‹ La révolution françaiseChapitre 13 sur 84 · AVANT-COUREURS DE LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

AVANT-COUREURS DE LA TEMPÊTE

« Pauvres paysans, pauvre royaume, pauvre roi! » disait Quesnay, le fameux économiste, logé dans un entresol du château de Versailles, comme médecin de Sa Majesté, qui l'appelait son penseur.

a Depuis quelque temps, la Grève ne désemplit pas, » écrivait Bachaumont dans son Journal, peu d'années avant la révolution.

A la veille même de l'explosion, un voyageur anglais, Arthur Young, visitant notre pays, compare sa détresse à celle de l'Irlande, et s'étonne de la patience du peuple français. « Ah! s'écrie-t-il, si pour un jour j'étais le législateur de la France, comme je ferais sauter les grands seigneurs. » Vraiment, le comité de salut public ne fut pas mal avisé quand, pour justifier la révolution, il réimprima le livre d'Arthur Young à 40 000 exemplaires et le fit distribuer dans toutes les communes.

Mais on peut suspecter l'opinion d'un étranger. Cherchons ailleurs. Ecoutons le comte de Guibert, un personnage officiel : « Les peuples vivent dans un tel état de malaise et d'anxiété que, s'ils avaient la force de briser les liens qui les attachent à leurs gouvernements, ils se donneraient d'autres lois et d'autres administrateurs. »

« Il faut refondre la cloche, » s'écrie le cardinal de Bernis après une série de lamentations sur la décadence du pays.

Et pourquoi n'écouterions-nous pas le régent de France lui-même? « Si j'étais sujet, dit-il, je me révolterais. »

C'est, en effet, une cause de surprise que la durée d'un pareil état de choses pour ceux qui l'étudient avec un peu de soin et un peu de cœur.

0 Le peuple sur lequel vous régnez a donné des preuves non équivoques de sa patience; c'est un peuple martyr, à qui la vie semble n'avoir été laissée que

pour le faire souffrir plus longtemps. » Tel est le langage du cardinal La Fare, chargé de haranguer Louis XVI le 5 mai 1789, à l'ouverture des états généraux. Et celui-là n'était pas un révolutionnaire : il s'opposa à toutes les réformes.

C'est qu'on supporte bien longtemps un poids héréditaire, parce qu'on ne croit pas à la possibilité de s'en dégager. Mais, dès que cette possibilité apparaît comme un trait de lumière, on la saisit avec passion, souvent avec frénésie. Pourtant, si l'on énumère les griefs accumulés, les abus enracinés, maux présumés sans remède, on est presque étonné qu'il n'ait pas fallu des efforts plus terribles encore pour renverser tant d'obstacles, et verser plus de sang pour laver celui que les siècles passés avaient répandu sur notre sol.

Nous venons de faire plusieurs pages de citations. Nous ne les avons pas multipliées par besoin de récrimination contre un régime fini, et qui n'a certes pas été sans gloire pour la France; mais afin que nos lecteurs, en comparant cette ancienne société avec celle où nous vivons, quels que soient encore ses défauts, puissent apprécier et bénir les bienfaits de la révolution. Au lieu de quelques pages nous en écririons cent, nous en écririons mille sans épuiser les sources; et nous arriverions au seuil même de la révolution avec un effrayant dossier de témoignages sur sa nécessité, avec de cruelles excuses pour sa violence.

« On n'a point observé les troubles civils en penseur, dit Mme de Staël, quand on ne sait pas que la réaction est égale à l'action. Les fureurs des révoltes donnent la mesure des vices des institutions; et ce n'est pas au gouvernement qu'on veut avoir, mais à celui qu'on a eu longtemps, qu'il faut s'en prendre de l'état moral d'une nation. On dit aujourd'hui que les Français sont pervertis par la révolutiont

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