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LA RÉVOLTE DES PHOVIXCES

dus en cas de mutation par vente ou autrement. Non seulement l'obligation du rachat maintenait indéfiniment le joug féodal sur tous les paysans sans aisance, mais encore les conditions mises au rachat étaient impraticables même pour ceux qui posséderaient quelques avances. Enfin la loi n'obligeait pas le seigneur à accepter le rachat et inversement le seigneur ne pouvait contraindre le paysan à l'effectuer. On comprend qu'un historien, M. Doniol. ait pu se demander si la Constituante avait voulu sincèrement l'abolition du régime seigneurial. « La forme féodale, dit-il, disparaissait, mais les effets de la féodalité mettraient beaucoup de temps à s'éteindre, dureraient par la difficulté de s'y soustraire; on aurait donc conservé les intérêts seigneuriaux sans manquer en apparence aux engagements du 4 août. »

Il se peut que la Constituante ait fait c calcul, mais les événements allaient le déjouer. Les paysans recommençaient à s'assembler. Ils envoyèrent à Paris des pétitions véhémentes contre les décrets et, en attendant \ qu'on fît droit à leurs réclamations, ils cessèrent dans plus d'un canton de payer les redevances légalement maintenues. Leur résistance sporadique dura trois ans. Les troubles qu'elle engendra ont permis à M. Taine de peindre la France de cette époque comme en proie à ranarchie.-~^i anarchie il y eut, l'Assemblée en fut grandement responsable, car elle ne fit rien pour don- i^ ner satisfaction aux légitimes revendications des paysans." Jusqu'à son dernier jour, elle maintint sa législation de classe. Grâce aux gardes nationales des villes en majorité bourgeoises, grâce aussi au peu d'entente des paysans, elle parvint à empêcher les troubles de dégénérer en une vaste insurrection comme en juillet 1789, mais elle ne put jamais faire régner une tranquillité absolue. Les municipalités des campagnes et des bourgs

74 LA lîÉVOLllION FHA.NÇAlSi:

iMfllaieiil parfois une mauvaise volonté l'vidriilo à prêter iiiain-forte aux agents de \i\ loi. Certaines cessaient d'exiger les redevances féodales dues par les paysans des domaines ecclésiastiques confisquées par la nation. « Et ainsi, dit Jaurès, elles créaient un précédent formidable, une sorte de jurisprudence d'abolition complète, que les paysans ap})li(piaient ensuite aux redevances dues par eux aux seigneurs laïques. » Il est vrai <|uc là où la haute bourgeoisie dominait, coninie dans le Cher et l'Indre, les rentes féodales continuèrent d'être exigées et perçues. Il paraît bien (pie rc fut le cas le plus fréquent. La régie des domaines se montia très exigeante j)our faire rentrer les droits seigneuriaux <pii appartenaient à la nation.

1/abolilion totale des dernières rentes féodales ne s'opérera (jue progressivement, parles votes de la Législative, après la déclaration de guerre à l'Autriche et après la chute de la royauté, et par les votes de la Convention après la chute de la tiironde.

I Les hiérarchies sociales sont plus solides que les hiérarchies légales. Les mêmes bourgeois qui avaient

' fait la Révolution pour s'égaler aux nobles continuèrent longtemps encore à choisir des nobles pour guides et pour chefs. Le marquis de Lafayette sera leur idole

r pendant presque toute la durée de la Constituante. Pourvu dune belle fortune, dont il faisait un usage généreux, très épris de popularité, jeune et séduisant, Lafayette se croyait prédestiné à remplir dans la Révolution de France le rôle que Washington, son ami, avait joué dans la Révolution d'Amérique. Il avait le premier réclamé les Etats généraux à rassemblée des notables convoquée par Calonne. Sa maison avait été le centre de la résistance à la Cour au temps où les parlementaires et les patriotes luttaient ensemble contre les édits de Brienne et de Lamoignon. Louis XVI l'avait relevé de son commandement aux armées pour le punir d'avoir inspiré la protestation de l'assemblée provinciale d'Auvergne. Aussitôt après la réunion des ordres, il s'était empressé de déposer sur le bureau de la Constituante un projet de déclaration des droits imité de la déclaration américaine. Avec Mirabeau il avait demandé, le 8 juillet, le renvoi des troupes. Le 13 juillet, IxVssemblée l'avait porté à la vice-présidence. Deux jours plus tard le Comité permanent parisien, sur la proposition du district des Filles Saint-Thomas inspiré par

Mathiez. — La Révolution française (I). 6

7n i.A ni:voLUTiox fiiançaisi;

lîrissot, le nommait commandant de la garde nationale nouvellement formée. 11 avait la 'force en mains, la seule force qui compte en un tenjps de Révolution, la force révolutionnaire. Pour en augmenter la puissance, il eut soin d'accoupler aux compagnies bourgeoises des compagnies soldées et casernées où entrèrent les anciens gardes françaises. L'ordre reposait sur lui et par conséquent le sort de l'Assemblée et de la monarchie. Pour l'instant son ambition n allait pas au delà do faire sentir qu il était l'homme nécessaire, le médiateur et l'intermédiaire entre le roi, l'Assemblée et le peuple. Louis XVI, qui le craignait, le ménageait. Il crut cerlainenient lui plaire en appelant, au ministère, le 4 août, trois hommes qui lui étaient dévoués : les deux archevêques de Bordeaux et de Vienne, Champion de Cicé et Lefranc de Pompignan, et le comte de Sainl-Priest, celui-ci particulièrement lié avec Lafayette qu'il tenait an courant de ce qui se passait au conseil. « Les choix (|ue je fais dans votre assemblée nième, écrivit Louis X\ I aux députés, vous annoncent lé désir que j'ai d'entreti'uir avec elle la plus confiante et la plus amicale harmonie. » 11 semblait que, selon les vœux de Lafayette, Texpérience du gouvernement j^arlemeutaire commençait. Le tout était maintenant de grouper dans l'Assemblée une majorité solide et dévouée. Lafavette s'v einplova de son mieux. Mais il n'était pas orateur et sa charge le i-eteiiait souvent à Paris. 11 ne put agir (juc dans les coulisses et par l'organe de ses amis dont les pins iiilinies étaient Lally 'roHeiidal cl La Tour Maubonrg, hommes de second plan l'un cl 1 autre.

Déjà (les signes de division se faisaient jour dans les rangs du parti patriote lors de la discussion de la déclai'ation des droits. Des modérés comme l'ancien intendant de la marine Malouet et comme l'évéque de Langres La Luzerne, effrayés par les désordres, esti-

niaient celle Déclaration inutile ou mènie dangereuse. D'autres comme le janséniste Camus, ancien avocat du clergé, et l'abbé Grégoire, ancien curé d'Embermesnil en Lorraine, auraient voulu tout au moins la compléter par une déclaration des devoirs. La majorité, une majorité de 140 voix seulement, passa outre, entraînée par Barnave.

I.,a Déclaration fut à la fois la condamnation implicite des anciens abus et le catéchisme philosophique de l'ordre nouveau.

Née dans le feu de la lutte, elle garantit « la résistance à l'oppression », autrement dit elle justifie la révolte qui venait de triompher, sans craindre de justifier d'avance d'autres révoltes. Elle proclame les droits naturels et imprescriptibles : liberté, égalité, propriété, vote et contrôle de l'impôt et de la loi, jury, etc. Elle oublie le droit d'association, par haine des ordres et des corporations. Elle met la majesté du peuple à la place de la majesté du roi et le magistère de la loi à la plac> de l'arbitraire.

Œuvre de la bourgeoisie, elle porte sa marque. Elle proclame l'égalité, mais une égalité restreinte, subordonnée à (( l'utilité sociale ». Elle ne reconnaît formellement que l'égalité devant l'impôt et devant la loi et l'admissibilité de tous aux emplois sous la réserve des capacités. Elle oublie que les capacités sont elles-mêmes en fonction de la richesse, elle-même fonction de la naissance par le droit d'héritage.

La propriété est proclamée un droit inqirescriptible sans souci de ceux qui n'ont pas de propriété et sans égards à la propriété féodale et ecclésiastique dont une partie venait d'être confisquée ou supprimée.

Enfin la déclaration est d'un temps où la religion paraît encore indispensable à la société. Elle se place sous les auspices de 1 Etre suprême. Elle n'accorde aux

cultes dissidents qu'une simple tolérance dans les limites de l'ordre public établi par la loi. Le Courrier de Provence, journal de Mirabeau, protesta en termes indignés : « Nous ne pouvons dissimuler notre douleur que lAssemblée nationale, au lieu d'étouffer le germe de l'intolérance, l'ait placé comme en réserve dans une déclaration des droits de l'homnKf. Au lieu de prononcer sans équivoque la liberté religieuse, elle a déclaré que la manifestation des opinions de ce genre pouvait être gênée; qu'un ordre public pouvait s opposer à cette liberté; que la loi pouvait la restreindre. xVutant de principes faux, dangereux, intolérants, dont les Doniiniques et les Torquemadas ont appuyé leurs doctrines sanguinaires. » l^e catholicisme gardait en effet son carcictère de religion dominante. Seul il émargeait au budget. Seul il déroulait ses cérémonies sur la voie j)ublique. Les protestants et les juifs durent se contenter d un culte privé, dissimulé. 'I^es juifs de l'Est, considérés comme des étrangers, ne furent assimilés aux Français que le 27 septembre 1791, quand l'Assemblée '» allait se séparer.

Pas plus qu'elle ii'accordait la liberté religieuse complète et sans réserves, la déclaration des droits n'accordait la liberté d'écrire sans limitations. Elle subordonnait la liberté de la presse aux ca[»rices du législa- Iciii'. l'elle quelle cependant, elle fut une page magnili(|n(' de droit public, la source de tous les progrès polili(jues «pii se réaliseront dans le monde au siècle suivant. Ce nCsl pas par rapport au futur (juil faiit la juger, mais en considération du pass*'-.

La discussion de la Constitution commença aussitôt après le vole de la Déclaration <|iii en était le préambule. Ici les divisions s'accentuèrent et devinrent irrémédiables. Ia's rapporteurs du Comité de Constitution Mounier et Lally Toilendal proposèrent de créer une

Chambre haute à côté de la chambre populaire et d'armer le roi d'un veto absolu sur les délibérations des deux Chambres. Une pensée de conservation sociale les animait. Mounier avait exprimé la crainte que la suppression de la propriété féodale ne portât un coup redoutable à la propriété tout court. Pour réprimer la jacquerie et défendre l'ordre, il voulait rendre au pouvoir exécutif, c'est-à-dire au roi, la force dont il avait besoin. C'était aussi l!avis de Necker et du u'arde des sceaux Champion de Cicé. Ils conseillèrent au roi d'ajourner son acceptation des arrêtés du 4 août et jours suivants et ils lui firent signer un message où ces arrêtés étaient longuement et minutieusement critiqués. C'était remettre en question toute l'œuvre de pacification entreprise depuis la Grande Peur. C'était risquer de rallumer l'incendie à peine étemt. C'était procurer à la féodalité l'espoir d'une revanche. J.e veto absolu, lettre de cachet contre la volonté générale disait Sievs, mettrait la Révolution à la discrétion de la Cour. Quant au Sénat, il serait le refuge et la citadelle de l'aristocratie, surtout si le roi le composait à sa guise.

Le club des députés bretons, qui s'était grossi peu à peu des représentants les plus énergiques des autres provinces, décida de s opposer à tout prix au plan des modérés. Chapelier organisa la résistance de la Bretagne. Rennes envoya une adresse menaçante contre le veto. Mirabeau, qui entretenait à son service toute une équipe de publicistes, remua les districts parisiens. Le Palais-Pioyal fulmina. Les 30 et 31 août, Saint-Huruge et Camille Desmoulins essayèrent d'entraîner les Parisiens sur Versailles pour exiger la sanction immédiate des arrêtés du 4 août, protester contre le veto et la seconde chambre et ramener à Paris le roi et l'Assemblée afin de les soustraire à la séduction des aristo-

»U LA UEVOLLTIOX 1-15ANÇA1SE

cratc's. La ^arde nationale eiil l»eaucou[) de poiiic à coiitfiiir 1 agitalioii.

Lafayette, donl les deux partis invocjuaienl l'arbi- IrajT'e, essava de chercher un terrain d'entente. Il avait des amis dans l'un et dans l'autre. Il réunit, chez lui et chez l'ambassadeur américain Jefferson, les plus notoires, d'un côté Mounier, Lally et Bergasse et de

I autre Adrien Duport, Alexandre et Charles Lametii cl Barnave. Il leur proposa de substituer au veto absolu du roi un veto suspensif valable pour deux législatures, de réserver à la chambre populaire l'iniliative des lois et de limiter eniin à un an seulement la durée du veto de la chauibre haut»' sur les délibél'ations de la chambre basse. On ne put s'entendre. Momiier voulait une chambre haute héréditaire ou tout au moins à vie. l^afayette proposait de la faire élire pour six ans par les assemblées provinciales. ()uant au triuuivirat Lameth, Duport et Barnave, il ne voulait à aucun prix d'une seconde chambre, il refusait de diviser le pouvoir législatif, c'est-à-dire de l'affaiblir <t il craignait de reconstiliK'i' sous un autre nom la liaulf iiubicssc. Il «savait (|u cii Angleterre les lords élaieiil à la discrétion du roi. ()n se (piitla phiii <!»• rancune. Bai'iiave rompit avec Mounier. dont il avait ét('' jus(jue-là le lieutenant, u J'ai dé])lu aux deux partis, écrivait Lafayette à Maubourg, et il m'est resté des l'egrets inutiles et des tracasseries qui me tourmentent. )i

II s'imagina que les Lameth, militaires et nobhs coinme lui, le jalousaient et cherchaient à le supplanter à la tète de la garde nationale. Il crut que les troubles de Paris étaient excités sous m.iiii par le duc d'Orléans, dont les factieux, c'est ainsi ([U il appelait maintenant dans le pi'ivé les députés bretons, n'aui-aiont été que des iiisirunieiils.

La seconde chaMii)i"<' lui i-epoussée p.u' rAssem!)lée,

le 10 septembre, à l'énornie inajorilé de 849 voix contre 89 et 122 abstentions. Les nobles de province avaient nièlé leurs bulletins à ceux du Tiers et du bas clergé par défiance de la haute noblesse. Mais, le lendemain, le veto suspensif était accordé au roi pour 'deux législatures, c'est-à-dire pour 4 ans au moins, à la majorité de 673 voix contre 325. Barnave et Mirabeau avaient entraîné le vote. Le premier, parce qu'il avait négocié avec Xecker et que celui-ci lui avait promis la sanction des arrêtés du 4 août, le second parce qu'il ne voulait pas se fermer le chemin du ministère. Jusqu'à la fin, Robespierre, Petion, Buzot, Prieur de la Marne, persistèrent dans une opposition irréductible. Le vote enlevé, Xecker ne put pas tenir la promesse faite à Barnave. Le roi continua d'éluder la sanction des arrêtés du 4 août et de la Déclaration des droits sous divers prétextes. Les Bretons se crurent joués et lagitation reprit de plus belle.

Malgré la défaite retentissante qu'il avait subie sur la seconde chambre, le parti de Mounier se fortifiait tous les jours. Dès la fin d'août, il s'était coalisé avec une bonne partie de la droite. Un comité directeur de 32 membres, oii figuraient Maurv, Cazalès, d'Esprémesnil, Montlosier à côté de Mounier, Bergasse, Malouet, Bonnal, Virieu, Clerinont-Tonnerre, avait été formé pour prendre en mains la résistance. Ce comité résolut de demander au roi le transfert du gouvernement et de l'Assemblée à Soissons ou à Compiègne pour la mettre à l'abri des entreprises du Palais Royal. Montmorin et Xecker appuyèrent la demande. Mais le roi, qui avait une sorte de courage passif, éprouvait comme de la honte à s'éloigner de Versailles. Tout ce qu'il accorda aux « monarchiens » fut de faire venir quelques troupes de cavalerie et d'infanterie et entre autres le réginjent de Flandre vers la fin de septembre.

82 LA RÉVOLUTION 1 OANÇAISE

L'appel des troupes parut au côté gauche une provocation. Lafayette lui-rnême fit des ^représentations. Il sétonna qu'on ne l'eût pas consulté avant de prendre une mesure qui rallumerait Fagitation dans Paris.

La capitale manquait de pain. On se battait pour en avoir aux portes des boulangeries. Les artisans commençaient à souffrir du départ des nobles pour l'étranger. Garçons perruquiers, garçons cordonniers, garçons tailleurs en proie au chômage s'assemblaient pour demander du travail ou des augmentations de salaires. Les députations se succédaient à la Commune. Marat, qui vient de lancer son Anii du Peuple, Louslalot, qui rédige \qs Révolutions de Paris, soufflent sur le feu. Les districts, la Commune réclament,, comme Lafayette, le renvoi de troupes. Les députés k bretons », Chapelier, Barnave, Alexandre Lameth, Duport renouvellent cette demande au ministre de l'intérieur Saint-Priest. Déjà les anciens gardes françaises ^parlaient de se rendre à Versailles pour réprendre leurs postes dans la garde du roi. Lafayette multiplie les avis alarmants.

Mais les ministres et les monarchiens se croieiil maîtres de la situation parce que l'Assemblée vient de porter au fauteuil présidentiel Mounier lui-même, comme si en temps de révolution le pouvoir j>arlementaire pouvait (juehjue chose, si la force populaire lui manquait. Or, l'opinion s'insurgeait et Latayetle, qui commandait les baïonnettes, boudait. Pour calmer Lafayette et le ramener, le Ministre des affaires étrangères, Montmorin, lui lit oliVir l'épée de connétable et rnème le titre de lieutenant général. Il refusa dédaigneusement en ajoutant : « Si le l'oi craint une émeute, qu'il vienne à Paris, il y sera en sûreté au milieu de la garde nationale. »

Lue dernière inq)rudence hâta l'explosion. Le l^*" oclubre, -h's gardes du corps oHVirenl au l'égiment de

Flandre un banquet de bienvenue dans la salle de l'Opéra du château. Le roi et la reine, celle-ci tenant le Dauphin dans ses bras, vinrent saluer les convives, tandis que l'orchestre attaquait l'air de Grétry : 0 Richard ! ô mon Roi ! l'univers t'abandonne ! Les convives, échauffés par la musique et les libations, poussèrent des acclamations délirantes, foulèrent aux pieds la cocarde nationale pour prendre la cocarde blanche ou la cocarde noire (celle de la reine). On omit, de dessein prémédité, dans les toasts la santé de la nation.

Au récit de ces faits, apporté à Paris, le 3 octobre, par le Courrier de Gorsas, le Palais Royal s'indigna. Le dimanche 4 octobre, la Chronique de Paris, V Ami du Peuple dénoncèrent le complot aristocrate, dont le but manifeste était de renverser la Constitution, avant qu'elle fût achevée. Le refus réitéré du roi de sanctionner les arrêtés du 4 août et les articles constitutionnels déjà votés attestait la réalité du complol mieux encore que le banquet où la nation avait été méprisée. Marat appela les districts aux armes et les invita à retirer leurs canons de l'Hôtel de Ville pour marcher sur ^ ersailles. Les districts s'assemblèrent et députèrent à la Commune. Sur la motion de Danton celui des Cordeliers somma la Comnmne d'enjoindre à Lafayette l'ordre de se rendre le lendemain, lundi, auprès de l'Assemblée nationale et du roi pour réclamer le renvoi des troupes.

Le 5 octobre, une foule de femmes de toutes les conditions forcèrent l'Hôtel de Ville mal défendu par des gardes nationaux qui sympathisaient avec l'émeute. L'huissier Maillard, un des vainqueurs de la Bastille, se mit à leur tête et les conduisit à Versailles où elles arrivèrent dans l'après-midi. La garde nationale s'ébranla à son tour quelques heures plus tard. Lafayette, sommé par les grenadiers de partir pour A er-

^^ LA IJÉVOLITION IHA.NÇAISi:

sailles, n.enacé de la hu.l.rnr, se lit auloriser par Ja (.oimnune à obéir au vœu populaire. Il partit, parce qii .1 rraiguait, dit-il, que Témeute, si elle se faisait sans lui. ,,.. tournât au Uvnviu-c du du<- d'Orléans. Il arriva a Versailles dans la nuit.

Ni la Cour ni les ministres ,„> s'atlcndaicnt à cettr n-vuyUou. \v roi était à la cl.ass., mais le côté ^auclnde 1 Asseuiblée était vraisemhlahîeuient au courant de ce cpn allait se passer. Lr matin uième du 5 octobre >•<' vil dfbal s'était ennao-é à l'Assemblée snr un nonveau reins (pn- 1. .-oi avait opposé à une nouvellr demande de sanction des dé.rets. Hobcspienv et Baivre avaient déclaré (pie I,- r„i n'avait j,as le droit de s opposer à la Constitution, <ar le pouvoir ronstiluant rtait au-dessus du roi. Celui-ci. dont Icxisl<ncc «lait vu «piclcpi,. sorte recréée par la Constituliun ne pourrait user de son droit de veto qu'à l'é-ard des l<„s ordinaires, mais les lois <onstitutionneîles soustraites à son atteinte par définition, devaient être non pas sanctionnées, mais acceptées jjar lui purement et snnplemenl. L'As.semblée avait fait sienne cette il«<'se, sortie en droite li-,,,. d„ (%jn/n,/ social et Mir b, "•""«'« de .Mirab.-au ,J de Prieur .!,• la .Marne elle avait décidé <p,e son présid,.nl Mounier ferait sur-le- '•'':«"'P •Mie nouvelle dén.anhe auprès d,. roi pour exiger une acceptation immédiate, i.es choses en étaient là quand, dans l'après-midi, une .léputation des 'emnies de Paris parut à la banc Leur orateur Ihuissier Maillard, se ]>lainnit de la cherté des vivres et des manœuvres des spéculateurs, j.nis de l'outrage fait à la cocarde nationale. Robespierre appnva Maillard ••! lA.s.semblée déci.la .IViivoyer au roi une délégation pour lui faire part des réclamations des Parisiens

Déjà des rixes avaient éclaté entre la garde nati(.- "ale de \ersailles ,1 les gardes du .orps devant le

château. Le régiment de Flandre rangé en bataille sur la place d'armes montrait par soii attitude qu'il ne tirerait pas sur les manifestants et commençait à fraterniser avec eux.

Le roi, revenu enfin de la chasse, tint conseil. Sainl- Priest, porte-parole des monarchiens, fut d'avis que le roi devait se retirer à Rouen plutôt que de donner sa sanction aux décrets sous la pression de la violence. L'ordre fut donné de faire les préparatifs du départ. Mais Necker et Montmorin firent revenir sur la décision prise. Tls représentèrent que le trésor était vide et que la disette les mettait hors d'état d'approvisionner une concentration de troupes tant soit peu importante. Ils ajoutèrent enfin que le départ du roi laisserait le chanq) libre au duc d'Orléans. Louis XVI se rendit à leurs raisons. Il sanctionna les décrets la mort dans l'àme. Lafavette arriva avec la ij-arde nationale parisienne vers les minuit. Il se rendit chez le roi pour lui offrir ses services et ses regrets plus ou moins sincères. Les postes extérieurs du château furent confiés aux gardes nationaux parisiens, taridis que les ])()stes intérieurs restaient aux gardes du corps.

Le 6 au matin, à l'aube, pendant que Lafayette prenait quelque repos, une troupe de Parisiens pénétra dans le château par une porte mal gardée. Un garde du corps voulut les repousser. Il /fit feu. L n homuie tomba dans la cour de marbre. Alors la foule se rua sur les gardes du corps qui furent forcés dans leur corps de garde. Les cours et les escaliers furent envahis. La reine dut s'enfuir précipitamment chez le roi à peine vêtue. Plusieurs gardes du corps périrent et leurs tètes furent placées au bout des pic[ues.

Pour faire cesser le massacre, le roi accompagné de la reine et du dauphin dut consentir à se montrer avec Lafavette au balcon de la cour de marbre. Il fut

LA REVOLL'TIOX FIIANÇAISE

accueilli par le cri de : Le Roi à Paris! Il promit de se rendre dans la capitale et il vint coucher le soir même aux Tuileries. L'Assemblée décréta qu'elle était inséparable du roi. Elle alla s'établir à Paris quelques jours j)lus tard.

Le changement de capitale avait plus d'importance encore que la prise de la Bastille. Le roi et l'Assemblée sont désormais sous la main de Lafayette et du peuple de Paris. La Révolution est assurée. La Constitution, « acceptée » et non sanctionnée, est soustraite à l'arbitraire royal. Les monarchiens, qui depuis la nuit du 4 août avaient organisé la résistance, étaient les vaincus de la journée. Leui* chef Mounier abandonne la présidence de l'Assemblée et se rend dans le Dauphiné pour essayer de l'insurger. Mais il ne rencontre que froideur et hostilité. Découragé, il passe bientùl à l'étranger. Ses amis, comme Lally Tollendal et Rergasse, ne réussirent pas davantage à émouvoir les ])rovinces contre le nouveau coup de force parisien. L'Ue seconde émigration,,composée celle-ci d'hommes qui avaient d'abord contribué à la Révolution, alla rejoindre la première, sans d'ailh'urs se conibndrc avec clic.

Lafayette manœuvra très liabilcmenl jxmi' l'ccueillir le bcnélice d'une journée à hupiclle il n'avait participé, (Il ap[)arence loni .m moins, qu'à son corps défendant. A son instigation, la Commune cl les districts multiplit rciil dans des adresses les démonstrations de leur loyalisme monarclii(pie. Les scènes d'Iiorrenr Au matin du 6 octobre furent désavouées, nnc instruction ouverte contre leurs autenrs. l^e tribunal du Chàtelet (pii en fut chargé la prolongea très longienq)s et essaya de la faire tourner contre le duc d'Orléans et contre Mirabeau, c'est-à-dire contre les l'ivaux de J.afavette. l'n a<î'cnt de J.afayette, le j)atriole Gonc^hon. oi'ganisa le 7 octobre une manifestation de dames de la Halle qui se rendii'ent

aux Tuileries pour acclamer le roi et la reine et pour leur demander de se fixer définitivement à Paris. Marie- Antoinette, qui n'était plus habituée depuis longtemps à entendre crier Vice la Reine ! fut émue jusqu'aux larmes et, le soir même, elle exprima naïvement sa joie dans une lettre à son confident et mentor, l'ambassadeur d'Autriche, Mercy-Argenteau. Le mot d'ordre fut donné à la presse de répéter que le Roi restait à Paris volontairement, librement. Des mesures furent prises contre les « libellistes », c'est-à-dire contre les publicistes indépendants. Marat fut décrété de prise de corps, c'està-dire frappé d'un mandat d'arrêt le 8 octobre. Après la mort du boulanger François, massacré par la foule parce qu'il avait refusé du pain à une femme, l'Assemblée vota la loi martiale contre les attroupements (21 octobre).

Lafayette s'empressait autour du roupie royal. Il l'assurait que l'émeute avait été provoquée malgré lui, contre lui, par des factieux qu'il désignait. Il inculpait leur chef le duc d'Orléans. Il intimidait celui-ci et, au cours d'une entrevue qu'il eut avec lui, le 7 octobre, chez la marquise de Coigny, il obtenait du faible prince la promesse de quitter la France, sous le prétexte d'une mission diplomatique en Angleterre. Le duc, après quelques hésitations, partit pour Londres vers le milieu d'octobre. Sa fuite le déconsidéra. Il ne fut plus pris au sérieux même par ses anciens amis. « On prétend que je suis de son parti, disait Mirabeau, qui avait essayé de le retenir, je ne voudrais pas de lui pour mon valet. »

S étant ainsi débarrassé de son rival le plus dangereux, Lafavette remit au roi un mémoire où il essavait de lui démontrer qu'il avait tout à gagner à se réconcilier franchement avec la Révolution et à rompre toute solidarité avec les émigrés et les partisans de l'ancien régime. Une démocratie royale, lui disait-il, augmente-

l'ail son pouvoir, loin do \c roslivindrc. II n'aurait plus à lutter contre les parlements et contre le particularisme provincial. Il tiendrait désormais son autorité du libre consentement de ses sujets. La suppression des ordres et des corporations tournerait à son avantage. Rien ne s'interposerait plus entre sa personne et le peuple français. Lafayette ajoutait qu'il défendrait la royauté contre les factieux. Il répondait de l'ordre, mais il demandait en revanche une confiance entière.

Louis XVI n'avait renoncé à rien. Il rusa pour ga^-ncr du temps. En même temps qu'il dépéchait à Madrid un agent secret, l'abbé de P'on brune, pour intéresser à sa cause son cousin le roi catholique et pour déposer entre ses mains une déclaration qui annulait d'avance tout ce qu'il pourrait faire et signer sous la pression des révolutionnaires, il accepta l'offre de Lafayette. Il s'engagea à prendre et à suivre ses conseils et pour lui donner un gage de sa confiance, il l'investit, le 10 octobre, du commandement des troupes régulières à quinze lieues de la capitale. Le comte d'Kstaing, avait assuré la.reine, !<■ 7 octobre, que Lafayette lui avait juré que les atrocités de la veille avaient fait de lui un royaliste etd'Kstaing ajoutait tpie LafayettL- l'avait prié de persuader au roi d'avoir en lui pleine confiance.

Lafayette gardait rancune à certains ministres de n'avoir pas suivi ses conseils avant l'émeute. Il essaya de s'en dé!)arrasser. Il eut une entrevue avec Mirabeau, vers le milieu d'octobre, chez la comtesse d'Arati-on. Les chefs du coté gauche, l)iq)()rl. Alexandre Lameth, Barnave, Laborde étaient présents. Il s'agissait de former un nouveau ministère où seraient entrés des amis de Lafayette eommi- le lieutenant criminel au Chàtelet Talon el le conseiller au parlement Sémonville. Le garde des .sceaux Champion de Cicé menait l'intrigue. Lafayette idfrit à Mirabeau 50 000 livres pour l'aider à

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payer ses dettes et une ambassade. Mirabeau accepta l'argent et refusa l'ambassade. Il voulait être ministre. Les pourparlers finirent par s'ébruiter. L'Assemblée, qui méprisait Mirabeau autant quelle le redoutait, y coupa court en votant, le 7 novembre, un décret qui interdisait au roi de choisir désormais les ministres dans son sein. « Si un génie éloquent, dit Lanjuinais, peut entraîner l'Assemblée quand il n'est que l'égal de tous ses membres, que serait-ce s'il joignait à l'élo- (pience l'autorité d'un ministre? »

Mirabeau irrité se rejeta dans une nouvelle intrigue avec le comte de Provence, Monsieur, frère du roi. Il s'agissait, cette fois, de faire sortir Louis XVI de Paris en protégeant sa fuite par un corps de volontaires royalistes que le marquis de Favras fut chargé de recruter. Mais Favras fut dénoncé par deux de ses agents qui racontèrent à Lafayette que le projet avait été formé de le tuer lui et Bailly. Sur Favras on trouva, au moment de son arrestation une lettre qui compromettait Monsieur. Lafayette chevaleresque la rendit à son auteur et n'en divulgua pas l'existence. Monsieur vint lire à la Commune un discours rédigé par Mirabeau oîi il désavouait Favras. Celui-ci se laissa condamner à mort en gardant le silence sur ses hautes complicités. Marie- Antoinette pensionna sa veuve.

Ce complot avorté accrut encore l'importance de Lafayette. Le maire du palais, comme l'appelait Mirabeau, remontra au roi qu'il fallait couper court par une démarche décisive aux espoirs des aristocrates. Louis XVI docile se rendit à l'Assemblée, le 4 février 1790, pour donner lecture d'un discours que Xecker avait rédigé sous l'inspiration de Lafayette. Il déclara que lui et la reine avaient accepté sans aucune arrièrepensée le nouvel ordre de choses et il invita tous les Français à en faire a.utant. Les députés enthousiasmés

90 LA RÉVOLUTIOX FRANÇAISE

prêtèrent le serment dètre fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi et 'tous les fonctionnaires, ecflésiastiques compris, durent répéter le même serment.

Les émigrés s'indignèrent du désaveu que leur infligeait le roi. Le comte d'Artois, réfugié à Turin chez son beau-père le roi deSardaigne, avait des correspondants dans les provinces au moyen^ desquels il s'etfbrçail d exciter des soulèvements. Fort peu croyant, il ne s'était pas d'abord rendu compte de l'appui précieux que pouvait fournir à sa cause le sentiment religieux convenablement exploité. Mais son ami, le comte de Yaudreuil, qui séjournait àRome, se chargea de lui ouvrir les yeux. « La quinzaine de Pâques, lui écrivait-il le 20 mars j 790, est un temps dont les évéques et les prêtres peuvent tirer un grand parti pour ramener à la i-eligion et à la fidélité au roi des sujets égarés. J'espère qu ils entendront assez leur intérêt et celui de la chose publique pour ne pas négliger ,cette circonstance et s'il y a de l'ensemble dans leur démarche, le succès m'en ])araît sûr. » Le conseil lut suivi. Un vaste soulèvement fut préparé dans le Midi. La présence d'un petit noyau de prolestants au pied des t^évennes et dans Tes camj)agnes du Quercy permettait de représenter les révolutionnaires comme les alliés ou les prisonniers des héréti<jues. On exploita la nomination du pasteur Rabaut de Sairit-Ktiennc à la présidence de la Constituante, le 16 mars, et surtout le refus de l'Assemblée de reconnaître le catliolicismc comme religion d'Ktat le 13 avril. On distribua une véhémente protestation du coté droit de l'Assemblée. L'agent du comte d'Artois, Froment, mit en branle les confréries de pénitents. A Monlauban, les vicaii-es généraux ordonnèrent pour la religion en péril des ])rières de (^)uaranle heures. La municipalité royaliste de cette ville choisit pour procéder aux inventaires des maisons religieuses supprimées la date du 10 mai,

jour des Rogations. Les femmes s'attroupèrent sur le devant de l'église des cordeliers. Un combat s engagea au cours duquel les protestants eurent le dessous. Plusieurs d'entre eux furent tués, blessés, les autres désarmés et forcés de demander pardon à genoux sur le pavé ensanglanté des églises. Mais les gardes nationales de Toulouse et de Bordeaux accoururent pour rétablir l'ordre.

A Xîmes, les troubles furent plus graves encore. Les compagnies royalistes de la garde nationale, les Cébets ou mangeurs d'oignons, arborèrent la cocarde blanche puis un pouf rouge. Il y eut des bagarres le P' mai. Le 13 juin, Froment occupa, après un combat, une tour sur les remparts et le couvent des capucins. Les protestants et les patriotes appelèrent à leur secours les paysans des Gévennes. Accablés sous le nombre, les royalistes furent vaincus et massacrés. Il y eut 300 morts environ en trois jours.

Avignon, cjui avait secoué le joug du pape, formé une municipalité révolutionnaire et demandé sa réunion à la France, fut vers le même temps le théâtre de scènes sanglantes. Des aristocrates, accusés d'avoir tourné en ridicule les nouveaux magistrats, ayant été acquittés par le tribunal, les patriotes s'opposèrent à leur mise en liberté. Le 10 juin, les compagnies papalines de la garde nationale se soulevèrent, s'emparèrent d'un couvent et de l'Hôtel de Ville. Mais les patriotes renforcés par les paysans pénétraient dans le palais pontifical, chassaient leurs adversaires de r Hôtel de Ville et se livraient à de terribles représailles.

Le roi, qui avait blâmé l'essai de contre-révolution du Midi, puisa dans son échec une raison de plus de suivre le plan de conduite que Lafayette lui avait exposé dans un nouveau mémoire remis le 16 avril, ir écrivit de sa

Mathif.7,. — La Révolution frnnçaise (I). 7

92 LA n ÉVOLUTION FnANÇAISE

main sur ce document : « Je promets àM. de Lafavelte la confiance la plus entière sur tou^ les objets qui peuvent regarder l'établissement de la Constitution, mon autorité légitime, telle qu'elle est énoncée dans b mémoire, et le retour de la tranquillité publique. » Lafayette s'était engagé à employer toute son influence à fortifier ce qui restait de l'autorité royale. Au même moment, Mirabeau faisait offrî'r ses services par l'intermédiaire du comte de La Marck, pour travailler dans le même sens. Le roi le prit à sa solde, le 10 mai. moyennant 200.000 livres j)0ur payer ses dettes. 6000 livres par mois et la promesse d'un million payable à la clôture de l'Assemblée nationale. 11 essaya de coaliser Lafayette et Mirabeau et il y réussit jusqu'à un certain point.

Mirabeau jalousait sans doule et méprisait Lafayettr. il le criblait d'épigramines, l'appelant Gilles César ou (h'omwell-Grandisson, il essayait de le diminuer et de le perdre dans la faveur rojàle afin de l'évincer, mais en même temps il le flattait et il lui faisait de ccvntiimclles promesses de collaboration: « Soyez Hicberu^i sur la Cour pour la Nation, lui écrivait-il, le 1*' juin 1790, cl vous referez la monarchie en agrandissant et consolidant la liberté publi({ue. Mais [{iciielieu avait son capucin .losepli ; ayez donc aussi votre Lminence grise ou vous vous perdrez en ne vous sauvant pas. Vos grandes qualités ont besoin de mon iiripulsion; mou imj)ulsiori a b(>soin (](' vos grandes cpialités. » iù, le iiicme jour, dans la première note (ju'il rédigeait pour ja Conr, le cyni<pie aventurier iiidi(juait à celle-ci la riiai-clie à suivre pour ruiner la popularité de l'homme dont il ne voulait être que léminence grise. Mais Lalavelle ne se faisait aucune illusion sur la moralité de Mirabeau.

Tous les deux, ils s cinjiloyèrent de concert à dé-

fendre la prérogative royale quand ^se posa devant l'Assemblée, en mai 1790, la question du droit de paix et de guerre, à l'occasion d'une rupture imminente entre l'Angleterre et l'Espagne. L'Espagne protestait contre la prise de possession par les Anglais de la baie de Xootka sur le Pacifique, dans l'actuelle Colombie britannique. Elle réclamait l'aide de la France en invoquant le pacte de famille. Alors que le côté gauche ne voulait voir dans le conflit qu'une intrigue contre-révolutionnaire destinée à jeter la France dans une guerre étrangère qui donnerait au roi le moyen de ressaisir son pouvoir; alors, que Barnave, les deux Lameth, Robespierre, Volney, Pétion dénonçaient les guerres dynastiques, la diplomatie secrète, demandaient la revision de toutes les vieilles alliances et réclamaient pour la représentation nationale le droit exclusif de déclarer la guerre, de surveiller la diplomatie et 'le conclure les traités, Mirabeau et Lafayette et tous leurs partisans, Glermont-Tonnerre, Chapelier, Custine, le duc du Chàtelet, Dupont de Nemours, le comte de Sérent, Virieu, Cazalès exaltaient la fibre patriotique, dénonçaient l'ambition anglaise et concluaient pour que la diplomatie restât le domaine propre du roi. Ils firent valoir que les assemblées étaient trop nombreuses et trop impressionnables pour exercer un droit aussi redoutable que celui de faire la guerre. Ils citèrent à l'appui de leur opinion l'exemple du Sénat de Suède ou de la diète de Pologne corrompus par l'or étranger, ils vantèrent la nécessité du secret, ils mirent en garde contre le danger d'isoler le roi de la nation, d'en faire un figurant sans prestige, ils remarquèrent encore que, d'après la Constitution, aucun acte du Corps législatif ne pouvait avoir son plein effet que de la sanction du Roi. Les orateurs de gauche répliquèrent que si le droit de paix et de guerre continuait d'être exercé par le roi seul

94 i.A fh';voi.îtio\ iiiaxcaisi:

« les caprices des maîtresses, 1 ainhition des ministres décideraient [comme auparavant] du èort de la Nation ■ (d'Aiguillon . qu'on aurait toujours des guerres dynastiques, que le roi n'était que le commis de la nation pour exécuter ses volontés, que les représentants du pays « auraient toujours un intérêt direct et même personnel à empêcher la guerre ». ÏLs raillèrent les secrets des diplomates, ils nièrent qu'il y eût une analogie quelcoiupic (titre une Assemblée élue à un suffrage très ('•lendu comme celle de France et des assemblées féodales comme la diète de Pologne ou le Sénat de Suède. Plusieurs atlacjuèrent avec A'iolence le pacte de familb- (i lalliance autrichienne et rappelèrent les tristes résultats de la guerre de sept ans. Tous dénoncèrent le ])iège'OÙ le conflit anglo-espagnol pouvait entraîne)' la dévolution : « On veut (pie les assignats ne ])rennent j)as faveur, que les biens ecclésiastiques ne se vendent j)as : voilà la véritable causQ de cette guerre » ((Charles Jiameth).

i^endant ce grand débat, Paris fut en proie à nue vive agitation. On cria dans les rues un pamphlet, (pie les Lameth avaient insp'r»': Ijj ^randr Irnhison (tu co/ntr <lr Mirnbcftii. Lafavette lit entourer la salle des séances par des forces imposantes. Mirabeau prit prétexte de cctlc fermentation pour faire à l^arnavc, le dernier jour, une i'épli(pic céb-bre : (( Va moi aussi, on voulait, il v a peu de jours, me porter en triomphe, et maintenant on cr'ic dans les rues La i/rdndc trahison du lomtt'dr Mirahraii. .le n'avais |ias besoin tic cette leçon pour savoir (jii il est peu de distance du (lapitolc à la roche Tar- ])('icnne; mais riiomiiic (|iii combat pour la raison, pour l:i pallie, ne se lient pas si aisément pour vaincu. (^)ue ceux (jiii j)i<)phétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, «pii cahunnienl en ce moment mon tliscou'rs sans l'avoir compris, ju'accusent d'encenser des

LAIAYETTE MAIKE DU PALAIS 95

idoles impuissantes au moment où elles sont renversées ou d'être le vil stipendié de ceux que je n'ai pas cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui peut-être n'y a pas été inutile et qui, fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait, là seulement, trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui, depuis vingt ans, combat toutes les oppressions et qui parlait aux Français de liberté, de Constitution, de résistance, lorsque ces vils calomniateurs vivaient de tous les préjugés dominants. Que m'importe ? Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière, je leur dirai : répondez, si vous pouvez, calomniez ensuite tant que vous voudrez. » Cette superbe audace réussit. Mirabeau gagna ce jour-là l'argent de la Cour. L'Assemblée, subjuguée par son génie oratoire, refusa la parole à Barnave pour répliquer. Elle vota la priorité pour le projet de décret présenté par Mirabeau ot couvrit d'applaudissements une courte déclaration de Lafayette. Mais, au moment du vote des articles, la gauche ressaisit la majorité. Elle fit voter des amendements ([ui changeaient le sens du décret. Le roi n'eut que le droit de -proposer la paix ou la guerre. L'Assemblée statuerait ensuite. I^n cas d'hostilités imminentes, le roi serait tenu d'en faire connaître sans délai les causes et les motifs. Si le Corps législatif était en vacances, il s'assemblerait sur-le-champ et siégerait en permanence. Les traités de paix, d'alliance ou de commerce ne seraient valables qu'après ratification du Corps législatif. Les traités existants continueraient d'être provisoirement en vigueur, mais un comité de l'Assemblée, qu'on appela le comité diplomatique, fut nommé pour les reviser, les mettre en harmonie avec la Constitution et suivre les affaires extérieures. Enfin, par un article spécial, l'Assemblée déclara au inonde que k la nation

96 LA DÉVOLUTION FHAXÇAlSK

française renonçait à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et qu'elle n emploierait jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple. »

Les patriotes saluèrent le Vote du décret comme un triomphe. « Nous n'aurons pas la guerre », écrivait Thomas Lindet au sortir de la séance. Lindet avait raison. Par le décret qui venait d'être rendu, la direction exclusive de la politique extérieure échappait au roi. Il était désormais obligé de la partager avec la représentation nationale. Mais si sa prérogative n'avait ])as subi un plus grand dommage encore, il le devait à Lafayette et à Mirabeau.

La grande fête de la Fédération que Lafayette présida manifesta d'une façon éclatante l'immense popularité dont il jouissait; les fédérés lui baisaient les mains^ l'habit, les bottes, ils baisaient les harnais de son cheval, la bête elle-même. On frappa des médailles à son effîy:ie.

L'occasion était belle pour Mirabeau d'exciter la jalousie du roi contre « l'homme unique, l'homme des provinces ». Mais Louis X\T et Marie-Antoinette avaient recueilli, eux aussi, les acclamations des proviiiciaux. La j)resse démocratique nota avec chagrin que les cris de r/i'c le /?o/.' avaient étouffé ceux de Vive V Assemblée! • I (le Vive la Nation! J^ouis XYI écrivait à MmedePolignac : « (h'oyez, Madame, <ju(; tout n'est, jias perdu ». Le duc d'Orléans, qui était revenu tout exprès de l^ondres pour assister à la cérémonie, était passé inaperçu.

Si le duc d'Orléans n'était plus à craindre, si « tout n'était pas perdu », c'était à Lafayette qu'on le devait pour une bonne part. Sans doute le roi gardait rancune au mai'(piis de sa rébellion passée et de son attachement présent pour le régime constitutionnel, et il espérait bien qii lui jour viendrait où il poun'ail se passer de

ses services. En attendant, il y recourait d'autant plus volontiers que son agent secret Fonbrune, qu'il avait envoyé àA ienne pour sonder l'empereur son beau-frère, lui apprenait, vers le milieu de juillet, qu'il ne fallait pas compter pour le moment sur le concours des puissances étrangères.

D'ailleurs Lafayette lui était toujours indispensable, car il était seul en état de maintenir l'ordre dans le royaume troublé. Le comte d'Artois incorrigible essayait de nouveau après la Fédération d'insurger le Midi. Des agents, des prêtres, comme le chanoine de la Bastide de la Mollette et le curé Claude Allier, ou des nobles, comme le maire de Berrias, Malbosc, couvot quèrent pour le 17 août 1790 au château de Jalès, près des limites des trois départements du Gard, de TArdèche et de la Lozère, les gardes nationales de leur parti. 20 000 gardes nationaux royalistes parurent au rendez-vous en portant la croix pour drapeau. Avant de se séparer, les chefs qui avaient organisé cette démonstration menaçante, formèrent un comité central chargé de coordonner leurs efforts. Ils lancèrent ensuite un manifeste où ils déclaraient « qu'ils ne déposeraient les armes qu'après avoir rétabli le roi dans, sa gloire, le clergé dans ses biens, la noblesse dans ses honneurs, les Parlements dans leurs antiques fonctions. » Le camp de Jalès resta organisé pendant plusieurs mois. Il ne sera dissous par la force qu'en février 1791. L'Assemblée envoya trois commissaires pour pacifier la contrée.

Plus graves peut-être que les complots aristocrates étaient les mutineries militaires. Les officiers, tous nobles et presque tous aristocrates, ne pouvaient souffrir que leurs soldats fréquentent les clubs et fraternisent avec les gardes nationales qu'ils méprisaient. Ils accablaient les soldats patriotes de punitions et de mauvais traitements. Ils les renvoyaient de leurs corps

98 LA IJÉVOLUTIOX FRANÇAISE

avec (les « cartouches jaunes «, c'est-à-dire avec des congés infamants qui les gênaient pour trouver de lembauche. En même temps ils s'amusaient à narguer et à provoquer les bourgeois déguisés en soldais sous luniiorme de gardes nationaux. J^es soldats patriotes se sentant soutenus par la population se lassèrent assez vite des brimades de leurs chefs. Ils prirent à leur tour l'offensive. Ils réclamèrent les' décomptes de leurs niasses sur lesquelles les officiers exerçaient un pouvoir sans contrôle. Très souvent les masses n'étaient pas en règle. Les comptables y puisaient pour leurs besoins personnels. Aux demandes de vérification ils répondaient par des punitions. Partout des mutineries éclatèrent.

A Toulon, l'amiral d'Albert empêchait les travailleurs du poi'l de s'enrôler dans la garde nationale et de porter la cocarde dans l'arsenal. 11 renvoya, le 30 novembre 1789, deux maîtres de manœuvre pour ce seul délit. Le lendemain, les matelots et les ouvriers s'insurgèi'erit. assiégèrent son hôtel avec l'appui de la garde nationale et finalement le conduisirent en prison, par<-e cpi il aurait donné l'ordre aux tronjx's régulières de laii-c 1( 11. Il ne fut relâché que sur un décret formel de l'Assemblée. Nommé à Bi'est, ses écpiipages se l'évollèiTiil (pH'hjiies mois pins laid.

Dans loiilcs 1rs garnisons il y cul des faits du même genre, à l>ille, à Besançon, à Sirasboui-g, à Hesdin, à Perpignan, à ("ïray, à Marseille, etc. .Mais la mutinerie la plus sanglanic fui celle dont Nancy fut le théâtre au mois d'août 1790. Les soldats de la garnison, ])articulici'ement les Suisses du régimcnl vaudois de Chàteauviciix, réclamèrenl à leurs officiers les décomptes de leurs masses (pii élaicnl en relard depuis plusieurs mois. Au lieu <l< laiic droit aux réclamations jnslifiées (le leurs soldais, les officiers les punireiil ptuir inilisci-

pline. Deux d'entre eux furent passés aux courroies et fouettés honteusement. L'émotion fut grande dans la ville où Ghâteauvieux était aimé parce qu'au moment de la prise de la Bastille il avait refusé de tirer sur le peuple. Les patriotes et les gardes nationaux de Nancy allèrent chercher les deux victimes, les promenèrent dans les rues et forcèrent les officiers coupables à leur verser à chacun cent louis d'indemnité. Les soldats vérifièrent la caisse du régiment et, la trouvant à moitié vide, crièrent qu'on les avait volés. Les autres régiments de Nancy exigèrent également Jeurs comptes et envoyèrent des délégations à l'Assemblée nationale pour faire entendre leurs plaintes.

Déjà Lafayette, dans les mutineries précédentes, avait pris le parti des chefs contre les soldats. Il était intervenu par des lettres pressantes auprès des députés de son parti 'pour que le comte d'Albert, auteur responsable de la mutinerie de Toulon, fût mis non seulement hors de cause, mais couvert de fleurs.

Cette fois, il résolut de frapper un grand coup, c'est son mot. En même temps qu'il fait arrêter les 8 soldats que le régiment du roi a délégués à Paris, il obtient de l'Assemblée, le 16 août, le vote d un décret cjui orgajiise une répression sévère. Il écrit deux jours plus tard au générai Boviillé,son cousin, qui commandait à Melz, de se montrer énergique contre les mutins. Enfin il fait nommer, pour vérifier les comptes de la garnison de Nancy, M. de Malseigne, un officier de Besançon, qui passait pour « le premier crâne de l'armée », Bien que les soldats aient fait acte de repentir à l'arrivée du décret, Malseigne les traita en criminels. Ses provocations raniment les troubles. Au quartier des Suisses, il tire lépée et blesse plusieurs hommes, puis se réfugie à Lunéville en disant qu'on avait attenté à sa vie. Alors Bouille rassemble la garnison de Melz et quelques

lUU I.A liKVOLt riO.N MîA.NÇAISi:

j;'ardes niitioiiak-s. « l marche sur Nancv. Il reluse de parlementer aux portes de la ville av(^c les députations (|ni lui sont envoyées. Un terrible combat s'engage le 31 août à la porte de Stainville. Les Suisses finirent par èlre vaincus. Une vingtaine furent pendus et 41, traduits en conseil de guerre, condamnés sur le champ aux galères. Bouille ferma le club de Nancy et lit régner dans toute la région une sorte de terreur.

Ce massacre de Nancy, hautement approuvé par Lafayette et par l'Assemblée, eut h s conséquences les plus graves. Il rendit courage aux contre-révolutionnaires cpii partout relevèrent la tète. Le roi félicita 15()uill('' et lui donna ce conseil, le 4 septembre 1790 : « Soignez votre popularité, elle peut mètre bien utile et au royaume. Je la regarde comme l'ancre de salut et que cessera elle qui poui-ra servir un jour à rétablir Tordre. )' La garde nationale j)arisienne lit célébrer une fête funèbre au Chanjp de Mars en 1 honneur des morts de l'armée de Bouille. Des cérémonies analogues se déroulèrent dans la plu[)art des villes.

Mais les démocrates, qui étaient inslinclivement de ( («iir iiv(c les soldais, protestèrent dès le premit^r jour contre la cruauté d'unt répi-ession ])i'éméditée. Il v eut .1 i*aris des niaiiifestations tumultueuses en faveur des Suisses de Chàteauvieux les 2 et 3 septembre. Le jeune journaliste, Louslalot, (|ui 1rs avait défendus, mourut subilemeiil. ( >n dit cpiil succombait an chagrin ipu' lui avait causé le massacre «piil avait lléli-i dans son dernier article des Rrvolittions do Paris. La j)()pularité de Lafayette, «pii avait été jusque-là aussi grande dans le peuple que dans la bourgeoisie, ne lit plus que décliner

I^eiulant plus d'un an, « le héros des Deux Mondes » a éi«' riiomrue le plus considérable «le la France, parce qu il a rassuré la bourgeoisie contre le double péril «pii la mena(;ail, à droite contre les conq)lots aristocrates,

à gauche contre les aspirations confuses des prolétaires. Là fut le secret de sa force. La bourgeoisie se mit sous la protection de ce soldat, parce qu'il lui garantissait les conquêtes de la Révolution. Elle ne répugnait pas à un pouvoir fort pourvu que ce pouvoir s'exercàt à son avantage.

L'autorité qu'exerce Lafayette est essentiellement une autorité morale, librement consentie. Le roi consent à lui abandonner son sceptre, comme le bourgeois consent à lui obéir. 11 s'abrite derrière le trôn«. Il dispose des places, aussi bien de celles qui sont à la nomination du peuple que de celles qui sont à la nomination du roi, car sa recommandation auprès des électeurs est souveraine. Par là il a une cour ou plutôt une clientèle.

Il ne manque pas d'esprit politique. Il a appris à connaître en Amérique le pouvoir des clubs et des journaux. Il les ménage et s'en sert.

Après les journées d'octobre, le club des députés bretons s'est transporté à Paris avec l'Assemblée. Il siège maintenant dans la bibliothèque du couvent des jacobins de la rue Saint-Honoré, à deux pas du manège où l'Assemblée tient ses séances. Il s'intitule la société des Amis de la Constitution. Il s'ouvre non plus seulement aux députés, mais aux bourgeois aisés qui y sont admis par cooptation. On y trouve des littérateurs et des publicistes, des banquiers et des négociants, des nobles et des prêtres. Le duc de Chartres, fils du duc d'Orléans, s'y fait admettre dans l'été de 1790. Le droit d'inscription est de 12 livres et la cotisation annuelle de 24 livres payables en quatre fois. Dès la fin de 1790 le nombre des membres dépasse le millier. Il correspond avec les clubs qui se sont fondés dans les principales villes et jusque dans les bourgs. Il leur délivre des lettres d'affiliation, il leur distribue ses publications, il leur passe des mots d'ordre, il les imprègne de son

102 LA «É\OLLTiO\ 1 HANÇAISK

esprit, il groupe ainsi autour de lui toute la partie militante et éclairée de la bouroeoisie révolutionnaire. Camille Desmoulins, qui en fait partie, définit assez bien son rôle et son action quand il écrit : « Non seulement c'isl le grand inquisiteur qui épouvante les aristoci'ates, c'est encore le grand réquisiteur qui redresse tous les abus et vient au secours de tous les citoyens. Il semble en effet que le clnb exerce le ministère public auprès de l'Assemblée nationale. C'est dans son sein que vien.nent de toutes parts se déposer les doléances des opprimés avant d'être portées à l'auguste assemblée. A la salle des jacobins affluent sans cesse (les députalions, ou pour les féliciter, ou pour demandci* b'ur communion, ou pour éveiller leur vigilance, on j)()iir le redressement des torts >- ^14 février 1791 . Le elub ne possède pas encore d'organ»' attitré, mais I écho de ses discusions retentit dans de nombreux journaux, tels que le Courrier de Gorsas, les Annales patriotiques de Carra, le Pali^iote français de Brissot. les Rè^'olutions de Paris de Prudhomme, rédigées pai- Loustalot, Silvain Maréchal, Fabre d'Kgianti.ne, Chauiiicllc. les Rrvolutions de Franee et de Brabant de Caiiiilit' Desmoulins, Te Jourmd /////"l'c/'.sc/ d Audouin. »l( . Les |arobiiis d»N iciiiinil une puissance.

Lalavcttc II a ■j.ai'de de les néjj:liger. Il s'est lait iiisci'ire |)armi leurs membres. Mais il n'est pas orateui-. 1! >t m (pif le (lui) menace de lui échaj)p« r. Ses rivaux les Lameth, y:rands seigneurs comnic lui cl iiirinimeiil mieux doués j)our la parole, s'y sont créé une clientèle, ils ont avec eux le dialecticien Adrien DiipoiM, très versé dans la science juridicpie autant qu habile mancruvi-iei- parlementaire, «1 h jeune Barnave, à 1 élo(iuence nerveuse, aux connaissances étendues, à i Cspril de pi'omjilitude et de répartie. L iiillexihle i^obespierre, de [)lus en pins (''coutc''. pane <|u il est Ihomme du peuple

et que son éloquence, toute de sincérité, sait élever le débat et démasquer les ruses, le philanthrope aljbé Grégoire, l'ardent Buzot.le solennel et vaniteux Petion, le courageux Dubois Crancé, l'énergique Prieur de la Marne sont à la gauche des a triumvirs », mais marchent longtemps avec eux de conserve.

Sans rompre avec les Jacobins, tout en leur prodiguant au contraire en public les bonnes paroles, l^afayette, aidé de ses amis, le marquis de Gondorcet et ral)bé Sieys, fonde bientôt la société de 1789, qui est une Académie politique et un salon plutôt qu'un club. Kllc n'admet pas le public à ses séances qui se tiennent dans un local fastueux du Palais Royal, depuis le 12 mai 1790. La cotisation, plus élevée qu'aux Jacobins, éloigne les gens de peu. Le nombre des membres est d'ailleurs limité à 600. Là se réunissent autour de Lafayette et de Bailly, dans de grands dîners d'apparat, les révolutionnaires modérés, également attachés au roi et à la Gonstitution. On y voit l'avocat breton Ghapelier, âpre et rude, qui fut, l'année précédente, un des adversaires de la Gour les plus déterminés, mais qui depuis s'est sérieusement apaisé parce qu'il aime le jeu et la bonne chère ; Mirabeau lui-même ; le publiciste Brissot qui a des obligations particulières à Lafayette et que le banquier genevois Glavière, agent de Mirabeau, a conduit dans ce milieu fortuné; d'André, ancien conseiller au Parlement d'Aix, rompu aux affaires et jouissant d'une réelle autorité sur le centre de l'Assemblée ; des députés encore comme le duc de La Rochefoucauld et son cousin le duc de Liancourt, les avocats Thouret et Target, qui prendront une part importante au vote de la Gonstitution, les comtes de Gustine et de Gastellane, Démeunier, Rœderer, Dupont de Nemours; des financiers comme Boscarv, Dufresne Saint-Léon, Huber, Lavoisier; des littérateurs comme les deux

Cli('nier, Siiard, De Pange, Lacretelle; des évoques comme Talleyrand. L'équipe est nombreuse et ne manque pas de talent. Le club patronne un journal, le Journal de la société de 1789, que dirige Condorcet, mais qui est plutôt une revue. Il dispose au dehors d'une bonne partie de la grande presse, du Moniteur de Panckoucke, le journal le plus complet et le mieux informé de l'époque; du Journal de Paris, vieille feuille qui date du dél)ut du règne de Louis XVI et qui est lue ])ar l'élite intellectuelle; de la Chronique de Paris de iVlillin et François Noël; de VAmi des Patt*iotes que rédigent deux amis de la liste civile, les députés Adrien Duquesnoy et Régnaud de Saint-Jean-d Angély. Lafayette et Bailly auront un peu plus tard, pour entretenir^ la petite guerre contre les feuilles d'extrême gauche, des périodiques épliémères et violents, ÏAnii de la Révolution ou les Pldlippiques, particulièrement consacrées, comme l'indique 4e sous-litre, à la polémique contre le duc d'Orléans; la Feuille du jour de Parisau, le Babillard, le Chant du roq, etc.

A la droite du parti fayettiste, l'ancien parti monarchien se survit sous un autre titre. Stanislas de Clermont-Tonncrre, qui le dirige depuis le départ de Mounier, a fondé en novembre 1790 le club des aijiis de la (Constitution monarchi([ue qui publie un journal dont Foiitanes fut le premier i-édacteur. Il siège, lui aussi, près du Palais Royal, rue de (Chartres, dans un local appelé le Paiilhéon. Presque tous les dé|)Utés de la droite s'y rencorilreut, à l'exception de l'éloquent abbé Maury et du cynique vicomte de Mirabeau, dont l'aristocratie est trop voyante. Les amis de Glermont-Tonnerre, Malouet, Gazalès, l'abbé de Monlesquiou, Virieu, qui ne manquent ni de talent ni d'habileté, se défendent en efï'et d'être des réactionnaires. Ils s'intitulent les impartiaux. Ils essaient de prendre pied dans les fau-

bourgs en distribuant aux pauvres des billets de pain à prix réduit, mais l'entreprise, aussitôt dénoncée comme une manœuvre de corruption, doit être abandonnée et le club monarchique, objet de manifestations hostiles, sera obligé de suspendre ses séances au printemps de

Quant aux aristocrates purs, aux intransigeants qui applaudissent l'abbé Maury, ils se rencontrent d'abord au couvent des Capucins, puis au Salon français, pour rêver à la contre-révolution violente.

Toute la gamme des opinions royalistes est représentée par de nombreuses feuilles alimentées par la liste civile : VAmi 'du Roi de l'abbé Royou, dont le ton généralement sérieux contraste avec les violences du Journal général de la Cour et de la Ville de Gauthier ou de la Gazette de Paris de Durozoy, avec les diffamations parfois spirituelles des Actes des Apôtres où collaborent Champcenetz et Rivarol.

Jusqu'au grand débat du mois de mai 1790 sur le droit de paix et de guerre, les relations entre le club de 89 et les Jacobins, c'est-à-^dire entre les Fayettistes et les Lamethistes, gardaient une apparente cordialité et même après elles furent encore empreintes d'une réserve de bon goût. Des hommes comme Brissot et Rœderer avaient un pied dans les deux camps. Lafayette s'efforçait même au mois de juillet de faire la conquête de quelques meneurs qu'il savait accessibles à l'argent, comme Danton. Mirabeau et Talon lui servaient d'intermédaires et Danton se calmait. Mais si des deux côtés les grands chefs se réservaient, déjà les enfants perdus des deux partis échangeaient des horions. Marat, dont la clairvoyance politique fut rarement en défaut, fut le premier à attaquer « le divin Mottier » et Riquetti l'infâme, qu'il dénonçait comme vendu à la Cour dès le 10 août 1790. Mal lui en prit, car son journal fut

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saisi par la police, lui-même frappé de décrets de prise de corps, auxquels il sut se soustraire grâce à la protcctiorvdu district des Gordeliers. Après Marat, Louslalot et Fréron, celui-ci dans \ Orateur du Peuple, entrèrent en ligne contre les F'ayettistes. Camille Desnioulins ne se décida qu'un peu plus tard, en révélant à ses lecteurs qu'on lui avait promis, au nom de Bailly <'t de J^afayette, une place de 2Œ00 écus s'il voulait garder !<' silence. Tous connurent les démêlés avec 1 Hôtel de \ ille ou avec le (^hàtelet. Au début. Iciii's <ani- |)agnes ne Irouvèrent de l'écho (|iic dans la petite bourgeoisie et chez les artisans, dans cette classe (ju on commence à désigner sous le vocable de sans-culottes. j)arce qu'elle porte le pantalon. Robespierre était à peu j)rès le seul, aux Jacobins et à l'Assemblée, à protester coutt-e les persécutions qu On leur infligeait et à porlcià la tribune quelques-unes de leurs canipagnes.

(]'est qu'entre les Jacobins et 89 il n'y a pas, au d»'i)iil tout au moins, de divergences doctrinales essentielles, mais plutôt des rivalités de personnes. Lafayettc veut lortilier le pouvoir exécutif, mais parce que le |>onvoir exécutif c'est lui-même. Les triumvirs, Lamelh- I )upoiM-Harnave laccusenl de sa( i-iliei- les droits de la nation, mais c'est (pi'ils ne participent pas encore aux grâces minislé-i-ielles. (^)uand la Cour, un an plus tard, Iria ap|)el à leui's conseils, ils s'enqiresseront d adapter à leur usage Topinion de Lafav<'lle el de praticpier sa |>oliti(jue. Pour l instani la nia|()iite «le JAssemblét' appai-lieni à leurs rivaux (|ui sont pres(jue exclusivement en j)ossession de l.i pr«''sidence depuis un an'.

I. IJstc dos ])r<>si(JiMits de l'Assoinl)l('«> dc|iiiis les joiiriitM's (1 Mclohi-f : Cntiiiis, *2S orlrihi-p 17S9; Thoiirci, |*j novemtîn': Hoisjfoliii, '23 iiovond)!"»* ; .M)tiit«'S(|iii(Mi, '\ jniivifr 1790; Tarj^rt, IS innvior; Hurotiu de Pusv, W frvrior; TuIIcvrund, 18 fi'vrior;

Entre 89 et les Jacobins il n'y a en somme que l'épais- -seiir du pouvoir. Les uns sont ministériels et les autres veulent le devenir. Les choses changeront à l'automne de 1790 quand le roi, se ravisant, retirera sa confiance à Lafayette. Alors les Lamethistes reprendront l'avantage. Ils feront nommer Barnave président de l'Assemblée le 25 octobre 1790. Les journalistes d'extrême gauche se féliciteront de cette élection comme d'une victoire de la démocratie. Marat seul ne partagea pas leur illusion. Il écrivit sagement : « Riquetti ne fut jamais à nos yeux qu'un redoutable suppôt du despotisme. Quant à Barnave et aux Lameth, j'ai peu de foi en leur civisme. » Marat était dans le vrai. L'idée démocratique n'eut jamais la majorité à la Constituante. Ce fut jusqu'à la fin une assemblée bourgeoise. et c'est sur un plan bourgeois qu'elle reconstruisit la / France.

Montesquiou, 2 mars; Rabaut, 16 mars; De Bonaai, 13 avril; Yirieu, 27 avril; Thouret, 10 mai; Beaumetz, 27 mai; Sieys, 8 juin; Saint-Fargeau, 27 juin; De Bonnai, 5 juillet; Treilhard, 20 juillet; D'André, 2 août: Dupont de Nemours, 16 août: De Gesse, 30 août; Bureau de Puzy, 13 septembre; Emmery, 27 septembre ; Merlin de Douai, 1 1 octobre ; Barnave, 25 octobre.

Mathiez. — La Révolution française (I).

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