LES CAHIERS ET LES CAMPAGNES
combien la petite propriété était répandue. Elle avait déjà, cependant, beaucoup d'ancienneté. Elle venait en tout cas des'augmenterinriniment(l). Les chargesfoncières avaient été rendues si pesantes pour le propriétaire non noble, c'est-à-dire non exempté d'impôt, et les habitudes s'étaient faites si dépensières depuis les dernières années de Louis XIV, qu'une masse énorme de terres avait été donnée à rente perpétuelle par portions morcelées, ce qui constituait la propriété même ; car l'exiguïlé de la rente, réduite parfois aux seules redevances féodales dues par le fonds, faisait disparaître de ces tenurestout souvenir de la dépendance. On avait ainsi en très-grand nombre des cultivateurs travaillant pour eux, ne partageant les fruits avec personne, bénéficiant de la totalité des frais, en un mot des paysans comme ceux d'aujourd'hui.
Ces paysans puisaient des motifs de plus de détester la seigneurie dans le mieux-être relatif où ils se trouvaient. Ils achetaient cher cet avantage de cumuler ainsi et le salaire de la culture et le produit qu'elle pouvait donner. On les voyait sans bas ni chaussures, leurs femmes, leurs filles, nu-pieds comme eux, s'employant aux plus durs ouvrages et vieillies parle labeur dès leur jeunesse. Arthur Young en fait le tableau en vingt endroits et s'étonne d'un tel contraste avec les tenanciers de son pays. Il comprend au reste que les produits de cette culture courageuse ne permettent pas d'autre existence, ignorante qu'elle est,
se sont jetés pendant un temps. M. Michelet la fit dans son Peuple, qui restera un des livres les plus i-emplis de l'intuition merveilleuse particulière à ce maître.
(1) Nous l'avons fait voir dans l'Histoire dis classes rurales en France et de leur progrès da?is l'égalité civile et la propriété. 1 vol. in-8, 185', 1865, 1867 (Guillaumin, édit.).
sans outillage, sans fumier, a^ant encore les bras pour unique force et pour unique procédé après huit siècles de société régulière, ne trouvant d'ailleurs dans cette société déjà si ancienne ni les chemins, ni les canaux, ni la circulation et l'échange propres à donner à sa production la valeur qu'il faudrait.
On imagine quelle animosité sans cesse attisée les charges féodales devaient entretenir chez des cultivateurs contraints d'affronter ces dures conditions, et combien leur langage pouvait peu ressembler à celui du bailliage. Aussi s'apprêtaient-ils à corroborer d'une manière singulièrement décidée et précise les dires du voyageur anglais, au moment où celui-ci décrivait leur état misérable et leur travail empêché.