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DISCOURS SUR LA PARURE

CHEZ LES ^PEUPLES REPUBLICAINS (i)

La parure fait une partie essentielle des mœurs chez tous les peuples, et Too aperçoit de grandes diffëretices dans leur .manière de l'ordonner, qu'on peut toutes rapporter à leurs diverses manières d*exister politiquement. Je me hâte d'expliquer cette idée par des exemples qui vont la rendre sensible.

Les peuples agrestes et ambulants, tels que les Scythes, les Parthes, les Gotbs, les Tartares, ont peu de parures dans leurs habits, très peu même dans leurs armes; la -sûreté et la force sont tout ce qu'ils y recherchent. Crébillon a peint cette manière d*étre en faisant dire à l'ibérien Pharamasne :

Jusques aux courtisans qui me rendent hommage ; Mon palais, tout ici n*a qu'un faste sauvage.

Cette aspérité tient aux habitudes politiques. Les peuples nomades se décorent peu ; leur continuelle activité leur rend tout ce qui est parure, importun et antipathique.

Les peuples qui vivent sous des monarchies brillantes et réglées, où les propriétés sont censées faire une partie du mérite personnel, tels qu*ont été les Syriens sous les Séleucides, les Égyptiens sous les Ptolémées, les Romains sous les empereurs, les Arabes sous les Califes, les Turcs sous les Ottomans, les Fran-

(1) Cette corieuse brochure est fort rare. Elle est Tœuvre du lyonnais Jean- François Sobry, qui avait une imprimerie à Paris, rue du Bac, n* 149.

çais sous leurs rais, ces peuples aiment à faire entrer dans leurs meubles et dans leurs parures Targent, Tor et les diamants; et c'est là qu'on a vu souvent la magnificence se déployer aux dépens du go&t et rivaliser la beauté même.

Les peuples qui sont en possession de la liberté politique, tels que les Athéniens, les Romains, les Français d'aujourd'hui, font marcher la propreté, l'élégance, le goût avant la richesse. Les diamants sont bientôt rejetés comme discordants avec les formes humaines, comme disputant avec l'éclat des yeux et du teint, comme attirant à eux, par leur absorbante scintillation, une attention qui est due, avant tout, à la personne. Que si l'on permet à l'or et à l'argent de se montrer dans les parures republicaines> ce n'est qu'à la faveur de formes aimables et légères, qui mettent l'art au-dessus de ces métaux merveilleux*

Autour d'un homme libre, tout doit faire honneur à l'homme, c'est-à-dire tout doit rappeler le travail et les soins des hommes inteUigents; tout doit respirer le goût et la perfection. Il veut que sa personne soit ornée, il ne veut pas qu'elle soit déguisée ; il veut qu'elle soit ornée, non par la richesse qui insulte sas concitoyens, mais par l'art qui les enrichit et qui les honore.

Homme , son arme doit être non seulement bonne et sûre, mais superbe et ciselée avec talent ; son habit doit être d'étoffes superfines, sa couleur pure, sa forme souple et obéissante; ses agrafes, ses anneaux, ses poinçons doivent être des ornements nécessaires où l'éclat des métaux di^araisse sous celui de l'art. Femme, sa taille doit être libre et dégagée dans son habillement, ses cheveux peu chargés ; toutes ses attitudes veulent être indiquées; des habits légers doivent à peine effleurer ce bel assemblage de formes douces et gracieuses. Si les intempéries de l'air obligent momentanément à quelques additions, des manteaux amples et flexibles qui n'appartiennent point trop au corps et qui s'en dégagent facilement, doivent, ajouter à cette première parure des draperies heureuses qui contribuent à la rehausser.

Tels ont été les Athéniens, les Romains, les Ioniens, tels deviennent aujourd'hui les Français, et telle est la cause de Tespèce d'indécision qui règne en ce moment dans notre mode de parure; on y sent la lutte entre les formes monarchiques et les formes républicaines : lutte inégale sans doute, où la richesse, la lourdeur et la vanité doivent le céder nécessairement à la nature, à l'art et au goût.

Nos anciens propriétaires, nos artistes, nos hommes instruits n'ont pas balancé à se jeter dans ces usages simples et élégants, les premiers effets aimables d'une liberté, dont on veut jouir d'autant plus sûrement qu'elle a plus coûté. Et ce n'est point à l'abolition du luxe que tend cette nouvelle manière, c'est à sa rectification et à son perfectionnement. Le luxe est l'âme du commerce chez les grands peuples, sans doute, et là magnificence dans les habits est le premier mobile du luxe ; mais quand cette magnificence porte sur la perfection et sur l'excellence de la main-d'œuvre, elle est plus précieuse, plus honorable, plus productive que quand elle porte sur un vain étalage de métaux et de brillants que l'art n'a point disposés. Et n'oublions pas de remarquer que cette différence entre la richesse monarchique et l'élégance républicaine part d'un sentiment de moralité tout à l'avantage des républicains. Le monarchiste fait moins de cas de la perfection que de la richesse ; il voudrait pouvoir s'habil* 1er de lingots ; le républicain met L'art et la perfection avant la richesse : il voudrait pouvoir se revêtir de chefs-d'œuvre ; le républicain sent que la démonstration d'une opulence crue est une insulte à la société, et, qu'au contraire, la démonstration d'une opulence ornée par l'art est un hommage à cette même société. En effet, l'opulence qui se consacre à faire valoir les talents est une* réciprocité de bons offices qui attire l'estime et qui seule peut inspirer, parmi des hommes libres, une bienveillante admiration .

Dans la déroute de notre vieille parure ont été surtout entrai-

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nés les diamants, merveille de la nature si Ton veut, mais merveille trop isolée, merveille disparate et qui ne se lie à aucun autre objet parmi les choses visibles. Bientôt ou ne lui a plus permis de paraître qu'après Tart, et les pierres gravées, ces ornements presque abandonnés depuis les Romains, vont bientôt prendre partout sa place ; on ne souffrira le diamant que pour entourer des pierres gravées, précieuses par leur travail et par les ressemblances qu'elles nous transmettront; mais on ne le souffrira surtout qu'éloigné du visage, dont aucun éclat outré ne doit détourner l'attention.

C'est ainsi qu'en ont usé les Grecs. Leurs agrafes, leurs bracelets étaient enrichis de camées et de pierres de couleurs, gra* vées par les plus habiles mains. Nous n'entendons point parler de diamants dans tout Homère. Les anciens ont connu le diamant et l'ont dédaigné. Le Sancy, ce diamant le plus beau de l'Iîurope, n'eût point été un meuble d'Athènes. Sous la monarchie, le Sancy était un trésor de parure ; sous la république, le Sancy n'est plus qu'un morceau d'histoire naturelle. Tous ces beaux ornements des mains, des bras, des épaules, des jambes, de la ceinture, si bien décrits dans les anciens poètes, si bien rendus par les anciens sculpteurs, ne nous offrent nulle part des diamants, mais bien des gravures recherchées, des ciselures exquises, des nœuds élégants. Lorsqu'un poète nous dit qu'un vase d'or ou d'argent a été donné pour prix à un athlète victorieux, il a soin d'ajouter qu'il était un ouvrage d'Alcipe ou de Miron, et que le travail en surpassait la matière.

Mais si l'on doit interdire au diamant l'approche de la face de l'homme, à plus forte raison doit-on se hâter d'éloigner à jamais de nos parures l'éclat emprunté de ce métal dur, triste et repoussant, que le mauvais goût de l'Angleterre a amené dans nos habits, et où il est d'autant plus hideux qu'il y parait mieux confectionné.

L'usage des perles, des pierres de couleur, des émaux et des

camées ne peut être qu'ayautage use ment substitué dans nos habits à Tacier et au diamant et y former une parure mieux entendue,, en ce que ces ornements sont en harmonie avec Tor qui les ench&sse et se lient par leurs teintes moelleuses aux draperies qu'ils sont destinés à agrafer. Le camée formé par une pierre précieuse veinée de deux couleurs dont l'artiste a réservé habilement Tune pour le fond et Tautre pour le dessin en saillie, a une grâce et une richesse que tout Téclat du diamant ne peut jamais balancer.

Le temps n'est pas éloigné où Thomme honorable ne paraîtra dans ses dignités, ne se présentera dans les chambres parées, que les femmes dans Taisance ne se rendront.aux assemblées qu*avec ce cothurue élégant que nous commençons à admettre, et dont des camées agréables relèveront les agrafes et les cordons. La triste botte, le soulier informe, la servile boucle, seront réservés pour Thabit de marche et de travail, et une beauté de plus sera développée dans la stature humaine.

Encourageons donc le travail ingénieux de la gravure des pierres. Ne laissons pas passer à Tétrauger cet art charmant, dans lequel nous avons déjà tant d'artistes habiles. Substituons promptement et partout les pierres gravées, les émaux et les camées au muet et stérile diamant. Faisons résonner la parure en y faisant briller partout, non une lueur étrangère, mais l'intelligence de nos concitoyens. Que notre magnificence soit toujours un hoouni^e à l'habileté et à l'industrie^ et n'oublions point que l'opulenoe ne peut se faire chérir qu'en se montrant toute consacrée au triomphe des arts, du goût et des talents.

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