L'ÉDUCATION NATIONALE
La création d'une éducation nationale, conforme aux principes introduits dans le monde par la Révolution française» n*a cessé d'être une des préoccupations les plus vives des différentes assemblées issues de l'immense mouvement social et politique qui a eu pour point de départ la réunion des États généraux de
Les importants rapports présentés à T Assemblée constituante par Mirabeau et Talleyrand-Périgord, à l'Assemblée législative par Condorcet, à la Convention par Lanthenas, Romme, Laka-* naly Fourcroy et Daunou ne laissent aucun doute sur la hauteur à laquelle s'était élevé, sur la question de l'éducation, ce grand dix-huitième siècle dont ces hommes éminents se sont montrés les éloquents interprètes.
Ils en avaient trouvé les principaux éléments résumés avec force, dans les cahiers envoyés aux États généraux, par les trois ordres qui bientôt devaient se réunir et se fondre dans l'unité française (1).
(1) Ce8 rapports ainsi que les discussioi^ auxquelles ils ont donné lieu dans les assemblées révolutionnaires, ont été publiés récemment en deux volumes à la librairie académique de Didier.
On n'aurait qu'une imparfaite idée de la compétence réelle, de Tardent patriotisme, des décevantes illusions, et des entraînements des passions politiques, avec lesquels les questions et les principes posés par les rapporteurs des commissions, ont été traités, si Ton ignorait les discussions soulevées à la suite de ces rapports, dans nos Assemblées révolutionnaires, et surtout à la Convention. Nous nous proposons d'en donner ici une idée, en appelant surtout l'attention sur un fait qu'il est juste de mettre en lumière, b\i grand honneur des illustres patriotes qui y ont pris la principale part : c'est qu'il n'est aucune des améliorations que l'on s'eiforce d'introduire aujourd'hui, soit dans' l'organisation générale de l'enseignement, soit dans le choix des méthodes, soit dans l'application des grands principe^ sar lesquels doit reposer l'éducation publique dans une véritable démocratie, qui n'ait été conçue, formulée et tentée, pendant le cours de cette Révolution mémorable, à laquelle nos législateurs modernes ne sauraient mieux faire que de demander des inspirations.
On sera certainement frappé de l'abondance des idées, de la variété des considérations morales et philosophiques, dont abondent les discours que nous mettrons sous les yeux des lec* teurs de cette Revue.
Ils y trouveront l'expression saisissante des phases successives qu'a traversées la période la plus dramatique, la plus troublée, et néanmoins, la plus féconde de notre histoire.
On s'est plu à faire remarquer que les résultats immédiats de ces grands débats n'avaient pas toujours répondu à la puissance des efforts, aux ardentes aspirations des législateurs. Nous laissons à d'autres le soin de faire, dans les travaux de nos diverses Assemblées politiques, la part des destructions opérées et celle des œuvres accomplies. Notre but est différent : ce n'est pas une simple appréciation, historique, une critique plus ou moins sévère des mesures prises ou proposées pour créer toute
une éducation publique, une sorte de régénération sociale. Nous avons voulu Jaisser la parole aux orateurs et aux publicistes de la Révolution.
Quelque jugement que Ton porte sur les idées et les principes dont aucun obstacle n'a gêné la libre expression, nous avons pensé qu'il y avait un immense intérêt historique à les recueillir et à les mettre en lumière.
C'est dans leurs discours enflammés, c'est dans les élans d'un patriotisme qui s'égare quelquefois, mais ne faiblit jamais, que l'on pourra saisir la pensée et, pour ainsi dire, entendre la voix de ces grands révolutionnaires, auxquels l'Assemblée constituante avait laissé la tâche difficile de remplacer les institutions dont elle avait fait table rase.
N'est-ce pas, d'ailleurs, un merveilleux phénomène que le spectacle du contraste offert par les luttes passionnées, les drames terribles au milieu desquels laGonvention, par exemple, a brisé avec colère toutes les oppositions conjurées contre l'œuvre qu'elle devait accomplir, et le cahne imposant qui a le plus souvent présidé à la recherche et à l'étude des institutions qu'elle avait la mission de créer ou de refondre ?
Un historien de la Révolution a, dans une page éloquente, exprimé l'étonnement mêlé d'admiration que lui a fait éprouver le spectacle des séances dans lesquelles, sur le rapport de Gambacérès, la Convention a discuté et rédigé les articles de ce code civil, qui est bien réellement son œuvre ; et cela dans le moment même où se passaient quelques-unes des scènes sanglantes qui composent en partie ce que l'on a appelé les Journées de la Bévolution.
Mais ce n'est pas seulement à propos de ces discussions spéciales que l'on peut signaler le contraste dont nous avons parlé plus hauti Le même phénomène s'est produit dans toutes les séances où ont été traitées, même par les révolutionnaires les plus passionnés, les questions relatives aux finances, au com-
inerce, à la législation, aux sciences, aux lettres, à l'éducation publique.
Il faut qu'on le dise hautement : Thistoire de la Révolution française n'est pas tout entière dans ces fameuses journées qui ont laissé dans les âmes de ^ vives et de si poignantes émotions, et semblent être les seules qui se soient profondément gravées dans les souvenirs des peuples.
Le bruit qu'a fait en s'écroulant le monde condamné à périr ne permettait pas d'apercevoir le travail de reconstruction qui édifiait sur ses ruines une société nouvelle.
Terrifié, d'un côté, par le récit de ces fatales journées de sang, et, de l'autre, pénétré d'admiration pour ces discussions si graves et si approfondies, je me suis souvent représenté les séances de la Convention comme ayapt eu lieu sur deux scènes différentes dont la première a servi de théâtre à ses luttes gigao* tesques et terribles, tandis que, sur une autre scène, nos grands révolutionnaires, se dégageant des poignantes préoccupations de chaque jour, des passions et des périls du présent, ont abordé, avec une entière liberté d'esprit, les questions d'administratiop les plus sérieuses et condensé dans d'admirables formules les principes sur lesquels devaient reposer les institutions sociales et politiques du monde moderne.
Comment pourrait- on oublier que c'est au moment de k déclaration de la guerre à l'Autriche que Condorcet apporta à l'Assemblée législative son savant et patriotique rapport? Que c'est le 18 décembre 1792, au moment où commençait le procès de Louis XYI, que Lanthenas donna lecture à la Convention du projet de décret organisant les premières écoles primaires? Que c'est le 30 mai, la veille même du jour où la démagogie déchaînée arrachait à la Convention l'arrêt de proscription de la Gironde que, sur la proposition de Barère, fut voté le décret . définitif concernant ces écoles ! Que c'est sous le coup des émotions causées par la conspiration royaliste du 13 vendémiaire
et à la veille même du jour où la Convention allait se séparer, que Daunou présenta son rapport «ur l'organisation générale de rinstruction publique ? Pendant même toute la durée de Tadministration si troublée et souvent si misérable du Directoire, battu en brèche par tous les partis coalisés contre lui, par une haine commune, la question des écoles publiques ne cessa d'occuper les esprits et fut, au Conseil des Anciens et au Conseil des Cinq-Cents, Tobjet de discussions remarquables et peu connues.
Personne ne nie la valeur et l'importance de ces travaux. Les adversaires les plus déclarés de la Révolution rendent hommage à l'activité prodigieuse des Comités et des Commissions d'instruction publique. Mais serait-il vrai que l'histoire de cette époque n'ait à recueillir que d'éloquents discours, des plans d'éducation pli^ ou moins ingénieux, des théories plus ou moins chimériques et irréalisables ? Est-il permis de soutenir que pour l'organisation des écoles primaires, de l'enseignement secondaire et supérieur, les assemblées de la Révolution, toutes puissantes pour faire le vide, n'ont su rien édifier de solide et de durable ?
Est-il juste aussi d'attribuer à l'incapacité des membres de ces assemblées l'exiguïté prétendue des résultats obtenus, la faiblesse des études, l'insuffisance des maîtres, le peu de fréquentation des écoles?
Il faudrait pourtant bien que l'on songeât à tenir compte des oppositions systématiques, et de plus en plus violentes qu'a rencontrées la Révolution, dès les premiers jours de sa naissance, et pendant tout le cours de sa durée.
(c Des écrivains, dit fort bien Ëdgard Quinet, se font un devoir de ne tenir aucun compte des obstacles que la vieille France a opposés à la nouvelle. Il est certain que si vous retranchez tout un côté des choses, la résistance, l'hostilité, les embûches que l'ancien régime opposait aux choses nouvelles, vous faites de l'histoire de la Révolution la folie même de l'esprit
humain : autant vaudrait dans le récit d'une bataille supprimer Tarmée ennemie. »
Nous la rencontrons partout, dans le passé et dans le présent, cette armée ennemie^ à laquelle jusqu'il présent Thistoire n'a pas fait suffisamment ssr part de responsabilité.
D après la violence de l'opposition faite en ce moment' même aux institutions scolaires empruntées aux traditions de la première République, on peut juger de l'intensité de la lutte dont celle-ci s'est souvent trouvée dans Timpossibilité de triompher.
Ses adversaires feignent de s'étonner qu'elle n'ait pu faire sortir de terre, comme par enchantement, tout organisées et toutes florissantes, ses écoles de tous les degrés. Ils n'ignorent pas cependant, (Taprès l'enquête solennelle faite en 1833, dans quel état misérable l'Empire et la Restauration ont laissé l'instruction primaire, quoiqu'ils n'eussent rencontré de la part des populations aucune des oppositions qui ont paralysé les efforts de la Convention et du Directoire. Il leur aurait suffi pour réussir d'appliquer quelques-uns des décrets dus à la Révolution. Mais s'il ne pouvait entrer dans leurs vues de lui emprunter les institutions dont elle leur fournissait le modèle, il n'en est pas de môme aujourd'hui ; c'est en s'inspirant de l'esprit qui a donné naissance aux immortelles conceptions de notre première République que la République actuelle assurera son avenir.
L'administration vient tout récemment de décider la publication des lois et des décrets sur l'instruction publique, émanées des assemblées révolutionnaires depuis 1789 jusqu'à l'établissement de TËmpire. a Dans ce domaine plus qu'en tout autre, est-il dit dans l'arrêté ministériel relatif à cette publication, la meilleure manière d'honorer l'œuvre immortelle de la Révolution est de la remettre tout entière sous les yeux de la France dans la simplicité des textes authentiques, d
« U ne faut pas, ajoute l'éminent rédacteur de l'aqrêté, M. Buisson, que nous arrivions au centenaire de 1789 sans avoir
donné à nos pères cette marque de respect.... Ce sera peut-être en lAesurant nos institutions actuelles à Tidéal qu'ils traçaient, il y a bientôt cent ans, d'une main si ferme et si hardie, que nous apprécierons dignement ce qu'ils ont fait et ce qu'il nous reste à faire. »
Cette œuvre patriotique confiée aux soins d'une commission réunissant les hommes les plus compétents donnera lieu à une vaste collection qui ne pourra sortir des presses de l'Imprimerie nationale que dans un temps assez éloigné.'
Les testes de discours que je réunis ici en les rangeant dans diverses catégories se rappoitant aux principales questions d'éducation nationale, feront, je l'espère, augurer favorablement d'une telle publication. Je crois devoir faire précéder ce travail d'un résumé sommaire des travaux accomplis par la Convention et le Directoire, jusqu'au moment où le 18 Brumaire en arrêta le cours au profit des partis hostiles qui n'avaient cessé d'en rendre l'exécution impossible.
Après avoir, le 21 septembre 1792, décrété l'abolition de la royauté, la Convention s'occupa dès le 2 octobre suivant de remplacer par un nouveau Comité d'instruction publique celui qu'avait institué l'Assemblée législative. Ce Comité s'empressa de préparer un projet de décret sur l'organisation générale de l'enseignement. La Convention décida qu'elle s'occuperait d'abord des écoles primaires dont le peuple surtout éprouvait le besoin. ËUe adopta le 12 décembre le premier article portant que les écoles primaires formeraient le premier degré d'instruction et qu'on y enseignerait les connaissances nécessaires à tous les citoyens. Le 18 eut lieu le rapport du Comité présenté par Lanthenas sur l'ensemble des articles dont devait se composer le décret sur l'instruction publique.
Dans les* discussions qui eurent lieu domina surtout Tesprit de la Gironde, tout empreint des idées philosophiques et antireligieuses du dix-huitième siècle, on en trouvera l'expression dans les discours de Jacob Dupont, de Ducos, de Rabaut-Saint- Étienne, de Michel-Edme Petit, de J.-B. Leclerc, de Romme et de Henri Bancal. La profession d*athéisme du premier de ces orateurs fut, sauf quelques protestations, vivement applaudie. L*éloquent discours de Ducos avait pour but rétablissement d'un système d'études organisé par la Société civile et soustrait à l'influehce du clergé. Romme, dans le plan général qu'il proposa, reproduisit les principales dispositions développées dans le grand rapport de Gondorcet à l'Assemblée législative. Michel- Edme Petit voulait qu'avant de donner Tinstruction aux enfants des pauvres, hors d'état d'en profiter, on s'occupât de supprimer la misère et de détruire la mendicité. J.-B. Leclerc signala les dangers dont étaient menacées les écoles publiques, par suite de la faiblesse ou de l'ignorance d'un grand nombre de familles, disposées à donner la préférence aux établissements dirigés par le clergé. Il savait que l'on ne pourrait rompre ces habitudes qu'au moyen d'une éducation commune. H fallait donc déclarer que nul ne serait dispensé d'envoyer ses enfants aux écoles publiques.
Rabaut Saint-Etienne, partageant les idées les plus répandues à cette époque, pensa que si l'on voulait ^surer l'existence de la République, il fallait créer une société nouvelle au moyen d'une bonne éducation civique et de l'établissement de fêtes publiques nationales. D'autres membres de la Convention, développant leurs opinions sur le plan proposé par Lanthenas, Masuyer, Deleyre, Arbogast et Bçmcal, l'examinèrent à divers points de vue dans des discours qu'on lira avec intérêt.
Celui de Bancal, le fidèle ami de madame Roland, est remarquable en ce que, devançant les propositions faites plus tard par Lakanal, il exposa que, pour faire suite à l'école primaire, on
devait établir des écoles centrales pour un enseignement plus élevé.
Le plan d'éducation développé par Romme est l'expression la plus complète des idées libérales que partageaient à cette époque la plupart des membres de la Convention.
Du 31 mai 1793 au 9 brumaire an II, ce furent les doctrines égalitaires, dont les montagnards s'eflorcèrent d'assurer le triomphe.
Le projet d'éducation nationale trouvé dans les papiers du député Michel Le Peletier-Saint-Fargeau» assassiné le 7 janvier 1793, et présenté par son frère Félix Le Peletier avait, dès son apparition, excité l'enthousiasme des députés de la Montagne. Le 3 juillet, Léonard Bourdon en avait proposé l'adoption, et une commission, dite des Six, l'avait acceptée. Robespierre vint en donner lecture à la Convention le 13 janvier.
Ce projet dans lequel se trouvent de nobles sentiments et de louables sympathies pour les enfants des classes indigentes, consistait à donner une éducation commune à tous les enfants de la République. Le Peletier demandait que la Convention décrétât que, depuis l'âge de six ans jusqu'à douze pour les garçons, et de cinq à onze pour les fiUes, tous les enfants seraient élevés en commun aux frais de la République et que tous, sotds la Sainte loi de légalité recevraient mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins.
La Révolution était arrivée au moment terrible où ses représentants, impatients et irrités de l'opposition que rencontraient leurs doctrines égalitaires, concevaient la pensée de les imposer par la violence. De là ce système d'éducation commune destiné à jeter toug les enfants du pays dans le même moule, afin de les soustraire aux influences ennemies et à ne faire germer en eux que l'amour de la République; de là cette mise à Tordre du jour de la terreur et cet arrêt de mort contre les suspects; de là les violences et les fureurs de quelques forcenés élevés au pouvoir
par les clubs, grâce à la faiblesse de ces hommes de la Plaine qui neseréveillèreut que pour accabler de leur mépris cette terrible Montagne contre laquelle ils n'avaient pas eu le courage de protester. Les membres les plus distingués de la Convention partageaient Topinion que les enfants appartiennent à la patrie avant d'appartenir à la famille. Ils voulaient pour tous les futurs citoyens une éducation égalitaire.
Mais si' les uns, tels que Lacroix, Lequinio, Robespierre, Saint-Just, opinèrent pour l'adoption pure et simple du plan Le Peletier, d'autres n'y souscrivaient qu'en votant pour un internat facultatif et non obligatoire ; d'autres enfin, tels que Grégoire, Fourcroy, Thibaudeau, repoussèrent le système de l'internat gratuit et réservèrent expressément les droits des pères de famille. Danton lui-même, qui s'était d'abord prononcé en faveur de l'éducation commune obligatoire, fit adopter par la Convention la résolution suivante : ce II y aura des établissements nationaux où les enfants des citoyens seront élevés et instruits en commun, et les familles qui voudront conserver leurs enfants dans la maison paternelle auront la faculté de les envoyer recevoir l'instruction publique dans des classes instituées à cet eifet. 1»
Le plan Le Peletier fut adopté avec ces modifications par un décret du 13 août, que la Convention rapporta le 19 octobre
Pendant les discussions auxquelles il avait donné lieu, la Convention avait eu recours, pour résister à la formidable coalition organisée à l'extérieur et à l'intérieur contre la République, aux moyens les plus extrêmes, la levée en massa décrétée le 23 août, la Terreur mise à l'ordre du jour le 5 septembre, là loi du maximum votée le 11, et enfin, le 17 septembre, la loi des 5U5pects.
Pendant les onze mois qui s'écoulèrent depuis ce moment jusqu'au 9 thermidor, la Convention et son Comité de Salut public
semblèrent rivaliser de zèle pour toul ce qui pouvait contribuer aux progrès et à Textension de Finstruction publique.
Le 15 septembre, chose vraiment étonnante! au milieu des graves événements qui sembleraient n'avoir dû laisser dans toutes les âmes que les plus violentes émotions, une députation envoyée par les autorités constituées du département de Paris et des districts ruraux, accompagnée des députations de la Commune, des sections et des sociétés populaires, s'était présentée à la barre de la Convention , pour réclamer hautement Torganisation de l'instruction supérieure.
L'instruction ! l'instruction ! tel avait été, tel devait l'être à toutes les époques de notre histoire révolutionnaire le besoin le plus impérieux. C'était par les lumières, comme le disaient, après Ducos, les législateurs de la Convention, que Ton pourrait assurer le salut de la République et conserver les conquêtes de la Révolution. Par Técole, .la France régénérée devait être affranchie des traditions monarchiques et cléricales et définitivement initiée à la pratique des vertus républicaines.
Les pétitionnaires se plaignaient des lenteurs qui avaient re(;^rdé la substitution de nouvelles institutions publiques aux collèges encore voués à la barbarie du moyen âge. À la place des établissements qui n'étaient guère que les écoles primaires du sacerdoce, ils demandaient des gymnases et des écoles professionnelles.
Ils présentèrent, à cet effet, un projet de décret que Lakan.al déclara être conforme au plan déjà proposé par la commission des six et qui, soutenu par Barère, alors membre du Comité de Salut public , fut d^ibord voté d'enthousiasme par la Convention.
Cette commission des six, devenue la commission des neuf par l'adjonction de Guyton-Morveau , Michel-Ëdme Petit et
Romme, fut chargée de rédiger un nouveau plan d'éducation nationale. Celui qui fut adopté par la Convention porta fortement Tempreinte des sentiments démocratiques dont était animé son rapporteur, l'intrépide républicain Romme.
C'est en cet instant que, le 3 octobre 1793, par un arrêté de la Convention, trente-neuf Girondins, dont Ducos faisait partie, venaient d'être traduits devant le Tribunal révolutionnaire ; que les soixante-treize députés qui avaient signé une protestation contre le 31 mai, et parmi lesquels se trouvait Daunou, étaient détenus dans une maison d'arrêt.
Les décrets du 30 vendémiaire, des 5, 7 et 9 brumaire, conformes au rapport de Romme, établissaient une organisation générale d*éducation civique , d'après un plan d'études fort remarquable. Mais ils mettaient toute l'instruction publique entre les mains de l'Ëtat et déclaraient que tout noble, tout ministre d'un culte quelconque, tout membre (homme ou femme) d'une association religieuse, sous quelque dénomination qu'elle existât, ne pourraient être nommés comme instituteurs ou institutrices dans aucune école nationale.
Les différents partis qui s'étaient formés dans la Convention, alors profondément divisée, firent voter la revision des décrets qui n*avaient donné satisfaction à aucun d'eux.
Un très éloquent discours de Joseph Ghénier semblait devoir ouvrir à l'organisation définitive de l'instruction publique de plus larges voies.
Les discussions soulevées à l'occasion de la revision des décrets, au sujet de laquelle ThibaudeaU, Petit et Fourcroy prirent la parole, eurent pour résultat un nouveau projet présenté par Bouquier le 22 frimaire. Il renversait presque entièrement celui de Romme. Il établissait dans sou premier article la liberté de l'enseignement, restreignait dans d'étroites limites celui des écoles primaires, plaçait les instituteurs et les institutrices sous la surveillance immédiate des municipalités. Là fré-
quentatioQ des écoles, dont le choix était laissé d*ailleurs aui familles, était déclarée obligatoire.
La préférence accordée au projet de Bouquier sur celui de Romme donnait satisfaction aux idées qui s'étaient fait jour dans la Convention et dont Robespierre s'était montré Tinterprète. La nécessité d'un enseignement religieux, strictement fondé sur le déisme et la liberté des cultes, ne pouvait s'accorder avec l'article des décrets d'après lequel aucun ecclésiastique et ministre d'un culte quelconque ne pouvait être instituteur national. Le décret du 29 frimaire (19 décembre 1793) donna force de loi au plan d'organisation proposé par Bouquier, malgré l'opposition des libres-penseurs et des catholiques qui siégeaient sur la Montagne.
Le 24 germinal (13 avril) Bouquier compléta son projet de décret par un second rapport sur le dernier degré d'instruction.
Les premiers mois de l'année 1794 nous donnent les discours de Portiez sur l'enseignement pratique de la législation ; de Grégoire sur le concours ouvert pour la composition de livres élémentaires ; de Barère, au nom du Comité de Salut public, sur l'établissement d'instituteurs de langue française dans les départements, ayant pour but l'anéantissement des patois, question sur laquelle Grégoire fit, quelque temps après (le 4 juin 1794), un savant rapport; de Couppé de l'Oise pour l'établissement, dans chaque district, d'une bibliothèque publique; de Barère sur la création d'une école centrale des travaux publics, devenue plus tard l'École polytechnique ; du même Barère sur la création, sous le nom dî! École de Mars, d'une école militaire révolutionnaire.
Et tout cela pendant les journées les plus sombres de la Terreur ! Pendant que la Convention s'occupait de consacrer par ses décrets toutes ces propositions de son Comité d'instruction et de son Comité de Salut public, les plus sinistres événements
signalaient les derniers jours de ce règne de la Terreur auquel se rattache le nom de Robespierre.
Il Tenait de faire envoyer successivement à Téchafaud les Hébertistes et les Dantonistes. Sa domination paraissait assurée. Un très beau discours, déparé par Texpression de sa haine contre tous les collègues qu'il considérait conyne ses ennemis personnels, la célébration de la fête de TÊtre suprême, furent immédialement suivis de la révolution qui Tenvoya lui-même à réchafaud dans la mémorable journée du 9 thermidor (27 juillet 1794).
L'époque qui s'écoula du 9 thermidor an II au 17 floréal an III se distingue par les discussions auxquelles donnèrent lieu les lois les plus importantes que la France doit à la Convention. Le décret du 7 vendémiaire an III Jnstitua l'École centrale des Travaux publics proposée par Barère, objet d'un rapport de Fourcroy.
Le 2 brumaire, Lakanal donna lecture de son rapport sur les écoles normales dont le décret du 9 brumaire ordonna l'établissement. Le même député présenta un projet d'organisation des écoles primaires, qu'un décret du 27 brumaire an III substitua à celui du 29 frimaire an II (plan Bouquier), malgré l'opposition des députés qui, comme Duhem et Romme, représentaient ce qui restait du parti montagnard.
Le 26 frimaire an III (16 décembre 1794), Lakanal donna lecture de son rapport sur les écoles centrales devant former le deuxième degré d'instruction.
Deux admirables discours sur la tolérance et la liberté des cultes furent prononcés, l'un par Grégoire, le 1* ventôse, et l'autre par Boissy-d'Anglas, le 3 nivôse.
Une commission de onze membres, élus parmi les divers
partis qui composaient la Convention (celui des Montagnards excepté), remplaça, dans la séance du 27 Qoréal an III (6 mai 1795), la Constitution de 1793 par celle qui fut désignée sous le nom de Constitution de Van III y établissant un Directoire composé de cinq membres, un conseil des Anciens et un conseil des Cinq-Cents.
L'iusurrection du 1*' prairial, dirigée contre le parti dominant, porta les derniers coups aux survivants de la Montagne, qui, traduits devant une commission militaire, furent condamnés à mort. À Texemple de Romme, ils s'affranchirent du supplice en se poignardant à leur sortie du tribunal.
La réaction triomphante eut pour principal représentant Boissy-d'Ànglas, organe de la commission des onze. Il soumit à la Convention un projet d'organisation de l'instruction publique conforme aux sentiments de la majorité, et mettant à néant les décrets rendus successivement sur les rapports de Lakanal, de RoDune et de Bouquier.
La loi définitive sur Torganisatiou de l'instruction fut présentée par Daunou le 27 vendémiaire, au milieu des émotions produites par l'insurrection royaliste qui avait eu lieu quinze jours auparavant. Le 30 du même mois, Fourcroy soumit à l'adoption de la Convention un décret organisant les grandes écoles spéciales destinées- aux services publics.
. La rédaction définitive et l'adoption de la loi Daunou eurent lieu le 3 brumaire an lY, la veille même du jour où la Convention se sépara, après avoir déclaré sa mission terminée.
Les républicains et les royalistes qui, pendant toute la durée du Directoire, se disputèrent le gouvernement de la France, portèrent dans leurs discussions sur Tinstruction publique les sentiments et les passions dont ils étaient animés «
Barbé-Marbois, chargé de faire au Conseil des Anciens un rapport sur le concours ouvert par la Convention pour la composition des livres élémentaires, développa le thème adopté par le parti royaliste et clérical, déplora l'abandon des établissements d'instruction publique de l'ancien régime et la nullité des résultats obtenus dans les écoles fondées par la République.
Il confondait dans la même réprobation les membres les plus purs et les plus austères 3e la Convention et les terroristes les plus discrédités. Fourcroy, tout en s'associant à cette réprobation, s'attacha cependant à montrer que les divers établissements dus à la Révolution, depuis l'école primaire jusqu'à l'Institut, étaient en progrès et ne méritaient pas les accusations dont ils étaient l'objet.
La première séance publique de l'Institut, tenue le 15 germinal an IV, fut un hommage solennel rendu par Daunou à la culture des sciences et des lettres et à leur influence sur le rétablissèment si désiré de la concorde et de la paix. En faisant connaître les emplacements divers destinés aux écoles centrales, Fourcroy exposa, le 15 messidor an IV, le véritable esprit de ces utiles établissements qui, par leur genre d'enseignement et leurs méthodes, remplaçaient avec un grand avantage les anciens collèges, malgré les assertions mensongères de leurs contradicteurs.
Le renouvellement d'un tiers des membres des conseils ayant donné la majorité au parti royaliste, Dumolard et Boissy-d' Anglas demandèrent de nouvelles lois sur l'éducation publique. Chénier s'y opposa, et lorsqu'après le 18 fructidor la majorité républicaine eut repris le dessus, Roger Martin fit adopter plusieurs mesures utiles dans l'organisation des écoles primaires. A cette occasion, Portiez, député de l'Oise, examinant un projet de résolution présenté par Jean Debry sur le rétablissement de l'École de Mars^ présenta des considérations pleines de sagesse sur le danger que pourraient faire courir à la Uberté les éloges
excessifs prodigués à la gloire militaire. Les victoires de Bonaparte donnaient à Theureux guerrier un prestige dont Portiez semblait pressentir les conséquences.
UÉcole polytechnique, de plus en plus florissante, fut l'objet de critiques ou d'apologies de la part de plusieurs membres du Conseil des Cinq-Cents, Prieur, Barailon, Trouille, Ysabeau, Loysel.
Cependant, les écoles privées fondées ou dirigées par les ennemis des institutions républicaines, profitant de la liberté que leur assurait la loi, faisaient aux écoles publiques une concurrence aussi redoutable que déloyale, comme on pourra le voir en lis(int les discours de Luminais, de Roger Martin, de Heurtaut-Lamer ville, de Dulaure, de Bonnaire. On s'occupait des moyens à employer pour combattre les effets d'une hostilité qui entravait les efforts du Directoire et devait aboutir au triomphe des doctrines antirépublicaines du Consulat et de TEmpire.
Les instituteurs publics, mal rétribués et souvent victimes de préventions et d'imputations calomnieuses, s'acquittaient de leurs fonctions avec un dévouement dont ils donnèrent plus d'une fois la preuve. François de Neufchâteau, devenu ministre de l'intérieur, leur adressa, dans une lettre publiée au Moniteur du 20 fructidor an YI, les plus sages et les plus judicieux conseils.
Les méthodes que nous préconisons aujourd'hui et que nous nous efforçons de faire pénétrer dans les écoles étaient exposées par cet excellent citoyen d'une manière bien remarquable. Nouvel exemple qui nous autorise à faire honneur à la Révolution des principes adoptés par la pédagogie moderne. On ne saurait trop répéter que c'est dans les traditions de notre première République qu'il faut chercher la source de toutes les améliorations que l'on peut introduire dans l'organisation de notre éducation nationale.
1« AlfMtl.— II. C2
Quel était au vrai^ à cette époque, l'état général de Tinstruction publique? Telle fui la question posée par le Directoire dans un message adressé le 3 brumaire an VU au Conseil des Cinq- Cents. Le Directoire faisait savoir que le nombre des écoles centrales s'élevait à 110, dont 87 étaient en pleine activité. Depuis le 18 fructidor, bien des améliorations avaient été introduites dans les écoles primaires. Il s'agissait d'en compléter l'organisation et d'y comprendre l'enseignement de la morale civique. « Désormais, disait le message, nul ne pourra exercer en même temps les fonctions de ministre d'un culte quelconque et celle d'instituteur. »
En réponse à ce message, Bonnaire fit l'éloge des écoles centrales dont les programmes pouvaient être facilement modifiés. Il proposait d'établir auprès de chacune d'elles des pensionnats dont les élèves suivraient les cours publics. C'était l'idée du 5y5tème tutorial que la France pourrait envier aux États-Unis, à l'Angleterre et à la Suisse. Il faisait remarquer à ce sujet que si la plupart des parents envoyaient leurs enfants aux écoles libres, c'ci^t que c'était le seul moyen de donner Tinstruction aux jeunes gens qui ne pouvaient la recevoir dans la maison paternelle. Tout Français devant, dans l'an XII, savoir lire et écrire pour jouir des droits politiques, il était urgent de s'occuper sans relâche des écoles publiques, puisque celles de la monarchie se nourrissaient et s'engraissaient de la perte et de la ruine des écoles nationales.
Roger Martin, trois jours après (49 brumaire), Dulaure (2 frimaire), Pisou-Dugalland (29 pluviôse), Heurtaut-Lamerville (12 germinal), traitèrent successivement les diverses questions posées parle Directoire. Dugalland développa tout un programme d'enseignement de la morale rattachée à l'existence de Dieu^ (£ pourvu, dit-il, que l'on ne mit pas le Dieu des prêtres à la place du Dieu des mondes. »
Malgré les manœuvres pratiquées contre les écoles publiques
dont plusieurs orateurs présentaient chaque jour l'effrayant tableau, Topinion qui prévalait alors dans les Conseils était qu'il n'y avait aucun moyen de contraindre les pères de famille à préférer les écoles publiques aux écoles privées. Boulay de la Meurthe soutint que l'État était incapable de suffire aux besoins intellectuels de 50,000 communes. Laisser faire, dit-il, voilà le grand principe qui doit diriger le gouvernement. Andrieux soutint avec esprit la même thèse. Bonnaire leur répondit en soutenant que l'intervention et la surveillance de l'État étaient indispensables.
€ Si l'État abandonne aux coiiimunes, dit-il, le soin de payer les instituteurs, il n'y aura plus en France d'enseignement primaire, ï
Prédiction qui ne devait être malheureusement que trop justifiée !
Le gouvernement autoritaire, organisé après le fatal coup d'État- du 18 brumaire, devait nécessairement laisser peu de place aux discussions des corps politiques privés de liberté et d'initiative.
Le projet de loi présenté au mois de novembre 1800 par Chaptal, alors njinistrç de l'intérieur, rappela d'abord quelquesunes des dispositions que Lakanal avait fait voter le 27 brumaire an in. Dans une circulaire du 25 nivôse an IX (16 mars 1801), il provoqua une vaste enquête sur l'état de l'enseignement en France.
Les conseils généraux dans lesquels dominaient les adversaires de la République et qui voyaient dans l'avènement d'un gouvernement nouveau une ère de calme et de prospérité, s'empressèrent de répondre en exagérant à l'envi la situation plus que précaire des écoles primaires, les mauvaises dispositions et
l'insoumission des élèves, Tincapacité des maîtres. Ces rapports auxquels il seraitinjuste d'emprunter, comme Tontfait quelques écrivains, les documents qu'ils contiennent sur la situation des écoles publiques, s'accordaient trop bien avec les projets du premier consul pour qu^il ne s'empressât pas d'en tirer des conséquences. Le projet de loi qu'il fit présenter au Corps législatif le 30 germinal an X établit que l'instruction primaire serait abandonnée aux communes et placée sous la responsabilité des sous-préfets. C'était réellement en assurer la ruine. Elle a dû pour se relever attendre la loi de 1833.
Les écoles centrales étaient supprimées et remplacées par des collèges communaux. Les lycées et les écoles spéciales supérieures devaient être seuls entretenus aux frais du Trésor.
Le Tribunat, auquel le projet de loi fut présenté le l'*^ floréal, entendit d'abord le rapporteur de la commission à laquelle il en avait confié l'examen.
Jacquemont s'acquitta avec talent de cette tâche. Il exposa comment l'esprit de parti avait mis dans l'impossibilité de remplir leurs fonctions la plupart des instituteurs, privés des rétributions qu'ils devaient recevoir de leurs élèves. Les écoles centrales devenaient cependant florissantes. On se tromperait si Ton
supposait que pendant le cours des orages révolutionnaires l'instruction primaire et secondaire eût été, comme on Ta prétendu, presque anéantie dans les villes et dans les campagnes. A mesure que les troubles s'apaisaient, que la société et la tranquillité s'étaient rétablies, on pouvait constater que les écoles de l'un et l'autre degré avaient repris leur cours régulier. Il n'était guère de commune rurale qui n'eût son maître de lecture et d'écriture.
Duchesne fit ressortir avec force les vices d'un projet de loi qui laissait dans l'abandon les écoles primaires, tandis que l'on déployait une si grande magnificence pour doter et soutenir des lycées et des écoles spéciales dont l'utilité d'ailleurs, au
point de yue des sciences et des arts, n'était pas moins incontestable.
Dacbesne prévoyait, comme Bonnaire, que Texistence du premier degré d'instruction, privé de Tappui et des subventions de TEtat, était gravement compromise.
Fourcroy^ dont les opinions s'étaient singulièrement modifiées, soutint qu'il était absurde de supposer que toutes les communes pussent jamais avoir des écoles gratuites.
La loi du 11 floréal, adoptée par le Corps législatif par 251 boules blanches contre 27 noires, n'était que le prélude de celles qui organisèrent TUniversité impériale.