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CHAPITRE III Pourquoi les esprits étaient montés de longue date

L'antipathie de la France pour le régime seigneurial datait de loin. Ce n'est pas la Révolution qui lui donna naissance. Sa trace est marquée dans tout le cours de notre histoire. Depuis le treizième siècle les lois civiles, les lois d'administration en sont empreintes, toute l'économie publique s'en inspiré. Il y a un effort permanent des populations pour échapper à la féodalité, et le gouvernement, les hommes d'Etat, les publicîstes ne cessent de travailler à les y soustraire.

La réformation des coutumes, cette refonte du droit justement célèbre qui occupa le seizième siècle, est une des manifestations les plus marquées de l'éloignement pour l'état féodal. Mais longtemps avant, la royauté en avait fait le mobile de ses ordonnances. Elle continua après, et il n'avait dépendu ni des ministres illustres qui gouvernèrent notre pays, ni des magistrats éminents qui les y aidèrent, que la féodalité en tant que régime et agencement des intérêts n'eût disparu presque toute antérieurement à 1789. Richelieu en fit étudier l'effacement graduel qu'avaient demandé les Etats généraux de 1614 et les Notables de 1626. Au temps de Golbert, Lamoignon proposa un plan bien autrement complet. Daguesseau reprit ce plan, et personne n'ignore qu'une

des préoccupations principales de Turgot fut de réaliser l'extinction tant attendue.

Toutefois, on avait affaire à quelque chose de plus qu'à des intérêts. C'étaient des intérêts fondés sur des privilèges ou auxquels des privilèges étaient attachés. Aussi les espérances ne se sont vues trompées en aucune autre matière autant de fois. Richelieu ne dut pas seulement abandonner sa tentative ; les hautes classes s'en vengèrent sur le garde des sceaux, Marillac, qui s'y était employé. Le plan de Lamoignon resta sans suite par les mêmes motifs. Il ne fut pas plus permis à Daguesseau de faire aboutir le sien, et bien que les publicistes en qui la Révolution eut ses précurseurs, Quesnay, le marquis de Mirabeau, Letrosne, Voltaire avec eux, eus- , sent travaillé sans relâche à décider les esprits, le Parlement, presque à la veille de cette révolution, condamnait au feu le livre : De rinconvénient des droits féodaux^ écrit pour Turgot par Boncerf. Qui plus est, ceux qui mettaient leur passion à faire durer le régime seigneurial crurent le sauver une fois encore en jetant Turgot hors du gouvernement.

Cette victoire fut la dernière. Elle tourna en défaite, comme cela arrive, à la longue, dans les questions oii le progrès social est enjeu. Au-dessus du faible pouvoir qui régnait il avait fini par surgir un pouvoir nouveau, l'opinion, qui maîtrisa les résistances.

L'opinion procédait alors de la science. Le dix-huitième siècle lui avait donné la connaissance des choses et les lumières économiques, en sorte que la question de la féodaUté, qui avait été l'affaire des juristes et de quelques hommes d'Etat jusqu'ici, occupa désormais tout le monde.

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