CHAPITRE II
Comment on a été conduit à détruire l'état féodal.
Il est visible que la seigneurie crée deux situations bien accusées : celle des « seigneurs », celle des « redevables». Elle engendre par là deux classes distinctes, dont l'une doit forcément primer l'autre en tout ce qui se rapporte à la vie sociale et en ce qui tient à l'état matériel ou au développement des intérêts.
Quant à ce qui regarde les intérêts, puisque c'est d'eux surtout qu'il va s'agir ici, voici les conséquences. Les rapports naturels de l'échange se compliquent des rapports que la seigneurie établit de soi. Il y a beaucoup plus de détenteurs que de propriétaires, le plus grand nombre ne possédant rien hormis sous la dépendance des seigneurs. Il en résulte que le droit d'imposer ou de prélever, qui appartient à ceux-ci, se fait sentir dans le domaine entier de la production. Tout travail, toute industrie, tout ce qui regarde la richesse et tout ce qui vient de la richesse reçoit Taction de la seigneurie, subit son contre-coup.
Des effets aussi sont produits par la différence que la seigneurie établit entre les personnes, et ces effets aggravent les premiers. L'inégalité des droits dans la société se répercute inévitablement dans le détail de l'existence. La classe des seigneurs a des privilèges qui placent la classe des redevables en infériorité civile ; de là une infériorité
POURQUOI l'on a voulu DÉTRUIRE L'ÉTAT FÉODAL. 5
économique de plus. Le cours du temps a beau amoindrir la distance apparente , l'infériorité reste marquée par des obligations qui la rappellent, et ses conséquences persistent. Quelque diminuée ou transformée que la condition d'asservi, par exemple, ait pu devenir par des obligations contractuelles, ces obligations gardent le souvenir de leur origine, et ce souvenir ajoute un ferment d'animosité aux gênes de la seigneurie en elle-même.
Ces gênes sont de celles que le progrès général accroît en les faisant sentir davantage. A mesure qu'il s'opère il augmente contre elles l'impatience.
Le progrès public ne fait pas défaut forcément sous ce régime. Il arrive moins vite, voilà tout. Pour peu que le pays soit engagé dans le courant commun des peuples, le développement de la personne humaine et de ses intérêts s'y opère comme dans les pays sans féodalité. La masse occupée de la production matérielle acquiert l'importance qui s'attache de soi à son œuvre. C'est à elle que finissent par aboutir les ressorts du travail et des transactions. Proportions gardées, dès lors, les mobiles qui naissent des choses économiques, les exigences qui en dérivent se concentrent dans ses mains, y prennent corps et parviennent comme ailleurs, quoique avec plus de peine, à faire paraître évidente la nécessité d'alléger la production et l'échange, de les rendre plus libres afin qu'ils aient plus de mouvement et procurent plus de profit.
Aussi s'est-il fait des efforts dans les sociétés seigneuriales pour amoindrir les obstacles engendrés par la seigneurie. Il y a même à dire que ces efforts devinrent trèsactifs quand ils eurent une fois commencé. Naturellement les seigneurs élevaient leurs demandes en raison de l'ac-
croissemeiit des revenus. Ils enrayaient ainsi le développement lorsqu'on y travaillait le plus. On voyait d'autant mieux le vice qu'ils entretenaient, et on les détestait davantage.
D'époque en époque le législateur a été amené ainsi à toucher aux attributs seigneuriaux. Cela s'est vu partout, et partout il a sonné une heure où il ne s'est pas agi d'y porter la réforme uniquement, de les déplacer ou de les restreindre, mais de les faire disparaître sans retour. La France en était là au dernier siècle et une partie de l'Europe comme elle. C'est pourquoi ce siècle avait tant de répulsion vis-à-vis de la féodalité et des droits seigneuriaux.