CAHIERS DES VILLAGES
qui tient la plume, mais tous veulent mettre leur seing, tracer au moins la croix grossière qui affirmera, comme sous l'invocation de Dieu, leur individualité ardente. A peine s'ils se rendent compte des changements survenus ; ils s'adressent à « Nos Seigneurs des Etats généraux », à « Nos Seigneurs de l'Assemblée nationale», ils leur disent : « Sire. »
Cette foule a été laissée ignorante et ceux dont c'est la faute n'en souffriront que trop ; mais elle possède le sentiment de son état, celui de ce qu'elle vaut et elle en prend assez de passion pour soutenir longtemps les lettrés qui vont parler pour elle. Elle sait très-bien ce qu'elle veut et où sont ses appuis. Plus d'un cahier est porté au bailliage comme les édits l'ont prescrit, ailleurs aussi en même temps. Au bailliage trop de mains pourraient les affaiblir, les changer peut-être : quelques-uns le disent tout au long. Les principaux de chaque localité sont là, « les gens les plus -riches et les plus apparents, » des possesseurs de droits, des juges de seigneurie, des fermiers de seigneurs : « des valets de seigneurie dans toute l'étendue du mot. » On envoie donc le papier précieux à plusieurs à la fois, au roi, au roi nouveau qui s'appelle l'Assemblée, au député du lieu, à ceux que déjà leur langage ou leurs actes ont mis en vue ; on l'envoie à des reprises diverses sans se soucier d'être importun, sentant bien que l'on doit se faire entendre et qu'on a position d'être écouté.
Les Archives de France possèdent ces exemplaires multipliés par l'impatience (i). Sous les liasses vulgaires qui les rassemblent, dans leur papier grossier, tout sali d'in-
(I) Dans les cartons des Comités; section législative, série D (d.i— xlv).
nombrables signatures rustiques, ils figurent exactement l'état de ceux qui les dressèrent, à côté des cahiers des bailliages magistralement transcrits dans des registres luxueux. Mais sur les marges de ces registres les bailliages croyaient avoir écrit la constitution définitive de la liberté politique ; elle n'est pas encore faite, tandis que ces laides pages paysannes changèrent la face du monde en quelques jours.