ANNÉE. — II
Or, le 10 octobre 1794, TÉtatlui rembourse sa charge, el aucune opposition n'est faite par des créanciers quelconques à son remboursement (1). Il n^avait donc alors aucune dette. De plus, Tobligation du Hauttoir n'estpas rapportée a sa succession; elle avait donc été remboursée par Danton avant la liquidation de sa charge (2). Comment? — Au moyen des profits qu'il avait faits comme avocat aux conseils, profits montant au moins à soixante-quinze mille francs, sur lesquels il avait prélevé ses frais de maison, les intérêts des sommes qu'il aurait empruntées pour s'acquitter, et le capital nécessaire pour rembourser mademoiselle du Hauttoir.
Mais les achats de terre à Ârcis?
Ils s'élèvent au plus à quatre-vingt-cinq mille francs, et Danton les acquitte, du jour de leur achat jusqu'à sa mort (en 1794), avec le remboursement de sa charge : soixante-onze mille livres, et le reliquat de ses gains professionnels ; car soixanteonze mille' et soixante-quinze mille font cent quarante-six mille francs.
Enfin, l'excédent de la recette sur la dépense, dans le compte que nous venons de fournir, ainsi que le produit des biens d'Ârcis, et les émoluments que Danton fut appelé plus tard à émarger, comme représentant du peuple ou comme fonctionnaire public, expliquent suffisamment la manière dont il vécut pendant la Révolution.
Quanta ses achats de biens nationaux en 4791, avant le remboursement de sa finance, rien de plus facile à concevoir que leur acquittement, puisqu'un décret de l'Assemblée autorisait les possesseurs d'offices supprimés à acquérir ces sortes d'immeubles sur présentation pure et simple de leur titre jusqu'à concurrence de la moitié despnprix. D'ailleurs, rappelons, pour
(1) Pièce n. 5.
(2) Pièce n. 19. — Villiaumé a vérifié les déclarations des fils de Danton sur les actes authentiques. •
ne rien omettre, que Courtois écrivit à cette époque, dans la brochure citée par M. Bougeart : « L'acquisition de quelques biens, nationaux et autres, montant à la somme de soixante h quatre-vingt mille livres, faite avec le secours de M. Charpentier son beau-père, et payée par moitié entre eux, donna occasion à ime fourmilière de propos auxquels les circonstances ont donné des ailes (1). d Ainsi, ce serait à son beau-père que Danton aurait emprunté pour solder ses acquisitions de terre, en attendant le remboursement de sa finance.
II était donc aisé d'expliquer d'une manière simple et vraie, non pas l'augmentation de sa fortune en 1791, mais le changement de forme qu'elle avait subi en devenant territoriale, de mobilière qu elle était d'abord; et cela, sans recourir à des suppositions infamantes, dénuées de preuves et même de vraisemblance. II possédait, au commencement de 1792, par héritage, mariage, profits et acquisitions, une fortune immobilière de quatre-vingt-cinq mille francs environ, sans compter des meubles et des espèces dont il était indubitablement pourvu (2). Eh bien ! à sa mort, après avoir exercé des fonctions publiques et rétribuées de la plus haute importance, après avoir tenu entre SCS mains les trésors de deux nations, il laissa à ses enfants cette même fortune territoriale et mobilière, sans l'avoir accrue aucunement, loin de là (3). Ils héritèrent, en effet, des seuls biens acquis par leur père après la liquidation de son office d'avocat aux conseils, et d'une somme de cinq mille francs provenue de la vente de son mobilier (4).
Aucune situation peut-elle se liquider plus nettement, plus honorablement? Et ces chiffres ne parlent-ils point assez haut?
(1) Danton^ par À. Bougeart, p. 12 à 76. (3) Voir les pièces n. 10 et 11,
(3) Voir la pièce n. 21.
(4) Voir la pièce n. 13.
Mais Danton n*aurait-il pas dissipé le prix de ses trahisons et de ses exactions dans des orgies scandaleuses? Ne Taurait-il point enfoui dans des acquisitions de biens faites sous des noms empruntés?
Comptons.
En ne portant en ligne que les sommes exprimées en chiffres par ses ennemis, et en négligeant toutes celles qu'ils n'ont fait que supposer sans les détenu iner numériquement, le total des profits de ce genre qui lui furent imputés par Mirabeau, Lafayette, Bertrand-Molleville, Brissot, madame Roland, Saint- Just, Robespierre, etc., s'élève encore à deux millions au moins! — Où aurait passé cette somme, puisqu'elle ne ligure pas dans sa succession ?
Nous le répétons, Danton n'était ni viveur, ni libertin, ni joueur ; la dépense de «a maison était conduite avec sagesse, et ses affaires réglées avec le plus grand ordre. Ses papiers en font foi; et, en établissant sa manière de vivre, ils témoignent qu'une somme de deux millions n'aurait pu passer entre ses mains sans qu'il en restât quelque trace. — Mais cette énorme dépense n'aurait-elle pu se faire hors dé chez lui ? — Qu'on se rappelle la gène et la misère qui pesaient alors sur toutes les classes de la société ; qu'on se rappelle la surveillance ombra* geuse exercée sur les riches et sur les hommes politiques surtout, par la police, par les comités de surveillance, par le journalisme, par les clubs et par la population tout entière : et l'on reconnaîtra qu'il était impossible à Danton de vivre alors comme un seigneur de l'ancien régime. Des motifs plus nobles l'en auraient empèché^du reste, comme il le dit un jour lui^ même à Hérault de Séchelles : « Je n'ai point assez d'esprit pour dépenser avec prudence cinquante mille livres, si je les avais, la crainte cTen abuser^ plus encore que celle d'attirer sur mes traces la meute d'Hébert et de sa clique, m'empêcherait de songer à me les procurer. »
Ajoutons que le seul individu qui ait été signalé comme ayant tenu le lieu de ses débauches, un sieur Rosse, hôtelier, rue de la Grange- Batelière, fut porté par Lacroix et par lui sur la liste des témoins à décharge qu'ils Voulaient faire entendre au Tribunal révolutionnaire, et qu'on se garda bien de le laisser comparaître (f).
Quant aux acquisitions dissimulées, la déclaration de François-Jér6me Charpentier, et autres pièces du mftrae genre (2), indiquent combien d'efforts furent faits pour en trouver la preuve et combien ils furent infructueux. Ces pièces établissent, en outre, que les maisons de campagne de Fontcnay-sous-Bois et de Sèvres, où habita Danton, et dont on lui attribue toujours la propriété, appartint*ent successivement à son beau-père, mais non à lui ; et qu'enfln, à Choisy, il était à simple loyer. De même, le Mémoire justificatif des fils du conventionnel témoigne qu'aucune acquisition cachée ne revint à sa succession et que, du vivant de leur père, la maison d'Arcis était habitée par ses parents et par des locataires (3).
Cette considération suffirait certainement pour renverser Tallégation hébertisle reprise par M. Hugo , que Danton aurait placé de l'argent dans les entreprises de théâtre de mademoiselle Montansier ; mais il y a plus : deux députés ont réfuté le propos devant la Convention nationale :
IL Lacroix. — Je suis accusé d'avoir mis des fonds considérables dans le théâtre de la Montansier.
« Il me suffit de répondre que cette femme a été misé en arrestation pendant que j'étais en mission. Les scellés ont été apposés chez elle, ses papiers ont été visités, la liste des bail^ letirs de fonds imprimée^ et ces faits prouvent assez la fausseté
(1) Voir le Procès des Danionistes, et une brochure intitulée : La famille Sainte- Amaranthe, par M. A. R. in-8, Goupil. Paris.
(2) Voir les pièces n. 14, 15, 16, 17 et 18 du Mémoire sur la vie privée.
(3) Pièce n. 19.
de cette incalpation. Au surplus, je veux être libéral et généreux envers mes détracteurs, je lear abandonne les fonds que j*ai dans cette entreprise, et je déclare renoncer à rien demander au citoyen complaisant qui, à ce qu^on assure, m*a prêté son nom. Je Tinvite à faire usage de ma déclaration (1). »
Pas plus que Lacroix, Danton n'avait mis d'argent dans Tentreprise. Son nom n'est point sur la liste des commanditaires, et l'on cherche encore celui de son fidéicommis. Ce qui peqpit au député Legendre, à la séance de la Convention du 16 ventôse an III, à propos des réclamations de mademoiselle Montansier contre la confiscation dont elle avait été frappée, de dire, sans provoquer aucune dénégation : « Chaumette et Hébert ont répondu que Danton et Lacroix avaient contribué à la construction du spectacle (il s'agit du théâtre Montansier) ; et il a été prouvé qu'ils n'y avaient pas fourni un sou (2). o
Lors donc que les limiers de Yadier et de Robespierre, des gens aussi peu scrupuleux et aussi habiles qu'un Héron, qu'un Auvray, que reï-chirurgien Naulon, etc., etc.; quand les agents du fisc, si âpres en pareille matière ; quand toute la meute d'Hébert et la foule acharnée des Jacobins ultra, quand le tribunal révolutionnaire lui-même ne purent découvrir aucun témoignage, aucun indice de ces dilapidations et de ces dissimulations, il est rigoureux, en présence de documents aussi positifs que ceux que nous avons recueillis, d'en nier l'existence.
Mais des considérations d'un autre ordre auraient dû faire rejeter de tout temps de semblables soupçons. Quoi, Thomme d'État de la Révolution, celui qui se dévoua corps et âme à son triomphe, qui sauva deux fois la France du péril le plus imminent, qui fit tête à la conjuration féodale et à l'anarchie révolutionnaire ; celui qui eut de si fortes conceptions politiques, des
(1) Moniteur, n. 154 et 157, année 1794.
(2) Ibidem, 17 ventôse, an III.
aspirations si élevées et si généreuses, des élans aussi sublimes, et qui jeta sa télé au bourreau plutôt que de quitter cette patrie ingrate à laquelle il s'était donné tout entier : cet homme, n'aurait été qu'un intrigant cupide, qu'un ignoble débauché a tenant à la fois de Diogène et de Sardanapale, » selon M. Louis Blanc, qu'un mercenaire déloyal et frauduleux, qu'un prostitué^ selon M. Victor Hugo?... L'esprit autant que le cœur se refuse à admettre une semblable contradiction, et nous la repoussons avec une égale indignation, au nom de la vérité méconnue et de l'Humanité outragée.
Cette réfutation générale serait donc suffisante : mais les écri vains modernes ont accordé tant de crédit aux dires des contemporains, que nous devons descendre à une discussion de détail. Elle montrera jusqu'où peut aller la passion, en politique, chez des hommes cependant scrupuleux dans le reste de leur conduite.
Suivant Lafayette, Danton aurait, entre autres, reçu de la cour 100,000 livres pour le remboursement de sa charge; et comme le taux légal de ce remboursement n'était que de 10,000 francs, le cadeau de la cour aurait été de 90,000 livres. Nous avons prouvé, pièces en main, que Danton avait touché à la caisse de l'Extraordinaire instituée pour la liquidation de la dette publique, et non point des agents de la cour, en exécution des décrets rendus par l'Assemblée nationale, une somme de 69,031 livres 4 sous, c'est-à-dire le prix exact de sa charge, moins la retenue du huitième, pour les recouvrements présumés. La déclaration de Lafayette est donc inexacte en tous points: et quant à la somme qu'il affirme avoir été reçue par Danton ; et quant au mode du remboursement; et "quant aux conditions qu'il attribue à la liquidation des offices de judicature. Tous les historiens ou biographes qui se sont autorisés de son témoignage ont, par conséquent, reproduit une erreur.
ennemis ou de ses rivaux. C'est ce dont les mémoires publiés en son nom fournissent souvent la preuve.
La seule considération qui soit à la décharge du général, c'est que cette publication ayant eu lieu après sa mort, on peut se demander s'il est juste de l'en rendre entièrement responsable. En effet, si, malgré sa longue vie et le loisir qui ne lui fit pas défaut, il ne se décida jamais à cette manifestation, c'est que peut-être elle ne lui paraissait pas aussi légitime qu'à ceux qui en prirent l'initiative après sa mort. Il pouvait exister dans ses papiers beaucoup de notes écrites au commencement de sa carrière politique, qu'il n'aurait plus signées avant.de mourir, beaucoup de jugements qu'il aurait modifiés. L'intention même qu'il eut, sans la mettre à exécution, de publier ses notes après le 18 brumaire, nous confirme dans une telle opinion. Lafayette peut donc n'être pas aussi répréhensible au sujet de cette publication que s'il l'avait effectuée lui-même ; mais on sent aussi toute la valeur qu'une telle circonstance enlève à ce document.
Quoi qu'il en soit, il ne nous parait plus possible, aujourd'hui, de soutenir les accusations portées contre Danton par le général. Si le premier s'était découvert à lui, en un temps quelconque, comme allié ou comme agent secret de la cour, il ^'aurait signalé comme tel au moment des luttes qui s'engagèrent entre eux à plusieurs reprises, et il lui aurait facilement enlevé, par cette déclaration, toute sa popularité. Surtout, si M. de Montmorin avait jamais eu entre ses mains, à la disposition du général, un reçu constatant la vénalité de Danton, Lafayette en aurait certainement et justement fait usage contre ce dernier, qu'une telle exhibition eût perdu sans retour, et sans faire courir au comte aucune espèce de danger^ quoi qu'en dise M. Louis Blanc, puisque la dénonciation aurait pu-être faite dès l'année 1790! Enfin, si ce ministre avait été assez peu sensé pour apprendre à Danton (comme le prétend Lafayette) qu'il
avait détruit la preuve de son infamie (prétention qui contredit les assertions de Bertrand-Molleville et de Brissot), pourquoi Danton i*aurait-il fait masçacrer eu septembre 1792 (autre assertion non moins contestable) ? Nous ne pouvons donc croire que le général ait été assez discret pour ménager ainsi Danton , et, en présence des faits positifs qui établissent la fausseté de son témoignage, nous demandons qu'il soit définitivement rejeté du tribunal de rhistoire (1).
La même conclusion doit être prise à Tégard de Brissot, dont Taccusation est calquée sur celle de Lafayette, à de légères variantes près. S'il eût tenu entre ses mains, à une époque quelconque, un reçu souscrit par Danton à un ministre de Louis XYI, il Taurait montré^ produite, en 1791, dénoncée, tout au moins, en 1793, pendant la lutte de la Montagne avec la Gironde; et prétexter de sa discrétion pour expliquer son abstention à cet égard serait une simple bouffonnerie, si une telle prétention ne cachait un parti pris de diffamer. Du reste, le. désaccord qui existe entre Lafayette et Brissot sur le chiffre même de ce reçu, qui était de cent mille livres selon le premier et de trois cent mille suivant le second (2) ; le fait que celui-ci revit, un an plus tard, le reçu que l'autre déclare avoir été détruit avant cette époque; la différence des motifs de corruption attribués à M. de Montmorin par les deux accusateurs, puisque^ suivant Lafayette, ce ministre aurait payé Danton pour diminuer sa violence révolutionnaire, et que, selon Brissot, il ne l'aurait fait que pour perdre la Révolution par cette violence même ; l'impossibilité où était alors le roi, vu la pénurie de ses finances, de consacrer des 'sommes aussi cousidérable^ à l'achat d'un agent que ses ennemis représentent, d'autre part, comme dénué de tout crédit;
(1) Voir, relativement à cette discussion et à celle qui va suivre, l'article de M. Despois dans la Revue de Paris du 1" juillet 1857, dans notre première édition, et dansMe livre de M. Bougeart sur Danton.
(2) De son côté, Bertrand-MoUeville porte la somme à 300,000 écus (900,000 francs).
enfin, la contradiction réciproque de tous les dénonciateurs, qui, en déclarant, chacun de leur côté, que Danton était vendu au parti opposé, le font acheter à la fois par le roi, par le duc d'Orléans, par F-iafayette et par l'étranger; et l'invraisemblance de telles suppositions envers un homme qui ne cessa de donner des gages certains à la Révolution : tout doit faire rejeter les imputations contenues dans les mémoires publiés au nom de Brissot.
Répétons, à sa décharge, ce que nous avons dit précédemment pour Lafayette : à savoir que ses notes furent aussi publiées après sa mort. Le commentaire injurieux qu'on a joint au passage que nous avons cité indique assez, du reste, dans quel esprit cette publication fut entreprise et le degré de confiance qu'il faut lui accorder. Nous nous contenterons de remarquer, pour répondre à cette dernière attaque, que les papiers de Danton, dont parle avec tant d'assurance Téditeur de Brissot, furent saisis lors de son arrestation, qu'aucun ne revint à sa famille, qui n'en possède pas la moindre parcelle à cette heure même, qu'ils existent encore dans nos archives nationales, que tous sont à l'honneur de sa mémoire (comme on pourra s'en convaincre par ceux que nous avons reproduits), et que s'il s'en fût trouvé de compromettants, les Comités do gouvernement et le Tribunal révolutionnaire, qui les eurent à leur discrétion lors du procès de germinal, en auraient certainement tiré parti. L'éditeur des mémoires dont il est ici question n'a donc fait qu'ajouter un mensonge insigne et une calomnie toute gratuite à ceux dont Brissot lui-même s'était déjà rendu coupable.
Quant à la corruption qui, selon ce dernier, aurait été exercée par le duc d'Orléans sur Danton et consorts (Robespierre, Marat, Chaumette, Merlin, etc.), il faut dire que non seulement on n'a pu en trouver la preuve, ni même aucuh indice, mais que tout concourt à l'improuver. Les assertions produites par les
partis^ à cet égard, tombent devant ce double fait que les partisans du duc, avant et depuissa mort, n'ont jamais parlé de cette connivence, et que celui-ci ne dénonça point son prétendu agent à la Convention ou au Tribunal révolutionnaire, lorsqu'il eut demandé sa mise en jugement. Enfin, Topino-Lebrun nous apprend que Danton répondit au Tribunal, lors de son procès : «J'atteste que je n'ai point donné ma voix à d'Orléans; qu'on prouve que je l'ai faitnommer (1). k> L'bistoire attend encore cette preuve.
Du reste, la constante nullité politique du duc, qui fut peutêtre le personnage de la Révolution sur lequel les contemporains se soient fait ie plus d'illusion, en lui prêtant des vues qu'il n eut jamais ou des actes auxquels il fut réellement éti'anger, et l'origine des propos successivement exploités par les Girondins et parles Robespierristes, relativement aux relations qii'ii aurait eues avec Danton, doivent les faire rejeter par tous les esprits sérieux. Yoici ce qu'on lit, à la date de 1790, dans le Journal des Halles^ feuille contre-révolutionnaire qui traitait le peuple à la manière d'Hébert :
(( Je devons, en conscience, avertir MM. de la Nation que ces aigrefins dont le duc d*Orléaus se servit pour faire brûler la maison de Réveillon, que les maquereaux et les chevaliers de la manchette de ce prince; que ses gouins, Lameth, Barnave, Duport, d!AiguilIon, Marat, Danton, mettent tout le monde en ribottepour nous em paumer; que ce sont eux qui ont mis le feu aux étoupes entre les vainqueurs de la Bastille et les gardesfrançaises pour pouvoir encore pêcher en eau trouble. »
Dans un autre article du même journal, on fait dire à Danton, représenté comme rendant ses comptes au duc : « Pour un lit bleu donné à Camille Desmoulins, mille huit cents livres ; donné à Yanù du peuple^ trois mille livres, pour l'engager à faire
(1) Notes prises au procès de Danton (Archives de la Préfecture de police).
fermenter les esprits, allumer le feu de la guerre ciyile, calomnier le roi à TAssemblée nationale, détracter Mounier, Lafayette, etc. » •
Et ailleurs : « Marat, qui se dit Vami du peuple^ est un sacré gredin qui s'est vendu à un autre gredin, qu'on appelle Danton, grand dogue de la République des Cordeliers, qui, à son tour, est vendu au grand gredin le duc d'Orléans : ainsi, voilà une chaîne de gredins qui ne nous pèseront pas une once, maintenant que je savons de quoi y retourne. »
Maintenant, la lettre de Mirabeau au comte de Lamarck constitue-t-elle un témoignage plus concluant que ceui que nous venons d'analyser ? — Nous ne le pensons pas.
En effet, que dit Mirabeau? — Premièrement, que la marche de Talon et de Sémonville est inconcevable; que les papiers publics redoublent de ferveur pour Lafayette et d'animosité contre lui; quç des rapprochements secrets ont eu lieu entre Beaumetz, Chapelier, d* André et Danton; que les premiers, pour se populariser ^ ont fait à l'Assemblée la motion de démolir Yincennes, qu'ils refusent de parler contre la loi sur les émigrants et qu'ils demandent une proclamation du roi annonçant la Révolution aux puissances étrangères. Secondement^ que Danton a reçu trente mille livres et qu'il a fait faire le dernier numéro du journal de Camille Desmoulins. Enfin, quil (Mirabeau) hasardera six mille livres pour un agent secret, lesquelles seront au moins plus innocemment semées que les trente mille livres versées à Dantou.
Comment interpréter ces nouvelles?
On sait que MM. Talon et de Sémonville, agents de Lafayette (qu'il faut toujours considérer comme passant alors pour l'un des principaux ennemis de la cour), s'étaient présentés chez le comte de Lamarck, agent dévoué de la famille royale, vers la fin d'octobre 1790, de la part du comte de Montmorin, pour lui proposer d'accéder aune coalition avec ce ministre et Mirabeau;
arrangement qui fut accepté de lui et qui eut même Tasseutiment du roi. Ces messieurs servirent donc pendant quelque temps, de leurs intrigues, cette nouvelle coterie, mais sans abandonner, à ce qu'il parait, les intérêts de Lafayette. Aussi Mirabeau, qui était ennemi personnel et politique du général, ayait-ir pour eux une méfiance profonde, (l'est ce dont il témoigne, à notre sens, dans la lettre en question, lorsqu'il dit que leur conduite est devenue inconcevable, et lorsqu'il s'écrie, à propos de leurs relations présumées avec Danton : «Enfin, c'est un bois, d Selon lui, en effet, bien qu'étant au service de la cour par leurs arrangements avec MM. de Lamarck et de Montmorin, ils dirigeaient contre lui-même la fureur des papiers publics dont ils réservaient les faveurs à Lafayette ; et ils n'étaient étrangers ni au rapprochement de Beaumetz, Chapelier et d'André avec Danton, ni aux motions révolutionnaires faites par ces trois députés, à la suite de leurs conférences avec ce dernier, ni, enfin, aux trente mille livres à lui payées, soi-disant, pour soulever les constituants contre le roi et pour faire faire le numéro 67 des Révolutions de France et de Bradant^ si fièrement hostile envers la cour, envers Mirabeau et envers tous les contre-révolutionnaires.
Ce n'est donc pas lui qui avait versé ou fait verser ces trente mille livres à Danton pour l'amener dans une intrigue aussi contraire à sa politique et à sa personne ; pour se faire écraser aux Jacobins par les alliés de cet homme redoutable au royalisme; pour se faire dénoncer à la France entière comme traître et contre-révolutionnaire^ par l'organe de Camille Desmoulins. , Et si tout autre agent de la cour, Bertrand-Molleville, Montmorin ou le comte de Lamarck lui-même eussent été les intermédiaires de la corruption dont il se plaint, Mirabeau n'aurait pas manqué de s'en expliquer dans sa lettre et d'y gourmander nominativement celui de ses amis qui aurait pu conunettre une faute aussi préjudiciable au parti.
Mais si les trente mille francs dont parie Mirabeau n'avaient été fournis ni par lui, ni par aucun agent de la cour, d*où auraient-ils pu provenir? De Lafayette, assurément, au profit duquel le comte accusait les Talon et Sémonville d'agir, en déchaînant Danton contre lui. Car il n'est fait, dans sa lettre, aucune allusion au duc d'Orléans, et le général y est %u contraire indiqué comme le seul bénéficiaire de Tintrigue corruptrice.
Or le numéro 67 des Révolutions de France et de Brabant est tellement prononcé contré ce dernier ; Danton et Desmoulins lui furent opposés de si bonne heure et avec tant d'opiniâtreté, qu'il est impossible d'admettre que Lafayette ait jamais cherché à les corrompre, ni que ceux-ci aient jamais pu accepter des offres d'aucun de ses agents. Et comme Beaumetz, Chapelier et d'Andrésont vivement attaqués aussi dans le journal en question, comme ils y sont groupés avec Maury, Cazâlès et consorts, autour de Mirabeau, comme travaillant ouvertement ou secrètement à la contre-révolution, il faut bien reconnaître que les propos contenus dans la lettre de ce deiiiier sont tout à fait contradictoires ; que ce ne sont que des bruits de couloirs, des suppositions sans fondement, de simples cancans politiques, comme il en circulait à toute heure, en ce moment, et comme il s'en trouve à chaque instant sous la plume des hommes politiques de cette époque. Cette manière de voir est confirmée par la correspondance elle-même, puisque nulle part Mirabeau ou le comte de Lamarck n'y parle de Danton comme ayant reçu l'argent de ^ la cour et qu'ils le signaient constamment, au contraire, principalement dans la lettre en question, comme un ennemi de leur politique, comme un révolutionnaire dangereux.
Seulement, dans l'inexpérience où était encore la classe aristocratique (jusqu'alors en possession exclusive de la direction politique) de ce que pourraient, dans les affaires d'Etat, des hommes étrangers à sa caste, Mirabeau supposait que Danton
agissait sous [l'influence de Lafayette, comme celui-ci croyait qu'il agissait sous l'impulsion de Mirabeau; aucun d'eux ne pouvait croire qu'il agit par lui même et pour son parti ; aucun d'eux ne pressentait en lui l'homme qui eut la conception la plus nette du mouvement révolutionnaire, et, au plus haut degré, la puissance de le diriger. C'est pourquoi ils ne pouvaient s'empêcher de le considérer, dans ses premiers actes, comme un instrument payé par les factions aristocratiques, au lieu de le reconnaître déjà comme la personnification la plus vigoureuse de la Révolution naissante.
Observons en outre que le comte de Mirabeau, qui était l'intrigant le plus besogneux, le personnage le plus immoral et le plus taré de cette époque, se trouvait tout particulièrement porté, par nature et par nécessité de situation, à calomnier tous ceux avec qui il entrait en concurrence politique. Un fait avancé par lui ne saurait donc avoir d'authenticité qu'autant qu'il soit confirmé par des témoignages plus dignes. Outre sa maxime caractéristique : ii y a, au fondy une grande duperie à rCètre pas fripon en ce bas monde, il avait un appât direct à supposer des besoins de vénalité chez tous les hommes de son temps acti vement mêlés à la poUtique. Sans compter les deux cent huit mille livres qu'il avait reçues Au roi pour payer ses dettes, sans compter la pension de six mille trois cents livres par mois qu'il tirait de la même source, outre le million qui lui avait été souscrit, en quatre billets, par Louis XVI, pour la fin de la session législative (1), il bénéficiait sans doute encore sur le maniement des fonds secrets qui lui étaient alloués par ses intrigues politiques et qu'il sollicitait sans cesse pour Texécution de ses plans. Il était donc constamment entraîné à représenter ses rivaux ou ses coopérateurs comme n'étant accessibles qu'à la corruption, et sa triste correspondance avec le comte de Lamarck en fournit
(1) Voir la CotTespondance du comte de Lamarck avec Mirabeau^ t. I, p. 163 et 164.
2e AimÉI. ~ II. ttO
de nombreux témoignages. Entre autres, il y signale Desmoulins, au temps de sa plus honorable pauvreté, comme un homme d'une vénalité notoire, et le duc de Liancourt lui-même n'y est point à Tabri de ses insinuations.
Mais Mirabeau n'avait pas seul cette facilité pour la diffamation : la morale, à cette époque, était entièrement étrangère à la politique, où Ton employait exclusivement l'intrigue, la ruse, l'espionnage, le mensonge et la calomnie. Ces habitudes se retrouvent dans tous les actes et dans tous les écrits royalistes relatifs à la Révolution, et Mirabeau n'avait eu garde d'y déroger. Aucun scrupule, on peut le dire, ne retenait alors les hommes de parti dans leurs appréciations réciproques, et c'est ainsi que put surgir le système de calomnie institué contre celui qui, à un certain moment, domina toutes les intrigues particulières pour faire prévaloir Tintérét général de la Révolution. C'est ainsi que Mirabeau l'accusa d'être vendu à Lafayette, Lafayette d'être vendu à Montmorin et à Mirabeau, les Girondins d'être vendus à d'Orléans et à l'étranger, et Robespierre d'avoir été vendu à tous les partis à la fois.
C'est ainsi que le marquis de Lafayette chargea si impudemment et parfois si plaisamment la mémoire de ses rivaux, au point, par exemple, d'imputer le massacre de Quiberon à une intrigue de Tallien.
C'est ainsi que le marquis de Bertrand-Molleville inscrivit dans ses mémoires que, sous la Législative, Brissot,Isiiard,yer- . gniaud, Guadet et l'abbé Fauchet avaient vendu leur voix au ministère et leur influence dans l'assemblée, moyennant six mille livres par mois ; que Brissot avait reçu trois cent mille livres, Condorcet cent cinquante mille, l'abbé Grégoire quatrevingt mille et Pétion soixante mille, pour combattre l'esclavage des noirs, et que M. de Montmorin, aux massacres de septembre, avait été empalé vivant et porté en triomphe à F Assemblée législative y, dans cette pénible situation.
C'est ainsi que Brissot présenta Danton, Marat, Robespierre, Merlin, Chaumette, etc., comme des stipendiés de d'Orléans et autres, et qu'il dressa le bilan de leur vénalité.
C'est ainsi encore que le comte deMontmorin écrivit au comte de Lamarck, en parlant des Girondins : <x Au surplus, les chefs connus, Brissot, Condorcet, Yergniaud, Guadet, etc., sont munis de passeports pour TAngleterre, et sont, à ce qu'on m'assure, dans ce moment en négociation pour avoir de l'argent^ afin de pouvoir s'en aller, si cela leur parait nécessaire. Leur projet actuel, s'il n'y réussissent pas, est de s'emparer une seconde fois du ministère, afin Savoir la main sur les caisses^ d*y prendre ce qui leur conviendra^ et de partir quand ils verront que le danger devient trop pressant et qu'il faut renoncer à leur grand plan (1). »
C'est ainsi, enfin, que le comte de Mercy-Argenteau, dans un projet de manifeste soumis au cabinet de Vienne, à la date du 29 juillet 1792, appréciait de la manière suivante la nation et la Révolution française : ce Pour concevoir une juste horreur de la Révolution française, il suffit de jeter un coup d'œil sur cet édifice, ou plutôt ce chaos de crimes, d'irréligion, d'usurpation et d'anarchie. Depuis trop longtemps l'Europe observe avec étonnement et indignation led excès toujours croissants de la faction qui opprime la France. — Une Assemblée usurpatrice et parjure, renversant le trône qu'elle était appelée à raffermir, et se partageant les dépouilles sanglantes de la monarchie ; un peuple de brigands renversant les premières bases de la société par la violation des propriétés les plus sacrées (abolition des droits féodaux), par l'invasion à main armée du territoire de puissances étrangères (celui du prince-évêque de Bàle), par l'usurpation d'États voisins (le comtat Yenaissin), au mépris de ses propres lois et contre la foi des traités sur lesquels reposent
(l) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de Lamarck, l. IIl, p. 327 et 328.
la s&reté et la tranquillité générales; une société impie» enoemie du ciel même, prêchant avec intolérance la liberté des cultes; avilissant toutes les religions sous prétexte de les tolérer, et leur substituant une irréligion politique sans frein pour le crime, sans guide pour les faibles, sans consolation pour les infortunés ; une armée infidèle, sans discipline, sans humanité, se faisant le bourreau de ses chefs, qu*elle punit de sa propre lâcheté, etc., etc. (1). o
Partout, dans de pareils écrits, les appréciations les plus passionnées et les plus fausses tiennent lieu du récit exact des faits et de leur jugement équitable. Or, si de tels entraînements ne portent point contre ceux qui en sont Tobjet (et il n*est pas un révolutionnaire marquant dont on n*ait dit de pareilles choses), pourquoi conserveraient-ils leur valeur à Tégard de Danton exclusivement? Ce sont là, cependant, les seuls témoignages que Ton ait pu réunir contre lui.
Répétons, pour terminer, ce qui est relatif à la lettre de Mirabeau, que loin d'avoir jamais présenté ce dernier comme un allié de la cour, même infidèle ou dangereux, il en parla toujours comme d'un ennemi. Dans le tome II de sa Correspond' dance^ il l'implique dans l'intrigue qui voulait compromettre la reine dans l'affaire du collier, à propos du voyage en France de madame de Lamotte, venue d'Angleterre pour demander à l'Assemblée nationale la revision de son procès. Enfin le comte de Lamarck, si profondément initié à la politique secrète de la reine et à celle du gouvernement, dans une lettre au comte de Mercy-Argenteau, alors ambassadeur de la cour de Vienne à Bruxelles, range Danton au nombre de ceux qu'il craint de voir' arriver à la Législative, parce quHls donneraient à celle Assem^ bléele caractère républicain > Mais ni Mirabeau ni LAmarck, dans aucun endi'oit de leur volumineuse correspondance, ne parlent
(1) CofTupondance entre de Mirabeau et de Lamarck^ %. III, p. 333 et 334.
de lui comme s'étant rallié, à une époque quelconque, aux intérêts de la monarchie* Nous en concluons que rien de pareil n'était Yenu à leur connaissance et, vu leur parfaite immixtion dans les affaires gouYememeotales, que rien de semblable n'était jamais arrivé.
D'après cela, il nous reste bien peu à faire pour réfuter les affirmations du ministre Bertrand-Molle ville, que nous avons rapportées au commencement de ce travail. En effet, Bertrand déclare lui-même qu'il a menti en écrivant à Danton qu'il avait entre les mains le reçu par lui souscrit au comte de Montmorin, ainsi que les pièces relatives à cette' affaire, et il ajoute un mensonge aussi évident en affirmant, contre toute notoriété, que Danton faiblit, d'après ses menaces, dans le procès du roi. Or si l'homme d'État de la Révolution conserva en cette grave occurrence une aussi grande liberté d'action et toute son énergie républicaine, c'est que sa conscience était tranquille et qu'il n'avait à redouter aucune révélation, c Je ne suis point (dit-il à la Convention lors du vote public) de cette foule à' hommes éPEiat qui ignorent qu'on ne compose point avec les tyrans^ qui ignorent qu'on ne frappe les rois qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de l'Europe que par la force des armes. Je vote pour la mort du tyran. y> Le Moniteur fait foi qu'il ne s'exprima jamais avec moins d'énergie sur cet acte politique, soit après, soit avant son accomplissement. Du reste, il ne se fit pas donner de mission pour l'armée du Nord et ne revint point la veille du jugement du roi, comme le prétend MoUeville (t); tout est donc faux dans ses affirmations, et rien n'autorise à le croire lorsqu'il prétend avoir vu le reçu de Dauton chez le comte de Montmorin.
Aussi est-ce un spectacle étrange que de voir les écrivains révolutionnaires s'autoriser d'une manière formelle, et sans
(l) Voir notre Procès des Dantonistes,
aucune hésitation, de documents semblables à ceux que nous Tenons de discuter, pour convaincre Danton de vénalité. — Comment! la cour, par l'entremise d*un sieur Durand, agissant au nom de Montmorin, aurait payé à Danton plus d*un million en espèces contre reçus; Bertrand - Molleville est témoin, Lafayette le sait, Brissot a vu les récépissés, et pas un de ces individus, en 1791, quand un mot de leur part suffisait pour perdre leur plus redoutable ennemi sans leur faire courir aucun risque, ne consent à ouvrir la bouche, ou à apporter et montrer à tous la preuve de son crime? Eh bien, quoi qu'en dise M. Louis Blanc, il y aurait imbécillité à le croire, et malhonnêteté à ne pas s'écrier : cela rCest pas vrai; tous ces gens ont menti!
Reste l'accusation de Robespierre : « Danton et Fabre vécu* rent avec Lafayette, avec les Lameth ; il (Danton) eut à Mirabeau une obligation bien remarquable : celui-ci lui fit rembourser sa charge d'avocat au conseil ; on assure même que le prix lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à prouver. » — Oui, le fait du remboursement était facile à établir, et c'est ce fait même qui convainc d'imposture tous les accusateurs de Danton, Robespierre en particulier.
L'histoire met hors de doute que jamais Danton ne vécut avec Lafayette et qu'il ne marcha avec les Lameth que de loin et pendant le temps qu'ils furent à la tête du mouvement révolutionnaire (1). De plus, la correspondance tant de fois citée déjà, du comte de Lamarck avec Mirabeau, nous assure également que ce dernier ne fit jamais rembourser Danton. Or Robespien*e pouvait-il ignorer la vérité sur ces trois points? pouvait- il porter, de bonne foi, l'accusation que nous venons de reproduire ?
Remontons aux faits : de 1789 à 1792, il avait été l'ami, le familier de Danton, initié, par conséquent, à des affaires privées d'une telle importance. De plus, il était avocat, membre de l'As-
(1) Voir le Procès des Dantonistes,
semblée constituante et particulièrement intéressé, à ce double titre, aux questions relatives à Tordre judiciaire. Eh bien! est-il possible d'admettre (surtout si Ton se rappelle son assiduité parlementaire), qu'il ait pu ignorer et les conditions réelles de la liquidation générale des avocats au conseil du roi, qu'il avait lui-même votée, et les faits exacts de la liquidation particulière de Danton? Et en admettant, contre toute certitude, qu'il soit resté dans l'ignorance à cet égard, bien que connaissant (ce qui était assurément plus difficile) le remboursement fjauduleux et secret qu'il impute à son ancien ami, pourquoi ne l'avait-il pas immédiatement dénoncé à l'Assemblée, aux clubs, au public? Pourquoi n'avait-il pas rompu de suite tout commerce privé et politique avec lui ? Pourquoi ne lui avait-il pas infligé un démenti formel, quand il avait prononcé les paroles suivantes, en janvier 1792, devant le conseil général de la Commune de Paris, lors de son installation comme substitut de procureur de cette commune : — e: L'événement justifie aujourd'hui ma pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois ne fait régner qu'autant qu^elle-méme, l'opinion indestructible, celle qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le tribunal suprême casse les jugements des sots et les décrets des juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle, du fond de ma retraite où j'allais cultiver cette métairie, qui, quoique obscure et acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n existe plus^ n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse? » — Pourquoi, au lieu de le démasquer et de le flétrir pour jamais par la révélation publique de cette prévarication, lui avait-il encore délivré un certificat de civisme et de probité, du haut de la tribune des Jacobins, dans la triste séance du 3 décembre 1793? Nous croyons indispensable d'en rappeler ici les termes :
Société des amis de la Liberté et de TËgalité séante aux Jacobins de Paris. — Présidence de Foureroy.
Séance du 13 frimaire,
Danton monte à la tribune. — Quelques rumeurs se font entendre.
IkLnion, « Coupé a voulu empoisonner mon opinion. Certes, jamais je n'ai prétendu proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j'ai dit que la Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à frapper ses ennemis. Les principes que j'ai énoncés portent sur l'indépendance des sociétés populaires de toute espèce d'autorité. C'est d'après ce motif que j'ai soutenu que les sociétés populaires ne devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités [sic),
« J'ai entendu des rumeurs. Déjà des dénominations graves ont été dirigées contre moi ; je demande enfin à me justifier aux yeux du peuple, auquel il ne me sera pas dirûcile de Taire reconnaître mon innocence et mon amour pour la liberté.
« Je somme tous ceux qui ont pu concevoir contre moi des motifs de défiance, de préciser leurs accusations; car je veux y répondre en public. J'ai éprouvé une forte défaveur en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent la figure d'un homme libre? Ne suis-je plus ce même homme qui s'est trouvé à vos côtés dans les moments de crise? Ne suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé comme votre ami, et qui doit mourir avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a été accablé de persécutions?
« J'ai été un de plus intrépides défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de l'ami du peuple pour ma justification. Vous seret étonnés, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se réduit à la pi tite portion de bien que f ai toujours eue. Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun crime. Tous leurs efi'orts ne pourront m'ébranler. Je veux rester debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence; je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez les pages de la vôtre, qui doivent immortaliser les fastes de la liberté. » {On appiaudit.)
L'orateur, après plusieurs morceaux véhéments prononcés avec une abondance qui n'a pas permis d*en recueillir tous les traits, termine par demander qu'il soit nommé une commission de douze membres chargés d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y répondre en présence du peuple.
Robespierre : « Danton vous a demandé une commission pour examiner sa conduite. J'y consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile ; mais je soutiens que sa conduite ne peut être bien discutée
qu'à la face du peuple. Je demande qu^oa veuille bien préciser les griefs portés contre lui. — Personne . n'élève la voix. — Eh bien! je vais le faire.
« Danton! tu es accusé d'avoir émigré ; on a dit que tu avais passé en Suisse: que ta maladie était feiote, pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton ambition était d*étre régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée tout a été préparé pour le proclamer; que tu étais le chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Gobourg, ni l'Augleterre, ni l'Autriche, ni la Prusse n'étaient pas nos véritables ennemis, mais que c'était toi seul ; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne fallait pas s'occuper des agents envoyés par les puissances étrangères; que les conspirations étaient des fablesqu'il fallait mépriser; en un mot, qu'il fallait t'égorger...
« La Convention sait que j*ëtais divisé d'opinion avec Danton, que dans le temps des trahisons de Dumouriez, mes soupçons avaient devancé les siens. Je lui reprochai alors de n'être pas plus irrité contre ce monstre. Je lui reprochai de n'avoir pas poursuivi Brissot el ses complices avec assez de rapidité, et je jure que ce sont là les seuls reproches que je lui ai faits...
« Danton! ne sais-tu pas que plus un homme a de courage et de palriotismeypius les etinemis de la chose publique s'attaclietit à sa perte? Ne saistu pas, et ne savez vous pas touSj Citoyens, que cette méthode est infaillible? Et qui sont les calomniateurs? Des hommes qui paraissent exempts de vices, et qui n'ont jamais montré aucune vertu. Eh! si le défenseur de Ja liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions plus ni prêtres ni nobles à combattre.
« Les ennemis de la patrie semblent m'accablcr de louanges exclusivement; mais je les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on retrace dans certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu égorger la patrie? Dès l'origine de la révolution, j'appris à me méfier de tous ces masques.
« La cause des patriotes est une, comme celle de la tyrannie; ils sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton : maisvudans sa famille, U ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai observé : une différence d'opinion entre lui et moi me le faisait épier avec soin, quelquefois avec colère; et s'il n'a pas toujours été de mon avis, concluerai-je qu'il trahissait sa patrie? Non ; je la lui ai vu toujours servir avec zèle,
tf Danton veut qu'on le juge. Il a raison ; qu'on me juge aussi. Qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus patriotes que nous I je gage que ce sont des nobles, des privilégiés. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure de ces emphatiques accusateurs. Quand j'ai vu percer les traits de calomnie dirigés contre les patriotes, quand
j'ai vu qu'oD accusait Danton et qu'on l'accusait d'avoir émigré, je me suis rappelé que les journaux aristocrates ou faussement patriotes avaient depuis longtemps Tait cette nouvelle. Ils avaient annoncé que sa maladie était fausse, que ce n'était que le prétexte de son émigration, et le moyen pour y parvenir. J'ai dû placer sur la même ligtie toutes les autres calomnies dirigées contre Danton, Cest ainsi qvs vous les avez jtigéej vous-mêmes, et je demande à ces bons patriotes de se réunir, de ne plus souffrir qu'on dénigre Danton dans les groupes, dans les cafés.
• Il est évident que Danton a été calomnié .- mais je déclare que je vois là un des fils les plus importants de la trame ourdie contre tous les patriotes. Je déclare aux aristocrates que bientôt nous les connaîtrons tous; et, peut-être, manquait-il ce dernier renseignement à nos découvertes. Nous l'avons. Au surplus, je demande que chacun dise comme moi franchement ce qu'il pense sur Danton. C'est ici que l'on doit dire surtout la vérité, elle ne peut que lui jiire honorable : mais
dans tous les cas, la société doit la connaître tout entière.
Momoro : « Personne ne se présente pour parler contre Danton ;.il faut en conclure que personne n'a rien à alléguer contre lui. Je demande l'ordre du jour. »
A la demande que fait un membre^ la discussion se termine, puis le président accorde l'accolade fraternelle à Danton. Il la reçoit au milieu des applaudissements les plus flatteurs (1).
Les choses ea restèrent là pour le momeat.
C'est-à-dire que 1% Moniteur^ tout à la dévotion de l'Incorruptible et insérant jusqu'à ses nroindres paroles, omtV^ à cause de sa trop grande abondance , de rapporter et même d'indiquer, en cette occasion décisive, la défense que fit Danton de sa politique (2), et que Robespierre, grâce à cette discrétion et à tant d'autres manœuvres, put lui appliquer avec succès la méthode infaillible qu'il avait donnée aux Amis de la liberté et de l'égalité pour perdre les patriotes. C'est ainsi, entre autres, qu'en mars 1794, il jugea le moment venu pour glisser dans ses notes
(1) Moniteur n. 76, sextidi, 16 frimaire an H (6 décembre 1793). (i;) Notes de Topino'Lebrun : • (Danton) sur la Belgique, répète son dire aux Jacobins. »
à Saint-Just le mensonge odieux et meurtrier que nous combattons en ce moment.
Ces considérations sont écrasantes, sans aucun doute, mais pour le calomniateur seulement, et force est de reconnaître qu'en cette circonstance comme en tant d'autres Robespierre a menti pour assassiner.
Nous reviendrons amplement sur ce point.
Quant aux dires de Garât, qui, n'étant point Vami de Danton, comme Ta écrit M. Louis Blanc, pouvait ne point connaître aussi bien que Robespierre son caractère et ses affaires privées, ils n'ont rien qui doive étonner : entre les affirmations si absolues et si bien concertées des Royalistes, des Girondins et des Robespierristes, et ses inspirations personnelles, il devait hésiter. Une étude approfondie, peu en rapport avec les entraîne^ n^ents de cette époque, pouvait seule rétablir la vérité.
Il nous resterait à apprécier les dires de M. Victor Hugo.
Nous ne nous en sentons pas le courage, après tout ce qui vient d'être dit; nous rappelant, du reste, que, dans une circonstance plus récente et non moins grave, l'illustre auteur de Y Année terrible a appliqué, cette fois avec justice et discernement, les foudres de son talent.
D'ailleurs il n'a rien articulé contre Danton qu'il n'ait puisé chez les historiens ou chez les hommes politiques que nous avons réfutés (1).
Nous n'en exprimons pas moins tout notre regret qu'il ait cru pouvoir contresigner des diffamations aussi odieuses et aussi mensongères.
Nous terminerons cette discussion par des faits encore plus décisifs, à savoir que ni les papiers trouvés dans l'armoire de fer et dans le secrétaire du roi, ni les comptes secrets tenus par Montmorin (1) et par l'intendant de la liste civile, Laporte, trou-
[}) Voir la brochure du Vieux-Cordelier : Danton et Victor Hugo,
vés après le 10 août, inventoriés par les ennemis de Danton (les Girondins) et imprimés par ordre de la Convention, ne contenaient aucune preuve, aucune trace de sa prétendue vénalité ; qu*aucun de ses ennemis n'osa l'attaquer en face et ne put le convaincre d*infamie tandis qu'il vivait, et qu'enfin, au Tribunal révolutionnaire, les Robespierristes eux-mêmes, qui avaient la main dans toutes les archives de TÉtat et dans tous les papiers de famille, ne purent fournir le plus petit indice de son infidélité. A moins donc que le temps ne découvre des témoignages accusateurs, nous nous croyons autorisé, au nom de la plus sévère justice et en nous appuyant sur les preuves positives et négatives que nous venons de développer, à décharger entièrement là mémoire de Danton de l'imputation de vénalité et à la laver pour jamais d'une pareille souillure.
Qu'il nous soit permis actuellement d'eiaminer si, d'après le caractère des documents que nous venons de discuter, après l'épreuve de l'armoire de fer, après la critique de M. E. Despois et les chiffres fournis par M. Yilliaumé ; enfin, d'après tout ce que l'histoire avait enregistré de certain sur le caractère et les actes de Danton, M. Louis Blanc était encore autorisé à stigmatiser comme il l'a fait, dans sou Histoire de la révolution française^ la mémoire de ce grand citoyen ; si son acharnement à flétrir un tel homme n'a pas dépassé les limites de la critique, si son œuvre, enfin, présente le caractère d'impartialité quHl lui attribue.
[à stâvre,)
LES SAVOISIENS
DANS LES
ASSEMBLEES LEGISLATIVES DE LA REVOLUTION
Tout ce qui touche à Thistoire politique de la Savoie pendant notre grande Révolution est resté jusqu'ici à peu près complètement ignoré. C*est à peine si Ton connaît les noms des hommes qui représentèrent les départements du Mont-Blanc et du Léman dans les Assemblées législatives de cette époque, et if n'existe aucun recueil dans lequel on trouve ces renseignements.
La défaveur, la réprobation même qui frappait, dans la Savoie cléricale et royaliste d'après 181S, ceux des Savoisiens qui avaient rempli des fonctions publiques pendant la Révolution, la rareté des documents souvent détruits par les familles elles-mêmes, sous Tabsolutisme de 1815 à 1847, telles sont les principales causes de l'obscurité qui règne sur cette partie de notre histoire.
Nous croyons donc combler une lacune regrettable en publiant ces notices entièrement inédites, fruit de longues recherches et puisées aux sources les plus autorisées.