‹ La révolution française et le régime féodalChapitre 19 sur 94 · Voir plus haut, p · texte numérisé non relu

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Louis XVI, des lettres patentes du 28 juillet 1786 astreignirent aux lods et ventes, au profit du roi, les détenteurs d'îles et d'alluvions. Le roi et les apanagistes usurpèrent de plus en plus les marais et les terres infinités. Les seigneurs usèrent davantage de •ces droits de triage et de cantonnements, qui leur permettaient de reprendre le tiers des biens communaux, censément concédés par eux autrefoîfe. L'exercice des divers droits •de banalité, si désagréables aux paysans^, sembla s'aggraver çà et là.

Ce qu'il y a de vrai etcertain, c'estque,sous Louis XVI, les paysans se plaignaient beaucoup plus qu'autrefois des droits féodaux.

C'est que ces droits leur paraissaient plus insupportables qu'autrefois.

Par la critique que les philosophes avaient faite de ces droits, par le succès de l'opuscule de Boncerf sur l'inconvénient des droits féodaux (1776), succès que le Parlement avait rendu retentissant en condamnant cet opuscule, par la propagande de la philosophie humanitaire étégàlitaire, par les propos et les libéralités même des seigneurs.

par les conversations des bourgeois instruits et aussi de beaucoup d'ecclésiastiques* avec les paysans, Pidée s'était répandue dans les campagnes que ces droits étaient injustes. Depuis que des hommes instruits, en qui les paysans avaient con-

1. Je pense à ces curés de campagne, amis du peuple, comme les abbés Grégoire, Ballard, Jallet et Lecesve, qui seront députés aux États généraux. D'ailleurs, Tinfluence de la philosophie sur le langage du -clergé au dix^huitième siècle fut fréquente. Ainsi c'est du ton d'un philosophe que Tabbé P. Collet, dans son Traité des devoirs des gens du monde (Paris, 1763, in-12. Bibl. nat., D 30509), parle, p. 259, des pauvres paysans que les seigneurs « traitent parfois avec une dureté qui approche beaucoup de la tyrannie ». P. 266-267, dénonçant l'abus du droit de chasse, qui écrase le paysan, il dit : «... Maîtres et valets, hommes et chevaux, tout fond sur son champ et sur sa vigne ; encore faut-il qu'il dissimule sa douleur. La plus légère plainte serait un crime qu'on ne lui pardonnerait pas. Un maître, plus roi dans sa terre que le roi ne l'est et ne le veut être dans ses États, lui apprendrait efficacement que, s'il est permis de gémir en secret de sa tyrannie, il n*est pas permis d'en murmurer. Malheur à lui si, après avoir osé parler d'un peu haut, il ose tuer un misérable lapin. Ce criminel attentat pourrait le conduire aux galères, ou le forcer à s'expatrier. On demande quelquefois pourquoi, à la tin des siècles, il y aura un jugement général : c'est afin que tant d'horreurs soient publiées à la vue des nations et qu'il paraisse avec combien de justice les puissants de ce monde seront justement tourmentés. Potentes autem potenter tormenta patientur {Sap.^ 6, v. 7). » — Ce morceau a l'air d'avoir été « prêché »» en chaire.

fiance, leur avaient dit que les choses étaient à changer, les paysans trouvaient le régime féodal plus lourd qu'autrefois.

On objectera que les paysans devaient être réellement moins pauvres qu'autrefois, attendu qu'ils achetaient de la terre, et que beaucoup d'entre eux étaient devenus propriétaires. Sans doute, le fait que la propriété paysanne, comme on dit, a continué à s'accroître dans la moitié du dix-huitième siècle ne semble plus douteux. Par des documents qui me semblent probants, M. Loutchisky a démontré qu'à la veille de la Révolution, en Limousin, dans 85 paroisses de l'élection de Tulle, sur 247.000 arpents de terre, les paysans en possédaient 137 .080, et que, dans 43 paroisses de l'élection de Brive, sur 63.000 arpents, les paysans en possédaient 34.000, soit plus de la moitié du tout. D'autre part, dans ces deux élections, il n'a trouvé que 17 p. 100 de paysans non propriétaires ^

Il y a même des villages où la propriété

1. LouTCHisKT, la Propriété paysanne en France à la veille de la Bévolutionj principalement en Limousin. Paris, 1912, iD-8.

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se trouve aujourd'hui moins divisée qu'elle ne l'était sous l'ancien régime*. Mais ces achats de terres dénotent-ils plus d'aisance chez les paysans?

Oui et non. Oui, en ce sens que, si ces achats devenaient plus fréquents, il semble logique d'en conclure que les paysans avaient plus d'argent qu'autrefois, qu'ils étaient donc moins pressurés qu'autrefois, que le régime était donc devenu moins lourd. Non, si l'on admet que certaines conditions économiques et sociales aient amené les nobles, par exemple, à se défaire de leurs terres, et qu'ainsi beaucoup d'occasions de devenir propriétaires se soient simultanément offertes aux paysans à la fin du dix-huitième siècle, qui ne s'étaient pas offertes à eux autrefois^.

1. Ainsi, en Périgord, le village appelé Chez-Mondy,. dans une seigneurie appartenant au comte de Hibérac. Voir G. BussiÈRE, Etudes historiques sur la Révolution en Périgord, 2« série, p. 239.

2. Évitons, d'ailleurs, de trop généraliser ; il arrivait aussi que des seigneurs s'arrondissaient par des achats. Ainsi l'abbé P. Collet, dans son Traité des devoirs' des gens du monde (voir plus haut), blâme, p. 271, la « finesse » d'un seigneur zélé à « quarrer » son domaine. « Comme il comptait sur une longue vie, en quoi il ne s'est pas

LE RBGUIE fSODAL SOUS LOUIS XVI 4T

Au vrai, c'est par une incroyable sobriété et économie que les paysans arrivèrent alors^ à acquérir tant de lopins de terre. II faut se dire qu'ils ne dépensaient à peu près rien pour leur nourriture, se contentant, en Limousin, d'un pain grossier, de soupe, de châtaignes, de haricots (les pommes de terre* n'étaient pas encore d'un usage général), d'un peu de lard parfois, d'un peu de vin parfois. Ils dépensaient peu pour leur entretien, se contentant de ce drap grossier, raide et inusable, qu'on appelait droguet, et qui servait à plusieurs générations, et de toile non moins grossière. Presque tout ce peu d'argent monnayé qu^îls dérobaient au fisc du roi ou au fisc du seigneur s'entas-

trompé; il laissait passer vingt -neuf ans sans demander aucun arrérage, des rentes qui lui étaient dues. Au bout de ce terme, il parlait ; et comme de pauvres gens, qui auraient eu bien de la peine à payer 10 ouli2 francs par an, n'avaient pas dans toute leur maison la valeur de 30 ou 40 pîstoles qu'on leur demandait, il s'emparait de leur petit fonds. Ce pieux artifice, qu'il regarda toujours comme un chef-d'œuvre de sagesse, lui réussit si bien qu'il est mort possesseur de presque toutes les terres de sa paroisse ; mais enfin il est mort, et plaise au ciel que sa cruelle et funeste indulgence ne lui ait point été imputée au tribunal du souverain juge. »

sait dans le bas de laine, d'où il ne sortait que pour des achats de terre, achats parfois tout petits, achats parfois de cent livres seulement, ou même de cinquante, ou moindres encore.

La terre acquise, la vie n'en était pas plus douce à l'acquéreur paysan. Le voilà, en plus d'un cas, à demi ruiné par l'acquisition, obligé de s'absenter du pays, d'aller à la ville y faire le maçon, pour rentrer avec quelque argent, qui servira à compléter le paiement de l'acquisition, le paiement aussi parfois de ce lourd droit de lods et de ventes.

Ces paiements faits, sa propriété va-t-elle, parle revenu qu'il en tirera, le rendre moins pauvre, plus heureux ? Non. Ce fardeau du régime féodal dont, quand il n'était que métayer, que fermier, que journalier, que domestique, le poids ne pesait qu'en partie sur ses épaules, y pèse tout entier depuis qu'il est proprrétaire. Le cens toujours, les banalités toujours, le champart parfois, la dime toujours, les désastreux effets du droit de chasse, toutes les vexations de la féodalité s'abattent sur le nouveau propriétaire, et

parfois il se sent bien plus malheureux qu'avant qu'il ne possédât.

Ainsi Paccroissement de la propriété paysanne, loin d'adoucir la féodalité, la rendit sensible à plus de gens et, pour ainsi dire, en généralisa l'odieux à la veille de la Révolution.

Beaucoup de terriers furent renouvelés sous le règne de Louis XVI, surtout entre les années 1780 et 1789. Les anciens terriers, vu les mutations et les divisions, étaient devenus en partie inutilisables. Les seigneurs ne se sentaient plus possesseurs de titres suffisamment nets, à une époque où la légitimité des droits féodaux était contestée par tant d'écrivains, où il y avait tout un mouvement d'opinion contre ces droits, et où le Parlement de Paris engageait les seigneurs à résister au mouvement en faisant acte de propriétaires . Voilà sans doute pourquoi les rénovations des terriers furent alors, sinon générales, du moins très fréquentes, et

AuLARD. — Révol. et rég. féodal. 4

MM. Champion et Sagnac ont raison de dire qu'elles furent au nombre des faits qui firent paraître alors la féodalité plus désagréable, plus lourde.

On appelait terrier, ou livre terrier, ou papier terrier, un « registre contenant le dénombrement des déclarations des particuliers qui relèvent d'une seigneurie, et le détail des droits, ceire et rentes qui y sont dus » 1.

La confection ou rénovation de ces terriers était onéreuse aux censitaires, qui devaient payer certains droits. Aussi le seigneur ne pouvait-il y procéder quand il le voulait. Il ne le pouvait que tous les trente ans, dans le ressort du parlement de Paris, et, en Auvergne, Bourbonnais, Lyonnais, Forez, Beaujolais, Maçonnais, il le pouvait tous les vingt ans, d'après l'arrêt des Grands Jours de Clermont du 9 janvier 1666^. Il lui fallait, à

1. GuYOT, Répertoire^ au mot Terrier, Ne pas confondre avec les Cueillerets. « On nomme papiers cueillerets, papiers terriers, papiers cerisiers^ lièves, recens et manuels les registres de recettes que le seigneur d'une terre, ou son fermier, tient des cens et redevances qui lui sont payés. » (Guyot, ibid.)

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