CHAPITRE IV
LES ÉTATS GÉNÉRAUX ET L'ASSEMBLÉE NATIONALE. — SÉANCE DU JEU DE PAUME. — PRISE ET DESTRUC- TION DE LA BASTILLE.
Les Américains ont donné un beau spectacle au monde en publiant leur Déclaration d'indépendance, acte de naissance d'une grande société libre, rédigé par un groupe de sages, le 4 juillet 1776, date immortelle.
Le spectacle que la France vient de nous offrir n'est pas moins beau; il l'est peut-être plus encore: un peuple entier, réuni dans ses comices, condamne à périr ses vieilles institutions, et trace avec calme et liberté les lignes fondamentales de celles qui doivent leur succéder.
La spontanéité de la nation fut grande, plus qu'on ne le croit généralement. Quand une idée s'empare d'un peuple, elle le vivifie avec la rapidité du sang dans les veines du corps humain. Beaucoup de provinces se mirent en action sans attendre le signal de la capitale : des gardes urbaines se formèrent, des magistratures locales s'improvisèrent; et, comme si un instinct supérieur eût fait comprendre à tout le monde qu'entre la chute de l'ancien régime et l'intronisation
du régime nouveau, la France allait se trouver dépourvue de gouvernement, les assemblées d'élection organisèrent dans beaucoup de localités des commissions intermédiaires, qui demeurèrent en fonction après le départ des députés aux états généraux, et qui furent à peu près les seules autorités en matière de police et de travaux publics pendant la période de transition. Les administrations anciennes abdiquèrent dellesmèmes entre leurs mains : il semble que ceux qui s'en allaient fussent d'accord avec ceux qui venaient. Pendant que l'Assemblée discutait les théories à Versailles, la nation commençait à les mettre en pratique.
Tout cela se fit avec une intelligence des nécessités de la situation que l'on ne saurait trop admirer; et pourtant à t'a française, c'est-à-dire avec entrain et enthousiasme. Un écrivain du temps compare la passion joyeuse et attendrie de ces premiers jours à la folie de la croix qui s'empara du vieux monde à l'origine du christianisme.
Les états généraux s'ouvrirent au vibrement de cet enthousiasme le 5 mai 1789, « jour de naissance de la révolution », dit l'historien allemand Dahlmann. La veille, la population de Paris s'était transportée en masse à Versailles; et c'est à travers ses rangs que l'Assemblée se rendit à l'église de Notre-Dame, puis à Saint-Louis, pour y entendre la messe du Saint- Esprit. Le tiers état, revêtu des petits manteaux de soie noire qu'imposait l'étiquette, fut salué par de bruyantes acclamations; mais un morne silence accueillit messieurs de la noblesse, l'épée au côté, ornés de panaches, de dorures et de dentelles, et les hauts dignitaires de l'Eglise, affectant par leur marche à distance et par le luxe de leur costume de ne pas se confondre avec les humbles soutanes. A la présentation des trois ordres chez le roi, on avait ouvert les deux battants de
la porte aux membres du clergé et de la noblesse, un battant seulement aux membres du tiers.
Le roi inaugura les états par des paroles très convenables et empreintes d'une certaine sensibilité. Quelques plaintes seulement y sont exprimées sur o le désir exagéré des innovations qui s'est emparé des esprits. » Son garde des sceaux, M. de Barentin, ne dit que des lieux communs. Quant à M. Necker, directeur général des finances, il fît un discours très étendu et très substantiel, mais tout spécial. Comme pour écarter la pensée d'une grande mission réformatrice, les trois harangues ne roulèrent que sur le vide du trésor et sur les moyens de le remplir; pas un mot de la Constitution. Ce silence trahissait l'intention de la cour : se servir des états généraux pour faire plier et contribuer les ordres privilégiés, et réduire l'Assemblée au rôle d'une machine financière. Mais, au lieu des communes d'autrefois, parlant au monarque humblement à genoux, il y avait là des hommes qui sentaient la force et la dignité de leur mandat.
L'Assemblée se composait d'environ douze cents membres; 1193 selon le Moniteur.
Les curés de villes et de villages formaient les deux tiers de l'ordre du clergé; un tiers seulement appartenait au clergé supérieur : 40 évêques ou archevêques, 35 abbés ou chanoines.
Presque tous les députés de la noblesse étaient des gentilshommes d'épée; la magistrature parlementaire n'en avait fourni que 28.
Dans le tiers état figuraient plus de deux cent cinquante avocats, notaires, hommes de loi ; soixante magistrats des cours inférieures; environ deux cents cultivateurs, négociants et rentiers; 18 maires ou consuls de villes; 16 médecins; deux ecclésiastiques, dont Sieyès; onze nobles, et parmi eux Mirabeau (tous deux Provençaux). Ce dernier, exclu de l'Assemblée de sa
caste, avait été Tobjet d'une double élection populaire, à Aix et à Marseille.
Lorsqu'on procéda à la vérification des pouvoirs, des dissidences éclatèrent : la majorité dans la noblesse et dans le clergé tenait à ce que chacun des trois ordres ratifiât séparément les pouvoirs de ses membres. Le tiers état et une minorité dans chacun des autres ordres, très faible chez la noblesse, très considérable chez le clergé à cause de la présence des curés, demandaient que l'on se réunît pour un examen en commun. La décision de cette question préliminaire allait entraîner, chacun le sentait, celle du vote par tète ou par ordre. Des conférences eurent lieu entre commissaires délégués; on s'observait de part et d'autre avec défiance. La cour manœuvrait pour empêcher la réunion ; elle semblait même résolue à s'y opposer par la force, car elle environnait de troupes Paris et Versailles, Necker tâchait d'amener une conciliation; il représenta au roi que des soldats français ne marcheraient point contre les Etats généraux. La cour, au lieu de se rendre à ses conseils, ne mit à profit que son avertissement, et fit venir des régiments suisses et allemands dont elle se croyait sûre.
Cependant le temps s'écoulait. L'Assemblée, objet de tant d'espérances, demeurait dans une funeste inaction. La disette étendait ses souffrances ; des bandes affamées parcouraient la campagne et y semaient la terreur. La bourgeoisie de beaucoup de villes et de villages s'organisait militairement; Paris était dans un état d'exaltation extrême; chaque parti rejetait sur les autres la responsabilité des troubles. Cette tension pénible dura près d'un mois.
Pour en finir, les Communes (c'est le nom par lequel se désignaient les députés du tiers état) décidèrent, sur la proposition de Sieyès, qu'elles adresseraient au clergé et à la noblesse une dernière invitation de véri-
fier les pouvoirs en assemblée générale, et qu'ensuite elles passeraient outre, en donnant défaut contre les non comparants.
Ceci avait lieu le 10 juin; l'appel commença le 12, à sept heures du soir. Personne des deux premiers ordres ne se présenta. La vérification continua le lendemain. Ce jour-là, trois membres du clergé du Poitou, trois curés, vinrent déposer leurs pouvoirs sur le bureau et prendre séance, aux applaudissements de l'assemblée. Le lendemain, six autres ecclésiastiques les imitèrent, parmi lesquels Grégoire, curé d'Embermesnil en Lorraine, chrétien sincère et républicain ardent, qui voyait dans l'évangile le code de la démocratie. Leur exemple fut suivi.
Le 15, la vérification des pouvoirs étant terminée, Sieyès proposa aux Communes de prendre cette qualification un peu verbeuse : Assemblée des représeU' tants connus et vérifiés de la nation française. — Mirabeau proposa celle de Représentants du peuple français, qui a justement prévalu plus tard. Mais le mot de peuple était alors mal défini et mal compris, comme désignant seulement une partie de la nation qui n'était ni la noblesse ni le clergé. On ne l'accueillit point. — Enfin une expression qui avait paru dans les cahiers et qui courait parmi les électeurs, jaillit d'une bouche à peu près inconnue (celle du député Legrand). Sieyès s'en empara, et les Communes, adoptant sa formule, déclarèrent se constituer en Assemblée nationale. Cette résolution, toutefois, ne ' fut pas improvisée; elle fut prise solennellement, le 17 juin, après trois jours de délibération. Gardons cette date ; c'est celle d'un acte décisif pour la révolution.
Paris en eut le sentiment et se livra à la joie.
Quelques jours plus lard, l'ordre du clergé tint une conférence dans laquelle, malgré les efforts de plu-
sieurs membres de Tépiscopat, une majorité se prononça pour la vérification des pouvoirs en commun. Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler qu aux états de 1355-1357, tenus pendant la captivité du roi Jean, le clergé inférieur avait donné un pareil exemple : il unit ses efforts à ceux du tiers, qui appuyait les réformes d'Etienne Marcel, taudis que les nobles demeurèrent obstinément à l'écart.
Le samedi 20 juin, comme on s'attendait à voir la pluralité des ecclésiastiques se fondre dans l'Assemblée nationale, le public s'y porta en foule pour les applaudir. Mais des hérauts d'armes parcouraient déjà les rues, en proclamant que toute réunion serait suspendue jusqu'au lundi suivant, le roi ayant résolu de tenir ce jour-là une séance solennelle. Des soldats placés à la porte de la salle en refusèrent l'entrée au président et aux secrétaires des Communes, sous prétexte de préparatifs à faire.
Cet acte de violence, ou tout au moins d'inconvenance, monta les tètes et inspira aux députés une grande résolution : ils se transportèrent en masse dans la salle du Jeu de paume, au vieux Versailles, et là, entre des murs nus, sans sièges, sans bureau, les représentants de la France nouvelle, entourant leur président Bailly, tendant vers lui leurs bras, jurèrent de ne jamais se séparer et de s'assembler partout où les circonstances l'exigeraient, jusqu'à ce que la Constitution du royaume fût établie et affermie sur des fondements solides.
La foule avait accompagné l'Assemblée à ce temple de la démocratie, « agrandi par la majesté qu'il contenait, » suivant une belle expression de Bailly; des militaires, gagnés par l'enthousiasme universel, s'étaient détachés pour former une garde aux représentants de la nation.
Le serment fut écrit et reçut les signatures de tous
les députés, un seul excepté, fort obscur après comme avant, nommé Martin (d'Auch) ; et l'Assemblée, aussi grande par son respect pour la liberté des opinions d'autrui que par son énergie à proclamer la sienne, laissa inscrire cette opposition unique sur le procèsverbal de la séance. Qui ne connaît cette admirable scène par le tableau de David?
La séance royale annoncée fut renvoyée du lundi 22 au mardi 23. L'Assemblée, toujours privée de sa salle, privée aussi de celle du jeu de paume, où le comte d'Artois avait insolemment déclaré qu'il voulait jouer, se réunit le lundi dans l'église Saint-Louis, où la majorité du clergé, au nombre de 149 membres, vint faire acte de présence et apporter ses pouvoirs pour la vérification en commun. Quelques députés de la noblesse se séparèrent également de leur ordre.
Le mardi 23, jour fixé pour la séance royale, les portes de la salle des Etats s'ouvrirent à dix heures; mais on n'y laissa pénétrer les représentants des Communes que quand les deux autres ordres eurent été placés; et ils durent attendre ce moment sous une pluie battante. Les avenues étaient occupées par des soldats armés. La foule, irritée au lieu d'être terrifiée par cet appareil militaire, et ressentant profondément l'avanie faite aux députés, garda devant le roi un silence expressif.
On avait cru frapper les imaginations en déployant pour cette séance une grande solennité. Le langage du trône fut impératif, comme celui des lits de justice où les rois morigénaient leurs parlements. Une déclaration lue par le garde des sceaux cassa comme « illégales et inconstitutionnelles » les résolutions prises par les députés du tiers état, ordonna « que la distinction des trois ordres fût conservée en son entier », et leur permit seulement de se réunir cette fois pour des affaires générales, pourvu qu'il ne fût touché en rien
aux droits utiles ou honorifiques appartenant aux classes prévilégiées, bien moins encore aux droits de la royauté. Puis Sa Majesté daigna faire connaître les bienfaits qu'elle accordait à ses peuples; et parmi ces bienfaits n'étaient mentionnées ni U Constitution ni aucune des libertés demandées. Le roi annonçait seulement l'intention de sanctionner les sacrifices que le clergé et la noblesse voudraient bien consentir sur leurs immunités pécuniaires. Quant à l'institution de l'armée, Louis XVI déclarait de la manière la plus expresse qu'il voulait la conserver dans son entier et sans la moindre atteinte. Si les états généraux m'abandonnent dans une si belle entreprise, ajoutait-il, je ferai seul le bien de mes peuples, seul je me consi~ dèrerai comme leur véritable représentant. Puis il ordonnait aux députés de se séparer à l'instant et de se rendre dans leurs chambres respectives pour y reprendre leurs séances.
Le roi sortit, suivi de presque toute la noblesse et de presque tout le haut clergé. Les autres députés restèrent à leurs bancs, silencieux. Ce spectacle frappa de respect les ouvriers envoyés pour démeubler la salle. Arriva le grand-maître des cérémonies, M. de Brezé : a Messieurs, dit-il, vous avez entendu les ordres du roi. » — « La nation assemblée ne peut recevoir d'ordres, » répond le président Bailly. — Mirabeau se lève avec impétuosité : « Oui, monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on suggère au roi. Mais vous ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée nationale, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler. Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes *. »
1. Le fils du marquis de Dreux-Brezé a rectifié ainsi l'apos-
ÉTATS GÉNÉRAUX ET ASSEMBLÉE NATIONALE Îî3
Le grand-maître des cérémonies se retire. « Messieurs, dit simplement Sieyès, vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez hier. Délibérons. »
Et l'on délibère. L'Assemblée déclare qu'elle persiste dans ses prédédents arrêtés; elle proclame inviolable la personne de ses membres, et coupable de crime capital quiconque oserait attenter à leur liberté.
Grâce à l'énergie et au sang-froid des députés, le coup d'état avait échoué.
Le lendemain, la majorité du clergé se rendit dans le sein de l'Assemblée. Le surlendemain, ce fut la minorité de la noblesse, au nombre de 47 membres, parmi lesquels le duc d'Orléans; enfin le 27 juin les deux ordres dissidents vinrent siéger dans la salle commune, cette fois sur l'invitation du roi lui-même; mais la noblesse, pour montrer qu'elle faisait un acte de simple condescendance, affecta de se tenir debout et de ne prendre aucune part aux délibérations.
C'est Necker qui avait donné le conseil de la réunion, conseil prudent, adopté trop tard. Ce ministre n'avait pas assisté à la séance royale, dont il prévoyait le fâcheux effet; et son absence, en le signalant comme opposant, l'avait élevé dans l'opinion. La cour se servait de son nom, avec l'arrière-pensée de se débarrasser de sa personne, dès qu'elle se sentirait assez de force pour faire plier l'Assemblée, la transférer dans une ville de province ou la dissoudre. Des régiments étrangers bloquaient déjà Paris et Versailles, et une batterie de canons était logée dans les écuries de la reine, vis-à-vis de la salle des Etats.
En vain les députés demandèrent le renvoi de ces troupes. En vain retentit la parole éloquente de Mira-
trophe de Mirabeau : « Nous sommes assemblés par la volonté nationale, nous ne sortirons que par la force. »
La première version a une forme théâtrale qui ne mcssied pas à Mirabeau. Mais la seconde a le même sens.
beau : t Ont-ils prévu, les conseillers de ces mesures, les suites qu'elles entraînent pour la sécurité du trône? Ont-ils étudié dans l'histoire de tous les peuples comment les révolutions ont commencé? Ont-ils observé par quel enchaînement funeste de circonstances les esprits les plus sages se sont jetés hors des limites de la modération, et par quelle impulsion terrible un peuple enivré se précipite vers des excès dont la première idée l'eût fait frémir? » — En vain, une députation de l'Assemblée alla présenter au roi une adresse aussi respectueuse que ferme dans son langage constitutionnel : « Jugez, Sire, de l'étendue du danger par les alarmes qui nous amènent devant vous. De grandes révolutions ont eu des causes bien moins éclatantes; plus d'une entreprise fatale aux nations et aux rois s'est annoncée d'une manière moins sinistre et moins formidable. Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement de la nation, et qui ne savent vous la représenter que selon leurs vues, tantôt insolente, rebelle, séditieuse ; tantôt soumise, docile au joug, prompte à courber la tête pour le recevoir. Ces deux tableaux sont également infidèles. Toujours prêts à vous obéir, Sire, parce que vous commandez au nom des lois, notre fidélité est sans bornes comme sans atteinte. Prêts à résister à tous les commandements arbitraires de ceux qui abusent de votre nom, parce qu'ils sont ennemis des lois, notre fidélité même nous ordonne cette résistance, et nous nous honorerons toujours de mériter les reproches que notre fermeté nous attire. » — Le roi répondit ironiquement que les troupes étaient là pour protéger les délibérations de l'Assemblée; mais que, si leur présence lui causait de l'ombrage, elle pouvait transporter ses séances à Noyon ou à Soissons, auquel cas lui-même irait habiter Compiègne pour demeurer en communication avec elle. Les conspirateurs se croyant enfin sûrs de la vie-
(joîre, Necker reçut, le H juillet, l'ordre de quitter la France sur-le-champ, et en même temps la recommandation, presque la prière, de cacher son départ à tout le monde : audace doublée de couardise et de maladresse. On n'avait pas à craindre de la part de Necker une forte résistance; mais c'était la grande popularité du jour : elle importunait.
On allait la faire grandir de cent coudées.
Cet acte fut regardé comme le signal des hostilités; il provoqua dans Paris un véritable soulèvement.
Depuis la séance du 23 juin la capitale était dans une situation impossible à décrire : les subsistances manquaient ; on se battait à la porte des boulangers ; la misère des campagnes voisines, inondées de soldats, faisait refluer dans la ville une multitude de malheureux qui augmentaient la pénurie générale par leur présence. Aucune autorité, si ce n'est celle dont l'assemblée des électeurs s'était emparée spontanément. On se groupait autour de ce pouvoir révolutionnaire, qui commençait à se faire une armée parmi les Gardes françaises, troupe d'élite, recrutée à Paris, résidant à Paris, aimée des parisiens et disposée à fraterniser avec eux.
Une crise était imminente.
Le 12 juillet, le jardin du Palais-Roj'al se remplit de monde, grande est l'effervescence. Un jeune homme monte sur une table et harangue la foule ; il raconte l'exil de Necker, peint l'attitude menaçante des troupes royales et s'écrie que c'est le signal d'une Saint- Barthélémy des patriotes. Ce jeune homme est un ancien lauréat de Louis-le-Grand, devenu l'oracle du quartier latin, pamphlétaire républicain quand personne ne parlait encore de république. Nous retrouverons plus tard le nom de Camille Desmoulins : sa courte carrière s'est écoulée entre ce début héroïque et la tragédie de l'échafaud. Il arrache une feuille d'arbre pour
s'en improviser une cocarde, brandit une épée, cric aux armes et entraîne tout le monde sur ses pas. On promène le buste du ministre disgracié, couvert d'un crêpe noir, et celui du duc d'Orléans, signalé par son adhésion aux Communes.
C'est un dimanche : les rues, les places, les promenades sont encombrées; on se trouve en face du régiment Royal-allemand (régiment qui, bientôt après, devait passer à l'ennemi avec armes et bagages) ; la jeunesse raille ces soldats étrangers, elle leur jette des pierres; ils ripostent à coups de fusil; les gardes françaises veulent protéger les parisiens; l'un de ces gardes est tué, ses camarades le vengent. Aux Tuileries, les dragons du prince de Lambesc chargent la foule et la bousculent. Le prince de Lambesc est un Autrichien, parent de la reine, nouveau motif d'irritation. Au milieu de cette bagarre, les électeurs se rendent à l'hôtel de ville; ils établissent un comité ■permanent^ origine de la fameuse Commune de Paris, puis une milice composée de 48 000 citoyens, auxquels on donne pour signe distinctif une cocarde aux couleurs de la ville, bleue et rouge; ce sera le premier noyau de la Garde nationale; les soldats aux Gardes françaises se feront ses instructeurs. Le peuple arrête un convoi de farines destiné au Champ de Mars, où trois régiments sont campés; il découvre un bateau chargé de poudre pour Versailles. Mais les armes manquent. M. de Flesselles, prévôt des marchands, s'efforce de dérouter ceux qui lui en demandent, en les poussant à la recherche de dépôts qui n'existent pas; chaque déconvenue accroît le mécontentement.
Les bruits qui circulent ne sont pas de nature à le calmer : on assure que, dans la nuit du 14 au 15, les principaux députés doivent être arrêtés à domicile, ainsi qu'un grand nombre d'électeurs; que le roi se transportera à l'Assemblée nationale pour la dissou-