CE QUE PENSAIENT LES SUJETS
Dans les contrées de Bretagne, des bords du Rhin et de la Meuse, de Bourgogne et de Franche-Comté, de la Provence,du Centre, il n'y a guère de village qui ne s'y attache longuement.
Cette agitation n'eût pu venir moins opportunément pour la féodalité. Depuis le milieu du siècle elle était en contestations avec ses sujets. Elle avait refait ses terriers, dressé à nouveau ses rôles, les contemporains les avaient discutés contre elle ou s'étaient élevés au milieu des souvenirs de la lutte ; ils en gardaient les impressions passionnées et y puisaient des raisons de plus de lui être hostiles.
C'est à qui enchérira sur la manière dont l'opération s'accomplit, sur la mauvaise foi des feudistes qui la firent et sur leurs manœuvres. Celui-ci augmenta tout d'un tiers, celui-là de moitié. Tel prit à forfait l'accroissement, tel autre dut renoncer, trouvant tout déjà trop haut. Il y a en cela des sortes de légendes où il s'en faut que l'exagération soit sans rôle; mais on se plaît aies répéter, ce qui montre clairement deux choses : combien la seigneurie s'est aliénée ses redevables, et comment elle persiste dans ses vices de nature au lieu de les transformer et de les éteindre.
Assurément les revenus seigneuriaux se fussent beaucoup amoindris en restante leur taux ancien. Néanmoins, par la manière dont on s'y était pris pour les accroître ou par l'augmentation en elle-même, ils excitaient l'aversion. La seigneurie avait beaucoup changé de mains. D'autant plus facile à posséder qu'elle n'était qu'un fisc et échappait aux embarras de culture ou d'exploitation, très-enviée à cause de ses prérogatives ou pour la
vanité qu'on y attachait, la mobilité des situations et des fortunes introduites parla Régence lui avait donné beaucoup de maîtres successifs. Chacun, poussé par l'élévation des besoins, avait naturellement cherché à rétablir ses litres, à recenser ses redevables et ses objets de redevance. De là des prescriptions interrompues, des désuétudes arrêtées, la mise en vigueur de droits ou de services oubliés, plus d'une rente, plus d'un cens portés au-dessus du chiffre habituel. Chaque localité accuse une augmentation notable et s'efforce d'en donner les preuves.
Les débats issus de ces révisions trop souvent inintelligentes et pas toujours loyales, remplissent le dix-huitième siècle. « Nous plaidons depuis dix, vingt, quarante années, » disent la plupart des villages (1). Au moment où ils écrivent ils sont encore engagés dans ces procès obstinés, qui n'avaient pas été toujours fondés de leur part, mais que bien des fois le seigneur avait lui-même jugés, et jugés avec la volonté d'intimider la masse par la ruine de quelques-uns (2), ou qui étaient venus en dernier recours devant un juge de même intérêt que lui. Il avait fallu les abandonner à plus d'une reprise, ils avaient dévoré les ressources; on épargnait pour les recommencer, on les avait repris sans cesse, espérant un jour les gagner.
Les Etats généraux semblèrent le tribunal suprême qui allait proclamer enfin le droit. C'est pourquoi l'on voit les censitaires accourir ainsi vers eux en dénonçant sans
(1) Depuis trois siècles, disent ceux de Puits (Gôte-d'Or).
(2) « Chaque terrier avait une victime de ce genre^ qui servait d'étendard et était une barrière à l'universalité des autres, » écrivent en 1790 les rentiers du Rouergue et du Quercy (\veyron).