CE QUE PENSAIENT LES SUJETS
plus rien craindre les fraudes du seigneur ou ses ruses, ses procédures viciées et la complicité des juridictions. Ces censitaires font quelque chose de plus qui aura de grandes conséquences. Ils s'attaquent à Tessence des titres. Leurs luttes tenaces les ont mis à même de sonder ces titres. Ils en ont vu la faiblesse. Ils savent qu'au fond presque rien n'est formel en eux ni bien certain, qu'il n'y a que l'usage plus ou moins contredit, des réserves mises aux quittances, l'adresse ou l'audace des feudistes. Ils récusent maintenant ces présomptions abusives en en constestant l'origine; ils demandent qu'on produise les actes primordiaux, ils ne payeront plus que sur des justifications positives.
Ce ne sont pas quelques redevables hardis qui tiennent ce langage, c'est la très-grande majorité (1). En cela réside le côté nouveau et caractéristique du mouvement imprimé aux campagnes. Les dispositions qui régnent, l'esprit qui anime s'y attestent pleinement et pouvaient faire présager les suites (1).
Les reproches avaient-ils une exactitude complète ? Les censitaires étaient-ils justes dans tous leurs griefs, sans emportement dans leurs plaintes ? On ne voudrait pas le prétendre. La seigneurie qu'ils détestent ne mérite pas toujours ce sentiment. Ils regardent comme des exigences sans droit ce qui dérive en elle de contrats véritables malgré les apparences, de clauses d'exploitation ou de fermage sous les formes et les appellations féodales. Leur antipathie vient aussi pour beaucoup de ce qu'ils espèrent de voir se produire quand elle cessera ; l'idée des progrès
(1) Notamment des départements de l'Aisne, Eure, Calvados, Côte-d'Or, Moselle, Isère, Aveyron, Var,
dont ils se sentent empêchés y joue un très-grand rôle. Ils sont portés par le courant que les notions de libre existence et de libre industi ie se sont alors ouvert, et à coup sûr ce n'est pas un signe que tout fût au pire sous la loi sociale qu'ils accusent.
Ces considérations atténuantes ne changent point les choses. Elles les expliquent seulement, elles en donnent la mesure. Que Ton outrât ainsi, que l'on confondît les titres, que l'on poursuivît des mêmes réprobations ce qui était résulté de conventions anciennes et ce qui avait une autre provenance, c'était la preuve la plus certaine que la féodalité avait abusé de sa durée, altéré les rapports économiques, introduit un grand vice dans les relations dérivées d'elle. Ce qui était juste avait tellement pris de ressemblance avec ce qui ne l'était pas qu'on n'en avait plus conscience. L'exagération qu'on mettait à l'accuser montre l'urgence qu'il y avait de l'éteindre.
Un indice de plus, c'est qu'il n'y a pas de passion contre les personnes. Il ne s'agit que de droit civil, d'état matériel. Qui plus est, on ne méconnaît pas les intérêts existants ; presque partout on offre de les racheter. Mais la chose bien marquée, partout manifeste, c'est que la première, l'irrémissible obligation du législateur nouveau sera de bouleverser de fond en comble le régime féodal et de lui fermer tout retour.