V. — L'Autriche
Plusieurs des petits Etats de l'Allemagne avaient dû à leur soumission passagère à la souveraineté de la France de jouir des lois françaises et des conséquences de ces lois. La plupart des autres suivirent les exemples donnés par la Prusse. Plus ou moins ils avaient ou écrit ou reçu leur loi d'abolition avant 1815, ou bien ils s'y sont mis vers cette date. Mais il y a eu dans le pays allemand
(l) M.Morier a adressé au gouvernement anglais, en 18G9, un rapport sur l'occupation du sol dans le grand-duché, à la fin duquel on trouve les détails les plus utiles sur le travail législatif accompli dans ce pays de 1811 à 1849 : dans les Reports respecting the tenure o/Zant/, 1869-1870.
nn centre de résistance puissant, dont l'exemple autorisa plus d'un gouvernement à retarder ou à retenir l'évolution : c'est l'Autriche.
Les modifications du servage auxquelles le Brandebourg ouvrit la voie dès 1719 n'eurent d'écho que plus tard, dans l'empire d'Autriche, et un écho très-peu suivi. En 1767 et 1769, puis en 1781 et 1782, le gouvernement essaya, pour quelques provinces, de ramener à une mainmorte réelle stricte, à un assujettissement à la glèbe [nexus subditiliœ) garanti par la rigueur même de ses règles, la condition servile, qui était non définie, sans lois et que ce défaut de limite rendait à peu près stérile. L'œuvre, toutefois, fut vite abandonnée par Marie-Thérèse et par Joseph II, qui en avaient pris l'inilialive, à plus forte raison par leurs successeurs, sans beaucoup regarder si les édits avaient leurs effets, moins encore s'il était opportun de toucher au régime de la féodalité.
Pendant l'époque contemporaine, cet empire s'est constitué le représentant et le soldat des principes sociaux ou politiques re posant sur l'existence du régime féodale. Son gouvernement a poussé jusqu'aux dernières bornes l'obstination à maintenir ces principes, la pensée que leurs forces affaiblies suffiraient pour le défendre contre le courant des faits modernes, pour en défendre même d'autres avec lui. Les changements apportés à la condition des personnes ou des terres, à l'état des sociétés par suite durant la première moitié de ce siècle, ont eu lieu sans qu'il s'en émût autrement que pour s'en garder ou pour les combattre.
Ce gouvernement'a pu être dirigé dans sa conduite par les calculs auxquels le disparate de ses peuples et de leurs
manières d'être, leurs exigences respectives et les obstacles qui en découlaient, obligèrent son action et ses visées. On l'a accusé ouvertement d'avoir prolongé la durée du pire des servages, pour mieux détacher les paysans de leurs seigneurs. Il ne serait pas surprenant qu'il parût moins coupable, si l'on regardait aux détails en faisant acception de cette situation particulière. Les Diètes locales, composées de seigneurs, le seraient du moins autant que lui, car elles avaient tout pouvoir d'accomplir des réformes qui auraient ouvert le chemin de l'émancipation. On ne voit pas qu'aucune y ait beaucoup pensé. La diète de Transylvanie fit quelque chose en J799, mais peu de chose, et ne s'y est guère attachée.
Au reste, le courant déterminé par les décrets du 4 août 1789 trouva-t-il tous les pays de l'Allemagne, ceux qui formaient l'Autriche notamment, dans un état d'éducation sociale assez avancé pour le suivre ou pour y être entraînée? c'est une question dont il faut tenir compte. On avait là le plus ancien moyen âge, le moyen âge de la condition servile pure, et cette condition venait en quelque sorte d'être instituée. La majeure partie des populations allemandes vivait encore sous le régime de la tribu, à une date relativement peu ancienne. La date se rapproche même à mesure que l'on va vers l'Europe orientale. Il y avait deux ou trois fois cent années seulement que les gouvernements s'étaient appliqués à réaliser, de ce côté, ce que l'influence romane et celle de la civilisation latine avaient peu à peu produit du côté de l'Occident, c'est-à-dire à fixer la tribu, à la faire passer de la vie nomade et de la possession indivise à la vie assise, au travail circonscrit et obligé. Us l'avaient fait par l'adscription à la glèbe, par l'insti-
tution du servage; les édits de Marie-Tliérèse qui ont étô indiqués tout à l'heure se rapportent à cette entreprise.
La loi de ce servage, né ainsi du vivant de l'histoire moderne et qui nous apprend, à plus d'un égard, comment et pour quelle nature de causes il fut formé dansd'autres âges, la loi de ce servage devint plus ou moins rigoureuse là ou là, plus ou moins excessive en raison des obstacles ou des difficultés rencontrés, en raison du besoin qu'on eut de lui et de la moralité du moment, somme toute en vertu de circonstances secondaires et relatives, comme cela s'était vu ailleurs en d'autres temps. Des habitants, des cultivateurs purent rester en dehors d'elle, d'autres qu'elle avait saisis sont parvenus à en sortir ou à faire diminuer sa rigueur. Ces libres et ces demi-affranchis prenaient à loyer les terres seigneuriales moyennant les redevances, les rentes, les contributions privées que la féodalité pratiqua dans tous les pays qu'elle a régis, et leur seigneur a été souvent le souverain luimême.
Mais les résultats de cette création sociale étaient loin de la solidité dans beaucoup de provinces. On les sentait fragiles encore, en présence des souvenirs qui s'y gardaient de l'existence ancienne. On avait l'esprit tourné vers la continuation de l'œuvre, familier avec les moyens qu'elle exigeait, non avec une émancipation civile qui n'en constituait pas seulement le contraire, qui se montrait comme un danger en ouvrant aux population le moyen de revenir à la mobilité native, en bouleversant dès lors toute l'organisation de la culture et de la production agraire. En d'autre termes on ne possédait par les notions du droit que la
Révolution venait de répandre, et l'intérêt de la société pouvait, sans abus, y paraître opposé.
Ces considérations expliquent dans une mesure que le gouvernement de l'Autriche ait mis tant de constance à se préserver des effets de cette révolution. Si l'on creusait dans cet ordre d'idées, qui plus est, on découvrirait peut-être, à quelques égards, pourquoi, lorsqu'en 1848 une autre révolution fit sortir l'Empereur de Vienne, il trouva dans quelques parties de son empire un appui si efficace.
Cependant, il était impossible aux sociétés établies sur des lois pareilles de vivre en contact avec l'Europe moderne sans se voir forcées d'en sortir après un temps, quelques raisons d'être que ces lois empruntassent aux choses. L'Autrichesegardait encore del'influencede la Révolution françaisebien après 1830, oii cette révolution s'était affirmée de nouveau avec tant de retentissement. Le jour ne vint pas moinsoù elle dut se résoudre. Le 24 février 1848 la surprit étudiant sa transformation, l'ayant même un peu ouverte pour la mieux préparer. Ce nouvel élan de la France a été décisif pour l'Europe du nord. On vient de voir son action sur l'intelligent duché de Hesse, sur la Prusse, la Bavière, on la trouvera bien ailleurs. En quelques semaines il transporta l'Autriche au point le plus avancé (1).
La condition des classes «assujetties » (c'est le nom que les édits impériaux donnent aux cultivateurs des seigneuries) était aussi diverse que la provenance et les
(1) On peut voir à cet égard, un rapport intéressant, quoique très-succinct, de lord Lytton, dans l'enquôte sur la tenue des terres en Europe, qui a été citée tout îi l'heure.
traditions des peuples qui composaient cet empire et que la dissemblance des conditions imposées à la culture par le sol et le climat. Des provinces qui avaient été françaises montraient ces classes presque en possession du droit français ; mais hors de là le servage les enveloppait pour la majeure partie, souvent avec tout ce qu'on lui a connu d'excessif. En tout cas elles étaient « corvéables » à peu près partout, autrement dit soumises à l'obligation de cultiver les terres du seigneur. Celui-ci leur abonnait une partie de ces terres en échange de la culture du reste, et la somme du travail exigé dépassait maintes fois la mesure que l'intérêt sensé aurait prescrite, interdisant à ce corvéable les entreprises personnelles, l'aclivilé dès lors, la productivité si l'on peut ainsi dire. Mais on supposait à ce régime de très-grands avantages ; on disait entre autres qu'il rendrait le ténement délaissé en échange des corvées assez libre pour faire ressembler le tenancier à un propriétaire véritable et qu'il l'habituait d'autant mieux à la vie stationnaire.Si cet avantage et d'autres dont on faisait état avaient un jour existé, ils se trouvaient bien recouverts, à cette heure, par les défauts et les mauvaises conséquences.
Il y avait beaucoup d'esprits jeunes, en Autriche, à côté ou au-dessous de son gouvernement répressif et fermé. Toute une génération s'était élevée aux connaissances et aux principes dont la France et l'Angleterre ont eu le parrainage dans le monde et dont le reste de l'Allemagne avait déjà profité. Ces esprits-là étaient éclairés sur les vices des lois sociales de leur pays, aussi bien que sur les vieilles idées politiques qui les y faisaient maintenir. Ils voyaient comment les avantages que l'on
fivait cru trouver dans les apparences de propriété données au corvéable étaient tout illusoires, existaient tant que ces propriétaires prétendus n'essayaient pas d'en faire usage et disparaissaient ou devenaient nulles dès qu'ils voulaient s'en servir. Le droit de transmettre, le droit d'engager ou de vendre, le droit de diviser leur tènement était reconnu aux corvéables, mais un droit subordonné, qu'il fallait acheter du seigneur quand il y consentait, qu'on était contraint de discuter contre ses refus et de lui arracher devant les juridictions compétentes quand il y mettait obstacle. On savait donc et le peu d'intérêt personnel que les corvéables pouvaient trouver à ces facultés et le peu de fruits qui en provenaient.
De grandes sources d'infériorité sociale découlaient d'ailleurs de la constitution de la propriété, et elles n'étaient pas moins flagrantes. La classe noble seule pouvaitacquérir le sol avec la plénitude de la dominité. Elle payait ce privilège par toutes les restrictions habituelles au droit noble, restrictions qui allaient jusqu'à l'inaliénabilité même, en quelque sorte, car il n'y avait pas de vente sur laquelle on ne pût revenir. Le droit de rentrer dans le bien sans aucune indemnité pour les améliorations faites, quelqu'ancienne que fût l'aliénation, constituait un des principes de cette propriété noble et en abaissait la valeur en en arrêtant le mouvement. Quant aux classes non nobles, c'est-à-dire aux autres personnes que les seigneurs, qu'elles fussent ou non sorties de la condition servile, la propriété leur était interdite. Tout se bornait pour elles à l'exploitation ou à la culture. Elles n'avaient la latitude d'acheter ou de vendre que cela. Elles étaient usufruitières, fermières, colons à divers titres, suivant les provinces, çà et là même co-
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Ions prospères (1), mais ne détenaient nulle part au titre fructueux que le plein domaine confère. Elles ne connaissaient pas le sentiment du mien, que rien ne supplée pour faire naître la fécondité, la vitalité progressive.
Ces conséquences des lois sociales, leur stérilité et aussi leur éloignement de toutes les notions de justice frappaient maintenant un très- grand nombre d'esprits. Bien avant l'année 1848 il existait un courant d'opinion qui aurait rendu des réformes inévitables sous peu. Des faits qui émurent profondément l'Europe ne tardèrent pas à ajouter leur poids à ces dispositions publiques.
Le servage, l'état seigneurial, la situation des personnes qui s'y sont trouvées soumises, paraissent avoir été plus pénibles et plus misérables dans les pays autricbiens que dans d'autres. En aucun il ne s'est produit autant de révoltes sanglan.tes de la part des paysans. Au xiii**, au XIV*, au xvi% au xvin' siècle, elles forment une partie de leur histoire. La sauvagerie des seigneurs, l'animosité des populations contre un sytème social qui était si violenment contraire à leurs traditions de propriété commune et indivise et à leurs babiiudes de déplacements volontaires, se réunissaient pour provoquer ces révoltes. Partout où il existait des antécédents slaves, notamment, elles ne cessèrent pas d'être sur le point de naître. Elles recommencèrent avec une violence extrême, il va y avoir trente ans, dans la Galicie, où l'on voyait les paysans obligés à 136 jours de corvées par an avec 6 bœufs et deux hommes, ce qui équivalait à l'interdiction de travailler pour d'autres que pour le seigneur, consé-
(I) Dans la Sfufistique de l'empire d'Autiiche de Springer, qui est de 1840, ces situations de la classe rurale sont exactement relevées.
quemment de se créer des intérêts sérieux en dehors de la culture de la seigneurie. En Hongrie ils devaient 108 journées seulement; mais là où il y avait moins de corvées il y avait plus de redevances ou d'autres charges (I). ,
Les peuples civilisés firent honte unanimement au gouvernement de l'Autriche de ces jacqueries nouvelles et de l'état servile qui leur donnait naissance (2). Il dut s'avouer à lui-même l'inertie économique dont l'état social faisait souffrir l'empire, et entreprendre enfin la réforme dans laquelle il se trouvait le dernier.
Le J3 avril 1846 une ordonnance impériale posa le premier jalon de l'affranchissement, en prenant pour terrain la province où les faits venaient ainsi de le motiver outre mesure. Cet acte interdit de certaines corvées, plus abusives ou plus mal tolérées que d'autres, et autorisa les serfs à porter leurs réclamations devant l'administration communale, « le bailliage du cercle», ou devant l'administration impériale, sans passer d'abord par la juridiction du seigneur. C'était une manière de pourvoir au plus pressé, de rendre le gouvernement maître de la ju risprudence dans les questions intéressant les serfs, de se donner le temps de voir et de bien combiner la suite.
Mais les gouvernements qui s'attardent à ce point s'interdisent par avance de conduire à leur gré leurs réformes et de les diriger comme ils l'ont conçu. D'autres mains que
(1) Dans le t. XX, de la Revue des Deux Mondes, p. 332, on trouvera des détails intéressants, donnés par M. Desprez, sur la situation des paysans de l'Autriche à l'époque des jacqueries de la Galicie.
(2) On n'a pas oublié que la tribune de noire Chambre des Pairs en retentit. On entendit, à cette occasion, un discours de M. de Montalembert dont l'impression fut profonde.
celles de 1846 furentappeléesà faire entrer l'Autriche dans le cadre des sociétés modernes, et ces mains-là obéissaient à des principes qui leur ont fait singulièrement dépasser les limites oii pensaient se tenir leurs devancières. Les vieux hommes d'Etat qui firent l'ordonnance du 13 avril croyaient disposer du temps; l'autorité morale leur manquait déjà et bientôt l'autorité réelle leur fut enlevée. Leur œuvre est restée un pur document dont leurs successeurs ont eu tout au plus à se servir. Il n'y a lieu de la retracer ici qu'à titre de préface, pour ainsi dire, de la révolution sociale (le mot n'a rien d'exagéré) dont se sont chargés ces successeurs.
La suite que comportait l'édit du 13 avril vint au mois de janvier 1847, dans une ordonnance générale qui déclarait rachetables les corvées et les redevances et réglait la procédure du rachat. Il ne s'agissait que de rachat volontaire, des transactions qui pourraient intervenir entre le seigneur et le serf du moment où la faculté de racheter et d'affranchir allait exister. Cependant, le désir d'arriver un jour au rachat obligé se montrait peut-être dans les moyens qui étaient donnés. D'abord, le sol était assuré au serf qui l'occupait, déclaré lui appartenir ; c'était un trèsgrand pas. Il restait à cet affranchi à libérer ce sol et à se libérer lui-même. Il aurait pour cela deux voies : payer en une somme d'argent ou payer par l'abandon d'une partie de ce sol que la loi lui donnait. Où prendrait-il Targent s'il en manquait? dans la part de terre par lui gardée. On serait obligé d'accepter cette terre en hypothèque.
La libération n'eût pas avancé beaucoup, néanmoins, si une autorité publique n'y fût pas intervenue. L'or-
donnance confiait donc au bailliage du cercle la mission de faire exécuter les contrats; et comme elle donnait à la commuue la faculté de racheter d'ensemble, par les mêmes procédés, les charges communales, comme ce rachat devait s'opérer dès que la minorité de la commune seulement en serait d'avis si le bailliage le trouvait opportun, cette magistrature administrative tenait en réalité la libération en son pouvoir; elle l'aurait activée ou retenue suivant les vues du gouvernement.
C'était une bonne assise tant qu'il pouvait paraître certain que l'on construirait soi-même et à son heure le reste de l'édifice. Mais le gouvernement qui venait de poser cette assise eut bientôt l'obligation de faire voir que les idées publiques en dépassaient singulièrement le niveau, et qu'elle resterait inutile le jour où le mouvement se mettrait dans ce pays, si précautionneusement préservé jusqu'alors. Dès que l'écho de la révolution de février fut entendu au delà du Rhin, l'empereur d'Autriche se hâta d'indiquer d'autres bases. Le 13 avril 1848, croyant encore qu'il pouvait procéder efficacement par des ordonnances et se concilier au moins les provinces, il s'empressa de promulguer pour la Haute et Basse-rAutricho, la Moravie, la Silésie, la Styrie, la Carinthie et la Carniole, Salzbourg, le Tyrol, une constitution toute fondée sur les principes modernes et qui assurait tout d'abord deux choses : la liberté d'acquérir le sol, la suppression de l'assujettissement.
C'est en effet à ce point avancé que l'Autriche s'était portée tout d'un coup. Il n'y avait plus de place dans les esprits pour d'autres lois que des lois propres à doter les personnes et les terres, le plus tôt possible, de l'indé-
pendance et de la plénitude devenues, par le fait de la révolution française la condition nécessaire de la vitalité sociale autant que le droit même.
Peu d'assemblées formées après une révolution ont été plus incapables en face des difficultés politiques, et plus confuses que celle réunie à Vienne le 4 septembre de cette année 1848, dont l'Allemagne inscrira le millésime dans ses fastes comme celui de 1789 l'est dans les fastes du monde ; mais peu d'autres furent aussi sûres de ce qu'elles devaient faire pour la rénovation de leur pays et aussi promptes à le formuler. Elle promulgua, pour entrer en vigueur un mois après, l'abolition du servage, du régime seigneurial, de la classification des biens et des personnes, de tout le système de restrictions civiles maintenu avec tant de ténacité, par l'ancien gouvernement, comme le palladium de l'Autriche. Abolition complète ; il resta aux représentants de ces anciennes choses, l'un d'eux l'expliquait peu après, le droit de hisser leur pavillon à la tour de leur château ; mais il ne resta guère que cela, et le moindre propriétaire en pouvait jouir comme eux. L'égalité civile et la propriété étaient entrées de plein pied dans Tempire, comme en France le lendemain du 4 août. Elles y étaient entrées mieux qu'en France, seulement, payant ce qu'elles détruisaient. L'abolition était prononcée, mais le rachat de même. Pas une classe, pas un individu n'était condamné à perdre; toute la nation, au contraire, gagnait à la fois.
On attendait si bien cette transformation radicale, que. la dynastie, en se rajeunissant bientôt pour ressaisir le gouvernement, la donna comme son gage et la voulut pour appui. L'avènement de l'empereur François-Joseph fut
marqué par l'octroi d'une constitution qui, chose rare, s'appropriait cette œuvre révolutionnaire dans un langage politique élevé. Elle annonçait que l'affranchissement serait rendu facile par des moyens pratiques et ce fut fait à quelques jours de là. La constitution porte la date du 4 mai 1849 ; le 16 vit rendre une ordonnance établissant la procédure nécessaire ainsi que les moyens de finances. La loi de 1848 était désormais consacrée ; son application fut rapidement conduite.
Il faudrait un volume entier pour exposer,dans leurs dispositions et dans leurs motifs, les lois qui vinrent réédifier les rapports sociaux et les intérêts, en Autriche, sur un plan si opposé à celui que ce pays avait eu. On aurait à expliquer la multitude des dissemblances et la foule des prévisions qu'elle exigea, à retracer la volonté suivie avec laquellelegouvernementdujeuneempereur et celui du comte de Schwartzemberg firent passer l'empire dans un moule tout nouveau (1 ). Pour rester ici dans les proportions, nous n'avons qu'à marquer quelques traits, qui esquisseront le système et laisseront apprécier l'œuvre.
Comme on refaisait tout à neuf, comme il y avait à peine des précédents, comme il s'agissait de tout raser pour tout reconstruire autrement, on commença par faire évaluer les choses que l'on allait détruire. Une commission fut nommée à cette fin par le gouvernement. Les grands propriétaires, les seigneurs, y étaient amplement représentés. Elle eut mission d'estimer la valeur pécu-
(1) Ce livre a été fait, en Autriche, par M. le baron de Czœrnig, correspondant de l'Institut de France pour les sciences morales et politiques (section d'histoire) : Œsterreich Neugesialtung 1848-1858, von Cari Von Czcer/ïiô-, Stuttgart, Cotta, 1858.
niaire de toutes les corvées, de toutes les redevances, de tous les droits dont chaque seigneur jouissait, de fixer le montant de ce qui serait dû à chacun en remplacement de ces jouissances, et de présenter le total par provinces et pour tout l'empire.
Comment payer ce total? c'était une difficulté considérable. Les exemples qu'avait donnés l'Allemagne ne pouvaient guère servir. S'il existait un intérêt public à changer les choses, les choses par lesquelles les anciennes devaient se voir remplacer n'avaient pas créé des intérêts assez forts pour s'engager d'eux-mêmes dans le rachat, y entrer sans interruption et partout, ni assez nombreux pour que la transformation fût rapidement sensible. On décida donc de mettre tous les intérêts sur le même pied, c'est-à-dire sous une obligation rendue de même durée et de même proportion pour tous, solidaire par les conséquences à vraiment parler, afin que tout l'empire progressât ensemble par elle et fût forcé de progresser pour y faire face.
On attribua tout d'abord au gouvernement une part dans cette obligation. Ce fut une part très-supérieure à celle qu'on lui avait, alors, vu prendre hors de l'Autriche. Le tiers du montant total fut mis à sa charge, et il reçut la mission de faire acquitter les deux autres tiers, qui devinrent une dette publique.
Toutefois, instituer la dette ne résolvait pas grand'chose. Qui acquitterait cette dette et par quelles voies? Oh était l'argent pour le faire ? Oii étaient les intéressés capables de le vouloir en assez grand nombre ? Comment parvenir au but, sinon en y attelant tout le monde ? Dans cette vue, il fallait apprécier les effets de la transformation pour cha-
cune des deux grandes catégories de personnes qu'elle allait toucher : pour les corvéables ou tenanciers, pour les seigneurs, et répartir son poids jîroportionnellement. Ce n'était pas une responsabilité minime.Le succès de l'opération devait probablement manquer par le mauvais fonctionnement du mécanisme, si l'on venait à se tromper, si l'on ne se dégageait pas assez des idées anciennes ou si l'on s'en dégageait trop.
Le succès n'a point fait défaut. Une valeur d'Etat fut créée, une valeur spéciale à la libération du sol [Grund- Einlastung), portant intérêt à5 p. 100, remboursable au pair en 40 années par tirages annuels, localisée par provinces en raison de la dette à payer dans chacune, et portant la garantie de la Province indépendamment de celle de l'État. Ce fut la monnaie dont on paya les seigneurs. Pour assurer la réalisation de cette monnaie fiduciaire, autrement dit le remboursement, on établit une taxe, spéciale aussi, divisée en deux parts pour son assiette : une part afférente aux populations affranchies, l'autre aux seigneurs ou du moins dans laquelle ceux-ci prendraient par force la majeure portion. Chacune de ces parts fut faite égale au tiers du montant total de la libération dans l'empire. On avait évalué à ce prix l'avantage que les uns et les autres étaient appelés à retirer de l'existence nouvelle qu'ils allaient avoir.
La taxe fut donc établie pour un tiers de ce montant total sur les tenanciers affranchis, au prorata du chiffre de chaque province. Le troisième tiers devint une charge additionnelle aux contributions provinciales et fut imposé au budget de la province. Chaque diète dut porter annuellement cette charge en dépense et créer les re-
celtes correspondantes. C'est dans la mesure où les seigneurs fournissaient à ces recettes par l'impôt, qu'ils participèrent aux frais du bénéfice commun. On comprend qu'au début, étant les seuls imposables, ils supportèrent réellement ce tiers de la libération.
Cette transformation sociale s'était commencée en l'année 1848 ; l'année 18S8 vit porter les dernières dispositions de lois nécessaires pour l'achever. L'Autriche avait fait l'étonnement de l'Europe à s'attarder dans le progrès public au point que l'on a vu ; elle surprendra l'histoire par l'ampleur de sa résolution. Pour la première fois un pays s'est jeté ainsi, de toutes pièces, dans une autre organisation que son organisation précédente, dans des cadres aussi absolument nouveaux pour lui, et a coupé son câble avec cette hardiesse pour se forger la nécessité de réussir. Est-il besoin de dire que ce n'a pas été sans soulever beaucoup de plaintes? Des entreprises dans lesquelles il s'en fallait que les intérêts perdissent autant pied en ont suscité de si vives ! Celle-là eut au moins de grands résultats et n'a pas produit de ruines ; c'est un titre rare et un précieux exemple. On put voir la propriété noble monter de cent pour cent en peu d'années, le revenu doubler et tripler, les paysans partout propriétaires et* aisés, un mouvement considérable d industrie, d'entreprises, de richesse surgir, une féconde rénovation politique s'opérer (1).
Il avait donc fallu un demi-siècle pour établir dans toute l'Allemagne les principes sociaux nés de la révolution
(1) C'est le témoignage de l'ambassade anglaise en 1870.
française. A la fin, ils prenaient possession du plus résistant des États de ce pays comme de tous les autres, et c'était avec une souveraineté et une puissance qui font comprendre l'attachement passionné dont les avaient aimés nos pères.