MARS
^V^mars. Le bruit de guerre était universellenient répandu; aristocrates et démocrates Tannonçaient pareillement. Cependant l'effectif de l'armée n'était encore que de 130,000 hommes. La presse signala cette incurie du gouvernement, et nous verrons plus tard l'Assemblée nationale s'en occuper. Il existait à la marine 82 vaisseaux, 67 frégates et 21 corvettes. Le même jour, Mirabeau parla à l'Assemblée nationale, comme orateur du département dont il avait été élu membre.
2 mars. Des discussions assez longues, et qui avaient eu lieu dans le mois précédent, conduisirent à la destruction des aides, des jurandes, des maîtrises, des corporations. Toute l'ancienne organisation industrielle croulait par sa base, la proclamation du droit individuel exclusif emportait l'idée de la libre concurrence de chacun. Les associations partielles étaient devenues abusives, parce qu'elles s'étaient constituées en monopole, les maîtres absorbaient l'ouvrier, et des conditions difficiles mettaient obstacle à tout avancement de la part de ceux-ci. Dans les métiers comme dans les arts, dans les arts comme dans la magistrature, tout se transmettait par l'hérédité. Le vieil ordre de choses était donc une source d'abus ; mais l'éparpillement
de toutes les forces, .et leur lutte, devaient aussi amener un désordre bien grave, et dont riodustrie souffre encore aujourd'hui.
3 mars. Les principes fondamentaux de la Constitution et la division générale des pouvoirs s'exerçaient au milieu des troubles et des résistances de toute espèce. Le Comité proposait que nulle administration départementale ou municipale ne p(^t agir en dehors du contrôle du pouvoir central ; il infligeait en même temps la suspension et même la destitution à toute autorité qui serait sortie de ses limites. Robespierre, plus frappé des abus de la monarchie que de la question de concentration du pouvoir dirigeant, soutint les municipalités et les départements contre l'unité du gouvernement. C'était sacrifier une idée vraie à cause d'un mauvais instrument. L'Assemblée adopta l'avis du Comité.
4 mars. Troubles à Saint-Domingue, et massacre du colonel Mauduit.
Les administrations organisées, restait à déterminer les fonctions ministérielles. Le nombre de ces agents supérieurs était fixé par la loi. Le département de l'intérieur était partagé en cinq grandes divisions sous les ordres d'un directeur général responsable. Le ministre de la justice recevait la faculté, dans un cas urgent, de décerner des mandats d'amener et des mandats d'arrêt ; le trésor était confié à un ordonnateur nommé par le roi, obligé de rendre des comptes fréquents à un Comité choisi par l'Assemblée ; on créait un ministre des colonies. Le nombre des ministres, en y comprenant celui de la guerre et celui des affaires étrangères, était de six. Des précautions étaient prises ensuite pour rendre la responsabilité sérieuse et, arrêter ou punir tout abus, toute usurpation. Ce plan, présenté parle Comité, fut ajourné. Mirabeau demanda que la question de
responsabilité fût traitée en même temps que celle de TorgaDisatioD.
5*9 mars. Plusieurs députés avaient réclamé la création d'un tribunal chargé de juger les crimes de lèse-nation. Il fut institué à la date de ce jour et sa résidence fixée à Orléans. Un autre décret supprima les fermiers généraux . Cela même rendait nécessaire une nouvelle organisation du trésor.
10 mars. Montesquiou présenta un projet qui fut adopté. Six parties principales composent l'ensemble de l'organisation des finances :
i* Les recettes;
Z" Les dépenses diverses, culte, maison du roi, etc.;.
3"" La dette publique ;
V Les dépenses de la guerre ;
5* Celles de la marine et des colonies ;
6^ La comptabilité.
Six commissaires devaient diriger chacune de ces parties et composer un Conseil dirigeant toutes les opérations.
11 mars. Les costumes religieux sont abolis.
17 mars. Une grande pensée avait été émise dans TAssemblée : c'était celle de rendre les poids et les mesuras uniformes pour toutes les nations et d'adopter, par conséquent, pour unité une mesure indépendante des usages de chaque peuple et commune à tous. L'Académie des Sciences avait discuté cette question ; elle avait enfin décidé que la mesure d'un quart de cercle du méridien était la meilleure. Talleyrand fit un rapport pour exposer cette idée, et l'Assemblée arrêta que le quart de cercle qui s'étend de Dunkerque à Barcelone serait mesuré par des commissaires chargés spécialement de ce travail. Ce même jour, une ordonnance de police excita la colère de la presse et
rindigaatioû du peuple. Elle défendait de faire des clefs indépendamment des serrures, de ne fabriquer ni couteaux, ni poignards, ni lames ; elle interdisait à tous citoyens autres que les gardes nationaux de porter aucune ^rme, même pour la défense de leur personne, et ordonnait à tous ceux qui arriveraient à Paris de déposer celles qu'ils auraient chez les commissaires de police.
Lafayette s'empressa de prêter main-forte à ce règlement de police. Chaque jour de nouvelles scènes étaient causées dans-les rues par son exécution. Tel fut néanmoins le scandale des vexations et la rumeur produite, que Ton fut obligé de renoncer à cette ordonnance, renouvelée de 1660. On eut même le soin d'en faire disparaître le texte en arrachant et déchirant les placards.
19 mars. Un accapareur de Douai ayant voulu faire charger un bateau de grains pour Dunkerque, le peuple, qui croyait à la guerre et qui craignait de voir ces provisions passer à Tennemi, s'opposa au chargement. Ues résistances eurent lieu de la part de deux aristocrates. Ils furent pendus.
20 mars. La plupart des actes de TAssemblée se produisaient avec un caractère d'impopularité qui ne prenait plus la peine de se déguiser. Nous devons citer ici un fait qui, par sa puérilité même^ donne exactement l'idée de ses sentiments monarchiques. Louis XVI avait eu un gros rhume dans le commencement du mois; chaque jour TAssemblée interrompait les séances pour écouter le bulletin de santé de Tainé des Capets, et, comme dit Desmoulins, cette ridicule technologie de Diafoirus : ce que les urines ont été plus abondantes, plus claires, que les selles sont chargées de glaires. « Quel citoyen n'est pas indigné de la bassesse de ces députés qui applaudissent à tout rompre au dire d'un évêque qui monte à la tribune pour faire cette proclamation, que les selles d'un citoyen enrhumé
ont été copieuses. » On ne se contenta pas du reste de prendre des nouvelles de la santé du roi. Bailly vint lui adresser un discours et un Te ûeum fut chanté à Teccasion de sa convalescence.
22 mars. Des préoccupations plus graves cependant agitaient l'opinion publique. Des rapports de l'extérieur présentaient des dangers sérieux. Les journaux les reproduisaient, en y ajoutant leurs propres impressions. Mirabeau qui savait toujours saisir Tà-propos des choses, prit la parole, et se rendit l'interprète des craintes £t des soupçons publics.
<i Je demande surtout que l'Assemblée nomme quatre com missaires pour demander au ministre de la guerre s'il est vrai que les départements du nord ne sont point garnis ; s'il est vrai qu'il n'y a que sept mille hommes dans le département du Bas- Rhin et deux mille hommes daus celui du Haut-Rbiu; pour lui demander pourquoi il laisse les frontières dans un dénuement aussi scandaleux, i»
24 mars. M. l'évèque de Paris appela comme d'abus, du refus que lui avaient fait les évoques de Sens et d'Orléans, de lui donner l'institution canonique ; il fut envoyé par-devant l'évoque d'Autun pour ladite institution.
26 mars. Le ministre de la guerre répondit aux questions de Mirabeau. Il déclara que les volontés de l'Assemblée avaient été exécutées, que des ordres avaient été donnés pour mettre les places fortes en état. La saison était mauvaise, mais les travaux avaient été poussés avec toute l'activité possible. L'ordre avait été donné aussi de fondre trois cents canons ; trois cent mille sacs de grain avaient été emmagasinés pour la subsistance des troupes. Le ministre ajoutait ensuite quelques éclaircissements sur les mesures qui restaient à prendre : d'abord hâter la levée de cent mille auxiliaires; ensuite organiser la gendarmerie
nationale, les commissaires des guerres, et faire un code pénal militaire, pour rétablir la discipline ; enfin, ajouter de nouveaux travaux à ceux' qui étaient commencés pour les forteresses. L'Assemblée renvoya ce rapport au Comité militaire.
Le même jour, la régie et la ferme du tabac furent supprimées.
28 mars. La discussion sur la résidence' des fonctionnaires s'ouvrit à la séance du 28. Le projet proposé par Thouret imposait au roi, à Théritier présomptif, de ne point s'éloigner de l'Assemblée nationale tant qu'elle seFait réunie, sous peine d'être regardé comme ayant abdiqué la royauté, dans le cas où il se refuserait de se rendre à une sommation de venir reprendre sa résidence. Les débats de ce décret furent encore une occasion de scandale pour le côté droit : il ne voulait pas qu'on appelât le roi le premier fonctionnaire de l'État; il voulait ensuite écarter par la question préalable toute délibération qui avait^la personne du roi pour objet. Enfin, les députés se réunirent par groupes, et sortirent d'une manière théâtrale au inoment du vote. Le décret fut adopté malgré cette opposition.
Le même jour, le peuple assiégea le club dit monarchique, et en chassa les membres à coups de pierres.
29 mars. Une insurrection nouvelle fut encore excitée à Toulouse par riufluence des prêtres et de l'ancien Parlement. Les amis de la Révolution en triomphèrent sans peine; mais le désordre poussait ses racines dans des populations crédules et abusées.
Ce fut à ce moment que Mirabeau tomba malade.
MAURICE SPRONCK
CHRONIQUE
« Qu'est-ce que la Révolution française? » A cette question, voie i comment répondait, en 1873, un des hommes les plus consi* dérables de la démocratie. « La Révolution française, disait-il, c'est purement et simplement la loi nouvelle parmi Id^ hommes. Les efibrts des siècles sont venus aboutir à la Révolution fran-* çaise, pour produire, parmi les nations, des bienfaits plus grands que TaSiranchissement d'une église, comme l'a fait la réforme du seizième siècle. La Révolution française, c'est l'afFrancfaissement de toutes les créatures vivantes, non seulement comme individus, mais comme membres d'une société collective ! De telle sorte que, pour ceux qui poursuivent l'établissement de la justice, il n'y arien au-dessus, ni en dehors de la Révolution française. Elle reste pour nous le dernier mot des conquêtes de l'esprit politique. Aussi, que voyons-nous depuis soixantequinze ans? Nous voyons l'esprit du passé s'épuiser à faire des révolutions contre la Révolution française, pour lui barrer le chemin et la faire rétrograder. »
L'orateur qui faisait entendre ce langage n'était rien moins que M. Gambetta. Il ajoutait :
a Aujourd'hui que nous sommes en possession de la forme de notre gouvernement — la forme républicaine, — nous devons chercher à faire passer dans la législature et dans les mœurs, des idées et des doctrines depuis longtemps exprimées par la Révolution française, d
Rien n'est plus sage et plus juste qu'un pareil conseil. Mais combien il a été dédaigné ou mis en oubli ! Les électeurs se sont
imaginés qu'ils avaient épuisé leur capacité politique le jour où ils avaient déposé dans I urne le nom d'un candidat à la députation. Les députés, oublieux trop souvent des promesses éler.totorales, dédaigneux ou ignorants des grandes doctrines de la Révolution, se sont réfugiés dans les intrigues de couloir, cherchant à attraper au vol des portefeuilles de ministres ou des carnets de sous-secrétaires d'État. Les uns sont devenus les commissionnaires de leurs électeurs, quêtant des bureaux de tabac, quémandant des préfectures, mendiant des recettes générales ; les autres ont installé leur incapacité ou leur paresse dans un de ces soi-disant groupes politiques, inventés pour servir d'excuse à toutes les inactions et à toutes les défaillances, a Que voulez* vous, mon groupe Ta exigé, » est, en effet, une réponse si facile et si commode !
Que peut-il sortir d'un pareil état de choses? La fatigue ou le dégoût pour le pays, témoin des plus misérables et des plus égoïstes querelles. Sans doute nous avons la forme républicaine; • mais qu'est-ce que la forme sans le fonds? Or le fonds, pour une république, c'est tout d'abord, la démocratie en éveil, l'enseignement politique répandu partout, se manifestant par des conférences, des réunions contradictoires, de telle sorte qu'au jour de l'élection les réformes sociales, les idées réalisables aient subi l'épreuve d'une discussion préalable et qu'il soit facile de les formuler,, avec autorité, dans un programme qui deviendrait alors une œuvre réfléchie et méditée. Pour cela il faudrait que les députés et les sénateurs — utilisant, d'une façon désintéressée leur permis de circulation sur les lignes de chemin de fer, — se missent fréquemment en relations directes avec leurs mandants. Hélas 1 ceux qui s'acquittent d'un pareil devoir figurent dans le petit nombre des élus. Nous connaissons « des honorables, » dont la tribune n'a pas épuisé les forces, qui ont dépensé jusqu'ici toute leur activité cérébrale à la buvette de la Chambre ou du Sénat, et qui n'ont pas même rendu compte une
seule fois de leur mandat I II y a même des députés de Paris dans ce cas triste et honteux. On peut dire de ces gens-là ce que Mirabeau disait de Sieyès, que leur silence est une calamité publique, et voici dans quel sens : pour faire oublier qu*ils sont inutiles dans le Parlement ils encouragent ou favorisent les instincts de mendicité de leurs électeurs. Ils nous préparent ainsi une France de coureurs de places, qui seront les mandants, et de prometteurs de pl.nces, qui seront les mandataires.
Nous voilà bien loin de la Révolution française, des idées qu^elle nous a léguées et qu'il faut faire passer dans les législatures et dans les mœurs, si nous ne voulons pas que la République devienne une mystification et soit un avortement.
Il faut réveiller le pays, le rendre attentif à ses destinées, soumettre à son examen les questions dont la solution prochaine lui importe. Quels seront le& ouvriers d'une si noble tâche? A défaut des députés qui sommeillent et des sénateurs qui dorment, il y a les diverses sociétés politiques répandues dans notre pays. La Ligue de renseignement, en voie de transformation, est déjà occupée à organiser^ dans un grand nombre de départements, des cercles civiques et militaires. Elle a pris en main la grande cause de Téducation nationale, et ses premiers efforts ont abouti à des succès. La Franc-Maçonnerie, se souvenant du rôle glorieux qu'elle a joué au dix-huitième siècle, a mis à Tétude les problèmes politiques et sociaux. En province, des cercles intelligents appellent à eux des conférenciers de bonne volonté et travaillent à susciter des orateurs. Enfin nous voyons s'augmenter chaque jour le nombre des sociétés du Centenaire de 1789.
Oserai-je dire que ces dernières sociétés sout appelées àexer-* cer sur la France une action considérable et des plus salutaires? Elles se sont affirmées, pour la plupart, avec une modestie qui ressemblait à de Thumilité. Elles ont vécu leurs premiers jours dans une obscurité relative, fuyant tout charlatanisme parce qu'elles savaient que le bien, d ordinaire, ne fait pas de bruit,
et que, presque toujours, le bniit ne fait pas de bien. La presse, qui accorde une atteotion iafatigable aux procès les plus scandaleux, aux personnalités tapageuses et inutiles, n*a presque rien dit des comités du Centenaire. Heureusement Tœuvre était bonne et se suffisait à elle-même. Aux approches de i 889 tout le monde voudra l'avoir créée, l'avoir encouragée et soutenue. Nous entendrons une fois dé plus, l'éternel sic vos non vobis. Et qu'importe si le bien s'accomplit, si la République progresse, si les idées de la Révolution inspirent la France, et par la France conquièrent l'humanité?
AUGUSTE DIDE
Le Gérant : CL. GH A R A VAT .
i'ars.- Imp. Ë. Gapiohomt cl V. Rknavlt, rue des Poitenui, 6.
LES JUGES DE PAIX ËLUS