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CHAPITRE IX

Les cahiers des villages.

Il faut se bien fixer sur ce qu'étaient les censitaires de la seigneurie vis-à-vis d'elle, sur la position que faisait à ce peuple des campagnes, pour se plaindre ou pour accuser, le rôle qu'il jouait dans la société il y a cent ans.

Si l'on prenait ces censitaires pour les agents de culture de grands domaines, on se tromperait totalement. Rien ne fut moins ressemblant que la seigneurie française et la grande propriété à toute époque, et elles n'avaient jamais été aussi éloignées de l'être. Ces censitaires sont simplement les habitants des lieux. Plus d'un peuvent se trouver liés à la seigneurie par des obligations de culture, car plus d'un seigneur est à la fois seigneur et propriétaire de terres dans sa seigneurie; mais dans l'ensemble les obligations de la féodalité pèsent sur eux en dehors des relations culturales. Ils subissent ces obligations par cela seul qu'ils habitent. Ils constituent le monde rural du temps, métayers, fermiers, preneurs à rente foncière, propriétaires parcellaires, détenteurs de toute nature et de tous titres, des bourgeois aussi bien que des paysans.

Bourgeois, l'état féodal déprime leurs intérêts jusqu'à les obliger à détailler leurs biens, n'en pouvant porter les charges, et il les abaisse par ses privilèges, il les irrite d'autant plus. Paysans, il les tient dans l'inUmité et ne

peut que les animer contre lui. Ils sont pleinement libres, à tout prendre, dans la très-grande généralité; ils ont la même passion que nos paysans d'aujourd'hui pour les fruits de leur travail, le même désir fanatique de s'en assurer une portion toujours plus grande, la même espérance d'y parvenir. L'aversion, ici et là, était d'autant plus ressentie que ceux qui l'éprouvaientapprochaientde l'indépendance.

La convocation des Etats généraux fut une sorte de signal. Les campagnes s'ébranlèrent partout à la fois pour anéantir la seigneurie sous leurs plaintes. Tous ceux qui avaient un motif d'espérer quoi que ce fût dans les réformes qui allaient s'étudier se cherchèrent pour dresser ensemble le tableau de leur condition, l'exposé de leurs griefs. Chaque paroisse, chaque village, la moindre agglomération d'habitants écrivit ses doléances, ses demandes, son cahier propre, et il s'éleva une accusation universelle, immense, un de ces unissons suprêmes qui soufflent tous les mille ans et qui abattent pour toujours.

Ces cahiers-là ne s'inquiètent guère de la forme à donner au pouvoir, des attributs qu'il convient de lui reprendre, des contrôles dont il faut l'entourer. Une chose unique les occupe, les remplit : le régime féodal, les droits qu'il prélève, les services qu'il exige, les gênes et les abus qu'il engendre. A les voir on se demande si le peuple qui les a dictés est du pays où tant d'esprits brillants ont attiré les yeux, où de si grands talents sont près de surgir, qui va remuer si fort le monde et le guider pendantcinquante ans?

Il est sensible que formuler, transcrire a été un grand obstacle. On n'a pu achever dans le délai. L'Assemblée nationale s'est déjà constituée, l'ancienne monarchie a disparu sans que le cahier soit prêt. C'est souvent le curé

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