I.A ItKVOLUTIOX I HANÇAISK
|)ritHés. (( (^omrnenl pourrait-on coiiiptcr sur la propriélé, disait-il. dans une crise aussi violente, avec un infernal agiotage, avec, une émission incalculable d'assignats et de papiers de toutes sortes, lorsque les colonies sont embrasées et la France njenacée du mènjc mallieur, loi'scjue. j)ai- une foule de décrets, les propriétés mobilières sont confÎNiquées, soumises à des formalités menaçantes, longues, etc. » Séguier n'hésitait pas à menacer les acquéreurs des biens nationaux en leur disant que les anciens créanciers de l'Etat et du clergé avaient sur leurs acquisitions une hypothèque <pi ils feraient valoir un joui".
La lutte des deux h'rance s est exercée sur tous les Iciiains. Toute crise politique s'est doublée d'une crise économicpie et sociale, (^est ce qu'il ne faut pas oublier <piand on veut juger avec ('(juilé les hommes et les choses de celte époque.
La vie chère, conséquence de 1 assignat, allait coiili'ibucr bientôt à la chute de la riche bourgeoisie cpii avait gouverné sous la Constituante, d'autant j)lns «pi'anx troubles politiques et économiques se mêla une agilalKHi religieuse de plus en pins aigiit'-.
(^HAPITHK IX
La 1'éorgaiii.satioii de l'Etal ciiU-aîiiail loj'ct'iiiciil la réorganisation de l'Église, tant les domaines de riiii cl de l'autre étaient enchevêtrés depuis des siècles. Il n était pas possible de les séparei" d iiii irail de plume. Personne, à pari peut-être rexceiili'icpie Aiiacliai-sis Gloots, ne désii'ail cette sé[)ai'ali(>ii (pie TopiFiioii publique n'aurail pas comprise on plulùl (pTelle ain-ail interprétée comme une dérdaralion de L,iie'-i'e à nue in-ligion que les masses praliquaieiil l()iijoui.> avec ferveur. Mais la réforme financière, doiil dépeiidail le salnl de 1 Etat, était manquée si tous les établissements ec( lésiastiques let dans ce temps-là les écoles, les niiivei-sités, les hôpitaux relevaient de 1 Eglise ('laient conservés, car ils auraient consommé comme anpara\aiil les revenus des biens \cndns. Il fallait donc, pour réaliser des économies indispensables, su})primei- une bonne partie des établissements antérieurs. l)"on la nécessité pour les Constituants de désigner les élabli>sements à conserver, les établissements à supprimer, autrement dit de réorganiser l'Eglise de Erance.
Par mesure d'économie, autant et i)lus que par mépris de la vie monastique, liberté fut donnée aux moines des ordres mendiants ou contemjdatifs de sortir du cloître et beaucoup s'empressèrent d'user de la pernjissioii. Ainsi de nombreux couvents purent être sup[)rim<''S mais lesconii'réo-ations charitables et enseignantes (nrent respectées. Il était inutile de i-ecrnlcr do religi< ii\
146 I.A HKVOLLTIOX 1 HANÇAlSi:
])iiisqu on fermait les couvents. Interdiction fut faite de prononcer à l'avenir des vœux perpétuels.
Pai- mesure d'économie encore, autant que par souci d une bonne administration, le nombre des évèchés fut réduit à 83, un j)ar département. Les paroisses subirent une réduction analogue. Les ëvêques autrefois nommés par le roi seront désormais ékis par le nouveau souverain qui est le peuple comme les autres magistrats. Ne sont-ils pas des « officiers de morale » ? La nation ne se confond-elle pas avec l'assemblée des fidèles? Sans doute le catholicisme n'a pas été proclamé religion d'Etat, mais il est le seuJ culte subventionné. Seul il déroule ses processions dans les rues obligatoirement pavoisées par tous les habitants. J^es dissidents, peu nombreux, sont confinés dans un culte j)rivé, dissimulé, simplement toléré. Les curés seront élus par les « élecleui's » de leur district comme les évêques le seront par les électeurs du département. ^Qu'importe que dans le nombre des électeurs il puisse se glisser quelques protestants? Est-ce (pi'auparavant les seigneurs ])rotestants ne désignaient j)as aux cures en vertu de leur droit de patronage? L'élection d ailleurs ne sera (pi une k présentation ». Les nouveaux élus, ]>ris obligatoirement pai'rni les prêtres, devront étif in>>liliit's p.ii- leurs supérieurs ccclésiastiijues. Les évéques seront institués par leurs métropolitains, comme aux premiers temps de TEglise. Us n'iront plus à Home acheter le palliunj. L Assemblée a aboli les annales, c est-à-dire les revenus de la preniière année des bénéfices vacants que les nouveaux titulaires payaient à Home. Les nouveaux évèques érricont simplement au pape une lettre respectueuse pKiir lui (lin- (pi ils m)iiI dans sa communion. Ainsi llLglise de Erance deviendra une tglise nationale. Elle ne sera plus gouvernée despotiquement . Les chapitres, c(»i-ps privilégiés, disparaîtront. Ils seront remplacés
' LA QUESTION HELIGIEUSE 147
par des conseils épiscopaux qui auront une part dans l'administration des diocèses.
Un même esprit animera désormais l'Eglise et l'Etat, rapprochés et confondus, un esprit de liberté et de progrès. Les curés reçoivent la mission de faire connaître au prône et d'expliquer aux fidèles les décrets de l'Assemblée.
Celle-ci était confiante. En donnant une Constitution civile au clergé, elle n'avait pas cru avoir outrepassé ses droits. Elle n'avait pas touché au spirituel. Par la dénonciation du Concordat,- par la suppression des annates elle avait sans doute lésé gravement les intérêts du pape, mais elle n'imaginait pas que le pape prendrait la responsabilité de déchaîner un schisme. En 1790, le pape n'avait pas encore le droit de faire à lui seul le dogme et de l'interpréter, à plus forte raison de trancher souverainement dans les matières de discipline et les matières mixtes comme celles qui étaient en jeu. L'infaillibilité ne sera prononcée qu'au concile du Vatican en 1871.
Les évêques de France étaient alors en très grande majorité gallicans, c'est-à-dire hostiles à l'absolutisme romain. Dans le grand discours qu'il prononça en leur nom, le 29 juin 1790, au moment de la discussion des décrets sur le clergé, l'archevêque d'x\ix, Boisgelin, n'avait reconnu au pape qu'une, primauté et non une juridiction sur l'Église et tout son effort s'était borné à demander à l'Assemblée de permettre la' réunion 4'un concile national qui prendrait les mesures canoniques indispensables pour l'application de ses réformes. La Constituante n'ayant pas permis le concile, qui aurait été une atteinte à sa souveraineté, Boisgelin et les évêques libéraux se tournèrent vers le pape pour obtenir les moyens canoniques sans lesquels ils ne croyaient pas pouvoir en conscience mettre en vigueiy^ la réforme
\'iS
LA ISKVOLLTION 1 H ANCAlSK
tU's circonscriptions dioccsaises éludes conseils cpis- <opau\. Ils (•t)niicrciil à Bois^^elin la rédaction des pro- ])Ositions d accord qui fui-ent transmises à Rome pai' 1 inlernicdiaii'c du roi. La Constituante connut cette né*;ocialion et I ap|>i'<niva. i^llr ci'ut, coninie les évèques de l'Asseniblée, coninic le roi lui-niènie qui n avait eu aucune liésitation à acce[)ler k'S décrets, que le pape ne refuserait pas de leur accorder son visa, delà « baptiser )) selon le mol du jésuite Barruel dans s.on Journal ecclésiasticjuc. « Nous croyons prévoir, disait Barruel, <pic le bien de la paix, (pie les considérations les plus imporlaiilcs en^aj^i loiil inïailliblemnit le Saint-Père à seconde!" ce vœu. » Loin de découra«;er les évèques partisans de la conciliation, le nonce les rassura : « Ils inq)K)rent Sa Sainteté, écrivait-il dans sa dépêche du 21 juin 1790, |)Our qu'en Père aflectueux. elle vienne au secours de celle Liilise et fasse tous les sacrifices possibles pour consei'Vei" luniôn essentielle. J'ai cru à «•e sujet devoir les assurer <[ue Sa Sainteté, instruite de la dé|)l()rable situation <pie traversent les intérêts de la l'eli^ion en ee |>avs, fera de son côté tout le possible pour la conser\< r. " !.<■ nome ajoutait (pie les ('•vè(pies avaient déjà pris les mesures nécessaires pour remanier les circonscriptions ecclésiasti(pies selon le décret «t que les évèques supjn'imés donneraient d'eux-mêmes leur démission. « La majeiiie pai-lie des évê(pies a cliar^^é Monsei<:^neiir d Ai\ de pourvoir à la délimitation des évêcliés. Le clergé voudrait «pu le roi suj)pliàt Sa Sainteté de dé|)Uler seize commissaires apostoli(pies dans le eler;4;é de i'rance, aux termes des libertés gallicanes, les(piels, distribués en (jiiatre comités, s occuperaienl de fixer les limites des nouveaux diocèses » (dépêche du 21 pi in'.
In pr(''C('(|( iil r('( eiil permettait aux é'V('(pies et aux (^oii->l ilnaiiU de >-,e laisser aller à respéraiiee. (^iiand
lA QUESTION' RELK.IEUSK 149
Catherine II, impératrice de Russie, avait annexé sa part de Pologne, elle avait remanié de sa seule autorité les circonscriptions des diocèses catholiques de <e pays. Elle avait, créé en 1774 le siège épiscopal de Mohilev et en avait étendu la juridiction sur tous les catholiques romains de son empire. De sa seule autorité encore, elle avait pourvu ce siège d"un titulaire, l'évèque in partibus de Mallo, personnage suspect à Rome, et elle avait fait défense à l'évèque polonais de Livonie de s'immiscer dorénavant dans la partie de son ancien diocèse annexée à fa Russie. Pie VI n'avait pas osé soulever de conllit avec la souveraine schismati([ue, dont les empiétements sur le domaine spirituel étaient sensiblement du même ordre que ceux qu'allaient se permettre les Constituants français. Il avait régularisé après coup les réformes acconqjlies par le pouvoir civil et il avait usé pour cela exactement des mêmes procédés auxquels les évéques de France lui conseillaient de recourir pour « baptiser •» la Constitution civile du clergé.
Mais le pape fut poussé à la résistance par des raisons nombreuses dont les plus déterminantes ne furent peut-être pas celles d'ordre religieux. Dès le premier jour, il avait condamné, en consistoire secret, comme inq)ie la Déclaration des droits de l'homme à laquelle pourtant l'archevêque Champion de Cicé, garde des sceaux, avait collaboré. La souveraineté du peuple lui semblait une menace pour tous les trônes. Ses sujets d'Avignon et du Comtat étaient en pleine révolte. Ils avaient chassé son légat, adopté la Constitution française et demandé à être réunis à la France. En réponse aux propositions d'accord que Louis XVI lui lit transmettre pour mettre en vigueur la Constitution civile du clergé, il demanda que les troupes françaises l'aidassent à soumettre ses sujets révoltés. Les Constituants se bor-
150 I.A ItÉVOLUTIOX FHAXÇAISE
lièrent à ajournt'r la réunion récla^méc par les habitants ^ Alors le pape se décida à condamner forniillement la Constitution civik. Mais plusieurs mois s'étaient passés en négociations dilatoires. Il faut ajouter (ju il lut encouragé à la résistance, non seulement par les émigrés, mais encore par les puissances catliolicpies et notamment par l'h^^pagne qui nous gardait rancune de l'avoir abandonnée au moment de son conflit avec l'Angleterre. Et enfin, il ne faut })as négliger l'action de notre ambassadeur à Rome, le cardinal de Bernis, fougueux aristocrate, (]ui lit tout au monde pour faire échouer là négociation dont le succès lui avait été confié.
En déclarant an |>ape qu'à défaut d'un concile national, l;ii seul avait les moyens canoniques nécessaires pour rendre la Constitution civile du clergé exécutoire, les évèques de France s'étaient uiis à la discrétion de la Cour romaine. Quand la Constifuante, lasse d'attendre, biii- im|)osa le serment, ils ne ])OUvaieiit |)lus recubr. ll> le relusèreril cl le pape s'autorisa de leur refus, cpic s;i tjicticpic dilatoire avait j)rovo(jué, ])Our fulminer eiilin une condaiiination qui bs sur|)ril cl (pii les oduscpia.
.lus(prà la dernière heure, rarchevé<|ue «l'Aix, Hoisgclin, qui j)arlail au noiri de la iiiajorilc' des évètpies, avait esj)éré <pie le pape bésilerait à jeter la France dans le schisme cl dans la guerre civile. Jl écrivait à Louis X\'I,àIa veille du sermetil , le 25 décembre 1 790 : '< Le piincij)e de la Cour de Home devait être de faire tout ce «jirclle «levait faiiMî et de ne dillei-er (jue cr. qui |)ouvail être moins jin-ssanl <l moins diflieile: <piand il ne maïKpie que les ((M'iiies canoniipies, le |»ape |)eul les remplir, il le peiil. il le doit; et tels sont les articles
I. L'tiniicxiun d'Avigiiiin. jiisli(i<^c |»ur li' «lioil dos pLMi|»lfs, ur fui Noloe que Ir \ 't .si'pU'iiihri' ITUl.
que Votre Majesté lui avait proposés. » Même après leur refus de prêter serment, les évêques espéraient encore la conciliation et les brefs du pape les consternèrent. Ils gardèrent secret le premier de ces brefs, celui du 10 mars 1791, pendant plus d'un mois et ils firent au pape une réponse aigre-douce oii ils prenaient la défense du libéralisme et où ils lui offraient leur démission collective pour ramener la paix.
La démission fut refusée par le pape et le schisme devint irrémédiable. Tous les évéques, sauf sept, avaient refusé le serment. Environ la moitié des prêtres du second ordre les imitèrent. Si, dans beaucou}) de régions, comme la Haute-Saône, le Doubs, le Var. l'Indre, les Hautes-Pyrénées, etc., le nombre desjureurs fut très considérable, en revanche dans d'autres, comme les Flandres, l'Artois, l'Alsace, le Morbihan, la Vendée, la Mayenne, il fut très faible. Dans toute une partie du territoire la réforme religieuse ne pouvait être imposée que par la force. La France était coupée en deux.
Le résultat inattendu prit au dépourvu les Constituants et surprit les aristocrates eux-mêmes. Jusque-là le bas clergé, dans sa grande masse, avait fait cause commune avec la Révolution qui avait presque doublé le traitement des curés et vicaires (de 700 à 1200 livres pour les premiers . Mais la vente des biens d'Eglise, la fermeture des couvents après la suppression de la dîme, avaient déjà inquiété plus d'un prêtre attaché à la tradition. Puis les scrupules rituels avaient fait leur œuvre. Un futur évêque constitutionnel comme Gobel avait exprimé le doute que l'autorité civile eût le droit, à elle seule, de remanier les limites des diocèses et de toucher à la juridiction des évêques. Seule l'Eglise, avait-il dit, « peut donner au nouvel évêque sur les limites du nouveau territoire la juridiction spirituelle nécessaire à l'exercice du pouvoir qu'il tient de Dieu ».
152 I.A ItÉVOLUTlOX FHANÇAISK
Gobel, f)Our ce qui le roncernait, savait, j^assé (3iitre à lobjection et prêté serment, mais beaucoup de prêtres consciencieux s'y étaient arrêtés.
La Constituante avait voulu créer une Eglise nationale et faire servir les ministres de cette Eiilise à consolider Tordre nouveau et elle n'avait créé que 1 Eglise d'un parti, l'Eglise du "parti au pouvoir, en lutte violente avec l'Eglise ancienne, devenue l'Eglise du parti provisoirement vaincu. La lutte religieuse s'exaspère dès le premier jour de toute la fuivur des ])assions politiques. Quelle joie, quelle bonne fortune j)Our les aristocrates ! Le sentiment monarchique avait été jusque-là impuissant à leur foui-nir une revanche et voilà que le Ciel leur venait en aide! J^e sentiment religieuj»; fut le grand levier dont ils se servirent })Our y)rovo(pier la Contre-Révolution. Dès le 11 janvier 1791, M irabeau conseillait à la Cour, dans sa 43^ note, de souffler sur l'incendie et de ])ratiquer une ])olitique du pire cFi poussant les Constituants à des mesures extrêmes.
l^es (Constituants virent le piège et essayèi'ent de l'éviter. Le décret du 27 novembre 1790 sur le serment avait interdit aux prêtres non jureurs de s'immiscer dans aucune fonction publique. Or baptiser, marier, enl< rr<')-, (bmner la communion, confesser, prêcher, étaient, en ce temjis-là. «les fonctions publiques. En ])r-(iiaiit !<■ d('<i'et à la letti'e, les prêtres réfractaires, <• Cst-à-diiT dans certains départements presque tous les prélrcîs, devaient cesser subitement leurs fonctions. Ij Assemblée eut peur de la grève du culte. Elle demanda aux r('fractaires de continuer 1 exercice de leurs fonctions jusqu'à leur remplacrment. Il y en eut qui nr fur<-nl pas remplacés avant le l(j août 1792. Elle accorda aux curés destitués une pension de 500 livres. Les premiers évêrpies ronstitutionnels furent obligés d emplovir j. .. ii(»i;iir(s r\ h s juges |)our se faire accorder
LA QUESTION HKLICULm. 15;^
l'institution canonique pai- les anciens rvrqucs. lu seul de ceux-ci. .Talleyrand. consentit à les sacrer. La pénurie des prêtres obligea d'abréger les délais des stages fixés pour les aspirants aux (onctions ecclésiastiques. Gomme les séculiers étaient insuflisants. (ni recourut aux anciens relioieux.
En vain les révolutionnaires refusèi'ent-iis loiil d'abord de reconnaître le schisme. Il leiii- fallut jx-u à peu se rendre à l'évidence. La guerre rcdiu-iciise était déchaînée. Les anus pieuses s'indignent (lu'oii Icinchange leur curé, leur évèque. Les nouveaux pi-èlrt-s élus sont considérés comme des inti-iis par ceux (pi'iU ont évincés. Il ne peuvent s'installer (pi'avec l'appui de la garde nationale et des clubs. Les consciences tiiimrées répugnent à leurs services. Elles pi"éfèrent laii'c baptiser en cachette par les bons prêtres leurs enfants qui sont ainsi privés d'état civil, car sesiis les prêtres officiels sont en possession des registres de baptême, de mariage et de sépulture. Les « ])ons prêtres » traités en suspects par les révolutionnaires sont des martyrs pour leurs partisans. Les familles se divisent. L. < femmes en général vont à la messe du réiractaire, les hommes à celle du constitutionnel. Des bagarres éclatent jusque dans le sanctuaire. Le curé constitiitionnfl refuse au réfractaire, qui veut (lii'c sa messe dans léo-lise, l'entrée de la sacristie, l'usage des ornemenls. J^e nouvel évêque GobeL à l^ii'is. n'est rcru pai- aucune communauté de femmes. Les réfractaires se relugienl dans les chapelles des couvents et des hôpitaux. Les patriotes en réclament la lermeture. Aux apju'oches <le Pâques les bonnes dévotes qui se rendent aux messes romaines sont fouettées, jupes troussées, devant les gardes nationaux goguenards. Ge divertissement se renouvelle plusieurs semaines à Pai'is et dans <l autres villes.
154 LA RÉVOIATION FIIANÇAISF,
Ia's réfractaires persécutés invoquèrent la Déclaration des droits de l'homme pour obtenir la reconnaissance de leur culte. J/évèque de Langres, La Luzerne, dès le mois de mars 1791, leur conseilla de réclamer formellement le bénéfice de ledit de 1787 qui avait permis aux protestants de faire enregistrer leur étal civil devant les juges des lieux, edit que l'assemblée du clergé avait condamné en son temps. Quelle leçon dans ce simple rapprochement ! Les héritiers de ceux qui ont révoqué, un siècle plus tôt. ledit de Nantes, qui ont démoli Porl-Royal, ln-ùlé h's ouvrages des philosophes, se mettent aujourd hui sous la protection de ces idées de toléi'ance et de liberté de conscience contre lesquelles ils n'avaient pas, la veille, assez d'anathèmes !
Allant jusqu'au bout de la logique des circonstances, 1 évè(pie La Luzerne réclama la laïcisation de l'état civil Jiliii de soustraire les fidèles de son troupeau au monopole vexatoire des prêtres jureurs. Les patriotes scntaieni bien que s'ils retiraient aux prêtres constitutionnels la tenue des registres de l'état civil, ils ])ort('raient à l'Eglise officielle un coup très rude qui atteindrait par ricochet laRévolution elle-même. Ils refusèrent (I aller (lu ])remier coup aussi loin. Ils prétendirent coiih-e lévideuce (pie Us dissidents ne formaient pas une éo-lise dislincle. Mais les désordres grandissants les ()l>lig(i'ent à des concessions qui leur lurent arraeli('es par Lafayelle et son parti.
Lalayette, dont la femme très pieuse pi'otégeait les léIraetaiF'es et refusait de recevoir (iobel, avait été obligé d a|)pli(pjer la lolérance dans son intérieur. Ses amis du club de 1789 crurent mettre lin à la guerre religieuse en proposant d'accorder aux réfractaires la liberté d'avoii- des lieux de culte particuliers. Le Directoire du département de Paris, ({ue présidait le duc de La Uochefoucaud et où siégeaient I abbé Sievs et l'évêque Talley-
rand, organisa, par un arrêté du 11 avril 1791, l'exercice du culte réfractaire dans les conditions d'un culte simplement toléré. Les catholiques romains pourraient acquérir les églises supprimées et s'y réunir entre eux en toute liberté. Ils profitèrent immédiatement de l'autorisation et louèrent l'église des Théatins, mais ils ne s'y installèrent pas sans troubles. Quelques semaines ])hL^ tard, après un débat mouvementé, la Constituante, par son décret du 7 mai 1791, étendit à toute la France la tolérance accordée aux dissidents parisiens.
11 était plus facile d'inscrire la tolérance dans la loi que de la faire passer dans les mœurs. Les prêtres constitutionnels s'indignent. Ils avaient encouru les foudres du Vatican, ils avaient lié leur cause à celle de la Révolution, ils avaient bravé tous les préjuo-és, tous les dangers, et, en récompense, voilà qu'on les menaçait de les abandonner à leurs seules forces, dès les premières difficultés ! Comment lutteraient-ils contre leurs concurrents, dans cette moitié de la France qui leur échappait déjà, si l'autorité publique maintenant se déclarait neutre après les avoir comi)romis ? Si le droit était reconnu au prêtre romain d'ouvrir librement une église rivale, qu'allait devenir le prêtre constitutionnel dans son église officielle désertée ? Pour combien de temps garderait-il son caractère privilégié si, dans la moitié des départements, ce privilège ne se justifiait plus par les services rendus ? Un culte déserté est un culte inutile. Le clergé jureur craignit que la politique de liberté ne fût son arrêt de mort. Il la combattit avec une rage furieuse, au nom des principes du catholicisme traditionnel. Il se détacha de plus en plus de Lafayette et de son parti pour se grouper autour des clubs jacobins qui devinrent ses forteresses.
Sous le prétexte, très souvent fondé, que l'exercice du culte réfractaire donnait lieu à des troubles, les
Mathif.7.. — La Révolution française (I). H
156 LA RÉVOLUTIOX FnANÇAlSK
autorités favorables aux constitutionnels refusèrent d'appliquer le décret du 7 mai sur la liberté des cultes. Dès le 22 avril 1791, le département du Finistère, à la demande de l'évc^que constitutionnel Expilly, prit un arrêté pour ordonner aux prêtres réfractaires de se retirer à 4 lieues de leurs anciennes paroisses. Dans le Doubs, le directoire du département, que présidait l'évèque Seguin, arrêta qu'au cas où la présence des réfractaires donnerait lieu à quelque trouble ou à quel- (jue division, les municipalités pourraient les chasser de la commune. J^es arrêtés de ce genre furent très nombreux. Tous affirment dans leurs considérants qn<' la (Constitution civile du clergé et la Constitution tout courtine pourraient se maintenir si on ne mettait pas les réfractaires en dehor«> du droit commun.
Il est certain que dans bien des cas les réfractaires donnèrent prise aux accusations de leurs adversaires. Le pape fit beaucoup pour les pousser dans la voie de la révolte. 11 leur interdit de déclarer à l-intrus les baptêmes et mariages qu'ils avaient célébrés. 11 leur interdit d'officier dans les mêmes églises, alors que le simulfnnei/m s'était d'abord pratiqué un peu partout avec l'approbation de la plu})art des anciens évêques. l/al)bé Maury se plaignit du décret du 7 mai qui n'accordait aux réfraelaires qu'un culle privé, c'est-à-dire un culte diminué. 11 réclama l'égalité conq)lète avec les jureurs. J^'évèque de ljU(;on, M. de Merci, dénonça comme un piège la liberté laissée aux dissidents de dire la messe dans les églises nationales. C'est un fait bien établi que dans les paroisses où les réfractaires dominaient leurs rivaux n'étaient pas en sûreté. Que de prêtres constitutionnels furent molestés, insultés, frappés, parfois mis à mort! Tous les rapports sont d'accord pour accuser les réfractaires de faire servir le ronfessionnal à la Contre-Révolution. « Les confession-
LA QUESTIOX nELIGIEUSF. 157
naux sont les écoles où la rébellion est ensei2;née et commandée », écrit le directoire du Morbiluin au Ministre de l'intérieur le 9 juin 1791. Reubell, député d'Alsace, s'écriera, à la séance du 17 juillet 1791, qu'il n'y a pas un seul prêtre réfractaire dans les départements du Haut et du Bas-Rhin qui ne soit convaincu d'être en insurrection.
La lutte religieuse n'eut pas seulement pour conséquence de doubler les forces du parti aristocrate, elle entraîna aussi la formation d'un pai'li anticlérical qui n'existait pas auparavant. Pour soutenir les prêtres constitutionnels et aussi pour mettre en gardi- les j)0pulations contre les suggestions des réfractaires. les jacobins attaquèrent avec véhémence le catholicisme romain. Les traits qu'ils dirigent contre « la superstition ■. contre « le fanatisme » finissent par r<'"nd)ei- sur la religion elle-même. « On nous a reproche, disait la philosophique Feuille villageoise c{ui se consacrait à cet apostolat, d'avoir nous-mêmes montré un peu d'intolérance contre le papisme. On nous a reproché de n'avoir pas toujours épargné l'arbre immortel de la foi. Mai>^, que l'on considère de près cet arbre inviolable, et lOii verra que le fanatisme est tellement entrelacé daiiN toutes ses branches quOii tie peut lrap])er sur I une sans paraître frapper sur l'autre. » De plus en plus I. >^ écrivains anticléricaux s {'iihardisseril et rencnicen! à garder à l'égard du catholicisme ou même du christianisme des ménagements hypocrites. Ils attacpient bientôt la Constitution civile du clergé et proposent d'imiler les Américains qui ont eu le bon sens de supprinuM- le budget des cultes et de séparer l'Église de l'Etat. (Jes idées font peu à peu leur chemin.
Dès 1791, une partie des jacobins et des fayettisles mêlés, les futurs girondins en général, Condorcet, Rabaut de Saint-Etienne, Manuel, Lanthenas, imaginent
158 LA HKVOI.UTIOX I KANTA 1 SI.
(\ç coinpléler, puis de remplacer la Constitution rivilo du clergé par tout un ensemble de fêtes nationales et de cérémonies civiques imitées des Fédérations et d'en faire comme une école de civisme. Et se succèdent des fêtes commémoratives des grands événements révolu-' tionnaires, 20 juin, 4 août, 14^ juillet, des fêtes des martyrs de la liberté, fête de Desilles tué dans l'échauffourée de Nancy, fête de la translation des cendres de \ Oltain.' à Paris, fête des Suisses de Ghâteauvieux liiiérés du bagne de Brest, fête du maire d'Etampes Simoneau tué dans une émeute pour les subsistances, etc. Ainsi s'élabore peu à peu une sorte de religion natio- [ îiale, de religion de la patrie encore mêlée à la religion ' officielle, sur laquelle d'ailleurs elle calque ses cérémonies, mais que les libres esprits s'efforceront plus lard de détacher et de faire vivre d'une vie indépendante. Ils ne croient pas encore que le peuple puisse se |)asser de culte, mais ils se disent (ju(^la Révolution elle-même est une religion qu'il est possible d'élever en la ritualisant au-dessus des anciens cultes mystiques.^ S'ils veulent séparer l'Etat nouveau des Eglises positives et traditionnelles, ils n'entendent pas que cet Etat liste désarmé devant elles. Ils veulent au contraire \o doter de tous les prestiges, de toutes jes pompes esthé- Tupies et moi'alisatrices, de toute les forces d'attraction ((u'exercent les cérémonies religieuses sur les âmes. Ainsi cliemirie insensiblement le culte patriotique qui trouvera son expression définitive sous la Terreur et qui est sorti comme la Séj>aration des Eglises et de l'Etat de l'échec de plus en plus irrémédiable de l'œuvre religieuse de la Constituante.
(Chapitre X LA FUITE DU ROI
Louis XVI II avait jamais renoncé sincèrenieii! à J'In'ritage de ses ancêtres. S'il avait consenti, aprcs 1rs journées d'octobre, à suivre les directions de Lalavcttc c'est que celui-ci lui avait promis de lui cunscr\ cr et tortiller ce qui lui restait Tle pouvoir. (Jv. en octobre 1 790. la Constitution commence à enti-er en vigueur, les assemblées de département et de district, les tribunaux s'organisent, les couvents, les chapitres se ferment, les biens nationaux vont être mis en vent . Louis X\'I comprend que quelque chose de délinitif prend racine. 11 constate en même temps que l'autorité de Latayette s'affaiblit de jour en jour. Les 48 sections, qui ont remplacé dans la capitale, au mois de juin 1 790, les 60 anciens districts, sont autant de petites municipalités lurluilentes dans la grande, halles pi'eniienl très vite position contre l'Hôtel de Mlle. En septembre et (jctobre 17HU. elles votent des blâmes aux ujinistres, qu elles accusent d'impéritie et de connivence avec les aristocrates. Leur orateur, lavocat Danton, sans doute soullh' pai- les Lameth, vient en leur nom exiger le renvoi des ministres à la barre de l'Assemblée. Celle-ci écarte leur motion de blâme, le 20 octobre, mais à une si petite majoriltque les ministres visés démissionnent. Seul Montmorin, épargné par Danton, reste en [)lace. Le roi subit avec colère la violence qui lui est faite. Tl n accepte ipj a contre-cœur des mains de Latayette h-s [iouveau\ uiinistres qui lui sont impostes : Du[)oi'lail à la gueri-e,
160 LA HÉVOLUTIOX FRANÇAISE
Duport-Dulertre à la justice, Delessart à l'intérieur, etc. Il a le sentiment que la Constitution, qui lui donne le droit de choisir librement ses ministres, a été violée. 11 ne pardonne pas à Lafayette son attitude ambiguë dans la crise. Il passe décidément à la Contre-Révolution.
Le 20 octobre, le jour même où s'était terminé le débat sur les ministres devant liAssemblée, il recevait un des émigrés de la première heure, l'évêquc do Pamiers d'Agout. revenu tout exprès de Suisse pour lexciter à 1 action, et il donnait à d'Agout et au baron de Breteuil pleins pouvoirs pour traiter en son nom avec les cours étrangères dans le but de provoquer leur intervention en faveur du rétal)lissement de son autorité légitime.
Son plan est sinjple. Il endormira les révolutionnaii'es par une apparente résignation à leurs volontés, mais il ne fera rien pour faciliter l'application de la Constitution. Au contraire! Quand les évêques aristocrates protesteront avec violence contre les décrets sur le clergé, il n'aura pas un mot, pas un geste pour les désavouer et les rappeler au devoir. Il donnera luimême l'exemple de son hostilité aux décrets qu'il avait a<ceptés en comijosant , sa cliapelle uni(piemciil dr prêtres non jui-eui's. Déjà il s'était arrangé pour (pir rac('e])tati()n qu'il donna tardivement, le 26 décembre 1790, au décret sur le serment parut un acte forcé. Il avait attendu que la Constituante lui adressât des sommations répétées et ([uo son ministre Saint- Priest lui offrît sa démission, et il s'était écrié devant s(;s proches en donnant enfin sa signature : « J'aimerais mieux être roi de Metz (pie de demeurer roi de ^'rance dans une telle position, mais cela linira bientôt. »
Il n'encourage pas cependant les insurrections partielles qu'il estime prématurées et vouées à un échec certain cl il I)h\iiK' le comte d Artois et les émigrés <(ui