‹ La Révolution françaiseChapitre 30 sur 78 · JUGE AU TRIBUNAL REVOLUTIONITAIBE DE PARIS · texte numérisé non relu

JUGE AU TRIBUNAL REVOLUTIONITAIBE DE PARIS

(Suite)

« Paris, 27 frimaire, de Tan II delà République française une et indivisible. (17 décembre 1793.)

« J'ai touché pour ton compte, mon cher Bertrand, la somme de deux mille cinq livres dix sols qu'enGn le citoyen Montigny m'a comptée après une infinité de voyages ; elle est à ta disposition et tu m'obligeras si tu me fais naître l'occasion de m'ea débarrasser. Tu sais combien l'argent est à charge quand on n'est pas chez soi.

a Tu me trouveras toujours disposé, mon bon ami, à te prouver mon attachement, car j'en ai pour toi, je te le jure en vrai jacobin; j'ai la satisfaction de l'être depuis hier au soir que j'ai été admis ; je l'étais déjà de fait, tu le sais mieux que personne.

«Ne manque pasd'assurel'de mes respects ta cousine Ribet ; fais-moi savoir si Bonduraud (\ ) lui a rendu la voiture qu'elle a eu la bonté de me prêter et en quel état. J'ai écrit à cet

(1) Il s*agit probablement de Bondurand, commissaire des guerres qui était membre, comme Meyère, de la Société populaire de Nîmes*

égard à ta cousine pour que, au cas qu'elle eût subi le moindre dommage, elle la f!t raccommoder sur mon compte.

a Adieu, mon bon ami, reste toujours bien sans-culotte, ils sont rares de nos côtés; j'en fais l'expérience tous les jours ; elle m'apprend malheureusement cette expérience que tel qui fut brave un jour, ... le lendemain; enfin j'apprends chaque jour que le bien est très difficile à. .. mais ce qui me console que je sois à Paris, c'est l'énergie des sans-culottes jacobins, sans... pour la liberté. Ah ! si ce n'était eux que serions-nous ; ils déjouent tous les complots, démasquent tous les traîtres et, en d'autres endroits, on fait au contraire^ous les efTorts pour les soustraire ces... à la vengeance nationale ; ils ont déjà oublié les vexations qu'ils ont éprouvées ily a quatre jours. Oh ! âmes de boue.

a Salut. METÈBE. »

(Lettre abîmée sur toute sa longueur par une mouillure. D'où certaines lacunes dans la copie ci-dessus. )

« Paris, 5 nivôse de Tan II de la République française, une et indivisible. (25 décembre 1793.)

c Bertrand, tu es patriote ; hé bien, tu ainiesles patriotes. Millon qui remplit les fonctions de greffier du tribunal criminel à la place de Moulin est privé cependant d'une partie des appointements qui sont attribués à cette place. C'est un père de famille, il vient d'ailleurs d'essuyer des pertes considérables ; son civisme ne s'est jamais démenti ; voilà sans doute bien des droits qui provoquent tes sollicitudes à son égard. Il est assurément des hommes probes, mais tu n'en trouveras pas qui le surpassent ; or comme il est essentiel que cette place soit remplie par un citoyen vertueux, prends garde si tu laisses échap* per MiUon de ne pas tomber dans de grandes difficultés pour le remplacer. Attache-le donc au tribunal en lui procurant les ressources que fournissent cette place. Moulin, fort injuste^

ment et inhumainemeat, lui enlève partie de ses appointements ; fais un acte de justice en faisant évanouir cet abus. Observe que la loi n'est point en faveur de Moulin, ce serait en vain^ qu'on voudrait trouver une acception qui lui fût favorable ( !) .

« C'est ton ami qui t'invite de donner tes soins à cette affaire. Vois s'il y a quelque moyen en ton pouvoir pour te rendre utile à Millon; songe qu'en le faisant tu prépares une douce jouissance à ton cœur sensible et que celui qui t'aime t'en sera vraiment reconnaissant. Je compte sur toi.

c Je t'ai déjà écrit que j'avais ton argent entre mes mains ; Montigny m'a compté, débarrasse m'en au plus tôt, je t'en prie.

(c Salut.

a mëyîike. »

« Paris, le 10 pluviôse, i*an II de la République française, une et indivisible. (29 janvier n9i.)

<t Ma dernière lettre, mon bon ami, doit t'ètre parvenue bien peu de temps après que tu m'as expédié la tienne du 30 nivftse ; elle est assez volumineuse et assez détaillée pour ne te rien laisser à désirer. Tu as déjà vu, mon cber Bertrand, que l'affaire à Moureau(2) ne m'est pas indifférente puisqu'ona voulu d'ailleurs

(1) Joseph Moulin av^it été nommé greffier du tribunal criminel le 23 septembre 1793 par arrêté des représentants Rovère et Poultier. Il partit pour la frontière en qualité d'inspecteur des convois militaires de Tarmée d'Italie, et se fit remplacer pendant son absence, par Philippe-Gabriel Millon et Joseph, agréés comme commis-greffiers parle tribunal, le quinzième jour, second mois, an 11 de la République (5 novembre 1793) (Arch. dép., 1. L. 8, 905). Moulin cumula dès lors deux traitements. Le représentant Boisset, qui fut envoyé dans le Gard en remplacement de Rovère et Poultier, fit cesser cet abus. C'est du moins ce qui résulte d'une lettre du 22 nivôse conservée aux archives de la cour. Toujours est-il que le 5 ventôse an II, lors de la formation du Tribunal révolutionnaire, Millon fut maintenu par Borie dans ses fonctions de greffier.

(2y La lettre à laqnella il est fait ici allusion n'a pas été retrouvée. Elle devait évidemment avoir trait à la députation envoyée à Paris par les communes d'Orange, Arles, Tarascon, Beaucaire, Avignon, etc..., pour demander à la Société des Jacobins des défenseurs officieux à l'effet d'obtenir de la Convention qu'on -continue d'instruire i'aff'aire de Beaucaire. (Voir plus haut nos notes sur la lettre du 21 novembre 1793.) Cette députation se présenta aux Jacobins le 21 nivôse; à ce sujet, un citoyen s'exprima en ces termes:

la lier à une autre cause dont le résultat intéresse si essentiellement les sans-culottes Beaucairois.

« Je braverai toujours tous les dangers, lorsqu'il s'agira de plaider pour la vérité. Fais-en autant, mon bon ami, et j*ose croire qu'en suivant l'impulsion de ton cœur, et faisant quelque cas des avis que je me suis permis de te donner tu ne te détourneras jamais de la ligne droite de la révolution; il est cependant parvenu jusqu'à moi que, dans certaines circonstances, tu as un peu chancelé; d'autres nouvelles m'ont tiré de

« Agricole Moureau est victime des vexations de Poultier et de Rovère. Nous « avons appris de vous un grand principe : c'est que quand un sans-culotte a est opprimé, tous les sans-culottes souffrent. l\ serait bien malheureux que « des chiens de chasse de Togre royal (car ceux dont nous nous plaignons « Tont été) pussent mordre encore les patriotes. Nous sommes ici des sanstt culottes qui portons encore des marques de notre dévouement à la chose a publique. C'est pourtant nous que les marquis ont maltraités. C'est par « l'ordre de Rovère que le patriote Moureau gémit en ce moment dans les « fers. Si Agricole Moureau est coupable, il l'est doublement, car il a abusé « de notre confiance. Nous demandons en ce cas qu'il soit puni, ou que, dans « le cas contraire, ses oppresseurs soient sévèrement poursuivis. » [Moniteur du *i5 nivôse an II, n** 115j. La demande fut accordée. .

Le 6 floréal suivant (25 avril 1794) Moureau, ci-devant détenu au Luxembourg, remerciait la Société de lui avoir fait rendre justice et l'invitait « à venir au secours des patriotes de Beaucaire, des femmes et des enfants, « des malheureux qui ont été massacrés dans cette commune. 11 annonce « que le Comité de Salut public va s'occuper de cet objet, et il espère que justt tice sera rendue à des malheureux qui gémissent depuis une année dans la Ci misère. » [Moniteur du 9 floréal, n« 319.)

Moureau quitta Paris et se rendit à Avignon, où il continua à remplir le rôle d'agitateur par lequel il s'était distingué à Beaucaire. (Voir les rapports de Jùllien et de Courtois sur les troubles du 1*' avril 1793.) 11 prit part au mouvement insurrectionnel préparé par les exclusifs à .\vignon en ventôse an V. Elu au Conseil des Cinq-Cents par l'assemblée scissionnaire du département de Vaucluse, il donna sa démission.

Agricol Moureau, « l'adorateur de Maximilien, l'oncle heureux du fabuleux « héros de la Durance, du petit Viala » fut attaché à la rédaction du Constitutionnel sous la Restauration ; à la Révolution de 1830 il fut nommé juge de paix dans un des arrondissements de Paris.

Les archives départementales du Gard possèdent de lui quelques lettres écrites à M. Griolet, procureur général syndic ; l'une d'elles, à la date du H octobre de Van troisième de la liberté, se termine par ce post-scriptum :

N J'oubliais de vous dire qu'un arrêt de mort a été porté contre moi par le « parlement de la chiffonne d'Arles, et projeté seulement par leurs adhérents « cachés de ma patrie, je veux dire de Beaucaire. C'est là où la première fois « le peuple m'a nommé son représentant, c'est donc là où j'ai commencé de * naître. » {Arch, dép. 1. L. 7, 30.)

2e ANNÉE. — H. U2

peine, puisqu'elles m'appreDoent que ton erreur a été de courte durée. Prends bien garde, mon bon ami, je te le répète, ne perds pas dans un quart d'heure les travaux de tant d'années.

« Ta lettre du 30 ne laisse pas cependant de m'intriguer ; à cette époque, tu étais en même de me donner certains renseignements auxquels tu sais que je n'aurais pas été indifférent. Tu demeures muet, mon cher Bertrand, tout en disant que tu m'avises de tout ce qui se passe, je t'engage une autre fois d'être plus détaillé.

a Tu verras bientôt que leschoses prendront dans notre dépardément une meilleure tournure. Malheur aux traîtres ! Malheur aux intrigants! Malheur aux patriotes pour de l'argent ! Soisen sur, le temps n'est pas loin où leur masque tombera, et peut-être quelque chose de plus.

c< Je m'attends au plaisir de t'apprendre bientôt l'élargissement de Moureau; quand même les circonstances exigeraient qu'il restât encore détenu pendant quelque temps, tu peux être tranquille sur son compte.

« Tu feras ce que je t'ai recommandé à l'égard de ton cousin ; pour être bon républicain il faut en certaines circonstances être bon stoïcien.

« Ma femme te salue et moi aussi.

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