LA QUESTION FINANCIERE
nous pouvons supporter des pertes légères, mais nous ne pouvons pas souffrir que la Constitution ne soit pas assise sur des bases stables et solides » (Chapelier i. « Il s'agit, disait Montesquiou, avec plus de précision encore, d'affermir la Constitution, d'ôter toute espérance à ses ennemis, de les enchaîner au nouvel ordre par leur propre intérêt. )i
L'assignat était donc une arme politique en même temps qu'un instrument financier. Arme politique, il fit ses preuves, puisqu'il accéléra la vente des biens du clergé et la rendit irrévocable, puisqu'il permit à la Révolution de vaincre ses ennemis intérieurs et extérieurs. Instrument financier, il n'échappa pas aux périls que ses adversaires avaient prévus. Mais ces périls mêmes, c'est la politique qui les fit naître pour la plupart et qui les développa, les aggrava, les rendit irrémédiables.
Les grosses coupures d'assignats perdirent au change contre les espèces dès leur apparition. On ne les échangeait contre les écus qu'en payant une prime de 6 à 7 0/0 au début, puis de 10, 15, 20 0/0. Les coupures de 50 livres, au printemps de 1791, firent prime à leur tour contre les grosses coupures, et enfin, quand furent créés les. assignats de 5 livres, les corsets, qu'on commença à distribuer en juillet 1791, ils gagnèrent à leur tour sur les assio-nats de 50 livres. L'Assemblée avait hésité longtemps à créer des petites coupures pour des raisons très sérieuses. Les ouvriers étaient payés en écus et en billon. C'étaient leurs employeurs qui jusque-là subissaient la perte du change de l'assignat contre des espèces. Si on créait des coupures de 5 livres, il était à craindre que les écus disparaissent et que les ouvriers payés désormais en papier, ne supportent la perte qui jusque-là incombait à leurs patrons. Car, déjà, il y avait pour chaque objet, pour chaque denrée deux
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])rix, Ir prix en espèces et le })rix en assignats. Payrr les ouvriers en papier revenait à diniiniu r leurs salaires. C'est bien, en ell'et, ce (jui se.pi'otiiiisil. lui vain essayal-on de ])arer à la crise en Irappaiil une énorme quaiitilé de billon avec la fonte des cloches des éo;lises supjuiniées. Les pièces d'argent disparurent })arce qu On avait iulérèl à les fondre. Le luiriKjue de petite monnaie fui, au début, un sérieux embarras pour les industriels, les commerçants et les ouvriers. Dans beaucoup de villes Oïl remj)laça le ])aienjent en espèces par le ])aiemenl en nalui'e. On distriinia en guise de salairt's du blé ou des étoiles. A Besançon, en mtfrs et avril 1792, la rareté de la ])etito monnaie et le discrédit du })apiei- entraîna des troubles. J^es ouvriers employés aux fortifications se iiiiren| en grève en exigeant leur paiement en argcnt- Mioiinaie. Ils menacrrciit les boulangers de juller leurs bouti(pies. Il en fut de même dans beaucoup d'endroit>. Le peuj)le n'admettait pas la différence de ])ri\ entre les esj)èces et l'assignat. Il s'ii'ritait contre l»s mar-
< liands et les malmenait.
De gi'os commerçants ])arisiens les Monncron frap- ])èrent fies sous à leur mai-(pie. Leur l'xemple fut suivi par d autres. ( )n appela ce billon émis par les parti-
< iiiiers des médailles de conliance. Des bancjues à leur tour, à Bordeaux d abord, semble-l-il, eui'ent l'idée de inriire en «irculation des petites coupures à leur nom, d<s billets «le conliance, (ju'elles échangeaient contre les assignats. Dès le début de 1791 «es émissions de billets de confiance se mullij^liaient. Il y eut des administrations départementales, des municipalités, des sections parisiennes (pii y i-ecourure!it. A Paris 63 espèces de billets de ce genre circulèrent simultanément.
Les bainpies émettrices gagnaient à cette opération de deux façons. D abord elles faisai«'nt paxcr parfois iHi "nnrtiige. nn<- prime pour I échange de-, jiwioii.iis
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contro leurs billets. Ensuite, au lieu d'immobiliser \qs assignats qu'elles recevaient par l'échange, elles profitaient de l'absence de contrôle pour les faire servir à des spéculations commerciales ou financières. Elles spéculaient sur le sucre, le café, le rhum, le coton, la laine, le blé. Le danger était qu'en cas de non-réussite, le billet de confiance, perdant sa couverture, ne pouvait plus être remboursé. La spéculation avait fait évanouir le gage. Les achats en grand de denrées opérés par les banques d'émission qui voulaient placer leurs assignats renchérirent les prix et firent baisser le signe de leur valeur. Quand certaines banques d'émission, comme la Caisse de secours de Paris, eurent suspendu le remboursement de leurs billets, ce krach qui s'éleva à plusieurs millions et d'autres analogues répandirent la panique dans le public. Le discrédit des billets de confiance, qu'il fallut finalement letirer de hi circulation, rejaillit sur les assignats. N'oublions pas enfin que des faussaires adroits jetaient sur le marché de grandes quantités d'assignats faux et que Galonné, à l'armée des émigrés, en dirigeait une fabrique spéciale.
D'autres causes encore contribuèrent à la baisse de l'assignat et, par une conséquence fatale, au renchérissement de la vie. Les assignats devaient être brûlés dès qu'ils rentraient dans les caisses du Trésor, soit en paiement des domaines nationaux, soit en paiement des contributions. Il aurait été d'une prudence élémentaire de hâter ces rentrées, afin de diminuer rapidement la masse du papier en circulation. Or la Constituante commit la faute de donner aux acquéreurs de très longs délais pour s'acquitter. Ils purent se libérer en 12 annuités.
Une autre faute consista à recevoir en paiement des biens nationaux en concurrence avec les assignats les quittances de remboursement des ofiices supj)rimés, les
Mathiez. — La Révolution française (I). !<•
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titres «le propriété des dîmes inféodées, en général tous les papiers au moyen desquels l'Ktat soldait ses dettes i décrets des 30 octobre et, 7 novembre 1790). C'était créer à l'assignat une nouvelle concurrence et c'était aussi risquer d'augmenter la circulation fiduciaire.
Knlin lAssemblée voulut faire marcher de pair la vente des biens nationaux avee: le remboursement de la dette. Elle fut ainsi amenée à augmenter sans cesse la masse des assignats et à aggraver d'autant leur dépréciation. A l'émission primitive de 1200 millions décrétée le 25 septenjbre 1790 s ajoutèrent successivement une émission de 600 millions le 18 njai 1791, une de 300 millions le 17 décembre 1791, une de 300 millions le 30 avi'il 1792, soit 2500 millions, en un an et demi. Saii;s doute une partie de ces assignats était rentrée dans le Trésor et avait été brûlée (370 millions au 12 mars 1792;. II n'en restait pas moins que la quantité des assignats en circulation avait grossi avec une r<''gularit<' inquiétante (980 millions le 17 mai 1791; 1700 millions le 30 avril 1792.. Ei tout cela avant que la guerre ait été déclarée.
Dès le 30 janvier 1792, si on en croit la correspondance de l'internonce du pape, les assignats perdaient à Paris 44 pour 100. Le louis d'or valait 36 livres en assignats. Si le témoignage de 1 aristocrate Salamon est suspeet, celui des tableaux ofii<iels sur la dépréciation du papiernionnaie ne saurait l'être, ils nous ap|)renne!it (pi à la même date, plus d«' deux mois avant la déclaration de guerre, 100 livres assignais ne valaient à Paris que 63 livres 5 sous. Dans le Doubs, à la fin de ce même mois de janvier 1792, la p«ile ('lait de 21 pour 100, d<- 28 |)()ui' 100 dans la Meurtbe, de ^3 pour 100 dans la (iironde et dans les Houehes-du-Rhône, de 29 pour 100 <lans le Nord, etc. On voit par là que si le prix des (Itfipées s'était i"(|(v«'' paT'Ioul dans la proportion de la
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baisse du papier-monnaie, le renchérissement aurait dû être du tiers ou du quart.
Si les assignats perdaient en France, au printemps de 1792, de 25 à 35 pour 100 en moyenne, ils perdaient de 50 à 60 pour 100 à Genève, Hambourg, Amsterdam, Londres. D'ordinaire quand le change est au détriment d'un pays, c'est que ce pays produit peu et vend peu, mais achète beaucoup. Pour acquitter ses achats, il est obligé de se procurer des valeurs étrangères qu'il pave d'autant plus cher qu'il en a plus besoin, l^a P'rance de 1792 vendait beaucoup à l'étranger, elle ne lui achetait guère en grande quantité que du blé. Ce n'était pas la différence entre les achats et les ventes qui pouvait expliquer la baisse des changes. Cette baisse avait d'autres causes. L'ancien régime finissant avait contracté, surtout pendant la guerre d'Amérique, de gros emprunts en Hollande, en Suisse et en Allemagne. Quand on remboursa ces emprunts, au début de la Révolution, on dut exporter de grandes quantités de numéraire, d'assignats et d'autres valeurs. Ces brusques remboursements firent affluer sur les marchés étrangers les papiers français qui en furent dépréciés. Les achats de numéraire opérés par le ministre de la guerre pour la solde des troupes agirent dans le même sens.
Ce sont là les causes .purement économiques de la baisse des assignats et des changes qui eut pour résultat la hausse du prix des denrées à l'intérieur de la France. Mais il y en eut d'autres, celles-ci d'ordre politique.
La fuite de Louis XVI à Varennes et les menaces de guerre qui suivirent inspirèrent à beaucoup de gens, en France et à l'étranger, des doutes sur le succès de la Révolution. Si on dut créer des billets de confiance pour suppléer au manque de petites coupures d'assignatsi c'est que l'ancien, numéraire, les louis, les écus, les pièces blanches et jusqu'au menu billon disparurent
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(Je la circulation. Les émigrés en avaient emporté avec eux une certaine quantité au delà des frontières, mais il en était resté beaucoup à l'intérieur. Si le numéraire ne circulait plus, c'est que ses détenteurs n'avaient pas confiance dans la monnaie de la Révolution et craignaient ou espéraient une Restauration monarchique. Ils gardaient jalousement et cachaient précieusement la monnaie du roi. Plus tard les assignats royaux feront ])rime sur les assignats républicains. La France était ])rorondément divisée. Ces divisions sont une des .raisons profondes de la crise financière comme de la crise économique.
Certains historiens, pour prouver que la masse des Français avait une confiance inébranlable dans le nouveau régime, citent d'ordinaire le succès indéniable de la vente des biens nationaux. Les ventes furent rapides cl trouvèrent acquéreurs à des prix souvent au-dessus des estiïualions. Ce succès de la grande opération révolu lionnaire est dû à des causes diverses, dont une des |>rin(ipales me paraît avoir été précisément lé désir très vif que beaucoup d'ac(|uéreurs avaient de trouver un placeujent pour leurs assignats, de s'en débarrasser au |)lus vite, en échangeant ce papier (-outre uut> propriété solide, contre la terre. Gomme l'assignat était re(;u à sa valeur nominale en j)aiement des domaines nationaux. 1 ;i((jU('i'eiir gagnait toiile la tlilIVrence entre la valeur nominale <lii j)apier révolutionnaire et sa valeur réelle, il est un fait certain, c'est que des aristocrates notoires achetèrent des biens d'Fglise. des curés réfractaires, «les nobles comme d'i'llbée ei lîouehamp qui partiei- |)èrent à l'insurreition vendéenne. On compte dans la \ ieiiue 134 ac(piéreurs ecclésiasli(|ues et 55 accpiéreurs nobles.
D'une façon générale, c'est la bourgeoisie des^villes «|iii acheta l.i plus grande |)arlie des lots niis aux
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enchères. Les paysans, faute d'argent, ne recueillirent de ce riche butin qu'une portion médiocre, mais les petits acquéreurs furent nombreux parmi eux et cela sufiit pour les attacher à la Révolution.
On a dit aussi que l'assignat avait ranimé au début notre industrie. Pendant quelques mois, en effet, nos fabriques connurent une prospérité factice. Les détenteurs d'assignats s'étaient empressés de s'en défaire non seulement en achetant des biens nationaux, mais aussi en les troquant contre des objets manufacturés. Les malins qui prévoyaient la guerre constituèrent des stocks de marchandises de toute sorte. Leurs achats répétés stimulèrent la fabrication, mais eurent aussi pour effet inévitable d'augmenter le prix des marchandises et de contribuer au renchérissement de la vie.
Toujours et partout, à l'occasion des crises économiques, les révolutionnaires ont dénoncé les manœuvres des aristocrates. Ils ont prétendu que ceux-ci s'entendaient, se coalisaient pour jeter le discrédit sur la monnaie révolutionnaire, pour accaparer les denrées et les espèces, pour en empêcher la circulation, ce qui créait une disette factice et un renchérissement grandissant. Il est certain que ces manœuvres ont existé. Le clul) des jacobins de Tulle dénonça, le 2 février 1792, le président du district de cette ville, un certain Parjadis, qui conseillait aux contribuables de ne pas payer leui-s impôts et leur jjrédisait la prochaine rentrée triom])hale des émigrés. Le 18 mars 1792,1e directoire du déparlement du Finistère remontra au roi qu'il lui aurait été impossible de percevoir rinq)ôt s'il n'avait pris le pari i de mettre les prêtres réfractaires en réclusion à Quimper. ^'ers le même temps, un homme considérable, Séguier, parlementaire de vieille souche, lançait dans le public une brochure agressive La Conslitution renversée, qui avait pour but d'alarmer les Français sur leurs pro-