I.A r.UERIŒ
pour eux étroitement au problème politique. Si la monnaie révolutionnaire subissait une dépréciation, c'est que les menaces des émigrés et des rois, c'est que les troubles provoqués par les aristocrates et les prêtres détruisaient la confiance. Il fallait, par des mesures énergiques, couper court aux espérances et aux menées des contre-révolutionnaires et faire reconnaître la Constitution par l'Europe monarchique. C'est à ce prix seulement qu'on ferait cesser la grave crise économique et sociale qui empirait.
A l'automne les troubles avaient recommencé dans les villes et dans les campagnes. Ils s'aggravèrent avec l'hiver et durèrent plusieurs mois. Dans les villes ils furent causés en premier lieu par le renchérissement excessif des denrées coloniales, sucre, café, rhum, que la guerre de races déchaînée à Saint-Domingue raréfiait. Il y eut des désordres à Paris, à la fin de janvier 1792, autour des magasins et des boutiques des épiciers, que la foule obligea sous menace de pillage à baisser le prix de leurs marchandises. Les sections des faubourgs commencèrent à dénoncer « les accapareurs » et certains d'entre eux, comme Dandré, Boscary, coururent quelques périls. Pour enrayer la hausse et frapper les spéculateurs à la bourse, les jacobins firent le serment de se passer de sucre.
Dans les campagnes, le haut prix du blé fut à l'origine des émeutes, mais celles-ci furent aussi une protestation contre le maintien du régime féodal et une réplique violente aux menaces des émigrés qui, de l'autre côté de la frontière, annonçaient l'invasion. ] /agitation fut peut-être moins vaste et moins profonde dans l'ensemble que celle de 1789. Elle lui ressemble pourtant par ses causes et par ses caractères. D'abord elle est spontanée comme l'autre. Impossible d'y trouver trace d'une action concertée. Les jacobins n'ont pas
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■onscillé celto action directe. Ils en sont effrayés. Ils .herchent à prévenir les troul.les, puis à les réprimer. Le<î foules soulevées comptent sur les -autorités pour laire baisser le coût de la vie. KlN-s réchnnent des réglementations et des taxes. Elles pillent les propriétés .les émi^rn'.s, elles veulent njettre dans l'impossibilité .le nuire b-s aristocrates et les prêtres réfractaires. IJb's formulent ainsi confusément un prograuime de .léfensp révolutionnaire qui se réalisera plus tard par
Les attroupements autour des voitures de grains et les pillages des marchés se produisent un peu partout des le mois de novembre. Kn février, les maisons de plusieurs négo<iants de Dunkerque sont saccagées I n engagement .sanglant couche sur le pavé du port 14 tués, 60 blessés. A Noyon, vers le même temps, 30 00U paysans-irmés de fourches, de hallebardes, de liisils, de pupM's, marchant sous la conduite de leurs "•aires, arrêtent sur lOise des bateaux .harpes de bip o\ se les i.artagent. A la lin du mois les bùcîierons < I les rlouliers des f(,rêts de Gonches et de Breteuil tambour baflanf et drapeau dépb.vé, entraînent les h'»l's sur les marchés de la li.auce et forcent les "Mini.ipalités à taxer non seulement les grains mais les œufs, le beurre, les fers, b- bois, b- .harb.m, etc A iYamp.-s, le mairr Simoneau, ri.he tanneur, qui employait 60 ouvriers, voulut résister a la taxation II fut t«H^ de deux coups de fusil. Les Fi'u.llants et les Jacobins eux-mêmes le célébrèrent comme „„ martvr de la ';••'« 'i'-eni décréter une fête funèbre en son honneur «ils rr lurrni les bù.herons du Morvan qui arrêtèrent 1«- /iMliagr des bmhes et desarmèrent la garde nati.male de (Jamery. |)an« le rentre ,•, 1.. und\ les troubles f..renl peut-être plus graves encore. Les gardes natir,nalesdes villages du Cantal, du Lot, de la l)<u-d..gne de
la Corrèze, du Gard, etc.. se portèrent, au mois de mars, sur les châteaux des émigrés, les incendièrent ou les dévalisèrent. Chemin faisant, elles forçaient les riches aristocrates à verser des contributions en faveur des volontaires qui partaient pour larmée. Elles réclamaient la suppression complète du régime seigneurial, elles démolissaient en attendant les girouettes et les pigeonniers.
Il est vrai que, dans les contrées royalistes, comme la Lozère, c étaient les patriotes qui n'étaient pas en sûreté. Le 26 février 1792 et les jours suivants, les paysans des environs de Mende, fanatisés par leurs prêtres, avaient marché sur la ville, forcé les troupes de ligne à l'évacuer pour se retirer à Marvejols et levé sur les patriotes des contributions pour les indemniser de leurs journées perdues. Dix patriotes avaient été emprisonnés, lévêque constitutionnel gardé en otage, le club fermé, plusieurs maisons dévastées. 11 faut noter enfin que ces troubles royalistes de la Lozère précédèrent les troubles révolutionnaires du Cantal et du Gard qui leur servirent de réplique.
Si on songe que, dans cet hiver de 1791-1792, la vente des biens d Eglise est déjà fort avancée, puisqu'il en a été vendu au P"" novembre 1791 pour 1526 millions, on se rend compte des grands intérêts qui poussent les paysans. La guerre menace. Son enjeu est formidable. Si la Révolution est vaincue, la gabelle, les aides, les tailles, les dîmes, les droits féodaux déjà supprimés seront rétablis, les biens vendus restitués à lÉglise, les émigrés reviendront altérés de vengeances. Gare à leurs manants ! Ceux-ci frémissent à cette pensée.
En 1789, la bourgeoisie des villes avait été unaniiiif à s'armer pour réprimer avec la dernière vigueur les jacqueries paysannes et ouvrières. Cette fois, la bour-
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Ljeoisie est divisOe. La partie la plus riche, affolée depuis la fuite à N'arennes, voudrait bien se réconcilier avec la royauté. Elle forme le gros du parti feuillant qui se confond de plus en plus avec l'ancien parti monarchien rt aristocrate. Hlle craint la République et la guern-. Mais l'autre partie de la bourgeoisie, moins peureuse «t moins riche, a perdu toute confiance dans le roi depuis N'arennes. Klle ne songe qu'à se défendre et elle comprend qu elle ne pourra le faire qu'en gardant le contact avec la foule des travailleurs. Ceux qui la dirigent «^'efforcent donc de prévenir toute scission entre le peuple et la bourgeoisie. Petion se plaint dans une lettre à Bu/.ot, le 6 février 1792, que, la bourgeoisie se sépare du peuple : << Elle se place, dil-il, au-dessus de lui, <lle se croit au niveau avec la noblesse qui la dédaigne < t (|ui n'attend que le moment favorable pour 1 hu-
niiliei- On hn a tant répété que c'était la guerre de
«eux «pii avaient contre ceux qui n'avaient pas, que
«etle idée-là la poursuit partout.^ Le peuple de son
coté sirrite contre la bourgeoisie, il s'indigne de son
ingratitude, et se rappelle les services qu il lui a rendus,
il se rappelle (ju'ils étaient tous frères dans les beaux
jours de la lil)erté. Les pi-ivilégiés fomentent sourde-
Miciii celte guerre qui nous conduit insensiblement à
notre ruiFie. I^a l)ourgeoisie et le peuple réunis ont fait
la Jiévr)lution : leur iM-union seule ]>ciil la conserver. »
Pour .irr«'ler h-s |)illages elles incendies, la Législative
se hAla d Ordonner, le 9 février 1792, que les biens des
-migres seraient placés sous la main de la nation.
Le 29 mars, ce séquestre fut réglemente. Le rap})or-
teiir du décret, Goupilleau, le justifia en disant que les
migres avaient causé à la France des préjudices
normes dont ils devaient réparation. Kn s'arniant
ontre elle, ils l'avaient forcée à s'armer à son tour.
Lcnr> biens sont les garante riatui'els d«'s perles
et des dépenses de tout genre qu'ils occasionnent. » Gohier ajouta que si on leur laissait l'emploi de leurs revenus, ils s'en serviraient contre leur patrie. La guerre n'était pas encore déclarée, mais déjà elle apparaissait toute proche à l'horizon.
Au milieu même des troubles du centre delà France, le 29 février 1792, un ami de Robespierre, le paralytique Couthon, député du Cantal, déclara à la tribune de l'Assemblée que, pour vaincre la coalition qui se préparait, « il fallait s'assurer la force morale du peuple, plus puissante que celle des armées », et qu'il n'y avait pour cela qu'un moyen : se l'attacher par des lois justes. Il proposa de supprimer sans indemnité tous les droits féodaux qui ne seraient pas justifiés par une concession réelle du fonds aux censitaires. Seuls seraient conservés les droits dont les seigneurs feraient la preuve, en exhibant les titres primitifs, qu ils réalisaient cette condition. Si on réfléchit que jusque-là c'était aux paysans à prouver qu'ils ne devaient rien et que, maintenant, tout au contraire, ce serait aux seigneurs à prouver qu'on leur devait quelque chose et que la seule preuve admissible serait la production d'un contrat qui n'avait peut-être jamais existé ou qui avait eu le temps de s'égarer et de disparaître, on comprendra toute la portée de la proposition de Couthon. Les Feuillants essayèrent de la faire écarter par une obstruction persistante. L'Assemblée vota seulement, le 18 juin 1792, la suppression sans indemnité de tous les droits casuels, c'est-à-dire des droits de mutation payés aux seigneurs sous le nom de lods et ventes, à toute transmission de propriété censitaire. Et encore, ceux de ces droits casuels qui seraient justifiés par le titre primitif furent-ils conservés. Il faudra que l'opposition des Feuillants fût écrasée par la Révolution du 10 août pour (jue h' i-este de la proposition de
186 LA HÉVOLUTIOX FRANÇAISE
Couthon passât dans la loi. (J est la guerre qui acheva la libération du paysan.
Cette guerre tut voulue à la fois par la gauche de l'Assemblée, ])ai' les fayettistes et par la Cour. Seuls essayèrent de njaintenir la paix les Laraeth d'une part et de l'autre le petit groupe de démocrates groupés aux jacobins autour de Robespierre. Partisans de la guerre et pai-lisans delà paix étaient d'ailleurs inspirés par des vn»'s (liirérentes et même opposées.
La gauche était guidée par deux déj)utés de I-^ris, lirissol et Condorcet, et |>ar de brillanis orateurs envoyés par le départemcnl de la Gironde, Vergniaud, Gensonné, Guadet, auprès desquels se distinguaient encore le déclamateur Isnard, le pasteur Inasource, l'évêque constitulionnel du Calvados Fauchet, rhéteur grandilinjiicnt (pii s'était pn)noncé après Varennes pour la l^«''pul)li<jiie. A l'extréme-gauche ^nfin trois députés unis d'une étroite amitié, Hasire, Merlin de Thionvill»' cl (Chabot, hommes de plaisir et d'argent, formaient le trio cordelier. Ils n'avaient pas grande influence sur l'Assemblée, mais ils exerc^aient une action considéi-.ible sur les clubs et les sociétés populaires.
Hi'issot fut le directeur de la politique étrangère de la gauche. Il avait vécu longtenq)s en Angleterre où il avait londi' un journal et un cabinet de lecture (pii n'avaient pas n-ussi et dont la liquidatioji lui avait atlir»un procès scandaleux, l'n instant il avait eu maille ;i partir avec la police de Louis X\ I et avait même éle emprisonné à la Bastille comme auteur ou col|)orteui* de libelles contre Marie-Antoinette. Un peu plus tard il avait spéculé avec h- banquier genevois Clavièro i>\\i' les titres d«î la dette des l'Jats-l'nis et avait fait à cette occasion un bref voyage en Amérique d où il avait rapj)orlé un livre hàtif. Ses ennemis prétendaient ^\u^' pressrd ai'L'enl il s'était mis avant 1789 aux gages de la police.
C'était certainement un liomme actif, plein dimaginalion et de ressources, peu scrupuleux sur lo choix des moyens. Il était passé successivement du service du duc d'Orléans à la suite de LafaVette. 11 détestait les Laraeth dont il combattait, à la société des amis des noirs qu'il avait fondée, la politique coloniale réaclionnaire. Les Lameth lui reprochaient d'avoir provoqué par ses campagnes antiesclavagistes la révolte des îles et le pillage des plantations. Dans la crise de \ arennes il avait d'abord soutenu la Répul)lique comme Achille du Chàtelet l'ami de Lafayette, puis il s'était rallié subitement et sans transition à la solution orléaniste. Son élection k la Législative, très disputée, n'avait été possible, comme celle de Gondorcet d ailleurs, que par l'appoint des voix fayettistes. Bref, un homme équivoque, un intrigant c{ui allait être le chefle plus en vue de la nouvelle Assemblée, son homme d'Ltat.
Le ci-devant marquis de Condorcei, gros person-/ nage académique, ancien ami de D'Aleni-.erl et le survivant le plus notoire de l'école des Encyclopédistes, était, comme Brissot, un caractère ondoyant et divers. En 1789 il avait défendu à l'Assemblée de la noblesse de Mantes les ordres privilégiés, il s'était ensuite montré hostile à la déclaration des droits de l'homme. En 1790 il avait écrit contre les clubs et pour la monarchie, protesté contre la suppression des titres de noblesse, contre la confiscation des biens du clergé, contre les assignats. Avec Sieys il avait été un des fondateurs du club fayettiste de 1789 ce qui ne l'avait pas empêché, après Varennes, d'adhérer bruyamment à la République.
On comprend que Brissot et Condorcet se soient entendus facilement avec les députés de la Gironde qui représentaient les intérêts des négociants bordelais. Le commerce souffrait de la crise économique et appelait
Mathiez. — La l\('-volutioM frauraiso (I . 1-!
188 I A HEVOIATIOX I HANÇAISK
des racsures énergiques pour la résoudre. Condorcet, qui était directeur de la Monnaie et qui avait beaucoup écrit sur les assignats, passait pour.un financier. I Brissotins et Girondins étaient convaincus que les tioubles qui arrêtaient les aHaires provenaient essentiellement de l'inquiétude causée par les dispositions présumées des puissances étrangères et les menaces des éuiigrés. Un seul remède : forcer les rois à reconnaître la Révolution, ol)tenir d'eux, -par une sommation et au besoin par la guerre, la dispersion des rassemblements d'émigrés et en même temps frapper tous leurs coFnplices à l'intérieur, en première ligne les prêtre» réfractaires. Brissot montrait les rois désunis, hes peuples prêts à se soulever à l'exemple des Français, il prédisait une victoire facile, s'il fallait combattre.
Les fayeltistes firent chorus. J.a plupart étaient d'anciens nobk's, militaii'cs dans l'àme. La guerre leur donnerait des connnandements et la victoire leur rendrait l'influence et le pouvoir. Appuyés sur leurs soldats, ils seraient assez forts [xjur inaîtriser les jacobins el dicter leur volonté à la fois au roi et à l'Assemblée. Lo comte de Narbonne, qu'ils poussèrent bientôt au ministère de la guerre, s'elforça de réaliser leur politiqu(\ lîrissot, Clavière, Isnard se rencontrèrent dans le salon de Madame de Staël avec Gondon-et, Talleyrand el Narbonne.
I );ms ces ccjiidilions, 1 Assemblée fut facile à entraîner. La discussion ne fut longue que sur les mesures à prr-ndre contre les prêtres réfractaires, car les fayetlistes, paj-tisans de la plus large tolérance religieuse, répugnaient \\ abandonner la jK)iiti<jue qu'ils avaient fait triom|)her dans le décret du 7 mai 1791. I-'inalement, le décret du 31 oclobi-e 1791 donna deux mois au cornlr de Provence pour rentrer en l'rance sous peine de décliraiire de '^cs droits an Irùne; le décret du 9 novembii