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CHAPITRE X

L'état féodal tel qu'il était.

Voyons ce que ces cahiers des villages apprennent de l'état féodal, nous leur demanderons ensuite ce qu'ils en pensent. Ils sont classés aux Archives suivant la division moderne du territoire par départements; nous les grouperons par régions pour regarder d'un peu moins près.

Voici la Lorraine et l'Alsace. Ce sont déjà des provinces avancées en culture. On y connaît les fourrages artificiels et l'on tâche d'y pratiquer les alternances fructueuses qu'ils permettent, quand la seigneurie ne l'empêche pas. On y estime déjà l'intensité de l'exploitation au-dessus de l'étendue. C'est cependant une des provinces d'où il vient le plus de plaintes. La dîme y est exactement de la dixième gerbe et les seigneurs pratiquent leurs pires exigences. Redevances de blé et d'autres denrées, corvées de moissons et de fenaisons, droits de lods et ventes aux mutations, banalités nombreuses, celle de moulin surtout avec des droits de mouture très-élevés, ils perçoivent tout cela. Encore ont-ils pris pour eux la majeure partie des bois, et ils n'y laissent plus paccager les troupeaux des habitants, tandis que les leurs pacagent sur toutes les terres, sur tous les champs aussitôt la récolte levée, jusque dans les haies des héritages. Ils possèdent ainsi la presque totalité des

herbes et l'on ne peut en faire d'annuelles à moins d'en profiter insuffisamment (1).

Voici les deux Bourgognes. En ce pays d'États et de Parlement les esprits sont très-développés. On le reconnaît aux cahiers, pleins de détails, précis, très-raisonnés. Les idées devraient avoir eu assez d'empire pour que les choses fussent transformées depuis longtemps. Les prélèvements ne sont pas moins arriérés et excessifs. L'Eglise prend la onzième gerbe de tous les grains ou graines rondes et le quinzième meneveau de chanvre. Après cela il faut donner au seigneur la douzième gerbe pour le champart, tant d'avoine par tête de labour, tant d'argent par bête de trait, tant de blé par homme qui travaille, des journées de charrue pour semer, des corvées de bras pour les foins, la dîme des laines, celle des paisseaux, sans parler des cens et des lods et ventes (2).

Dans le centre méridional de la France on entend les mêmes doléances, motivées par la même condition. l'Albigeois a de petites communautés comme Bernac, dont la superficie ne fait pas 300 hectares, qui sont dépecées entre 19 fiefs différents et qui payent 70 hectolitres de froment, 2 d'avoine, outre la dîme, outre le cinquième de tous les fruits, outre les cens et une foule de menues redevances. La communauté de Milhards calcule qu'en comptant l'impôt public, elle est grevée de plus des trois quarts de sa production totale, et par-dessus cela les seigneurs ont l'usage des eaux, des bois, des herbes. A Sainte-Eulalie du Larzat l'Ordre de Malte, qui est seigneur, prend la dîme

(1) Cahiers de la Moselle. Voir surtout Erntsviller, Bouvilliers, Renange, Putlilange, Evillers, Neiifgranges, mairie de Boucheporu.

(2) Côtc-d'Or : Habitants de Puits, du Meix, de Barjon, etc.

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de toutes les récoltes, même des trèfles et des sainfoins, même du peu d'herbe des jachères, la dîme de la paille après celle du grain, la triple dîme de la laine, du croît, du fromage ; il prélève un champart variant du septième au quart, et il a les banalités, les corvées, les fouages, tous les droits utiles et honorifiques habituels.

Dans l'Agenais toute terre est seigneuriale. Les redevables croient que nulle part on ne trouverait des droits plus lourds et des conséquences de la féodalité plus malheureuses. C'est un curé qui l'explique, dans un mémoire trèscurieux où il le démontre minutieusement (1).

Le Dauphiné se dit « la terre classique de la seigneurie. » Il peut citer des seigneurs comme ceux deBrangue, prélevant 120 livres de froment, poids de marc, par journal de 600 toises (environ 3 hectolitres 1/2 par hectare) et les lods et ventes au tiers du prix; il offre des territoires d'une lieue de long sur une demi-lieue de large, celui de Mojitferrat entre autres, supportant le poids de quinze seigneuries différentes.

Le Languedoc estime qu'en cens et en dîmes ses tenanciers ont à payer les deux dixièmes de ce qu'ils produisent. Faut-il citer la Bretagne ? Qui ignore que ses plaintes furent les plus vives, les plus pressantes, qu'elles provoquèrent les décrets d'août ?

Même dans ce sixième ou septième du territoire où tout à l'heure Arthur Young nous apprenait que le fermage en argent était devenu usuel, la seigneurie n'a pas disparu. Elle s'est modifiée pour laisser à l'exploitation la liberté nécessaire, mais en persistant autant qu'elle l'a pu. De la

(1) Le curé de Sauveterre-d'Agen (Lot-et-Garonne).

Normandie, de l'Artois, de la Picardie, de la Beauce viennent des accusations tout aussi ardentes que d'ailleurs. On y signale comme partout des dîmes exorbitantes et des champarts ruineux, les abus de la perception, les gênes portées au travail ou à la possession. Ou bien ce sont quelques droits seulement qui restent : les lods et ventes dans presque tout le Nord, en Picardie la faculté de planter des pommiers au bord des héritages censitaires, dans l'Est le droit de troupeau à part, lequel emportait le droit de première pâture sur toutes les terres ; et comme ces droits n'ont été gardés qu'en raison de leurs avantages pour le seigneur, ils sont à eux seuls l'objet de récriminations non moins vives qu'autre part tous les autres ensemble.

Vers quelque point que l'on regarde, on assiste à un concert semblable. En Provence, en Franche-Comté, en Bourbonnais, en Saintonge, mêmes griefs, mêmes reproches véhéments. D'un bout du territoire à l'autre, dans les contrées riches et avancées, dans les pays pauvres et en retard, les plaintes sont identiques, les dénonciations aussi vives.

Il s'en faut donc du tout au tout que la seigneurie eût disparu en 1789. Elle existait partout avec son cortège de tributs et de services, imposant l'industrie des personnes ou l'usage du sol et n'ayant point cessé de pratiquer ses exactions traditionnelles pour accroître illicitement son impôt. Partout ses sujets la trouvent très-pesante, à quelque mesure et sous quelque forme qu'elle soit réduite. Il suffit aux étrangers de mettre le pied en France pour qu'elle frappe leurs yeux. Arthur Young n'avait visité qu'une partie du territoire et déjà elle l'étonnait. Lui comparant la seigneurie dans son pays, il disait qu'en Angle-

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