CHAPITRE II
/Les souffrances matérielles d'un peuple ne suffisent pas pour expliquer ses agitations : ce sont les blessures de 1 ame qui saignent le plus. Ici encore, l'emportement de la révolte nous donne la mesure de la compreseion éprouvée. Si la France rejeta son passé en masse, si elle démolit pêle-mêle ses traditions religieuses et politiques, si elle voulut effacer jusqu'aux noms de baptême, renouveler jusqu'à ceux des mois et des jours; c'est que Tanciea régime avait mérité toutes ces antipathies en opprimant les intelligences, en outrageant la dignité humaine.
Quel spectacle offrait-il, en effet, cet ancien régime, au moment où la raison publique se souleva contre lui?
Dans l'ordre religieux, l'intolérance, les persécutions, les exils, les bûchers même : celui du malheureux Labarre, un enfant, condamné pour avoir manqué de respect aux images du culte, date de 1766, et il n'est pas le dernier; — dans l'ordre politique, une absence de libertés qui autorisait le jurisconsulte anglais Blackstone à mettre au même rang la France
et la Turquie; — dans l'ordre moral, l'exemple pestilentiel de la Cour et des hautes classes, qui arrachait à d'Alembert ce cri d'indignation : « La France ressemble à une vipère : tout en est bon, hors la tête; » et à M. de Guibert ce cri de découragement : « Lorsque la corruption a fait de tels ravages, il est presque impossible d'espérer une régénération; » — fl.tns l'exercice de la justice, la prodigalité de la peine de mort, avec ses gradations de tortures et ses varioles de formes, selon le rang des condamnés, les mutilations, la marque au fer rouge, les cachots, Je secret des procédures, la réversibilité des peines sur les familles par la confiscation et par l'infamie; — enfin, dans l'ordre civil, des inégalités sociales de toute nature, les humiliations de la personne et les servitudes de la terre.
C'est là qu'il faut chercher les causes de la révolution, plus encore que dans les misères dont nous venons d'entendre la litanie.
Elle s'est faite pour conquérir la liberté, bien plus que pour gagner des améliorations matérielles. Une preuve, c'est ce fait, qu'au moment où elle éclata, grâce aux progrès de la marine française, une période de prospérité, du moins en ce qui regardait le commerce extérieur, venait de s'écouler. Une autre preuve, c'est que la régénération nationale trouva ses principaux artisans dans la classe bourgeoise, celle qu'atteignaient le moins les fléaux de la pauvreté et de la dépravation.
.^''La bourgeoisie, jugée au point de vue éconorrique, se compose d'hommes qui vivent en partie de leur travail actuel, en partie sur le produit amassé de travaux antérieurs. Cette classe moyenne se recrute incessamment par l'accession des prolétaires intelligents et prévoyants. Elle était, avant la révolution, beaucoup moins considérable qu'aujourd'hui; cependant.
depuis longtemps déjà, elle remplissait toutes les carrières industrielles et la plupart des carrières libérales. C'était bien réellement, comme on la nommait, le tiers état; et lorsque Sieyès, dans un pamphlet fameux, proclama que le tiers état était la nation, il traduisit en une formule nette et simple la pensée de tout le monde. Préservée de l'extrême misère qui abrutit, et des dangereuses séductions de Toisiveté, la bourgeoisie est disposée à considérer les maux de la société sous leur côté moral : c'est chez elle que le despotisme de Louis XIV avait laissé le plus de ressentiments et que les vices de Louis X'V inspiraient le plus de mépris.
Le rôle joué par la bourgeoisie dans la révolution n'était pas nouveau pour elle : l'histoire le constate.
Aux états généraux de 1356, on l'avait vue demander une égale répartition d'impôts; en 1413, elle avait contraint révolutionnairement Charles VI à décréter des mesures pour protéger l'habitant des campagnes contre les abus de la force; aux états de 1560, elle réclama la suppression des péages à l'intérieur et des douanes aux frontières; l'année suivante, à Pontoise, elle fit poser en principe le droit de l'Etat sur les propriétés du clergé; aux états de 1614, les derniers tenus en France, le tiers parla en faveur de l'indépendance religieuse; il proposa « la liberté du commerce, trafic et manufactures; » demanda l'abolition de la taille, impôt accablant; demanda aussi l'abolition de la vénalité des charges, dont la bourgeoisie profitait à peu près seule : «Tti'est pour le peuple que nous travaillons, dit un de ses orateurs, Jean Sajaron, c'est contre nos intérêts que nous combattons. » ;
« Les marchands eux-mêmes étaient infectés de l'amour du bien public, qu'ils estimaient plus que leur avantage particulier, » dit Mme de MoUeville, amie de la régente Anne d'Autriche.
Voilà les états de service de la bourgeoisie. On n'a rien obtenu et on n'obtiendra rien sans le concert de ses efforts et de ceux du peuple (pour nous servir de l'expression consacrée par l'usage), c'est-à-dire sans l'union de la démocratie émancipée déjà par le travail, avec celle que le travail émancipe chaque jour.
L'aristocratie fournit aussi des chefs à la révolution. C'est dans les salons aristocratiques que s'aiguisa répée destinée à tuer la noblesse. C'est à la cour des monarques absolus que se réfugiaient les écrivains persécutés pour des livres qui devaient renverser les trônes. Reconnaissons ici l'irrésistible puissance du juste et du vrai, qui domine les intelligences à leur insu, qui commande en dépit des intérêts. Depuis longtemps la classe privilégiée n'avait plus foi dans l'équité de ses privilèges quand la classe déshéritée se révolta contre eux. Le progrès ne s'effectuerait pas sans des conversions sincères, sans de courageuses défections : les Gracques étaient des gentilshommes comme Lafayette et Mirabeau.
Bien des gens se figurent que Louis XVI, par des actes de répression, aurait pu arrêter ce mouvement. On n'arrête pas la pensée d'un siècle.
Il vint un moment, sans doute, où ceux qui avaient ouvert les portes à la démocratie, effrayés de son irruption, tâchèrent de les refermer : beaucoup de prétendus philosophes commencèrent à renier leurs principes quand le peuple commença à les réaliser.
Mais, au temps dont nous parlons, tout le monde rêvait de progrès : sur presque tous les trônes de l'Europe, ou à côté des trônes, comme ministres et conseillers, siégeaient des hommes plus ou moins gagnés aux idées modernes et qui travaillaient à les faire pénétrer dans le gouvernement des Etats.
Toutefois, on ne concevait guère alors les réformes que comme un octroi du souverain. On ne supposait
pas qu'elles pussent devenir le prix d'un effort accompli par les peuples eux-mêmes. Jean-Jacques Rousseau fait la théorie de ce despotisme bienfaisant, quand il veut « forcer l'homme d'être libre ».
Il est vrai que les peuples, courbés sous le joug de l'ignorance et des préjugés , mettaient plus souvent obstacle aux réformes qu'ils ne les favorisaient. L'emperQur d'Allemagne, Joseph II, un prince philosophe, ayant tenté d'introduire dans ses Etats une partie des innovations que notre Assemblée constituante réalisa plus tard, rencontra les résistances les plus obstinées. Autant en arriva au roi d'Espagne, Charles III, lorsqu'il voulut débarrasser les Espagnols du jésuitisme : ( Ils sont comme des enfants qui pleurent quand on les nettoie ! » s'écriait-il.
C'est que ces princes, au lieu d'associer les nations à leurs entreprises réformatrices, voulurent agir sans elles, selon la formule si connue : tout pour le peuple et rien par le peuple.
Le peuple ne s'attache solidement et cordialement qu'aux progrès dont il est lui-même le principal auteur, parce que le travail qu'il fait pour accomplir ces progrès l'élève en force et en moralité. Ceux qu'il doit aux despotes civilisateurs s'incarnent rarement en lui. Ce sont des vêtements mal ajustés à sa taille, qui le gênent au moindre mouvement.
Le progrès n'a que deux voies siires : l'éducation générale ou les révolutions.
L'éducation générale est lente, mais elle va au but sans déviation et sans retour : une minorité intelligente convertit à ses idées la majorité.
Les révolutions sont une marche douloureuse, intermittente, sujette à l'erreur et aux réactions; mais prompte, qui dévore le temps et l'espace : c'est l'action des majorités passionnées.
Quand le suffrage universel sera éclairé et librement
pratiqué, peut-être donnera-t-il au progrès le même élan que les révolutions, sans occasionner les mêmes troubles et les mêmes souffrances.
Peu de temps avant la révolution, des tentatives de réformes avaient été faites en France; mais, entreprises dans un sentiment philanthropique plutôt que dans l'esprit de la liberté générale, elles avaient échoué malgré la confiance que méritaient leurs promoteurs, Turgot et Malesherbes.
Ces deux honnêtes gens avaient été appelés au ministère par Louis XVI, qui venait de succéder à son grand-père, de honteuse mémoire. La régularité des mœurs du nouveau roi promettait un règne très différent; aussi son avènement fut-il salué par de grandes espérances. Louis XVI n'avait jamais connu les passions fougueuses de la jeunesse, jamais non plus ses généreuses aspirations. C'était une nature vulgaire, impuissante, qu'une éducation étroite et bigote avait asservie aux préjugés de caste et aux directions cléricales. Il était donc fort hostile aux idées de la philosophie moderne et à toute prétention de liberté politique; mais un fond de charité le rendait sensible aux misères de ses semblables, et le disposait à accueillir volontiers les mesures d'amélioration matérielle.
Il eut le bon esprit de choisir deux conseillers que l'opinion lui désignait : Turgot, recommandé par sa belle intendance de la province de Limousin, Malesherbes, par de nobles remontrances sur le régime de contributions imposé au pauvre peuple.
Turgot avait conçu un plan politique vaste et hardi. C'était une hiérarchie de municipalités électives, dans les villages, dans les villes, dans les arrondissements, dans les provinces, chacun de ces centres nommant des députés aucentre immédiatement supérieur; et les assemblées provinciales composant enfin, par leur» représentants, la municipalité générale du royaume.
Ce système, en faisant subir une transformation à la monarchie, aurait pu la consolider pour quelque temps; mais Turgot jugea nécessaire de préparer d'abord le terrain par des lois économiques, et cet ajournement ne fut peut-être pas étranger à son insuccès. Turgot appartenait à l'école du despotisme bienfaisant dont nous avons parlé : homme de cœur autant que d'intelligence, tout en proclamant le roi législateur absolu, il voulait donner à son édifice un conseil d'instruction nationale, afin de créer un peuple de citoyens éclaires sur leurs devoirs. Mais, apôtre fervent de la liberté personnelle, qui est toujours un fruit de l'éducation , le ministre réformateur semble n'avoir pas assez compris que cette éducation même ne saurait se développer sans la liberté politique.
II établit d'abord le libre commerce des grains, et plus tard celui des vins, dans tout l'intérieur du royciume. Des droits de douane, et même des prohibitions absolues, avaient existé de province à province, d'où, au grand préjudice de la production et de la consommation, des inégalités de prix excessives. Il abolit la corvée pour le transport des convois militaires, puis la corvée pour les chemins du roi, en la remplaçant par des taxes sur les propriétés foncières. La gabelle allait être attaquée, impôt doublement odieux parce qu'il faisait payer le sel dix fois sa valeur, et parce qu'il prescrivait ce que chacun devait en acheter, besoin ou non. Les résultats de la gestion de Turgot furent tels qu'au bout de deux ans un excédent de recette s'était produit, et que l'on commençait à rembourser l'arriéré. La prospérité générale avait fait baisser l'intérêt de l'argent jusqu'à quatre pour cent.
Il supprima les jurandes, maîtrises et corps d'état, en prononçant cette belle parole : « elles introduisaient l'inégalité dans la propriété la plus sacrée de toutes : le droit de travailler. »
Saint Louis avait mis les arts et métiei s en confréries, organisation nécessaire alors pour réprimer beaucoup de désordres, pour régulariser le travail et soustraire les artisans aux exactions féodales. Mais les corporations ouvrières introduisirent une servitude de nouvelle espèce ; elles constituèrent des monopoles héréditaires nuisibles au progrès de l'industrie; ouvrant ou fermant leurs rangs à volonté et faisant commerce de la maîtrise, elles exerçaient dans leur sein de véritables tyrannies, en même temps qu'elles pratiquaient l'intolérance au dehors : chacun était étroitement parqué dans son métier, avec défense, sous les peines les plus graves (la mort même et l'emprisonnement de la famille», d'aller tenter meilleure fortune à l'étranger. L'abolition des corporations fut donc un bienfait. Désormais, chaque citoyen se trouva libre d'entreprendre toute espèce d'industrie.
Le caractère moral de l'administration de Turgot ne fut pas moins marqué que ses tendances généreuses en économie politique : liberté des cultes, demandée au roi, malheureusement sans succès; inviolabilité du secret des lettres, consacrée par un arrêt du conseil ; licenciement de la haute police des salons; suppression des pots de vin que les fermiers des contributions apportaient aux ministres pour obtenir le renouvellement de leur bail; n'oublions pas l'exemption de tous droits d'entrée pour les livres venant de l'étranger.
Ces mesures ne touchaient pas directement aux int'^rêts des classes privilégiées, qui les laissèrent passer sans réclamation. Mais d'autres étaient annoncées : une réforme de la maison civile du roi, l'établissement d'une proportionnalité équitable dans les charges publiques, la conversion des droits féodaux du domaine royal en redevance annuelle, un exemple qui deviendrait certainement obligatoire pour les seigneurs. Turgot faisait même circuler un écrit où le rachat des droits
féodanx était formellement proposé, laissant d'ailleurs la critique s'exercer très librement au sujet des vieilles institutions.
Grand émoi dans le monde qui vivait des abus. Le parlement de Paris refusa l'enregistrement des édits rendus à l'instigation de Turgot. Voici comment les choses se passaient : toute ordonnance royale devait être portée au parlement pour être inscrite sur ses registres; s'il ne l'approuvait pas, son président se rendait auprès du roi pour présenter des remontrances, c'est-à-dire des observations respectueuses. Quand le roi insistait, le parlement avait deux partis à prendre : céder, ce qu'il faisait ordinairement, ou résister; alors Sa Majesté tenait un lit de justice et faisait enregistrer la loi d'autorité. La plupart du temps on transigeait afin d'éviter ce scandale.
Cette fois, le roi dut user de son pouvoir pour briser la résistance du parlement. Une conspiration se forma aussitôt dans son entourage contre le ministre économe qui refusait de fournir aux prodigalités de la cour; et comme ce même ministre avait demandé la validation des mariages protestants, le clergé catholique se joignit à ses ennemis. On employa des armes honteuses : pamphlets anonymes et lettres supposées; et Louis XVI céda. Turgot fut brutalement congédié, aux applaudissements des salons aristocratiques, mais au regret du peuple, qui, malgré les perturbations et les souffrances inséparables de toute réforme, et sans se rendre compte de la portée de celle que Turgot avait entreprise, comprenait vaguement qu'il perdait un ami; à la vive douleur de Voltaire, qui avait surnommé Turgot le père du peuple, et qui s'écria en apprenant sa disgrâce : « Je suis atterré; ce coup de foudre m'est tombé sur la cervelle et sur le cœur. »
Nous devons reconnaître dans Turgot une des hautes intelligences philosophiques de notre pays, l'un
des précurseurs de la révolution, qui réalisa un grand nombre de ses idées; il fut son plus hardi théoricien peut-être, car nul autre n'a rompu plus nettement avec les traditions. Voici ce qu'on lit dans son mémoire sur les municipalités : « Les droits des hommes réunis en société ne sont point fondés sur leur histoire, mais sur leur nature. »
Turgot, dans sa noble impatience des réformes, partageait l'erreur de son temps sur le moyen de les effectuer : « Donnez-moi cinq années de despotisme, disaitil, et la France sera libre. »
Louis XVI lui-même eut conscience de cette erreur. < Turgot est trop entier dans le bien qu'il croit faire, écrivait-il à Malesherbes; le despotisme n'est bon à rien, dût-il forcer un grand peuple à être heureux. » Les réformes de Turgot eurent le sort de toutes les réformes octroyées : elles disparurent avec leur auteur. Les peuples, comme les individus, sont soumis à une belle loi de justice : ils ne doivent jouir que des biens qu'ils ont mérités par leurs labeurs.
Après la chute de ce ministre homme de bien, la corvée fut rétablie : on y ramena les paysans par le bâton. L'édit qui avait affranchi l'exercice des professions industrielles fut révoqué; il fallut que, plus tard, (en 1791) l'Assemblée nationale reprît l'œuvre pour la rendre définitive. Le crédit public s'affaissa; un emprunt destiné à convertir la dette ne se remplit pas, et le gouvernement chercha d'ignobles ressources dans l'institution d'une loterie royale.
Tout allait de mal en pis. On eut recours à un homme qui avait acquis dans la finance fortune et renommée, mais étranger et protestant : pour qu'on passât là-dessus, les embarras devaient être jugés bien grands. Necker était un administrateur habile ; ceux qui croyaient qu'un Etat peut se guérir de toutes ses infirmités par des artifices financiers coururent au
devant de lui ; une hausse considérable des effets publics salua son arrivée, et il put emprunter à des conditions avantageuses. Il améliora les services, centralisa la comptabilité du trésor, enraya les gaspillages et entreprit de réduire le nombre des offices et des charges, qui s'étaient scandaleusement multipliés sous les derniers règnes. Quelqu'un a essayé de les compter; il y a renoncé, en les évaluant approximativement à plus de trois cent mille. Louis XIV seul en avait établi quarante mille : « à peine le roi a-t-il créé une charge que Dieu crée un sot pour l'acheter, » disait le contrôleur général Pontchartrain. — On les vendait à des spéculateurs en gros, pour ceux-ci les revendre en détail; l'industrie en souffrait particulièrement : elle ne pouvait rien faire sans être contrôlée, mesurée, pesée, tarifée, et surtout rançonnée par les gens du roi.
Quant aux impôts, pris à bail par des entrepreneurs financiers, ceux-ci les percevaient durement, recevant tout, et rendant au roi quelque chose, dit Montesquieu.
Necker fit de grands efforts pour mettre de l'ordre dans son département. Mais ce qui suffirait pour lui mériter la reconnaissance nationale, c'est son fameux compte rendu des recettes et dépenses, premier exemple de publicité dans les affaires de l'Etat.
Il réalisa aussi une portion du plan politique de Turgot, en organisant quelques assemblées provinciales, chargées de la gérance des intérêts locaux. Ces assemblées devaient relâcher les ressorts du pouvoir que la mj^iarchiû avait tendus jusqu'à les user. La tentative échoua, parce que les aspirations universelles avaient déjà beaucoup plus de portée : il s'agissait désormais à la fois d'une émancipation sociale et d'une réforme politique.
Les projets de Necker, comme ceux de Turgot, alarmèrent tout ce qui profitait du mystère et du désor-
dre. Necker, d'ailleurs, économe des deniers publics, ne les prodiguait pas aux courtisans : s'il remplissait les coiTres de l'Etat, il ne les ouvrait qu'à bon escient La ligue qui avait renversé son illustre prédécesseur se reforma contre lui; il succomba et sa chute fut également suivie d'une réaction : non seulement ses améliorations projetées furent abandonnées, mais on revint sur plusieurs de celles qu'il avait accomplies.
En vain la philosophie a reconnu l'égalité naturelle des hommes, les privilégiés, qui font écho à ces idées dans leurs salons, en repoussent obstinément l'^ipplication; le ministre de la guerre ferme aux roturiers l'accès des grades dans l'armée, et Louis XVI décide qu'il n'accordera aucun bénéfice dans l'Eglise à d'autres qu'à des nobles.
En vain cette philosophie a proclamé la fraternité des races, un arrêt du conseil encourage la traite des noirs par une prime d'argent. — C'est ce moment d'essor de la pensée que le clergé choisit pour réclamer des mesures contre Iss abus de l'art d'écrire; le parlement condamne ïhistoire philosophique des deux Indes de Raynal, la Sorbonne dénonce les époques de la nature de Buffon. — Quand la tolérance épanouit les âmes, l'assemblée du clergé demande des persécutions contre les protestants; et les évoques menacent le roi lui-même de la colère céleste, parce qu'un édit vient d'attribuer la qualité de citoyens aux non-catholiques. — Enfin, quand la raison humaine revendique les droits du peuple, le prélat officiant au sacre de Louis XVI supprime pour la première fois la question que, suivant une antique formule, il devait adresser à l'assistance : « Acceptez-vous ce prince pour votre roi? »
Mais, plus fort que ces résistances, un courant entraînait les esprits vers les idées de justice et de liberté : un éclatant exemple en fut donné.
24 LA BÉVOLUTION FRANÇAISE
Les colonies anglaises de TAmérique du Nord, opprimées par la métropole, s'étaient soulevées; et tandis qu'un héros guerrier, Washington, défendait par les armes le drapeau des nonveâux Etats-Unis, un héros philosophe, Franklin, venait réclamer pour eux l'appui de la France. Il se présenta chez l'homme qui personnifiait le mieux les sentiments de notre peuple, chez Voltaire, en le priant de bénir son petit-fils : « Dieu et la liberté! » s'écria le grand vieillard, posant sa main sur la tête de l'enfant. C'était une adoption, au nom de la France, de la jeune nation qui devait nous précéder dans la carrière des libertés politiques.
L'opinion se prononça hautement : elle détermina d'abord un groupe chevaleresque, appartenant aux classes aristocratiques, à entreprendre, malgré les défenses du roi, une expédition en faveur des insurgés; et La Fayette commença l'illustration de son nom en se mettant à la tète de cette généreuse croisade. Bientôt les succès des Américains, et la pression exercée par le sentiment général, obligèrent le cabinet de Versailles à reconnaître la nouvelle république, à lui donner son appui et à conclure avec elle un traité de commerce et d'alliance défensive. On eut beaucoup de peine à décider le roi, qui résista longtemps, le dernier de tous; et l'éloignement bien connu de la reine pour cette cause contribua beaucoup à lui aliéner les esprits. « Après Dieu, c'est à la France que le peuple américain doit sa délivrance, » dit un de nos historiens (Henri Martin).
La France fut récompensée de sa bonne action : l'admirable déclaration d'indépendance des Etats-Unis, dans laquelle il était impossible de ne pas reconnaître l'influence directe de nos publicistes, l'exemple de ce peuple créateur de sa liberté, le séjour à Par.s du républicain Franklin, objet de la vénération universelle, tout cela réagit sur la France d'une manière
décisive. Les gentilshommes qui se prononcèrent tout d'abord en faveur de la révolution, Noailles, Montmorency, Lameth; les généraux qui commandèrent nos premières armées révolutionnaires, Custine, Rochambeau, Biron, Jourdan, avaient fait la campagne d'Amérique ; noble échange d'hommes et d'idées, qui établit entre les deux peuples une heureuse solidarité.
Il était visible que le divorce, toujours plus prononcé, de l'opinion et du gouvernement, devait amener la perte de celui-ci ; ji la hâta par ses fautes.
Lorsque Turgot et Necker projetaient leurs réformes, elles auraient pu, sinon conjurer l'orage, du moins le retarder. Mais ceux qui avaient renversé ces deux ministres continuaient à rendre tout progrès impossible, et par conséquent la révolution inévitable. — A cette époque même (1777), Joseph II, qui venait de visiter la France, écrivit à sa sœur, la reine Marie Antoinette : « Cela ne pourra pas aller, et la révolution sera cruelle, si vous ne la préparez. « Personne n'entendait faire de sacrifice : les parlements, qui trouvaient de grands mots pour plaindre les douleurs du peuple, ne trouvaient aucun acte pour le soulager ; ils s'opposaient opiniâtrement à l'égale répartition des impôts et à l'établissement des assemblées provinciales.
La gestion des finances, qui embrassait alors presque toute l'administration du royaume, fut confiée successivement à plusieurs mains inhabiles. Enfin la cour crut avoir découvert l'homme qu'il lui fallait : Galonné promit de satisfaire tout le monde sans éveiller l'esprit de réforme, et de tenir les caisses pleines par le seul jeu du crédit. Il affectait tant d'assurance qu'il fascina les courtisans, plus légers encore que lui. En effet. Galonné paya les dettes des princes et fournit à toutes les prodigalités habituelles ; il les encouragea même, fit acheter Saint-Cloud par la reine, Carnot. 2
et acheter par le roi pour 70 millions de domaines appartenant à des seigneurs obérés, qui se trouvèrent ainsi hors de gêne. Il fit pleuvoir les dons et les pensions. Mais s'il remplit ponctuellement cette partie de son programme, l'autre fut manquée : le nouveau sauveur ne s'était procuré de l'argent que par des emprunts onéreux et en engageant les biens de la couronne, mesures qui devaient compléter le désordre des finances.
A bout de ressources, Galonné fut obligé de déclarer son embarras ; et il revint, comme expédient de salut, aux projets de réforme : « Il faut, dit-il à Louis XVI dans un mémoire secret, reprendre en sous-œuvre l'édifice entier pour en prévenir la ruine. » C'était avouer ce que les idées des philosophes n'avaient pu persuader aux hommes de gouvernement : la nécessité de faire un choix entre le sacrifice des privilèges et celui de l'Etat lui-même.
Les plans du nouveau ministre furent assez heureusement formés de toutes pièces, d'après ceux de ses devanciers; mais comment les faire sanctionner par un corps politique qui leur donnât autorité suffisante? Les parlements, sous l'influence de l'esprit de corps, étaient toujours disposés à contrecarrer l'administration. Galonné imagina de convoquer les notables, ce qui n'avait pas eu lieu depuis un siècle et demi (1626). L'assemblée des notables était un conseil extraordinaire, choisi parmi les personnages les plus importants du royaume, appelés à donner leur avis, un simple avis, sur les questions qu'on jugeait à propos de leur soumettre.
L'Assemblée, réunie le 22 février 1787, et dont la session dura trois mois, se composait des princes du sang, des maréchaux de France, de nobles et de prélats, de magistrats et de quelques officiers municipaux, en tout 144 membres, dont six ou sept seule-
ment rcpré<?en talent le tiers état. Galonné y exposa ses idées, déclarant que Tunique moyen de restaurer les finances était la suppression des abus, o Des privilèges seront sacrifiés, dit-il, la justice le veut, le besoin l'exige. » Langage peu propre à toucher ceux qui profitaient de ces privilèges. Ils repoussèrent les projets comme mal combinés, mais au fond parce qu'ils soulevaient la question brûlante : l'égale répartition des impôts. Galonné fut vaincu, et le roi l'abandonna, comme il avait abandonné Turgot et Necker. Un homme d'esprit, Ghamfort, a dit de lui : t On l'a laissé tranquille quand il a mis le feu, et on l'a puni quand il a sonné le tocsin. »
Les plans de Galonné, moins grands et moins populaires que ceux des deux ministres réformateurs, survécurent pourtant à sa chute, grâce aux progrès qu'avait faits l'esprit public, déjà très en avant de pareilles innovations; si bien que le remplaçant de Galonné, quoique poussé au ministère par l'influence de la reine, plus hostile encore que le roi aux idées nouvelles, sentit la nécessité de céder à l'opinion. G'était Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, homme d'esprit dans les salons, sans solidité et sans moralité, au souvenir duquel se rattache, selon Ghamfort, la 56* banqueroute faite parla monarchie depuis Henri IV. Les notables, satisfaits d'avoir renversé Galonné, et séduits par des promesses d'économie, se montrèrent de meilleure composition avec son successeur. Mais celui-ci trouva dans le parlement la même résistance qui avait fait échouer toutes les réformes sérieuses. Gette fois pourtant, le parlement eut l'habileté d'enregistrer sans obstacle plusieurs mesures favorables à la liberté et aux pauvres, comme l'établissement des assemblées provinciales et le règlement sur le commerce des blés; et il porta son refus sur un impôt condamné par l'opinion, l'impôt du timbre. Ce jeu lui
valut une popularité; sa querelle avec la cour prit un caractère national, surtout quand il en vint à déclarer « qu'à la nation seule, représentée par les états généraux, appartenait le droit d'octroyer au roi les subsides nécessaires. » Ainsi, cette magisti*ature orgueilleuse, dans un jour d'opposition, venait reconnaître son incompétence politique.
Au fond, personne ne contestait que l'impôt dût être voté par les états généraux, délégués de ceux qui le payaient; mais, en leur absence, on le faisait voter provisoirement par le parlement, et ce provisoire s'éternisait : les états généraux n'avaient pas été assemblés depuis l'année de la majorité de Louis XIII (1614).
La chambre des comptes et la cour des aides suivirent l'exemple du parlement, et proclamèrent l'urgence des états généraux en refusant l'enregistrement des édits proposés.
On exila le parlement de Paris pour le punir de sa hardiesse. Aussitôt, les parlements de province firent entendre d'énergiques protestations, auxquelles adhérèrent les tribunaux inférieurs, et même des corps étrangers à la magistrature, comme l'Université. La cour alarmée négocia : elle rappela les exilés et obtint d'eux, par transaction, l'enregistrement, sous une forme modifiée, de quelques mesures financières qu'ils avaient repoussées.
Mais cela était loin de suffire aux insatiables besoins du Trésor. On résolut d'avoir recours à de nouveaux emprunts, et d'en arracher la sanction en usant à la fois d'autorité et de surprise.
Le 18 novembre au soir, le premier président du parlement reçut l'ordre de convoquer les conseillers en séance royale pour le lendemain à huit heures du matin. Un grand nombre ne purent s'y rendre; mais on avait eu soin d'avertir ceux dont le consentement
était assuré. Le roi ouvrit la séance par un discours sévère : il déclara « qu'à lui seul appartenait la puissance souveraine, à lui seul le pouvoir législatif, sans dépendance et sans partage, à lui seul le droit de convoquer les états généraux; qu'il n'avait besoin d'aucun pouvoir extraordinaire pour l'administration du royaume ; qu'il ne voyait dans les représentants des trois ordres qu'un conseil plus étendu, et qu'il serait toujours Varbitre de leurs représentations et de leurs doléances, b
Toutefois, le roi promettait de convoquer les états généraux avant 1792.
Ensuite, on présenta les nouveaux édits d'emprunt. Comme le président se disposait à compter les suffrages, Louis XVI, après avoir échangé quelques paroles avec son ministre, s'écria : « J'ordonne que mon édit soit envegistré. » Et le duc d'Orléans ayant balbutié lo mot d'illégalité; « c'est légal, puisque je le veux, » dit le maître, imbu de la vieille maxime monarchique : si veut le Roy, si veut la loy. Le parlement protesta qu'il ne prendrait aucune part à la transcription de l'édit sur ses registres.
Les résistances continuèrent. La cour résolut d'en finir par un coup d'Etat : elle fit enlever de leurs sièges et transférer dans des prisons lointaines deux des opposants les plus hardis, MM. d'Eprémesnil et Goislard. Puis, dans un lit de justice tenu à Versailles le 8 mai 1788, le roi déclara tous les parlements en vacances et leur interdit de se réunir ; il leur ôta le privilège de vérifier et d'enregistrer les édits, pour en investir une cour plénière, composée des princes et des pairs, des grands officiers de sa maison et d'autres personnages considérables. L'administration de la justice fut réformée par une série d'ordonnances, qui contenaient des mesures utiles, mais insuffisantes pour les exigences croissantes de l'opinion.
30 LA RÉYOLLTION FRANÇAISE
L'impuissance de la monarchie absolue était devenue évidente. L'agitation se propageait en Normandie, en Bretagne, dans le Béarn, dans le Dauphiné. Le parlement de Rennes nota d'infamie les juges qui procéderaient en vertu des ordonnances royales du 8 mai. Dans le Dauphiné, les citoyens se réunirent en assemblée provinciale, noblesse, clergé et tiers état, sans distinction d'ordres, et le dernier ayant à lui seul autant de membres que les deux autres : initiative à noter parce qu'elle précéda d'un an un grand acte de la Constituante. La cour voulut dissoudre cette réunion par la force; mais le maréchal de Vaux, gouverneur de la province, qui voyait les choses de plus près, écrivit qu'il était trop tard. Les citoyens assemblés menacèrent formellement du refus de l'impôt. « Le roi, déclarèrent-ils, n'a plus rien à attendre du Dauphiné, ni du reste de la France, s'il ne veut pas convoquer les états généraux. »
Il est à remarquer que la révolution a trouvé ses premiers appuis dans les provinces qui jouissaient d'une certaine indépendance : on y avait fait, sur un théâtre restreint, l'apprentissage de la liberté.
Quant aux états généraux de l'ancienne monarchie, ils n'avaient pas été une grande gêne pour les rois. Ceux-ci, au contraire, s'en étaient maintes fois servi pour obtenir de la nation ce qu'ils désiraient, sauf à écarter ce commode agent responsable dès qu'ils cessaient d'en avoir besoin. Et pourtant ce nom d'états généraux semblait posséder une vertu mystérieuse : il contenait la notion de la souveraineté populaire. Aussi Louis XIV la repoussait-il instinctivement, et Louis XV disait : « Si j'avais un frère qui ouvrît l'avis de réunir les états généraux, je le sacrifierais dans les vingt-quatre heures à la durée de la m.onarchie. » Toutes les fois que de grands embarras se sont produits en France, le vœu des états généraux a re-
phogrès par le despotisme ou par la liberté 31
tenti comme un cri de salut. Sans remonter à Philippe le Bel, appelant à son aide les délégués du peuple pour résister aux prétentions de Boniface VIII, qui voulait étendre sa suprématie pastorale sur le temporel; c'est l'évangélique Fénelon qui désire les états généraux pour secourir le pays en détresse; c'est le philanthrope Vauban; c'est aussi l'aristocrate Saint- Simon et le féodal Boulainvilliers; c'est La Rochefoucauld le frondeur.
Car on les a réclamés dans toutes sortes d'intérêts et dans toutes sortes d'espérances. Quand le duc d'Orléans et le duc du Maine se disputaient la régence, des deux côtés on invoquait les états généraux, comme représentant la nation, seule arbitre dans une cause nationale. Un peu plus tard, quand le Régent, après avoir ouvert les écluses de l'agiotage, vit monter le flot de la banqueroute, il songea, dit-oii, à tout livrer aux états généraux; mais son ministre, le cardinal Dubois, lui conseilla de les éviter : « Il faut, dit-il, éloigner l'idée que le roi tient de ses sujets tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède. » Enfin, aux approches de la révolution, c'est le républicain Mably, le royaliste Malesherbes, le parlementaire d'Eprémesnil; c'est le clergé lui-même, lorsqu'on lui demande de payer sa part des subsides, qui répètent en chœur ce mot : les états généraux ! Ils les appellent sans trop savoir ce qui en sortira, comme, dans les cas désespérés, on emploie un remède dont on ne connaît pas l'effet.
Mais qu'apparaît-il de là, si ce n'est qu'au-dessus de tous les pouvoirs politiques chacun reconnaît plus ou moins clairement qu'il existe un tribunal en dernier ressort, le peuple souverain ? Beaucoup de voix isolées avaient invoqué ce juge suprême; elles étaient demeurées sans écho, jusqu'au jour où la France s'éveilla et répéta le même appel de sa grande voix.
Jusqu'alors, le gouvernement royal aurait pu se
mettre à la tête des réformes et ies opérer d'accord avec la nation; jusqu'alors même, on avait compté sur lui, et le cri de vive le roi se confondait avec celui de vive la liberté : maintenant l'heure des réformes est passée; l'heure de la révolution a sonné.
Les états généraux furent convoqués le 8 août 1788 pour le 1^' mai de l'année suivante. « La grande vague », disait Necker