LIVRE II. — CHAPITRE II
Septembre 1792. Les sœurs Augustines de l’Hôtel-Dieu de Château-Thierry sont chassées 29.
Décembre 1792. Expulsion des hospitalières de Saint-Nicolas, à Vannes; inculpées d’incivisme, elles sont plus tard enfermées dans leur propre demeure transformée en prison 90. Citons encore les religieuses de Saint-Louis, de Caen, chassées de l’hospice d’Avranches (refus de serment) ; les sœurs de l’hôpital de Fougerolles (Mayenne) ; les Augustines de l’hôpital de Saint-Sauveur, à Lille, qui, « après avoir vaillamment affronté le bombardement et prodigué leurs soins aux blessés, sont renvoyées, sans motifs, quelques mois après 9^ ».
Au commencement de 1793, de nombreuses communautés du Doubs subissent un sort analogue ; il en est de même, à Comines, Angers, Magnac-Laval (Haute-Vienne) ^2^ Sablé, Laon et quantité d’autres villes. A Beaufort-en-Vallée, après un second envahissement de la maison par une bande de forcenés, deux sœurs sont emprisonnées 9^.
Au club des Jacobins de Paris, on dénonce les Augustines de l’Hôtel-Dieu comme cachant un prêtre réfractaire et lui ayant fait célébrer la messe pour le repos de l’âme du tyran : « Cela nous regarde, s’écrie aussitôt une tricoteuse des tribunes qui s’élance hors de la salle suivie d’une troupe de furies comme elle. Toutes ensemble se dirigent vers ce séjour de douleurs et de misères où il est encore permis à ces pieuses filles de remplir leurs fonctions de charité accoutumées, les arrachent des lits de leurs malades... les traînent sur la place du parvis et là bravant toutes les lois de la pudeur, les traitent de la façon la plus outrageante..., plusieurs sœurs meurent des suites de cet ignominieux traitement... L’une d’elles, sœur sainte Anastasie, qui
29. Abbé Ledouble, Êlat religieux ancien et moderne des pays qui forment le diocèse de Soissons, in-8°, 1880, p. 324.
30. Abbé Mené, Hospice de Saint-Nicolas, de Vannes, in-8“, 1897, p. 51-52.
31. Houzé de l’Aulnoit, De l’assistance publique à Lille, l’hôpital Saint-Sauveur, in-8°, 1866, p. 48.
32. Quatre sœurs seulement sur vingt-six consentent à prêter le serment civique.
33. Denais, Histoire de l’Hôtel-Dieu de Beaufort-en-Vallée, in-8‘>, 1871, p. 103-
LES SERVANTES DES PAUVRES
cherche à s’y soustraire par la fuite est saisie sur le pont aux doubles et jetée à la rivière... »
En brumaire an 2, nous voyons les sœurs de Saint-Charles forcées de quitter l’Hôtel-Dieu de Mézières ; à Arras, les religieuses des hôpitaux « cangrenées d’un fanatisme révoltant » sont expulsées-*^. Ces femmes, dit l’arrêté du directoire du district, peuvent tuer les malades autant que les maladies ellesmêmes, par les rêves de la superstition et du fanatisme.
L’hôpital de Beaufort-en-Vallée est envahi pour la troisième fois (nivôse an 2) ; le 26 germinal, « la demeure des hospitalières est investie à onze heures du matin par une soldatesque armée et 22 sœurs emmenées en charette jusqu’à Angers » (Denais, p. 121-133).
Expulsion ou emprisonnement des servantes des pauvres à : Quimperlé (pluviôse) ; Angers (ventôse) ; Rennes, Le Havre, Romorantin (germinal) ; Libourne (floréal) ; Angoulême (prairial) ; Béziers, Beaune, Laval, Château-Gontier, Domfront, Montreuil-sur-Mer. 11 serait facile d’étendre cette nomenclature, la persécution couvrant le pays entier.
Au début, on se contente généralement d’expulser les sœurs; elles gagnent alors d’autres maisons de leur ordre^^ouse retirent dans leur famille, chez des amis. Dès 1793, l’emprisonnement est la règle, et nombre de religieuses précédemment chassées sont arrêtées et enfermées.
On pourrait écrire des volumes avec le récit des souffrances endurées par ces femmes dévouées. Quelques traits permettent de peindre leur triste situation : « Une fois arrivées à Angers, dit Denais (p. 124-127) on met nos prisonnières (les sœurs de Beaufort en vallée) se reposer le reste de la nuit sur une petite
34. G. Duval, Souvenirs de la Terreur, 4 vol. in-8°, 1842, t. III, chap. xxxi, p. 143-144.
35. Lecesne, Arras sons la Révolution, 3 vol. 1)1-8°, 1882-1883, t. II, p. 102.
36. Aux Filles de la charité, la patrie reconnaissante, in-8°, 16 p. Paris, Crapart, 1791 (?), p. 11. « Elles se réfugient en foule dans la maison qui fut leur berceau, ne pouvant plus exercer leur ministère auprès des pauvres, c’est là qu’elles attendent encore qu’on leur donne le signal des bonnes œuvres, pour voler au secours de leurs frères, recevoir leur dernier soupir et leur apprendre à pardon-
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botte de paille, qu’on leur donne pour deux ou trois... Toutes ces inculpées sont condamnées au bannissement perpétuel. On les conduit à la prison nationale. Elles sont encore fouillées en arrivant à la geôle, et on leur enlève jusqu’à leurs portefeuilles et leurs mouchoirs de poche. Il y a dans la prison environ cent deux captives. Les religieuses pendant les deux mois et quatre jours qu’elles restent prisonnières se montrent toujours très gaies, très contentes; la supérieure se fait remarquer par son admirable soumission a la volonté de Dieu ».
A Amiens (an 2), il y a dans la maison de détention : 3 sœurs de la charité et 10 sœurs de l’Hôtel-Dieu d’Abbeville; 8 sœurs de l’hôpital général et 29 sœurs de l’Hôtel-Dieu d’Amiens ; 29 sœurs de Bayeul (Nord) ; 6 de Montdidier^’.
A Rennes, on donne aux filles de la Sagesse de l’eau, du pain, de la paille; « renfermées toutes dans une chambre n’ayant qu’une seule fenêtre, elles manquent presqu’entièrement d’air ». Quelques-unes sont ensuite internées avec des femmes condamnées pour crimes 38.
A Rouen (floréal an 2), on compte en même temps 363 religieuses emprisonnées et parmi elles 10 sœurs de la Providence, 11 de l’hospice d’humanité, 8 du refuge, S de l’hôpital général. Sur le registre d’écrou, le motif de l’arrestation est toujours ainsi libellé : « Simple cause d’opinion »38.
Les habitants des localités où ces malheureuses se trouvent entassées dans des locaux étroits, malpropres, sont-ils émus de pitié; envoient-ils des matelas, des provisions, les geôliers, les commissaires confisquent le tout; on n’admet pas que la charité particulière adoucisse le sort de ces victimes d’une politique sectaire et intolérante
Au milieu de ces vexations continuelles, de ces mauvais traitements, des religieuses meurent, d’autres sont exécutées.
37. Darsy, Les Doléances du peuple et les victimes: Souvenirs de la Révolution en Picardie, in-8', 1887, p. 326 à 335. L’auteur donne les noms de beaucoup de religieuses sans indication de communauté,
38. Abbé Tresvaux, Histoire de la persécution religieuse en Bretagne, 2 vol. in-S”, 1845, t. II, chap. m, p. 82.