‹ La Révolution françaiseChapitre 46 sur 78 · ET CLASSIQUES · texte numérisé non relu

ET CLASSIQUES

Chaque époque a sa littérature et son arl. Pendant la Révolution le goût classique fut partout dominant. Dans les lettres, la tragédie conservait la forme que lui avait donnée le dixseptième siècle et tenait le premier rang avec Ducis accommodant Shakespeare au goût français et avec M. J. Chénier, écrivant Charles IX {n89)y Gracchus {1792) et Timoléon{nn) de la main qui composait le Chant du départ ; àan^ les arts, Méhul donnait à ce chant révolutionnaire des accents d*une élévation pareille aux nobles mélodies qu*il devait un jour semer dans son Joseph^ ce modèle du genre vraiment classique, et David ne quittait les Grecs et les Romains que pour reproduire les traits d'un martyr de la liberté, de son collègue Marat.

Ce culte assidu pour le genre classique, fut-il, à cette époque, un effet du hasard? La science historique ne croit plus à de tels hasards et, si elle devait jamais rencontrer un démenti, ce ne serait certes pas pendant la période révolutionnaire qu'elle s*y trouverait exposée. On peut, en effet, se rendre parfaitement compte des prédilections littéraires et artistiques du temps dont nous parlons, et en affirmant cette sympathie instinctive, on doit d'autant moins craindre de se tromper que les continuateurs directs de la Révolution restèrent aussi fidèles à ses goûts intellectuels qu à ses doctrines politiques. La jeunesse libérale

de 1820 admirait au théâtre et jouait en son particulier la Mort de César de Voltaire et le Manlius Capitolinus de Lafosse, et, si des rhétorieiens quittaient un moment la lecture de Béranger pour se faire journalistes, leur publication s*appelait Y Api Romana. Quant aux novateurs, aux Chateaubriand et aux Lamartine, ils se plaçaient comme naturellement dans le camp deTancien régime etYictor Hugo lui-même abritait L cette époque sa muse sous les plis du drapeau blanc.

Comment le genre sévère qui avait illustré le siècle du grand roi se trouva-t-il importé au sein de la tourmente révolutionnaire et put-il y être à sa place? Le fait existe (1) ; il n'est possible ni de le modifier, ni de le nier. Cherchons seulement à l'expliquer. — Remarquons toutefois auparavant qu'il y aurait peut-être lieu de s'étonner davantage de ce que le genre qui reposait sur le paganisme, sur Tantiquité, sur l'exaltation des Républicains de Rome ou d'Athènes eût été exclusivement adopté dans un temps de catholicisme, de monarchie, d'autorité et de privilège. Que s'il nous fallait donner une explication à cette dernière anomalie nous hasarderions celle-ci : c'est que la royauté, la noblesse et le clergé ne voyaient que des jeux d'esprit, des exercices littéraires, des distrations artistiques sans aucune portée sociale, dans toutes les œuvres contemporaines : ils se croyaient affermis sur des bases beaucoup trop solides pour douter de leur stabilité indéfinie ; ils n'attribuaient aucun danger à des ouvrages dont les auteurs eux-mêmes n'entendaient nullement faire une arme contre le régime établi; toutefois il ne s'ensuit pas qu'ils aient jugé sainement des choses et il peut apparaître aujourd'hui que si les hommes du dix-septième siècle se sont mépris sur le péril, ceux de 1789 et de 1792 ont eu toute raison de reprendre, à leur compte, les œuvres de l'époque précédente . a Comment, dit un observateur

(1) H. Taine : Les origines de la France contemporaine^ III, ch. II.

sagace et admirablement placé pour observer les approches de la Révolution, comment les gouvernements monarchiques pouvaient-ils s'étonner de voir éclater les idées de liberté dans une jeunesse que partout on élevait dans Tadmiration des héros de la Grèce et de Rome (1). »

Mais arrivons à rechercher quelle sorte d'affinité unissait le souffle révolutionnaire à Tinspiration classique et commençons par définir le genre classique. Quoiqu'il soit plus facile de sentir que de préciser ce qu'on entend parle classique, il semble cependant que ce genre consiste essentiellement dans le choix de Sujets nobles ou gracieux exprimés selon des formes majestueuses ou délicates, mais toujours correctes et toujours pures, et en même temps dans la proscription absolue des scènes vulgaires, des personnages vils ainsi que des idées triviales et des expressions grossières ; c'est la recherche d'une perfection à atteindre par la grandeur ou par l'élégance, c'est la préférence donnée même au vide et au médiocre sur le commun et le bas. Or, si l'on y réfléchit, une telle conception ne peut reposer que sur un type idéal ; pour l'admettre il faut d'abord se créer une nature en dehors de la nature réelle où tout est confondu, où la laideur est à côté de la beauté, la difformité auprès de la correction. L'idéal et le réel forment les deux termes opposés de la carrière ouverte à l'esprit humain. L'esprit peut se porter sur ce qu'il voit, sur ce qui lui est présent, il peut dépasser cette réalité visible par une force qui est eh lui, celle de l'imagination, et créer un autre monde qui n'a pas d'existence sensible mais qui en a une abstraite. Comment créer ce type de perfection? C'est en dégageant la nature réelle de ce qu'elle a de bas, de vil, de difforme, de grossier, de laid, pour ne laisser subsister, par un travail d'élimination, que ce qu'elle a d'élevé, de noble, d'élégant, de gracieux. C'est ainsi que l'esprit arrive à ce

(1) Mémoires du comte de Ségur, I, p. 66.

qui coDStitue exclusivement le beau à ses yeux et ce qui est tout justement la conception classique telle que nous avons cru pouvoir la définir.

C*est donc la croyance à un idéal du beau qui est le fond du genre classique, c'est cette croyance qui inspirait Phidias et Raphaël, Sophocle et Molière, Virgile et Racine, Gluck et Hérold. •

Or, la Révolution repose également sur un idéal. Si les classiques avaient besoin de croire au beau artistique, il lui fallait à elle la foi dans le beau moral : à leur tour ses adeptes façonnaient Thomme et ne prenaient de lui que le meilleur : on leur a assez reproché d'avoir été des idéologues.

Disons en passant qu'il est fort oiseux, selon nous, de se demander si les acteurs de la Révolution, qui ont prodigué des grands mots et exalté des beaux sentiments, se sont, en fait, montrés par eux-mêmes à la hauteur de leur programme. Nous croyons que, sur ce point, il ne faut ni les exagérer, ni les diminuer, et sans vouloir entrer dans Tarène politique, nous pensons qu'il y avait de fortes convictions chez ces hommes qui ontporté leurs idées avec leur vie, jusque sur Téchafaud; personne n*a guère douté deThonnêteté des constituants ; la personnalité de Robespierre est toujoui's restée entourée d'un certain renom d'austérité; M. Thiers a défendu la moralité des conventionnels en général, et rangé tout au plus cinq ou six d'entre eux (en qui le peuple voyait des agents de Pitt) parmi les agioteurs ; enfin nous ne pouvons douter tout à fait du caractère des Jacobins quand nous trouvons dans la correspondance récemment publiée de M. Sandoz-RoUin, ambassadeur de Prusse auprès du Directoire, qu'ils passaient en Europe pour incorruptibles. D'ailleurs qu'importe? Nous considérons les doctrines et non pas les hommes : ce sont les idées qui tirent le canon : or les idées de la Révolution ont fait une trouée tellement large que la France et le monde y ont passé et continuent à y être entraînés. Elles

ont tout bouleversé, et la terre tressaille encore de ce bouleversèment. Ce gu^ont été saint Paul ou saint Augustin, qui sont morts depuis 1800 ans, ne nous intéresse pas ((uprës de leurs doctrines qui remplissent encore aujourd'hui la scène du monde : leurs adeptes connaissent les principes et ne s'inquiètent pas de ce que furent les apôtres. La doctrine expérimentale se réclame de nos jours de Fr. Bacon que Macaùlay représente comme un composé de bassesse, de lâcheté, de corruption, de vénalité, de cruauté; elle considère seulement son œuvre et la continue. De même, quoi qu'on puisse penser de Rousseau ou de Mirabeau, de Voltaire ou de Danton, leur souffle a été puissant, si puissant qu'il soulève encore les hommes, les partis et les nations ; qu'importe que leur clairon lointain ait été d*or ou de cuivre?

Revenons donc à chercher, puisque, en effet, cela seul nous importe, quel devait être Tidéal des révolutionnaires.

Et d'abord reconnaissons que la nécessité d'un idéal s'imposait : cette révolution était-ce donc un jeu d'enfant ? Non, c'étaitla Révolution, sans épithète, sans commentaire, le mot dit tout. Les deux vieilles forces sociales étaient à bas ; à bas le clergé et la royauté, à bas les idées qu'ils représentaient, à bas la sanction divine dans la morale, l'autorité royale dans l'État. Où prendre la puissance qui présiderait à l'assiette, au développement et au salut du monde nouveau ? Une seule force restait à l'homme, c'était l'homme lui-même ; maiscette force pouvaitelle résider dans ce qu'il y avait de mauvais et de corrompu en lui, ou dans ce qu'il y avait de bon et de sain? Dans la meilleure partie évidemment; d'où la nécessité d'éliminer la mauvaise et d'exalter l'autre (1) ; ainsi l'idéal de la Révolution

(1) Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu'un gouvernement despotique se soutienne; le bras du prince toujours levé contient tout; mais dans un État populaire, il faut un ressort de plus qui est la vertu. (Montesquieu. — Etprit des hit, III, 13).

devait être placé dans la perfection possible de Thomme livré à lui-même (nous ne disons pas dans la perfectibilité, cette marche lente et indéfinie de Thumanité) ; aussi verrons-nous que le premier article de foi du nouvel évangile fut d'affirmer Texcelleoce de la nature humaine. Était-ce donc là erreur et folie ? Non pas certes chez des réformateurs, chez des réformateurs surtout qui voulaient fonder la liberté, dont la licence, c'està-dire Temportement aveugle des mauvais instincts, soit dans la vie privée, soit dans la vie sociale, était Técueil le plus redoutable. Sans foi dans la grandeur morale de Thomme, ils eussent été sans point d'appui : cette foi était leur levier pour soulever le monde. Dans une théocratie, sous une tyrannie, on peut raisonner autrement ; pour les actions privées un Dieu, une révélation dictent la règle absolue ; pour la politique un roi ; le désordre moral existe quand un membre de la société résiste à ces commandements ; en dehors il peut y avoir des actes qui froissent un certain sentiment de Thonnéteté plus ou moins développé ou qui portent quelque dommage à autrui ; mais le principe même de FÉtat n'est pas atteint par ces infractions, il n'en souffre pas directement et aucune faute n'égale en gravité le sacrilège ou le crime de lèse-majesté. L'Église € voyant dans l'homme une iiûage de Dieu » croit que a le meurtre est non seulement un homicide mais un sacrilège qui la prive d'un de ses membres (1). » Les gouvernements eux-mêmes n'ont de compte à rendre qu'à Dieu, et comme le dit Voltaire : « Gouverne qui peut, et quand on est parvenu à être le maître, on gouverne comme on peut. » En effet le sacre légitime tout.

Mais dans un État démocratique il n'y a de sécurité à tous égards qu'en raison du frein que chaque membre impose luimême à ses appétits égoïstes et à ses passions déréglées : là on

Aujourd'hui que les prescriptions morales perdent Tautorilé qu'elles devaient à leur prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. (H. Spencer. Baset de la morale évolutionniste. — Préface.) (1) Pascal. 14* lettre à un Provincial,

est mauvais chrétieo, ici malhoDaéte homme et mauvais citoyen ; l'admiration du dix-huitième siècle et de la Révolution pour le Tartufe^ où la morale laïque est hardiment distinguée de la morale religieuse, était profondément sensée. Le vrai lien social dans une démocratie c'est la force que possède chaque homnie pour résister à la mauvaise partie de lui-même, et cette force a un nom : c'est la vertu.

La vertu ! combien de fois ce mot a-t-il été écrit et prononcé aux temps dont nous parlons ! il était dans toutes les bouches, dans tous les écrits, surtout à partir du jour où la Révolution fut tout à fait en possession d'elle-même, après le renversement du trône et de l'autel ; elle y reconnaissait son principe, son salut et son espérance. Vous ne croirez plus, disait-elle, à la parole qui sort du temple, mais vous écouterez celle qui part d'un autre sanctuaire, le sanctuaire de votre conscience : là est la source de toute inspiration, la nouvelle révélation, le nouvel idéal divin. '

Ici d'ailleurs la Révolution n'avait qu'à se souvenir que Montesquieu, dans un passage célèbre, avait fait de la vertu la clef de voûte de toute République, que Diderot admirait et commentait Sénèque, que Y Encyclopédie^ cette machine de guerre dressée contre l'ancienne société, s'était ralliée à la proposition de Montesquieu et que Rousseau avait fa^it de même dans le Contrat social, vrai catéchisme de la Révolution. On aurait donc tort de croire que l'apparition continuelle du «ot de vertu ne fût la phraséologie ; l'idée qu'il exprime était une nécessité de l'élan révolutionnaire, de l'émancipation sociale à accomplir ; et d'ailleurs les autres mots, tels que ceux de liberté et d'égalité, avec lesquels il partageait la faveur publique, étaient bien quant à eux pris au sérieux.

Mais si l'homme ne devait plus dépendre que de lui-même, c est donc qu'il recelait nécessairement en lui le principe du bien, sans quoi il aurait fait le mal ; que s'il n'était pas absolument

bon çrésentement c'est qu'il avait dégénéré, qu'il s'était corrompu, comme, pour le classique, le goût se corrompt quand il cesse de tout rapporter au type du beau. Il n'y avait donc qu'une chose à faire, rétablir l'homme dans son antique état de pureté et de grandeur morales, de même que les poètes et les artistes le représentaient avec une forme corporelle au-dessus de la beauté terrestre et avec des sentiments et un langage au-dessus de la nature ordinaire.

En se livrant à ces pensées et à ces déductions, la Révolution n'obéissait pas seulement à une logique invincible, elle avait des autorités. Pour ne pas remonter trop haut, par exemple à Érasme {Eloge de la Folie, 32), plaçons-nous au vrai seuil de la philosophie moderne et prenons un homme dont relève aussi bien Voltaire que Rousseau : nous voulons parler de Locke. Dans son célèbre Traité du Gouvernement civil ^Locke avait nettement posé le principe ; concluant à la souveraineté du peuple avec une audace singulière pour son temps, il part précisément de ce principe : que l'homme né bon a dû dégénérer : « Le premier âge du monde était un âge d'or; l'ambition, l'avarice, les vices qui régnent aujourd'hui n'avaient pas encore corrompu les esprits des hommes dans ce bel âge au sujet du pouvoir des princes; comme il y avait beaucoup plus de vertu les' gouvernements y étaient beaucoup meilleurs et les sujets moins vicieux. » Cette déclaration est d'une importance capitale pour nous aider à comprendre la Révolution qui, on peut le dire, en a fait son credoy et l'on doit ici remarquer que par un contraste naturel avec Locke, J. Bodin, qui dans les six livres de la Républ^ue conclut à la supériorité de la monarchie sur l'État populaire, croit l'homme essentiellement mauvais.

A propos de l'âge d'or, il est curieux de remarquer en passant que cette croyance familière à la haute antiquité, et persistant encore au temps d'Alexandre, dont les successeurs cherchaient

ua Elysée vers l'Orient, se retrouve, dix-sept siècles plus tard,

chez le voyageur anglais Mandeirille, et que, un siècle après encore, Christophe Ck)lomb pensait, selon W. Irving et Richardson, avoir découvert Tantique emplacement du paradis terrestre.

Mais revenons au dix-huitième siècle.

L'idée avancée par Locke fit son chemin et devint un véritable dogme. Il n*est pas besoin de le démontrer quant à Rousseau, qui en a fait comme un cri de guerre lancé à Tancienne société « tout est bien sortant des mains de Tauteur des choses, tout dégénère entre les mains de Thomme » et qui dans sa lettre à d'Alembert dit : a L'homme est né bon ; je le pense et crois ravoir prouvé. x> On sait avec quel charme persuasif Bernardin de Saint-Pierre a propagé la même doctrine, mais on s'attend moins à retrouver le même fonds d'idées chez Voltaire et les siens. Il est vrai que le grand philosophe, ici comme ailleurs, est moins absolu que les autres ; mais il s'en rapproche néanmoins plus qu'on ne croit, et cela n'a guère lieu de surprendre chez un adversaire du dogme de la Rédemption. Ainsi dans r Essai sur les mœurs j entre autres passages on peut lire : ce De tous les pays de l'Europe celui qui avait le plus conservé la simplicité et la pauvreté des premiers âges était la Suisse. ]> Dans le DicUonriaire philosophique on trouve parmi plusieurs réflexions du même genre, celle-ci : ce La morale d'Aristote est comme toutes les autres, fort bonne, car il n'y a pas deux morales. Dieu a mis dans tous les cœurs la connaissance du bien avec quelque inclination au mal. d Enfin au mot méchant Voltaire va plus loin : « L'homme n'est pas né méchant : il le devient. »

Diderot, qui le croirait? a exprimé la même penséjB sans aucune réserve : « La nature humaine est bonne, et très bonne, dit-il dans son Essaisur la poésie dramatique; ce sont les misérâbles conventions qui pervertissent l'homme et non la nature humaine qu'il faut accuser. » Dans son supplément au voyage de Bougainville, non seulement il exalte les sauvages aux dépens

des hommes civilisés, mais il dit en propres termes : « Youlez- ▼ous savoir Thistoire abrégée de toutes dos misères : Il eiistait un homme naturel, on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. » Dans son Essai sur le Mérite et la VertHj imité bien plus que traduit de Schaftesburg : a Mais où prendre la nature ? Où ? Dans Tétat originel des créatures, dans Thomme dont une éducation vicieuse n'aura point encore dénaturé les afiectioDs. »

Les savants du dix-huitième siècle eux-mêmes venaient à l'appui des philosophes ; à la fin des Époques de la nature Buffon constatait Tancienne perfection de Thumanité, et un autre savant qui fut aussi l'un des premiers et des plus utiles promoteurs de la Révolution, en caressait l'idée avec, amour; nous voulons parler de Bailly pour qui c l'àge d'or était le souvenir conservé d'une patrie abandonnée mais toujours chère. » Vers la même époque M. de Ségur constatait « que la fréquentation deTurgot,de Raynal, de Malesherbes, de d*Âlembert,de la reine la plus aimable et du roi le plus vertueux inaugurait une sorte d'âge d'or dont les siècles précédents ne donnaient. aucune idée. »

Avec Bailly l'idée commence à pénétrer dans les faits ; mais un rapport de L. David à la Convention sur la fédération du lOaoùt 1793 atteste que l'idée a tout à fait pris pied : « Peuple magnanime et généreux, peuple vraiment digne de la liberté, peuple français, c'est toi que je vais offrir en spectacle aux yeux de l'Éternel, en toi seul il reconnaîtra son ouvrage, il va revoir les hommes égaux et frères, tels qu'ils sont sortis de ses divines mains (i). »

Dans son discours sur la Constitution, Robespierre disait : tt Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le mr.-

(1) Mémoire, I, p. 70.

gisfrat corruptible est vicieuse. i> Et Danton à son tour le 10 mai 1793 répétait : «Il faudra se pénétrer de cette vérité que le peuple est essentiellement bon. »

11 est assez curieux de remarquer que la science contemporaine ne répugne pas absolument à cette tradition. M. Marius, Fontane, dans ses recherches sur rindévédique^ décrit la vie et les mœurs des Aryens et en fait un tableau édifiant, qui n*est véritablement pas autre que celui de Tàge d*or : en le parcourant on croit voir Thistoire donner la main à la fable.

Un historien plus positif peut-être, M. Maspero, constate tout au moins « la tradition par laquelle les Ai7ens, descendus du plateau de Pamir, le regardèrent longtemps comme un lieu où leurs pères avaient vécu dans un état d'innocence et de bonheur. » Enfin. M. Renan semble confirmer cette pure vision dans sa savante histoire des langues sémitiques : « L'Iode Brahmanique présentait le phénomène d'hommes arrivés au plus haut développement intellectuel et philosophique, et vivant d'une façon tout à fait primitive. Les Sémites et les Aryens ne s'adonnèrent au commerce que tard et quand ils eurent perdu une partie de leur noblessse et de leur pureté. x>

Reconnaissons donc que les révolutionnaires et les classiques avaient chacun leur idéal pris en dehors de la réalité présente et vulgaire. Le rapprochement est si étroit que tous deux ont prêté à une critique analogue.

Si une école philosophique, douée peut-être d'une vue plus large, reproche à la Révolution l'étroitesse de la conception qui lui a fait considérer l'homme uniquement du bon côté, une théorie esthétique, née à peu près vers la même époque, adresse à l'école classique une critique de même genre et de même origine et lui dit : «Vous ne peignez pas du tout l'homme, vous ne nous donnez pas la vie complète ; vous triez dans la nature : le laid coexiste au beau, l'abject au sublime, le grotesque au sérieux; vous ne montrez qu*une face; vous n'êtes pas vrais,

parce que vous n'êtes pas complets ; de quel drcMt {H^enez-vous sur vous cette mutilatioQ de la réalité ? » C'est bren là le langage que Tauteur de Cromwell tient dans la préface célèbre dont il a fait précéder son grand drame : c'est bien là son arme ofiensive, c'est bien là son cri de guerre.

Depuis, il a encore été plus loin et dans les Contemplations il a poussé sa thèse aux dernières limites :

Je nomme le cochoa par son nom; pourquoi pas? *

J'ai contre le vers noble à la longue rapière, Insurgé le vocable ignoble, son valet.

Et prenant soin de faire comprendre que la réforme s'attaque non pas aux mots, mais au fond des choses :

Qui délivre le mot, délivre la pensée.

Oui vous tous .comprenez que les mots sont des choses.

Voilà bien la théorie qu'on oppose à l'école de la noblesse, de rélégance, de la pureté, à l'école classique (1).

« Dans une tragédie de Shakespeare, dit Voltaire, cet Othello qui est un nègre, donne deux baisers à sa femme avant de l'étrangler. Cela parait abominable aux honnêtes gens; mais les partisans de Shakespeare disent que c'est la belle nature, surtout chez un nègre. »

, « Le bas et le grossier n'est point un genre, c'est un défaut. .. Le vulgaire en aucun pays ne se connaît en beaux vers, et le vulgaire anglais aime mieux des princes qui se disent des injures, des femmes qui se roulent sur la scène, des assassinats, des exécutions criminelles, des revenants qui remplissent le théâtre, des sorciers que l'éloquence la plus noble et la plus sage il

(l) Nous rappelons ici la théorie de M. Victor Hugo et nous ne parlons pas de ses œuvres, surtout de ses œuvres lyriques.

n'y a pas un seul genre d'ouvrage qui puisse être bon en étant opposé aux grâces, car leur opposé est la rudesse, la séche^

resse On ne peut mélanger le sifflet de Rabelais à la flûte

d'Horace. Comme le genre du Poussin n*est pas celui de Teniers, ni Tarchitecture d'un temple, celle d'une maison commune, ainsi chaque genre d'écrire a son style propre. x> Voilà la réponse du plus indépendant des classiques, au plus autorisé des moder/ies, de Voltaire à Hugo.

D'autres autorités pourraient être prises chez les esprits les plus originaux du dix-septième siècle, tels que Lafontaine qui disait : <i: L'uniformité du style est la règle la plus étroite que nous ayons. » Et la Bruyère : « Le paysan, Tivrogne fournissent quelques scènes à un farceur : il n'entre qu'à peine dans le vrai comique; les caractères, dit-on, sont naturels; ainsi par cette règle on occupera bientôt tout le théâtre d'un laquais qui siffle.» Tous ceux qui avaient parlé d'esthétique (nous employons l'expression, quoiqu'elle ne fût pas du temps) avaient été unanimes sur les principes. Un exemple entre mille : M. J. Chénier, dans la préface de son Brutuset Cassius^ nous le fournira : « Shakespeare fait dire à Brutus : « J*aime mieux être un chien et aboyer a à la lune qu'être un pareil Romain. » — Warburton défend Shakespeare sur cet article ; les gens du peuple, si l'on en croit Warburton, pensent dans quelques pays que les chiens aboient à la lune. Warburton aurait dû sentir qu'il ne fallait pas attribuer à Brutus une opinion du peuple, et que c'est en cela précisément que consiste l'extrême ridicule de cette phrase. »

Mais écoutons de nouveau celui qui, à la fois philosophe et cpitique, a tenu à deux points de vue un seul langage : nous voulons parler encore de Diderot. Quand il tient la plume, Diderot, fougueux, désordonné, souvent trivial, ne peut guère passer pour un pur classique; mais dès qu'il dicte des préceptes il n'hésite ni ne varie. Il disait qu'il était fou de Racine. Et en effet, les principes de Racine sont les siens. On lit dans sa Viede

Térence : « Heureux le mortel qui peut réunir la yerve et le goût. 1» Dans son Essat sur la Poésie dramatique : m La nature m'a donné le goût de la simplicité et je tâche de le perfectionner par la lecture des anciens. Voilà mon secret. Celui qui lirait Homère avec un peu de génie, y découvrirait bien plus sûrement la source où je puise. » (On sait combien Racine aussi admirait Homère,et pour apprécier ayec quelle sagacité il le juge, il n*y a qu'à lire ses Remarques sur F Odyssée).

Si nous parcourions les célèbres Salons de Diderot nous y verrions qu'il proscrit comme sujet la métamorphose des compagnons d*Ulysse, parce qu'il faudrait représenter des pourceaux, et nous y rencontrerions des boutades du genre de celle-ci qui est toute la théorie idéaliste et classique : « Si vous aviez à choisir pour modèle la plus belle femme que vous connaissiez et que vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous les charmes de son visage, croiriez-vous avoir représenté la beauté ? Yous avez fait un portrait ; convenez que quand vous faites beau vous ne faites rien de ce qui est, rien de ce qui peut être, sans quoi votre ligne n'eût pas une ligne de beauté, la hgne idéale. Mais tout cela n'est que de la métaphysique. — Eh, grosse béte, est-ce que ton art n'a pas sa métaphysique ; laisse là ce reproche que les sots qui ne pensent pas font aux hommes profonds qui pensent. »

Puis, retrouvant instinctivement comme critique le fil à l'autre bout duquel sont attachées ses pensées de philosophe, il attribue la décadence de l'art, comme naguère celle de la morale « à toutes les servitudes de notre vie, chétive, pauvre, mesquine et misérable, laquelle a inspiré aux vrais artistes la recherche Am divin en leur faisant sentir les grandes altérations, les difformités les plus grossières. »

Ainsi dans les choses de la vie on voulait le bien absolu, dans celles de l'art le beau souverain, élever toujours, élever partout. C'est pourquoi si nous trouvons que le goût est la qualité

Si ▲■Mil. — II. W

qui paraît essentielle aux classiques, nous ayons vu que le mot yertu en politique s'était trouvé dans toutes les bouches, comme un écho fidèle du principe posé par Locke.

Du reste, ce mot de yertu n'était pas pris par les écrivains dans le sens restreint de vertu civique, comme on Ta dit à tort (1), il ne l'était pas davantage par les hommes d'action de la Révolution ; Buzot écrit dans ses mémoires : a La liberté ne peut s'établir qu'avec des lois sages et de bonnes mœurs. » Barbaroux dans les siens : « Conduire à la liberté un peuple sans mœurs est de la folie. » Saint- Just dans ses Institutions non sans une certaine profondeur .- « S'il y avait des mœurs tout irait bien ; il faut des institutions pour les épurer, il faut tendre là ; on croit avoir tout fait quand on a une machine de gouvernement... Un peuple vertueux et libre doit être agriculteur... d « Ceux qui sont chargés de gouverner la République doivent l'exemple de la yertu et de la modestie ; » et ceci qui avait plus de portée peut-être au moment de l'abolition de tout sacerdoce : « Il faut des magistrats pour donner Texemple des mœurs ; pourquoi le peuple ne donne-t-il des mandats que pour exercer l'autorité ? »

DE BENAZE.

(La suite au prochain numéro.)

(1) L'idée était si claire qu'elle a survécu et qu'on en retrouve comme un dernier vestige chez les publicibtes modernes : dans la Nouvelle Babylone, M. Peiletan Ta reproduite avec énergie : « Que parlez-vous de citoyens, commencez par régénérer l'homme du foyer; moraliser le peuple, l'instruire, l'ennoblir, le fanatiserde justice, non seulement des lèvres mais de l'exemple, voilà l'œuvre de la démocratie ; il ne lui suffit pas d'avoir pour elle la vérité, elle doit encore mettre de son côté l'avantage de la vertu ; hâto/is-nous de prendre le mot de vertu comme notre signe de ralliement. »

DE L'ORGANISATION ET DU FONCTIONNEMENT

DE LA

SOUVERAINETÉ NATIONALE

sous LA CONSTITUTION DE 1791

(Huitième article)

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