‹ La Révolution et les pauvresChapitre 67 sur 192 · LIVRE U. — CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE U. — CHAPITRE II

de suivre et à laquelle nous serons inviolablement attachées de cœur et d’esprit. Nous voyant aujourd’hui expulsées de notre maison, nous protestons formellement et expressément contre cette violence ; nous déclarons unanimement qu’en sortant de notre monastère nous ne faisons que céder à la force et que les vœux les plus ardents de nos cœurs sont de voir le moment heureux qui nous permettra de rentrer et de remplir librement les obligations que nous nous sommes imposées lors de notre profession et que nous chérirons jusqu’à la mort^^ ».

Nous croyons n’avoir pas à insister pour prouver que l’expulsion des hospitalières est l’œuvre des orateurs de clubs, des terroristes, des représentants en mission ; que tous obéissent à des considérations absolument étrangères au bien-être des malades, au soulagement des pauvres et des infirmes. En présence de l’opposition courageuse, ou au moins de la force d’inertie, des autorités locales, ils ameutent la populace, et c’est aux individus composant les bas-fonds de la société qu’est confié le soin d’accomplir cette tâche honteuse.

Enfin ces mêmes hospitalières, personne ne peut le contester, se montrent partout fidèles à leurs serments et ne cèdent qu’à la force brutale.

Ceci dit, parcourons les étapes successives de cette voie douloureuse inaugurée au printemps de 1791.

Le samedi 9 avril, dans les différents quartiers de Paris, à la même heure, une foule de femmes et d’hommes revêtus d’habits féminins, enfoncent les portes de la maison mère des sœurs de charité et se livrent à des actes odieux tels qu’il ne s’en commet que chez les peuples barbares. A la première nouvelle de ces excès, la garde nationale prend les armes et accourt, mais elle reste l’arme au bras faute d’ordres. La loi martiale ne peut être proclamée que par un officier municipal et les officiers municipaux ont soin de ne se montrer nulle part. Trois sœurs attachées

15. En 1790, à Abbeville, lorsque les commissaires municipaux se transportèrent à l’Hôtel-Dieu pour constater si les religieuses, alors au nombre de 37 plus 2 novices, entendaient rester ou sortir, elles déclarèrent toutes « vouloir continuer la vie commune dans la maison, et y vivre et mourir dans l’observance de leurs vœux » (Louandre, UHôtel-Dieu d’Abbeville, Mémoires de la, Sociélé d’émulation, 1855-1857, p. 107).

LES SERVANTES DES PAUVRES

à la paroisse Sainte-Marguerite meurent à la suite de ces indignes traitements

A Bordeaux (avril 1791), « la populace s’empare des sœurs de charité qui refusent d’aller à la messe du curé constitutionnel, on les plonge à plusieurs reprises dans la rivière d’où on les retire à moitié mortes ».

Les filles de la charité adressent alors une pétition à l’Assemblée nationale qui la renvoie au pouvoir exécutif; « pour que, conformément aux loix existantes, il donne des ordres pour que les filles de cet institut ne soient point troublées dans l’exercice de leurs fonctions, et qu’elles soient spécialement protégées dans les soins qu’elles rendent avec tant de zèle aux pauvres malades » [Décret, 14 mai 1791, XIX, p. 162).

Le 31 mai, le Ministre Delessart expédie aux directoires des départements une circulaire ; il se plaint de l’indifférence « des magistrats du peuple », déclare que les sœurs de charité ne sont pas des fonctionnaires publics; il rappelle que la liberté des opinions religieuses a été établie sans aucune restriction puisque la loi admet le libre exercice de tous les cultes. « Quelle âme honnête et généreuse, ajoute-t-il, n’éprouverait pas l’intérêt le plus touchant pour ces filles respectables qui, inaccessibles à aucun ressentiment de tant d’outrages, sollicitent encore, comme une grâce, la liberté de continuer sans troubles les soins qu’elles rendent aux malades? Elles mettent tout leur bonheur à pouvoir exercer leur charitable zèle, que la persécution la plus odieuse n’a point affaibli » ^8.

16. Excès commis également à Montreuil, près Paris (Prudhomme, Histoire impartiale, etc., t. III, p. 293). 21 jamner l'791, expulsion à main armée des Augustines desservant l’hèpital Sainte-Catherine, de Quimper (Abbé Téphany, Histoire de la persécution religieuse dans les diocèses de Quimper et de Léon, in-8°, 1879, p. 325).

17. « L’officier municipal s’étant transporté chez l’une de' ces religieuses et lui ayant dit qu’il venait recevoir sa déposition. Non, lui répondit cette héroïque et sainte fille en rassemblant ses forces, je ne serai jamais la délatrice des gens à qui j’ai voué mon existence et mes soins ; je ne cesserai pas même dans cette circonstance d’être sœur de la charité comme j’en suis la martyre » {Mémoires du marquis de Ferrières, 3 vol. in-S®. Paris, Beaudouin, 1821, t. II, liv. IX, p. 268).

18. Moniteur universel, n““ des 4 et 17 juin 1791. Réimpression, VIII, p. 572 et 675. Voir aussi arrêté du Directoire du département de la Côte-d’Or, en date du 4 juin. Moniteur du 16, VIII, p. 668.

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