Mémoires, t. I, p
de gens ivres placés dans un magasin de meubles précieux, qui cassent et brisent à Tenvi tout ce qui se trouve sous leurs mains... Un sentiment de haine, un ^^sir aveugle de • vengeance, et non l'amour du bieîi, semble animer les esprits. »
~ Il est possible que, quand Tévêque de Chartres, par exemple, proposa l'abolition du droit de chasse, il ait voulu être ironiquement généreux aux dépens de la noblesse. Mais il est évident qu'un sincère et vif courant d'enthousiasme emporta, dans cette nuit du 4 août, toute arrière-pensée mesquine et que ces législateurs enfiévrés^ aperçurent pour un instant l'image de la patrie. Ni Ferrières,ni Guilhermy, ni aucun privilégié ne résistèrent à cette noble fièvre : c'est après coup, c'est de longues années plus tard, que, dégoûtés de leur libéralisme de 1789, ces nobles rougirent de leur générosité ou la regrettèrent. Dans le moment; pas un journal n'attribua à des motifs bas l'enthousiasme de cette séance, à laquelle n'assistèrent justement pas les deux députésqui la décrièrent le plus, le réaliste Mirabeau
et Tégoïste Siéyès. Tous élevèrent aux nues l'acte du 4 août, la pureté du sacrifice offert à la nation.
Écoutez Brissot, dans le Patriote français :
« On ne peut se faire une juste idée de l'enthousiasme généreux dont tous les cœurs étaient embrasés. Les traits de générosité et de patriotisme se pressaient, pour ainsi dire, et se multipliaiejit avec une rapidité qui permettait à peine de les suivre. On entendait de toutes parts : « Nous sommes tous frères, « tous amis, tous égaux : les emplois civils « et militaires doivent être accessibles à « tous sans distinction. » Gorsas dit que les discours de MM. de Noilales et d'Aiguillon avaient tellement « électrisé l'Assemblée « qu'on aurait fait volontiers le sacrifice de sa « vie ». '
Le Hodey hasarde une comparaison qui sera reprise par Michelet : « En une nuit, l'arbre fameux de la féodalité, dont les rameaux s'élevaient jusqu'aux cieux, dont les racines pénétraient jusqu'aux entrailles de la terre, v^ dont l'ombre couvrait 'toute la France, a été renversé. »
lA NUIT DU 4 AOUT 101
Etienne Dumont, le pédant genevois, dit en se moquant * : « Une contagion sentimentale entraînait les cœurs. » C'est Texacte vérite. Elle éclate jusque dans le procès-verbal officiel, d'ordinaire si froid et si incolore. On y lit: « Alors, comme à Tenvi, les âmes, saisies d'un enthousiasme qui croissait à chaque instant, se sont livrées à toute la franchise de leur zèle. »
Telle fut la véritable impression que les contemporains reçurent de la nuit du 4 août.
C'est surtout cette impression dont j'ai voulu donner une idée. Je n'ai point fait, tant s'en faut, un récit complet de la séance. Si on voulait faire ce récit, le mieux serait de reproduire le procès-verbal, qui est fort détaillé, et de le compléter, en note ou en appendice, par des extraits des journaux.
Dans la nuit du 4 août, l'Assemblée constituante n^avait pu voter qu'une liste des destructions opérées. Il restait à rédiger cette