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LA SAVOIE DE 1789 A

Les premiers mouvements révolutionnaires en Savoie. — Les réfugiés sa voisiens à Paris. — Entrée du général de Montesquieu en Savoie. — L*Assembléenationale desAllobroges.— La Commission provisoire d'administration des AUobroges. — Les Ck)mmis8aires de la Convention dans le département du Mont-Blanc. — Simond et Hérault de Séchelles.

La Révolution de 1789 produisit en Savoie une commotion profonde. Dans ce pays, français par la langue, par les mœurs et par les idées, la partie éclairée de la bourgeoisie applaudissait aux réformes inaugurées en France par TAssemblée constituante. Les abus de Tancien régime étaient peut-être moins criants dans le duché de Savoie que dans Tancienne monarchie française, mais le règne du bon plaisir, qui caractérisait surtout Tabsolutisme du gouvernement sarde, Tavait rendu odieux à tous. Ces dispositions des esprits provenaient de causes anciennes et multiples, et, en Savoie comme ailleurs, le dixhuitième siècle avait préparé le terrain. Comme la plupart des princes de sa maison, le roi Victor- Amédée III était personnellement assez aimé en Savoie, mais ses gouverneurs et commandants militaires y étaient généralement détestés. Les pouvoirs de police aux mains de la noblesse militaire étaient si arbitraires, qu*on avait vu un simple lieutenant de cavalerie faire appliquer la bastonnade à un syndic de village qui s'était trouvé absent au moment de l'arrivée du détachement.

La cour de Turin, très hostile aux réformes françaises de 1789, avait épousé avec chaleur la cause des princes et des émigrés français. Nombreux à Chambéry, et formés sur divers points en rassemblements armés, les émigrés se livraient à tous les désordres. Dans plusieurs villes de la Savoie, un esprit

d'émancipation et de mécontentement, tout nouveau jusqu'alors dans ce pays, se manifesta par des écrits et des mouvements populaires. En 1790 parait une brochure hostile au gouvernement piémontais : le Réveil de la Savoie; à Montmélian, une émeute populaire, provoquée par Tinsolence des émigrés, reste victorieuse et impunie. En (791 parait le Premier cri de la Savoie vers- la liberté, par Voiron, Savoisien fixé à Paris ; Caffe, de Chamb<i7, est condamné à mort par contumace pour avoir introduit en Savoie deui exemplaires de cette brochure et s'éire jacté den être fautetir, dit l'arrêt du Sénat de Savoie. Doppet publie à Paris ï Adresse au prince de Piémont et VÉtat morale physique et politique de la Maison de Savoie.

A Chambéry des désordres, causés par les provocations des émigrés, sont réprimés par la garnison piémontaise avec une brutalité inouïe. A Confians, le curé veut faire sonner les cloches en rhonneurde la visite de M. de Juigné, archevêque de Paris ; le peuple s'y oppose, engage une lutte avec la garnison et reste maître du clocher. A Thonon l'effervescence est la même ; elle s'y manifeste par des attroupements et des eris séditieux. Un jeune homme est arrêté pour avoir chanté le Ça ira; une vingtaine de jeunes gens des meilleures familles de Thonon prennent les armes et lui ouvrent les portes de son cachot. Poursuivis pour cet acte de rébellion, les jeunes gens se réfugient à Yersoix, puis à Paris, et ils sont condamnés par contumace, les uns à mort, les autres aux galères. Au nombre des condamnés à mort était le jeune médecin Dessaix, qui écrivit l'histoire de cette échauffourée dans le Tocsin de la Savoye (4791).

Réunis à Paris, les réfugiés savoisiens formèrent, avec leurs compatriotes des diverses provinces de la Savoie qui habitaient Paris, une société qui prit successivement le nom de Propa^ gande des Alpes, de Club des vatriotes étrangers^ et enfin.

de Club des Allobroges. Il en résulta une propagande active qui étendit ses ramifications par des correspondances patriotiques, a Cette société, dit Doppet dans ses Mémoires^ fut organisée dans les premiers jours de 1792, et quoiqu'on n'y admit point de français, Carra et Mercier y assistèrent et y furent reçus membres honoraires. » C'est aussi de cette société que vint ridée et le noyau de la fameuse légion franco Allobroge (août 1792).

Il n'entre pas dans notre cadre de faire le récit des causes de l'hostilité qui animait le gouvernement français contre la cour de Turin. Le gouvernement sarde se montrait ouvertement favorable au parti des émigrés et de la coalition. On sait que ses dispositions hostiles contre la France amenèrent l'invasion de la Savoie. Rappelons seulement qu'après avoir triomphé, non sans peine, des hésitations du ministre de la guerre Servan et de ses collègues, le général de Montesquiou passa la frontière à Chapareillan, le matin du 22 septembre, au moment même où la Convention se réunissait et proclamait la République.

Les redoutes de Myans furent rapidement tournées, les troupes piémontaises se replièrent précipitamment, et le général de Montesquiou fit, le 24 septembre, son entrée à Chambéry sans coup férir, au milieu des acclamations d'un peuple enthousiaste.

Peu de jours après, la Savoie était complètement évacuée par Tarmée sarde. Qu'allait devenir la Savoie? Serait*elle française, suisse ou indépendante ? Elle-même allait prononcer sur ses destinées.

La Convention se hâta d'envoyer, en qualité de commissaires à Tarmée des Alpes, les représentants Dubois de Crancé, de Gasparin, Lacombe-Saint-Michel et Simond. Ce dernier était Savoisien.Né à Rumiily le 47 septembre 1755, Philibert Simond, ordonné prêtre à l'âge de vingt-cinq ans, avait eu une jeunesse orageuse. Yenu à Paris pour étudier la théologie, il abandonna

ce projet et se rendit en Hollande, où il passa plusieurs années. Rentré en Savoie, et décrété de prise de corps à raison de ses opinions révolutionnaires, il s'étaitréfugiéàStrasbourg,oùiI devint^ en 4794, vicaire général de l'évèque constitutionnel du Bas- Rhin, et en 4792, député de ce département à la Convention.

A peine arrivé à Paris, il apprit Toccupation de la Savoie, et il demanda, et obtint d*étre adjoint aux commissaires de la Convention.

Par une proclamation au peuple savoisien, datée du 6 octobre 1792, les commissaires de la Convention invitèrent les Savoisiens à se réunir dans chaque commune à TeSet de nommer un député chargé d'exprimer leur volonté dans une assemblée générale pour Torganisation d*un nouveau gouvernement.

Le 1 4 octobre, les citoyens de toutes les communes de la Savoie (excepté trois communes de la Haute-Maurieune occupées par les Piémontais) furent réunis au son des cloches dans les églises paroissiales, et nommèrent leurs députés au suffrage universel direct, et la plupart par acclamation, à raison d'un député et deux suppléants par commune.

Un grand nombre de communes laissèrent à leurs députés le choix du gouvernement qu'il convenait d'adopter, mais la grande majorité donnèrent à leurs élus le mandat de voter la réunion à la France. Trois communes seulement demandèrent une république indépendante, et deux seules s'abstinrent de voter.

Les députés des communes se réunirent le 21 octobre dans l'église paroissiale de Chambéry, vériBèrent leurs pouvoirs, constituèrent le bureau et, à la quatrième séance, se constituèrent en Assemblée nationale souveraine des Allobroges.. Le président fut l'avocat François Décr^, de Bonneville ; le vice-président, Âmédée Doppet, lieutenant-colonel de la légion franche Allobroge. Les quatre secrétaires furent : Guméry, Chastel, Jacquier et Favre.

L'assemblée rendit un grand nombre de décrets portant

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abolition de la royauté, de la noblesse et de tous les privilèges, supprimant les droits féodaux, la dltne et les biens du clergé, et soumettant tous les biens à TimpAt, organisaut les municipalités, etc.

Après avoir ainsi pourvu aux réformes les plus urgentes, mis fin à Tancien régime et jeté les bases du nouveau, l'assemblée exprima le « vœu général de la nation des Allobroges, libre et indépendante, d*étre réunie à la nation française pour en faire partie intégrante. » Quatre de ses membres, Doppet, Villars, Favre et Dessaix, furent désignés pour porter à la Convention l'expression de ce vœu.

Le 29 octobre, après avoir tenu quatorze séances, l'assemblée nationale des Allobroges s'est dissoute « sous les auspices de la liberté et dé l'égalité (1). »

En se séparant, l'assemblée des Allobroges laissait le gouvernement et l'administration à une commission provisoire (T administration élue dans son sein, qui ouvrit ses séances dans une des salles du château ducal de Chambéry. Cette commission de vingt et un membres siégea un mois et demi.

De son côté, la Convention, après un débat solennel et sur le rapport de Grégoire, accepta le vœu d'union des représentants de la Savoie ; ce pays reçut, par le décret du 27 novembre 1792, le nom du département du Mont-Blanc. Les représentants Simond, Grégoire, Hérault de Séchelles et Jagot vinrent prendre possession du 84" département le 15 décembre. La commission provisoire d'administration des Allobroges leur remit ses pouvoirs, après avoir accompli en six semaines un travail considérable. Elle avait eu pour président un homme actif et laborieux, l'avocat Gavard, de Viuz. •

(1) Les procès- verbaux de cette Assemblée ont été imprimés à Chambéry, à Annecy. Une 3* édition a été imprimée à Paris (imprimerie nationale) par ordre de la Convention et envoyée aux départements et aux armées. (In-8» de 80 pages.)

Des quatre cooventionaels chargés d*organiser le départe^ ment du Mont-Blanc, celui qui eut le rôle le plus important fut Simond. Dès le 28 septembre, il avait pris la parole à la Convention pour faire rapporter le décret qui avait destitué le général de Montesquiou au moment môme où ce général s'emparait si habilement de la frontière de Savoie ! Il obtint gain de cause, et le lendemain il demandait un congé « pour me rendre en Savoie, disait-il, où une mère âgée de 80 ans et une sœur de 22 ans me reverront avec d'autant plus de plaisir qu'elles connaissent tout mon amour pour la liberté ; je ne doute pas que le plaisir qu'aura ma respectable mère ne soit assez vif pour que la durée de ses jours en soit prolongée. Si je puis être aux Savoisiens de quelque utilité pour qu'ils puissent mettre à profit la liberté que nous venons de leur rendre, bien sûrement je m'y emploierai avec le zèle le plus ardent. » Non seulement le congé lui fut accordé, mais il fut adjoint à Dubois-Crancé, Gasparin et Lacombe-Saint-Michel, envoyés à l'armée des Alpes.

Le 24 octobre, Simond fut reçu à la séance de l'assemblée des AUobroges, au milieu des acclamations de toute la salle ; il prononça un discours et le président Tinvita à prendre place à ses côtés.

En novembre, les représentants en mission de l'armée des Alpes furent rappelés ; Simond seul fut maintenu en mission, et c'est alors qu'il eut pour collègues, chargés d'organiser le Mont-Blanc, Grégoire, Hérault de Séchelles et Jagot. Dès lors Simond occupa le premier rang et a toujours signé le premier.

Le 17 décembre, il se rendit avec ses collègues au palais de ce même Sénat de Savoie qui, quelques mois auparavant, l'avait décrété de prise de corps. 11 fut reçu par une députation de sénateurs ayant à leur tête le second président; le décret d* union fut transcrit sur les registres du Sénat et quoique Simond fût alors tout-puissant, jamais il ne manifesta le moindre ressenti-

ment contre les magistrats qui, sous i*ancien régime, avaient ' ordonné son arrestation (i).

L'orgaqisaiion des districts et du directoire du département, la constitution élective du clergé, réduit à un seul diocèse, les prescriptions au sujet des assignats, la correspondance avec les sociétés populaires des Amis de la liberté et de r égalité qui se créaient dans tous les chef&-lieux de la Savoie, etc., etc., tels furent les travaux des commissaires.

Pendant cette seconde mission, une étroite amitié se forma entre Simond et Hérault de Séchelles. Et pourtant quel contraste entre l'élégant gentilhomme et le Vicaire Savoyard! Petit, trapu, la tête grosse et fortement marquée de petite vérole, doué d'une force et d'une énergie peu communes, Simoôd avait quelques années de plus que Hérault, né en 1760.

Tandis que Philibert Simond organisait le département, recevait les députations et haranguait les sociétés populaires, Hérault de Séchelles faisait placer les vers suivants sur la maison des Charmettes jadis habitée par madame de Warens et illustrée par Jean-Jacques Rousseau :

Réduit par Jean-Jacques habité,

Tu me rappelles son génie.

Sa solitude, sa fierté,

Et ses malheurs et sa folie.

A la gloire, à la Yérité,

Il osa consacrer sa vie :

Et fut toujours persécuté

Ou par lui-même ou par l'envie.

Dès les premiers temps de leur séjour à Chambéry, les deux conventionnels se lièrent intimement avec deux jeunes femmes, deux sœurs, qui appartenaient à la noblesse savoisienne, mes-

(1) Le chanoine Grillet (manuscrit du Dictionnaire histotHque du départe, ment du Mont-Blanc). La notice consacrée par Grillet à Simond n*a pas été imprimée; les autorités ecclésiastiques Tout sans doute trouvée trop bienveillante.

demoiseUes de Bellegarde. Aurore, la plus jeuue, n'était pas mariée ; Tatnée avait épousé uo de ses cousins, le marquis de Bellegarde, lieutenant général au service de rAulriche ; mais elle en était séparée. Ces deux sœurs, filles d'une protestante que leur père avait épousée en Hollande, étaient rentrées en Savoie» non seulement pour sauver leurs biens de la confiscation, mais parce qu'elles partageaient toutes les idées de la Révolution. Elles préparaient elles-mêmes les fêtes républicaines ; elles y assistaient en bonnet rouge et en carmagnole, la cocarde au sein, avec Técharpe tricolore et les sabots de bois. Aurore était Tamie de Simond ; on l'appelait dans son quartier, en patois, la Simanetta ; la sœur aînée était l'amie de Hérault, dont elle eut un fils qui fut appelé M. de Chenoise. Cet enfant eut pour précepteur un jeune Savoisien nommé Genoud, qui devint célèbre sous le nom de M. de Genoude.

Les dames de Bellegarde suivirent à Paris les deux conventionnels lorsqu'ils furent rappelés, en avril 1793, et après leur mort tragique, elles revinrent se fixer à leur château des Marches en Savoie.

Lors de la condamnation de Louis XYI (17 janvier 1793) les quatre commissaires de la Convention ne purent intervenir au jugement ; ils écrivirent à la Convention une lettre collective dans laquelle ils déclaraient que a convaincus de la trahison de ce roi parjure, ils demandaient sa condamnation. y>

Quelques jours plus tard, les commissaires convoquaient les électeurs du Mont-Blanc pour nommer les députés de ce département à la Convention nationale.

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