LA RÉVOLTE DES PROVINCES
à la formation des comités permanents et des gardes nationales. Grande Peur et jacquerie se confondirent et furent simultanées.
Les brigands, dont l'irruption imminente hantait les imaginations, ne se distinguaient pas d'ordinaire de ces artisans qui brûlaient les barrières de l'octroi et qui taxaient le blé dans les marchés, ou de ces paysans qui forçaient les châtelains à livrer leurs titres. Mais, que la foule des misérables de la terre et des faubourgs ait vu dans l'anarchie montante l'occasion d'exercer, une reprise sur l'ordre social, c'était chose trop naturelle pour qu'on puisse la mettre en doute. Le soulèvement n'était pas dirigé uniquement contre le régime seigneurial, mais contre les accapareurs de denrées, contre les impôts, contre les mauvais juges, contre tous ceux qui exploitaient la population et vivaient de son travail. En Haute-Alsace, les paysans se précipitaient sur les marchands juifs en même temps que sur les châteaux et sur les couvents. Par centaines, à la fin de juillet, les juifs d'Alsace furent obligés de se réfugier à Baie.
La bourgeoisie possédante aperçut tout à coup la figure farouche du 4^ Etat. Elle ne pouvait laisser exproprier la noblesse sans craindre pour elle-même, car elle détenait une bonne part des terres nobles et elle percevait sur ses manants des rentes seigneuriales. Ses comités permanents et ses gardes nationales se mirent immédiatement en devoir de rétablir l'ordre. Des circulaires furent envoyées aux curés pour les inviter à prêcher le calme. « Craignons, disait l'appel du club de Dijon en date du 24 juillet, de donner l'exemple d'une licence dont nous pourrions tous devenir les victimes. « Mais la force fut employée sans tarder. Dans le Maçonnais et le Beaujolais, où 72 châteaux avaient été livrés aux flammes, la répression fut rapide et vigoureuse. Le 29 juillet, une bande de paysans fut
Hli I.A IIKVOIATION IHAXÇAlSi:
l);iltiie près du château de Cormatiu el })erdit 20 tués cl 60 prisonniers. Une autre bande, battue près de Cluny, perdit 100 tués et 170 prisonniers. Le Comité permanent de Mâcoii, s'érigeant en tribunal, condamna
là mort 20 éuieutiers. Dans cette province du Dauphiné, où l'union des trois ordres s'était maintenue intacte, les
' troubles avaient pris l'aspect très net d'une guerre de classes. Paysans et ouvriers faisaient cause commuiu «ontrc la bourgeoisie alliée aux nobles. La garde nationale de Lyon prêta iriain-fortc aux gardes nationales dati|)liinoises contre les insurgés avec <pn sym])atliisaieiit les ouvriers connais.
1 /Assemblée assistait efl'rayée à cette terrible explosion (prelle n'avait pas prévAie. Elle ne pensa d'abord (pi'à^ organiser la répression et les plus prompts à ])OUsser aux rigueurs n<> luiNiit pas des privilégiés mais des députés du Tiers. L'abbé Barbotin, un de ces <-urés démocrates <|ni dcleslaic.nt les évèques. écrivail de A'ersailles, à la fin de juillet, au capucin qui le remplacail dans sa cure du ILiinaul, des lettres inquiètes el menaçantes : « Lieidcpie/ forlemenl que sans obéissance, aucune société ne peut subsister. )> (/étaient leS aristocrates, à l'en croire, cpii agilaieiil le peuple : « 'l'oul cela n'a «-ommencé que depuis (jue les cnncnjis (jue nous avons à la (^our sont dis|)ersés. » l^vidcmuicnl. c'étaient les émigrés, les amis du <omte d'Artois (\ de la reine (|ui se veiigeai<nl de leur délaile en lançant les malheiirriix contre les propriétés! ('ombi<'n de députés (lu 'j'iers |>ensaieiil comme cet obscur curé ? J^e 3 août, le rap|)orteui" du Comili- cliargi- de propos(>r les mesures à ])rendre, Salomon, ne sut <pie démuicer avec violence les fauteurs de flésoiMJi-c et que proposer une répression aveugle sans aucun luoi de pitié j)our les souffrances des misérables, sans la moindre promesse pour l'.ivenir. Si lAssemblée av.iit suivi cet inexorable
LA HEVOLTE DES PROVIXCES 67
propriétaire, elle eût créé une situation dangereuse. La répression à outrance et généralisée eût dû être confiée au roi. C'était lui rendre le moven d'enraver la Révolution. Et d'autre part, c'eût été creuser un fossé infranchissable entre la bourgeoisie et la classe paysanne. A la faveur de la guerre civile qu'on prolongerait, l'ancien régime pourrait se perpétuer.
Les nobles libéraux, plus politiques et plus généreux aussi que les bourgeois, comprirent qu'il fallait sortir , de l'impasse. Jj'un d'eux, le vicomte de Xoailles, beau- / frère de Lafayette, proposa, le 4 août au soir^, pour faire tomber les armes des mains des paysans :
1*^ Qu'il fût dit dans une proclamation que dorénavant <( r impôt sera payé par tous les individus du royaume, dans la proportion, de leurs revenus ». C'était la suppression de toutes les exemptions fiscales.
2° Que (( tous les droits féodaux seront rachetablcs parles communautés [c'est-à-dire par les communes] en argent ou échangés sur le prix d'une juste estimation ». C'était la suppression des rentes seigneuriales contre^ indemnité.
3*^ Que « les corvées seigneuriales, les mainmortcsLet autres servitudes personnelles seront détruites sans ^ rachat ».
Ainsi Xoailles faisait deux parts dans le système féodal. Tout ce qui pesait sur la personne était supprimé purement et simplement. Tout ce qui pesait sur la propriété serait rachetable. Les hommes seraient libérés, mais la terre resterait grevée.
Le duc d'Aiguillon, un des plus grands noms et un des plus riches propriétaires du royaume, appuya avec chaleur les propositions de Xoailles : « Le peuple cherche à secouer enfin un joug qui, depuis tant de siècles, pèse sur sa télé, et, il faut l'avouer, cette insurrection quoique coupable (toute agression violente l'est),
68 LA FuhoLl'TION' FRANÇAISE
peut trouver son excuse dans les vexations dont ii est la victime. » Ce noble langage produisit une vive ('■motion, mais, à cette minute pathétique, un député du Tiers, un économiste qui avait été le collaborateur et l'ami de Turgot, Dupont (de Nemours) persista encore à réclamer des mesures de rigueur. Les nobles s'ouvraient à la pitié, le bourgeois blâmait l'inaction des autorités et il parlait d'envoyer des ordres sévères aux liibiinaux.
L'élan cejx'ndant était donné. L^n obscui" député breton, Leguen de Kerangal, qui avait vécu de la vie rurale dans le petit bourg où il était marchand de toile, vint dire avec une éloquence émouvante dans sa simplicité les peines des campagnards : « Soyons justes. Messieurs, qu'on nous apporte ici les titres qui outragé^nt non seulement la pudeur, mais 1 humanité même. Qu'on nous apporte ces . titres qui humilient l'espèce humaine, en exigeant que les hommes soient attelés à une charrue comme les animaux du labourage. Qu'on, nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs- voluptueux seigneurs. Qui de nous. Messieurs, dans ce siècle de lumières, ne ferait pas un bûcher expiatoire de ces irilàmes parcliemins et ne porterait pas la llamme pour «Il lair«' un sacrifice sur l'autel de la patrie? Vous ne ramènerez. Messieurs, le calme dans la France agitée (juc quand vous aurez promis au peuple que vous allez convertir en prestation en argent, rachetables à volonté, tous les droits féodaux quelconques, que les lois que vous allez pronjulgner anéantiront jusqu aux moindres traces dont il se plaint justement. » La hardiesse, à coup sur, était grandr de justifier le brùlement des char- Iriers devant une assemblée de propriétaires, mais la «oiiclusjon était modérée, puisipiCn somirie 1 orateur