»
Le 4 février 1790, les chanoines réguliers de la congrégation de Noire-Sauveur, en Lorraine, adhèrent au projet de décret du Comité ecclésiastique, présenté par Treilhard ; « Ce n’est pas seulement une maison de la congrégation, mais la congrégation entière, à l’exception de quelques chefs, parties intéressées, qui
y applaudit d’une voix unanime. Elle désire le voir mettre à
exécution le plutôt possible. Tous les membres de ce corps sans cesse inquiets et incertains sur leur état futur vous supplient de vouloir bien hâter et accélérer l’instant décisif de leur destinée qui doit les rendre à la liberté honnête que vous voulez bien leur accorder et qu’ils ont autrefois sacrifiée sans connaissance et aveuglément ». (Suivent 63 signatures.)
Ajoutons que ces mêmes cartons contiennent de nombreuses et énergiques protestations émanant de religieux mendiants, de frères de Saint-Jean de Dieu et surtout de filles de la charité ou de sœurs hospitalières. Tout le couvent signe, la supérieure en tête. Les membres de ces communautés de femmes déclarent que ce n’est pas la perte de, leurs biens qui les touche, mais la dissolution imminente de leur société ; libres, elles ont franchi le seuil de la maison qui les abrite ; libres, elles y vivent ; libres, elles veulent y mourir.
Les documents constatent avec la dernière évidence qu’il a fallu à la lettre arracher les servantes des pauvres du chevet des malades. Écoutons cette fière déclaration qui nous vient de Vannes, le 19 décembre 1792 ^4.
« Nous soussignées, supérieure et religieuses professes du monastèrè de l’hôpital saint Nicolas, déclarons que notre intention a toujours été de vivre et de mourir dans notre monastère et d’y observer en commun la règle que nous avons fait profession
13. Ces religieux appellent Treilhard : « l’illustre membre de votre auguste assemblée. »
14. Abbé Tresvaux, Histoire de la persécution révolutionnaire en Bretagne, 2 vol, in-8», t. I, liv. III, p. 425-427.