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PRISE ET DESTRUCTION DE LA BASTILLE

d'arrêter le sang qui coulait déjà. Louis XVI repondit sèchement qu'il ne changerait pas ses dispositions; et la reine, et la duchesse de Polignac son amie, et les princes allèrent visiter les hussards de Nassau, casernes dans l'Orangerie, leur firent distribuer du vin et les comblèrent de flatteries et de cadeaux. Le projet de coup d'Etat tenait toujours pour la nuit suivante.

Cette nuit, la séance ne fut pas levée, l'Assemblée connaissant les intentions de la cour. Cependant elle affecta de s'occuper de choses étrangères : elle régla le mode de formation du comité de constitution et nomma au scrutin les membres de ce comité.

A chaque instant, arrivaient des nouvelles alarman* tes. Quatre députations successives allèrent solliciter du roi l'éloignement des troupes, sans obtenir de réponse satisfaisante. La cinquième était sur le point de partir, « Dites-lui bien, s'écria Mirabeau, dites-lui que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présents ; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies l'asservissement de la France, et que leurs vœux brutaux invoquaient la destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique barbare, et que telle fut Tavant-scène de la Saint-Barthélémy. »

Enfin le triomphe du peuple parisien ne fut plus douteux. « C'est donc une révolte? » dit Louis XVI au duc de Liancourt. — « Sire, c'est une révolution. » — Et Louis XVI s>3 décida à se rendre lui-même dans le scia de l'Assemblée *. Des applaudissements accueil-

1. n ne paraît cependant pas cvoir compris la portée des paroles de son ami, car on lit sur un Journal écrit de sa main, à la date du 14 juillet, ce mot : RieTU

eO LA RÉVOLUTION FRANÇAIS::

lirent son entrée. « Attendez que le roi nous ait fait connaître ses bonnes intentions, dit Mirabeau; le silence des peuples est la leçon des rois. »

Mais quand Louis XVI eut déclaré qu'il avait ordonné la retraite des troupes, et surtout lorsqu'ayant pour la première fois prononcé le nom d'Assemblée nationale, il eut dit ces simples paroles : « Je me fie à vous ! » des transports éclatèrent : on raconte qu'un député de Besançon, nommé Leblanc, mourut de joie subitement. Tout le monde semblait croire que la révolution allait marcher paisiblement par l'accord du peuple et du roi. Ce dernier fut reconduit jusqu'au château par les députés à pied, et cent d'entre eux partirent aussitôt pour annoncer à la capitale l'heureuse nouvelle de cette réconciliation.

Ils furent les bienvenus. Bailly, président de l'A'î'^emblée, fut proclamé maire de Paris, et La Fayette, son vice-président, commandant de la milice parisienne, pour laquelle il proposa le nom de Garde nationale, qui généralisait la pensée de l'armement civique. L'Assemblée demanda le rappel de Necker, auquel le roi consentit.

. Sur le vœu exprimé par la ville de Paris, le roi consentit aussi à y paraître de sa personne ; mais ce ne fut qu'après deux jours d'hésitation passés au milieu de ses détestables conseillers, et déjà la défiance était revenue. Une femme exprima le sentiment des Parisiens en disant à Louis XVI : « Ah! Sire, ètesvous bien sincère? Ne vont-ils pas encore vous faire changer? »

On le reçut pourtant avec de grands témoignages d'allégresse, Bailly, en le complimentant à la barrière, lui dit : « Henri IV avait reconquis son peuple; ici le peuple a reconquis son roi. » Ces paroles exprimaient les sentiments de la foule, qui croyait avoir arraché Louis XVI aux influences contre-révolutionnaires. A

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rilôtel de ville, il décora son chapeau des emblèmes tricolores; car, sur la proposition de La Fayette, l'ancienne couleur royale avait été ajoutée aux deux autres. « Cette cocarde fera le tour du monde, » avait promis le général patriote.

La joie et l'attendrissement étaient universels.

Pas à la cour cependant : le même jour, le comte d'Artois partait pour l'étranger, ainsi que les familles de Condé, de Conti et de Polignac. L'émigration commençait, inexcusable celle-là, car les émigiés ne fuyaient pas devant un danger; ils obéissaient à leur haine pour les réformes.

Il semble que la destruction d'une prison patricienne, habitée par des seigneurs plus fréquemment que par le menu peuple, dut être un événement local, peu de nature à émouvoir au loin. Tout au contraire : aucun fait de notre révolution n'eut un retentissement plus général que la chute de la Bastille: c'était un symbole de la tyrannie qui disparaissait. « C'est le plus grand événement du monde, » s'écria Fox. L'Europe entière chanta un Te Deum. Les poètes composèrent des odes sur la victoire du 14 juillet, Alfieri en Italie, Ebeling en Allemagne; l'université de Cambridge en fit le sujet d'un prix à ses élèves. Il y eut en Angleterre des réjouissances publiques. Et même dans les rues de Saint-Pétersbourg (c'est un ambassadeur français qui le raconte) on s'embrassait en disant : « La Bastille est prise! » Les peuples ont de ces intuitions qui révèlent la solidarité de leurs destinées.

Les débuts de la Révolution française furent salués par un enthousiasme universel; tous les opprimés tressaillirent; des adresses de félicitation arrivèrent en foule; les philosophes Kant et Fichte, le savant Priestley. Fox, l'homme d'Etat, unirent leurs voix pour bénir les efforts de ce peuple, « qui faisait à ses risques et périls les affaires du genre humain. » — De Carnot. 4

toutes parts on accourait en France pour a respirer un air libre, vivre chez la première nation du monde, et admirer de près les glorieux événements qui s'accomplissaient dans son sein. » C'est Thomas Payne (qui deviendra, quoique étranger, membre de notre Convention nationale); c'est Huskisson, le futur ministre du commerce anglais; c'est l'Ecossais Mackintosh, le Péruvien Miranda, le Danois Baggesen; ce sont les Allemands Foerster, Campe, Oelsner, Anacharsis Clootz, Schlabrendorf, et tant d'autres.

Et la France a conscience de sa mission; les membres de nos assemblées nationales sentent qu'ils forment un concile européen ; a Vous êtes appelés à recommencer l'histoire, » écrit l'un d'entre eux. — « Elevons-nous à l'ambition de servir d'exemple aux nations, » dit un autre. — « La révolution n'est pas seulement pour la France; nous en sommes comptables envers l'humanité, » s'écrie un troisième.

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