‹ La Révolution française et la féodalitéChapitre 29 sur 130 · CHAPITRE Xll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xll

Pourquoi les châteaux brûlèrent.

Quand il faut toucher aux lois qui règlent les intérêts, il y a toujours trop loin du fond de la société à sa surface. En haut et en bas on ne juge pas de même et les changements n'ont lieu qu'après trop de délais. Dans les pays et les époques où les institutions, les mœurs accroissent encore la distance, non-seulement les délais, mais les révoltes et les abus de la force ont toutes les occasions de surgir.

L'histoire ne regrettera jamais assez que l'ardente dénonciation portée par les censitaires ne répondît pas à une enquête ouverte plus tôt. Quarante années auparavant les choses se seraient accomplies sans précipitation et sans injustice. A l'heure' où elle venait, il était difficile qu'elle restât dans la mesure. Cette enquête tardive s'animait déjà visiblement du souffle des révolutions. Si les résultats qu'on s'en était promis n'arrivaient pas bientôt ou si l'on venait à craindre de les voir différer par système, les soulèvements devaient en sortir.

Deux effets inverses, qu'elle produisait, rendaient ce danger imminent. Elle développait chez les censitaires des espérances sans bornes. Ayant pu se plaindre si haut et si pleinement, ils regardaient déjà leur sujétion comme détruite et ne s'y tenaient presque plus pour sou-

mis. Chez les seigneurs, au contraire, en rendant plus visible retendue de ce qu^n pouvait perdre, elle augmentait les résistances.

Les châteaux étaient donc envahis, leurs archives jetées au feu, les maîtres ou leurs agents poursuivis, maltraités lorsque le législateur de 1789 posa la première assise des lois qui ont aboli la féodalité. Les mêmes moyens furent mis en œuvre pour décider ce législateur à continuer son ouvrage.

Saura-t-on jamais bien qui fomenta ces faits malheureux d'incendie, de dévastations, de violences? Tout le monde s'en est senti un peu coupable, les uns de ne les avoir pas prévus, d'autres d'avoir espéré s'en servir, d'autres de ne les regretter qu'à moitié, et ils ont été voués à l'équivoque, puis ensevelis dans l'oubli par un de ces élans de concorde qui furent communs au début de la Révolution. A leur sujet les documents sont rares et ce qu'on y voit de plus marqué, c'est la crainte d'arriver à une certitude (1).

Il y a des partis à qui ne manque jamais l'habileté

(1) Un rapport du marquis de Langeron, qui commandait à Besançon, au cœur de cette Franche-Comté où la plupart des châteaux brûlèrent, résume assez bien l'opinion que l'on se fit de ces actes, dans les sphères où l'on était à même de les voir naître «t de les suivre. Après avoir constaté divers faits qui indiqueraient un plan mené par des gens puissants (ainsi des soldats nantis d'argent avant qu'il y ait eu pillage), il explique que toutes les prévisions échouent devant des influences secrètes ; il ajoute : « le mal subsiste, et j'en vois ces causes : l" nos voisins, en sacrifiant quelques millions, nous fei-ont plus de mal par nos troubles intérieurs que par la guerre la plus longue ; 2" un corps considérable voit avec regrets sa destruction ; 3° le silence des lois, la cessation de toute autorité engagent le peuple à une licence sans bornes. Depuis neuf mois je suis dans cette province, j'y ai acquis quelque confiance ; tout dépérit, les hommes ne sont retenus par rien... »

(Pièces du Comité des recherches, Archives de France.)

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