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DE LA PRISE DE LA BASTILLE A LA FÉDÉRATION

« Voici le jour audacieux de la diète française: ceux qui l'attendaient tressaillent jusque dans la moelle des os; lève-toi, soleil nouveau, soleil bienfaisant qu'à peine nous osions rêver! »

C'est dans ces termes que l'Allemagne, par la voix de Klopstock, le chantre du Messie, avait salué nos États généraux. En France retentissaient des cris de joie, d'espoir, de confiance; tous les yeux étaient tendus vers les élus de la nation ; quiconque nourrissait une pensée de bien public se hâtait d'en faire hommage à l'Assemblée; quiconque se croyait lésé par une injustice lui portait naïvement sa plainte.

Mais du désir à l'impatience, la transition est prompte, et de l'impatience à l'action elle n'est pas plus lente; aussi ne faut-il pas s'étonner des troubles qui éclatèrent. Plusieurs provinces se soulevèrent même avant les nouvelles de la capitale; on prit les armes; on courut aux châteaux; on y brûla les archives féodales et quelquefois les châteaux eux-mêmes.

Quelquefois aussi l'œuvre commencée par l'exaltation des esprits fut continuée par le brigandage; on protesta contre la gabelle et contre les douanes inté-

rieures par l'incendie des barrières et par la contrebande de vive force. Les souffrances prolongées de la disette imprimèrent à ce mouvement un caractère de violence et de vengeance : on pilla des convois de farine; les fermes où Ton soupçonnait des accaparements de grains furent attaquées et ravagées. A Paris, deux hommes que le peuple depuis longtemps désignait parmi les auteurs de ses maux, furent victimes de sa colère : Foulon, ancien fournisseur des armées, enrichi dans le monopole des blés, et son gendre Berthier de Sauvigny, intendant de la généralité de Paris, tous deux associés actifs du fameux pacte de famine. Ils furent impitoyablement égorirés.

Dans le gouvernement, dans TAssemblée, les uns voulaient employer, pour mettre terme aux désordres, une répression énergique; d'autres songeaient à une grande satisfaction populaire. C'est le plus généreux de ces sentiments qui inspira les députés. Deux membres de la haute noblesse s'en firent les organes, le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon : le 4 août, dans une séance du soir, ils montent à la tribune, déclarant que les crimes commis doivent être attribués aux misères du peuple, et qu'avant de faire des décrets pour arrêter l'insurrection, il faut en faire pour rendre le peuple heureux. Ils proposent en conséquence l'égale répartition des impôts, la faculté de rachat de tous les droits féodaux, l'abolition sans rachat des corvées seigneuriales, des privilèges de mainmorte et de toutes les servitudes personnelles.

Un député de la Basse-Bretagne, en habit de paysan, leur succède, M. Leguen de Kerengal ; il fait un sombre tableau du régime féodal : « Qu'on nous apporte ici, dit-il, ces titres qui outragent l'humanité et la pudeur, et nous les brûlerons nous-mêmes sur l'autel de la patrie. » — Le marquis de Foucault provoque des sacrifices analogues de la part des gentilshommes

DU 14 JUILLET 89 AU ii JUILLET 90 63

dont la fortune s'alimente dos faveurs de la cour.

Alors commence une scène inouïe : les orateurs assiègent la tribune, et chacun d'eux vient soulever un coin du voile, dénoncer une oppression, une iniquité, un scandale; le procès de l'ancien régime est fait publiquement par les témoins de ses abus ou par ceux qui en jouissaient et qui déclarent ne vouloir plus en jouir. Une lutte de générosité s'engage : l'un renonce à la justice seigneuriale, l'autre au droit de chasse et de pêche; un autre abandonne jusqu'à son privilège d'entretenir une garenne ou un colombier.

Comme personne ne demandait plus la parole, Chapelier, qui présidait la séance, se tourna vers le clergé. « Aucun de ces messieurs n'ayant eu la faculté de se faire entendre, dit-il, je me reprocherais de clore cette intéressante discussion avant qu'ils aient exprimé leurs sentiments. >»

Cette malicieuse observation mettait le clergé en demeure d'imiter la libéralité de la noblesse. Quelques évoques parlèrent en effet, mais des droits seigneuriaux beaucoup plus que des immunités ecclésiastiques. De pauvres curés offrirent le sacrifice de leur modeste casuel, que l'Assemblée refusa au nom de la nation; elle supprima les dîmes, « offrande volontaire de la piété des fidèles, » disait larchevêque d'Aix; mais le duc de La Rochefoucauld ajoutait : « sur laquelle il existe maintenant quarante mille procès dans le royaume. »

Des officiers de justice, se faisant fort de l'assentiment de leurs collègues, déclarèrent renoncer aux privilèges de leurs charges : l'Assemblée abolit la vénalité des offices, et rendit la justice gratuite.

Les provinces et les villes vinrent à leur tour, par l'organe de leurs représentants, faire abandon des franchises ou privilèges dont elles jouissaient. Usages locaux, bigarrures consacrées par le temps ou par les

intérêts personnels, tout s'évanouit. Une nuit suffit pour balayer les injustices accumulées pendant plusieurs siècles. Chacun apporta son offrande, sans discussion, sans regret. On résolut en principe l'abolition du régime féodal et le droit commun pour tous les Français.

Des écrivains contre-révolutionnaires n'ont pas eu honte d'appeler ce magnifique élan de bons sentiments : « une orgie législative, une bacchanale d'insensés et d'ivrognes. »

Ce qui se passa les jours suivants leur donne un démenti : la première animation dissipée, ceux qui n'avaient point partagé l'entraînement général, comptant sur certains retours d'égoïsme, s'efforcèrent de soulever mille difficultés. La suppression des dîmes trouva surtout des contradicteurs (parmi lesquels nous voyons figurer Sieyès, redevenu abbé ce jour-là). Cependant, après qu'on eut discuté ce qui avait été acclamé, un vote solennel vint consacrer les abdications de la nuit du 4 août. L'attitude des populations dans toute la France avait fait certainement de ces sacrifices une nécessité. Mais ils n'eussent même pas été un mauvais calcul : substituer le règne du droit à celui du privilège, c'était consolider la propriété entre les mains du propriétaire, accroître sa valeur et développer ses conditions de production.

Quand tout fut consommé, l'Assemblée décida qu'une médaille serait frappée en mémoire de ce grand acte, qu'un Te Deum serait chanté dans les églises, et que Louis XVI serait proclamé le Restaurateur de la liberté française.

Honneur peu mérité, puisque Louis XVI écrivait à l'archevêque d'Arles : « Je ne me livre pas à l'enthousiasme qui s'est emparé de tous les ordres, mais qui ne fait que glisser sur mon âme. — Je ne consentirai jamais à dépouiller mon clergé, ma noblesse. — Je

ne donnerai point ma sanction à des décrets qui les dépouilleraient. » Il les sanctionna pourtant, mais après de longues résistances ; il les sanctionna le 21 septembre seulement, lorsque Paris s'agitait, sur la nouvelle que les amis du roi voulaient l'enlever et le conduire au camp de M. de Bouille, l'un des chefs de la contre-révolution, pour y commencer la guerre civile.

Le ler octobre suivant, un banquet fut donné dans la salle de l'Opéra du château de Versailles par les Gardes du corps aux officiers du régiment de Flandre, à ceux des Cent-Suisses et à d'autres militaires. On y porta des toasts à la famille royale, pas à la nation; au dessert, Louis XVI et Marie-Antoinette, celle-ci tenant son enfant sur ses bras, entrèrent dans la salle et firent le tour des tables; l'orchestre joua et l'on répéta en choeur l'air : < 0 Richard, ô mon roi, l'univers f abandonne! » Des cocardes blanches furent distribuées par les dames de la cour aux convives, qui foulèrent aux pieds les couleurs nationales; le festin devint une orgie, et le lendemain, la reine, remettant des drapeaux aux gardes nationaux de Versailles, déclara « qu'elle avait été enchantée de cette journée ».

Le récit de ce festin, pendant qu'ils étaient, eux, en proie à la disette, exaspéra les Parisiens. Les femmes souffrent surtout des détresses de la famille : elles prirent l'initiative d'un mouvement qui précipita la population vers la résidence du roi : « nous manquons de pain, disaient-elles, allons chercher le boulanger. »

Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que cette scène fût sans précédents : sous le règne de Louis XIV, le 3 mars 1709, en temps de famine, on vit les femmes de la halle prendre le chemin de Versailles, afin d'aller demander au roi, du pain pour elles et pour leurs enfants. On les arrêta au pont de Sèvres et on les refoula par la force.

Le 5 octobre 1789 au matin, la place de Grève se couvre d'une foule immense, criant : « Du pain! du pain et des armes! »

Cette foule, presque entièrement composée de femmes, se dirige sur Versailles, malgré la pluie et la boue; elle y arrive excédée de fatigue et de besoin. On se rend d'abord à l'Assemblée; une députation, conduite par un homme devenu peu de temps après tristement célèbre, l'huissier Maillard, est admise à la barre et présente ses requêtes : « Du pain et la punition de ceux qui ont insulté la cocarde nationale. » Le président, Mounier, se place lui-même en tête de la députation et se rend auprès du roi; il lui expose la situation de Paris; il demande en même temps aux ministres, au nom de l'Assemblée, l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits, votée depuis plusieurs jours. Louis XVI apaise les femmes par quelques bonnes paroles et par une distribution de pain. Quant à la réclamation de l'Assemblée, il continue de l'éluder et ne se décide à envoyer sa signature qu'à dix heures du soir, sur l'annonce d'un danger croissant.

Vers minuit, en effet, Versailles est inondé par un nouveau Ilot de Parisiens, beaucoup plus considérable que le premier. La Fayette, les voyant décidés à partir, s'était mis à leur tête, la corde au cou, selon l'expression de Burke; et, par son ascendant, il avait réussi, durant toute la marche, à maintenir l'ordre dans cette multitude très mélangée. En arrivant à Versailles, il les disperse dans la ville; mais quelques meneurs profitent du bruit accrédité, et bien fondé d'ailleurs, que la famille royale cherche à s'enfuir, pour entraîner une bande de furieux; ils envahissent le château, et jusqu'aux appartements de la reine, qui n'a que le temps de se réfugier dans ceux du roi. Des gardes veulent s'opposer à l'irruption ; ils sont massa-

;rés. Une troupe bouillonnante remplit la cour et ippelle : « Le roi ! > Le roi paraît au balcon, il est icclamé. « La reine! » Elle hésite. La Fcxyette, au risïue de compromettre sa popularité avec sa vie, coniuit sur le balcon Marie-Antoinette et ses enfants, et )aise respectueusement la main de la reine; puis il va shercher un de ces gardes du corps dont on demande a tète avec rage et l'embrasse devant la foule, qui 'admire, qui l'applaudît, qui s'émeut, et qui crie : I Vive le général I vive la reine ! vivent les gardes du ïorpsl »

« Le roi à Paris! » tel est le vœu répété par toutes es bouches. La procession se remet en marche, escorant la voiture de la famille royale, et suivie par des ihariots de grains et de farines. « Nous ramenons le )0ulanger, la boulangère et le petit mitron, criaient es femmes, nous ne manquerons plus de pain. » Ce l'était une moquerie qu'à moitié : le régime monarchique avait accoutumé les esprits à voir dans le nonarque une providence sociale.

Louis XVI, avec hésitation d'abord, puis se résignant, promet de transférer sa résidence dans la capiale, et l'Assemblée se déclare inséparable de la perlonne du roi.

Désormais les Parisiens sauront que le premier nouvement de Louis XVI est une résistance ; mais que es démonstrations bruyantes le font céder : il se irape volontiers dans le rôle de victime. Ses concessions n'inspireront plus ni reconnaissance ni confiance, [îependant deux années vont se passer sans agitations Dolitiques, deux années de labeurs législatifs.

Les députés, à Versailles, avaient siégé dans la salle les Menus plaisirs, qui servait de dépôt aux décora- ;ions du théâtre. A Paris, ils s'installèrent (le 19 octobre 1789) dans le manège des Tuileries, situé sur l'emplajement de la rue de Rivoli, au point où elle rencontre

la rue Castiglione. Un garde-meuble et une écurie furent les berceaux de la révolution : le christianisme n'avait-il pas eu le sien dans une établc?

La discussion de la Déclaration des droits avait commencé le 18 août; celle de la Constitution, entamée le 28 à Versailles, fut continuée à Paris. Avant de montrer l'ensemble de l'œuvre, nous nous arrêterons sur quelques-unes des grandes résolutions qui occupèrent l'assemblée, V Assemblée constituante, c'est désormais son titre. Louis XVI seul, pendant assez longtemps, affecta de lui conserver le nom d'Etats gêné' raux.

Les parias de la société moderne, les esclaves et les juifs, se recommandaient les premiers à des législateurs animés de sentiments d'humanité. Pour changer leur condition, il fallait vaincre des préjugés profondément enracinés.

Les colonies ayant été déclarées partie intégrante de l'Empii'e français, une députation de leurs habitants nègres et sang-mèlés vint, au nom du principe d'égalité, demander que les hommes de couleur, nés libres ou affranchis, fussent admis comme les blancs à l'exercice des droits de citoyens. Leur pétition trouva de chauds défenseurs dans l'Assemblée, où siégeaient plusieurs membres de la Société des amis des noirs, fondée en France par les soins de Brissot. Cette société^ d'accord avec celle de Londres, voulait amener peu à peu les esclaves à comprendre et à pratiquer la liberté, et ne réclamait pas encore pour eux un affranchissement immédiat. Elle demandait seulement l'assimilation politique et civile des hommes libres de toutes couleurs et de toutes races. Grégoire lui-même, le fervent apôtre des nègres, se fit l'interprète de cette prudence, lorsqu'il annonça aux nouveaux émancipés le succès de ses efforts, auxquels s'étaient associés ceux de Mirabeau, Tiacy, la Rochefoucauld, etc. « Un jour, leur dit-

il, le soleil n'éclairera parmi vous que des hommes libres; ses rayons ne tomberont plus sur des fers et des esclaves. L'Assemblée nationale n'a point encore associé ces derniers à votre sort, parce que les droits du citoyen, concédés brusquement à ceux qui n'en connaissent pas les devoirs, seraient peut-être pour eux un présent funeste. Mais n'oubliez pas que, comme vous, ils naissent et demeurent libres et égaux. » Cette dernière phrase contenait une leçon aux mulâtres, qui n'avaient parlé que pour eux.

L'Assemblée, en votant une mesure commandée par la justice et la logique, l'avait entourée de grandes réserves, pour ne pas froisser trop vivement les préjugés créoles. Et pourtant quand son décret arriva aux colons, ceux-ci y opposèrent une résistance acharnée, brûlèrent Grégoire en effigie, et menacèrent de rompre leurs liens avec la France. Ils parvinrent à rendre illusoire l'application du décret, fermèrent aux mulâtres l'accès de toutes les assemblées locales, et leur interdirent même de porter la cocarde nationale. Les réclamations des mulâtres furent repoussées et punies, quelques soulèvements réprimés; et, comme pour bien montrer qu'il s'agissait d'une question de castes, plusieurs blancs, arrêtés parmi les insurgés, furent suppliciés sur un autre échafaud que les hommes de couleur. La lutte s'envenima; des deux côtés on appela à l'aide les esclaves, qui se battirent pour l'une et pour l'autre cause. Amenés imprudemment sur le champ de bataille. Ils y apprirent à connaître leurs forces, et bientôt éclata une terrible insurrection, dans laquelle s'engloutit Saint Domingue. C'est le 23 août 1791 qu'eut lieu cet événement; or, l'abolition de l'esclavage ne fut prononcée qu'en février 1794 par la Convention. Il importe de rappeler ces dates, afin de détruire une erreur que les ennemis de la révolution se plaisent à entretenir chez ceux qui les ignorent. Les trou-

bles de nos colonies ne furent point provoqués par Taffranchissement des esclaves, postérieur de deux ans et demi, mais par la résistance des blancs à une loi d'égalité, qui supprimait simplement la noblesse de la peau , suivant l'heureuse expression de Grégoire.

Ce fut Grégoire aussi qui éleva le premier la parole en faveur des juifs, ce peuple dont l'histoire est écrite en lettres de sang dans les archives de presque tous les autres. L'adoucissement général des mœurs avait peu à peu rendu leur condition moins intolérable; mais la réprobation pesait toujours sur eux. Avant 1789 ils étaient encore soumis en France à des lois de restriction, sinon de persécution, qui les séparaient de la société. Ils payaient un droit d'habitation et de tolérance, aboli seulement en juillet 1790. Grégoire fit un tableau des vexations qu'ils subissaient, particulièrement en Alsace, et il obtint, non sans peine, pour les juifs, l'émancipation civile.

L'Assemblée ne négligea aucun des deshérités de la nature ou de la fortune.

Dans l'ancien monde féodal, la jouissance des privilèges était accompagnée de certaines obligations : sans parler des immenses donations faites au clergé pour lui rendre possible l'exercice de la charité chrétienne, le seigneur devait assistance aux pauvres de ses domaines. Peu à peu, les devoirs s'étant relâchés, quoique les privilèges restassent debout, la royauté fut forcée de créer des institutions charitables, très insuffisantes d'ailleurs, pour cicatriser l'affreuse plaie du paupérisme. Les dépôts de mendicité, fondés en 1767, sous le nom significatif de renfermeries, dans Tespace de 22 ans (jusqu'en 1789) reçurent 230,000 indigents, dont il périt un cinquième (46,000), et ils coûtèrent vingtneuf millions sept cent mille livres, a résultat horrible de dépense et de mortalité », dit un ministre de

la restauration (M. Laine). La situation déplorable des hôpitaux de Paris fut révélée dans les rapports de Bailly et de Tenon à l'Académie des sciences (1785) et par ceux de La Rochefoucauld-Liancourt à V Assemblée nationale. « Il faut voir ces horreurs pour s'en convaincre, » telles sont leurs expressions. Ces misères devaient encore s'accroître temporairement par le fait de la liberté industrielle, qui allait livrer les ouvriers aux hasards de la concurrence. Les corporations avaient eu ce bon côté qu'elles offraient à ceux qui en faisaient partie (à ceux-là seulement) un appui en cas de chômage ou de revers. L'assistance mutuelle et libre n'était pas née.

L'Assemblée nationale eut le pressentiment de cette crise : la veille même du jour où elle allait faire table rase du passé, le 3 août i789, l'un de ses membres, Malouet, proposa la création de bureaux de secours et de travail; et l'Assemblée, « pénétrée, dit-elle, de cette éternelle vérité que le soin de veillera la subsistance du pauvre n'est pas un devoir moins sacré que celui de veiller à la conservation de la prospérité du riche », institua un comité d'extinction de la mendicité, chargé dune enquête générale sur le paupérisme. Les travaux de ce comité ont eu assez d'importance pour trouver un historien spécial (M. Martin Doisy, en 1849).

Plus tard la Législative (16 mars 1792) et la Convention sur un rapport de Barère (1794), décidèrent que la distribution des secours aurait lieu à domicile; ce fut l'origine de nos bureaux de bienfaisance.

Les enfants abandonnés, les sourds-muets, les aveugles, les aliénés fixèrent successivement l'attention de nos assemblées politiques.

Les prisons étaient jadis un simple lieu de séquestration pour les gens présumés dangereux, ou du moins gênants, ainsi que pour les accusés qui atten- Carnot. 5

li LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

daient leur sort. C'est seulement en 1791, que la privation de la liberté devint une punition graduée sur le délit; mais la Constituante avait déjà fait subir une réforme aux maisons de détention, en établissant leur unité, conséquence de la suppression des justices patrimoniales et ecclésiastiques.

Quant à l'éducation publique, dont nos révolutionnaires se sont occupés avec tant d'activité, elle fut, à la Constituante, le sujet d'un rapport de Talleyrand; on lui en conteste la rédaction; mais il est souvent mentionné et mérite de l'être.

L'ancien régime donnait des soins à l'enseignement classique : en 1789, les différentes universités comptaient 562 collèges, qui réunissaient 72,747 élèves. Mais l'enseignement du peuple, considéré comme un devoir de charité, et, comme tel, confié au clergé, était fort négligé, ce qui avait plusieurs fois excité des plaintes dans les assemblées d'états généraux. L'institut des frères des écoles chrétiennes n'était pas même une création du clergé : il avait été fondé, au contraire, pour suppléer à son insuffisance, par les efforts d'un chanoine de Reims, J.-B. de La Salle, lequel ne devait pas être bien vu de ses supérieurs, puisqu'il fut interdit, peu de jours avant sa mort, par l'archevêque de Rouen. Ces écoles, d'ailleurs, bien qu'existant depuis plus d'un siècle, ne donnaient l'instruction qu'à trente mille enfants, pas la moitié de la population des collèges.

« Ce qui me consterne, ce qui confond la pensée, c'est l'ignorance effroyable de ce peuple, » écrit le voyageur Arthur Young, qui parcourait la France à la veille de sa révolution (1788); et il ajoutait un peu plus tard : « personne ne saurait douter que cette affreuse ignorance de la part du peuple ne provienne de l'ancien gouvernement ».

Tout était donc à faire de ce côté-là. La Constituante

commença l'œuvre, sans pouvoir l'achever, non plus que les assemblées suivantes : le temps leur manqua. Le projet de loi, rapporté par Talleyrand, ne put pas même être voté.

La liberté est la base de ce projet : tout Français a le droit d'enseigner. — L'instruction doit être universelle, donnée à tout le monde et à tous les âges. L'éducation des femmes y tient une place considérable. — Le plan proposé embrasse tous les degrés de l'enseignement. Il est systématiquement calqué sur les divisions politiques de la France : le premier degré, l'école élémentaire, correspond aux assemblées primaires; le second, le collège, correspond à celles de district; le troisième à celles de département (celui-ci est professionnel et comprend les écoles de théologie, de droit, de médecine et d'art militaire); le quatrième enfin s'étend au paj's entier : ce n'est rien moins que l'Institut national, réunion d'hommes d'élite appartenant à toutes les branches de la science, des lettres et des arts, foyer central d'où rayonnent les lumières du progrès sur le domaine entier de la raison, du goût et de l'imagination. A l'Institut se rattachent les établissements littéraires et scientifiques, les musées, les bibliothèques, les laboratoires. C'est le couronnement de l'éducation publique.

L'instruction élémentaire est commune et gratuite.

Cette courte analyse suffit pour montrer dans quel esprit de généralité le nouveau plan était conçu. D'autres plans furent développés plus tard devant nos assemblées nationales : tous se distinguent par le même caractère.

Les changements introduits dans la situation du clerg.' ont donné lieu à de vives plaintes, qui ne se taisent pas encore. On avait posé ce principe, que le clergé est simple usufruitier des donations déposées entre ses mains pour en être fait emploi dans l'intérêt

général. En conséquence, l'Etat usant de son droit, les biens ecclésiastiques furent mis, par un décret, « à la disposition de la nation, à charge de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte et à l'entretien de ses ministres, ainsi qu'au soulagement des pauvres ».

Dans l'ancienne société, ces soins divers, et celui de l'éducation du peuple, étaient confiés au clergé, qui avait reçu, pour remplir sa mission, de grandes richesses foncières et qui percevait un impôt considérable, la dîme. Dans la société nouvelle, l'Etat prenant les obligations à sa charge, fit une autre répartition des ressources : il n'attribua plus au clergé que le service religieux, et il assura ce service par un traitement fixe aux ecclésiastiques. De plus, la loi ayant cessé d'admettre la contrainte des vœux perpétuels, on assigna aux personnes qui persistaient volontairement dans la vie monastique une pension proportionnée à la richesse de la congrégation dont elles avaient fait partie. Celles qui préféraient quitter le cloître devaient recevoir des moyens d'existence au dehors. Il était impossible de garder plus de ménagements dans une transformation devenue nécessaire sous l'empire des nouvelles institutions nationales. On peut ajouter que cette transformation ne se fit pas à des conditions désavantageuses pour le clergé, puisqu'un budget de 134 millions lui fut garanti. C'était moins, à la vérité, que l'ancien, évalué à 150 millions dans un rapport de Talleyrand; mais aussi toutes les dépenses étrangères aux besoins du culte passaient à la charge de l'Etat.

En établissant le principe du salaire des cultes, protestant et Israélite aussi bien que catholique, on abolissait toute religion d'Etat. L'Etat, proclamant que ces cultes, qui sont la négation les uns des autres, sont égaux à ses yeux, déclarait qu'il n'avait pas le droit d'apprécier leurs dogmes; en ôtant toute valeur légale

aux vœux religieux, il cessait de se faire le bras de l'Eglise. L'édifice du moyen âge, qui reposait sur la subordination de l'Etat à l'Eglise romaine, était atteint dans ses fondements.

C'est l'acte le plus décisif de la révolution française.

Plus tard, l'Assemblée réduisit le nombre des évêchés, mit leurs diocèses en harmonie avec les circonscriptions administratives, et enfin, appliquant au clergé le principe électif, établi pour toutes les fonctions publiques, décida que les évoques et les curés seraient choisis par le peuple, comme les administrateurs et les magistrats. Le roi ajourna sa sanction à ce décret pour en référer au pape, qui ajourna aussi sa réponse, encourageant secrètement la résistance de Louis XVI et donnant à celle des évêques le temps de s'organiser Ces résistances redoublèrent à l'occasion du serment civique.

Un mot sur ce serment qui a suggéré tant d'erreurs et de récriminations. Ce n'était pas un engagement spécial aux ecclésiastiques ; c'était l'engagement exigé de tous les fonctionnaires, un serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi; mais il contenait la reconnaissance des lois sur le clergé, lois qui déplaisaient au clergé. 1 es prêtres en majorité se soumirent néanmoins à la formalité du serment, comme ne touchant au dogme en nulle façon ; d'autres le refusèrent comme une atteinte à la foi catholique et au pouvoir du pape. De là les appellations d'assermentés et d'insermentés. De là des déchirements dans le sein de la nation et dans le sein des familles. Les prêtres constitutionnels furent mis en possession des églises paroissiales; mais, conformément au décret de l'Assemblée, ces églises demeurèrent ouvertes aux réfractaires pour y dire la messe, et les nouveaux titulaires partagèrent l'usage des ornements sacerdotaux avec ceux qui les traitaient d'intrus, d'usurpateurs et de schismatiques. Les

dissidents d'ailleurs ne perdaient que la qualité de pasteurs otïiciels : ils avaient toute liberté d'exercer leur ministère dans des locaux particuliers, et ils conservaient leurs pensions. C'est donc sans raison qu'ils crièrent au martjTe et qu'on les crut sur parole.

Une séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, voilà ce que demandent aujourd'hui les partisans de la liberté des cultes. Cette séparation eût été sans doute prématurée en 89; ce qui le prouve, c'est que réalisée cinq ans plus tard (en l'an III), elle donna au clergé catholique le moyen de regagner son influence. L'Assemblée constituante, d'ailleurs, ne l'eût pas acceptée, puisque la proposition de proclamer le catholicisme religion de la France n'y fut rejetée qu'après une vive discussion. La simple tolérance était déjà un progrès si grand, que nous devons comprendre les obstacles devant lesquels tout le monde s'arrêta, depuis Mirabeau jusqu'à Robespierre.

Le premier, cependant, avait exprimé les principes de la liberté religieuse en si beaux termes, que nous ne pouvons nous empêcher de les citer : « Il ne peut y avoir de national, dans un empire, que les institutions établies pour produire des effets politiques; et la religion n'étant que la correspondance de la pensée et de la spiritualité de l'homme avec la pensée divine, avec l'esprit universel, il s'ensuit qu'elle ne peut prendre sous ce rapport aucune forme civile ou légale. Le christianisme, principalement, s'exclut, par son essence, de tout sytème de législation locale. Dieu n'a pas créé ce flambeau pour prêter des formes et des couleurs à l'organisation sociale des Français; mais il l'a posé au milieu de l'univers pour être un point de ralliement et le centre d'unité du genre humain. Que ne nous blâme-ton aussi de n'avoir pas déclaré que le soleil est Vastro de la nation, que nul autre ne sera reconnu devant la loi, pour régler la succession des nuits et des jours ?»

Le parti moyen que prit l'Assemblée, dans un sentiment de justice et de conciliation, amena pourtant les situations les plus fausses. Il y eut en France deux clergés, l'un qui se disait catholique, malgré le désaveu du pape; un autre qui, par ses agressions et sa turbulence, obligea les révolutionnaires de manquer aux principes de tolérance qu'ils proclamaient, et de mettre leurs actes en contradiction avec leurs lois.

L'Assemblée, en déclarant nationales les propriétés du clergé, avait imposé au Trésor public la charge d'acquitter ses dettes, intérêts et capital. Toutefois, ces propriétés ne pouvaient devenir une ressource pour l'Etat qu'à la condition d'en tirer parti. On imagina d'en faire l'hypothèque d'un papier de circulation : ce fut l'origine des assignats, dont on fit une première émission de 400 millions. Le gage valait plus que les titres qui le représentaient, par conséquent la mesure financière était parfaitement loyale; elle devait faciliter les ventes, diviser la propriété, la démocratiser : c'était donc aussi une mesure politique excellente. Elle réussit. Mais son succès et des besoins croissants provoquèrent bientôt, de la part de l'Assemblée, une nouvelle émission de papier, double de la première et à cours forcé, devant laquelle recula le ministre des finances Necker. Les gouvernements postérieurs se trouvèrent engagés par cet exemple dans une voie périlleuse, inévitable peut-être.

Mais c'est surtout au point de vue social qu'il convient d'apprécier la vente des domaines ecclésiastiques, suivie plus tard de celle des domaines seigneuriaux. Ces ventes accomplirent une transformation dans le régime de la propriété.

La noblesse, le clergé séculier et les couvents immobilisaient entre leurs mains une masse énorme de biens, qui se trouvèrent rendus à la circulation : première et considérable réforme.

Avant la Révolution, malgré les mille entraves imposées à l'industrie, le roturier des villes pouvait acquérir des capitaux par son travail. Le roturier des campagnes était beaucoup plus gêné par les privilèges de la propriété foncière : rarement il arrivait à la posséder ; il n'exploitait guère que la terre féodale ou cléricale. En 89, la France était encore divisée en soixante-dix mille fiefs et arrière-fiefs. Cependant quelques progrès avaient été faits, puisque l'on estime que la bourgeoisie possédait déjà deux septièmes du territoire. Trois septièmes appartenaient à la noblesse, presque la moitié de la France, un septième aux princes apanagistes, et un septième au clergé. Toutes ces dernières parties, exemptes des redevances et servitudes qui pesaient sur le lot du tiers état, étaient fort mal mises en valeur par des mains mercenaires.

Pour que l'agriculture prît un développement sérieux, il fallait que la terre passât au cultivateur luimême. C'est ce qui arriva assez rapidement. Dès le mois d'août 1791, moyennant des facilités de payement accordées aux acquéreurs, il avait été adjugé des biens nationaux pour la valeur d'un milliard sur les quatre milliards auxquels étaient estimées les possessions du clergé seul. Les nouveaux propriétaires firent aisément leur apprentissage, rien ne demeura en souffrance, et les propriétés furent mieux administrées qu'elles ne l'avaient été.

L'abolition du droit d'aînesse et la loi sur les successions complétèrent ces bienfaits. Mirabeau ne vécut pas assez longtemps pour voir résoudre cette grande question; mais son opinion, qu'il avait écrite et dont la lecture posthume à l'Assemblée exerça une influence décisive, contient des idées trop frappantes pour être passées sous silence :

« Vous avez commencé par détruire la féodalité; vous la poursuivez aujourd'hui dans ses effets; vous

allez comprendre dans vos réformes ces lois injustes que nos coutumes ont introduites dans les successions. Mais ce ne sont pas seulement nos lois, ce sont nos esprits et nos habitudes qui sont tachés des principes et des vices de la féodalité. Vous devez donc aussi porter vos regards sur les dispositions purement volontaires qui en sont l'effet.

« Voici la question fondamentale qui se présente : la loi doit-elle admettre chez nous la libre disposition des biens en ligne directe? c'est-à-dire un père ou une mère, un aïeul ou une aïeule doivent-ils avoir le droit de disposer à leur gré de leur fortune, par contrat ou par testament, et d'établir ainsi l'inégalité dans la possession des biens domestiques?

« Ce n'est pas de la nature, c'est de la société que le citoyen tient le droit de disposer de ses propriétés pour le temps où il n'est plus. La propriété est assujettie, comme les autres avantages dont la société est l'arbitre, à des lois, à des conditions. 11 ne s'agit que de savoir si ce que le législateur peut, il le doit faire; s'il doit refuser au citoyen qui a des enfants la faculté de choisir entre eux des héritiers privilégiés.

0 Les lois romaines l'accordent, et c'est un grand argument pour plusieurs juristes. Mais peut-être est-il temps qu'après avoir été subjugués par l'autorité des lois romaines, nous les soumettions elles-mêmes à l'autorité de notre raison. Peut-être est-il temps que nous rejetions des lois où la servitude filiale découlait de l'esclavage, autorisé par ces lois mêmes. Peut-être est-il temps que les Français ne soient pas plus les écoliers de Rome ancienne que de Rome moderne; qu'ils aient des lois civiles faites pour eux, comme ils ont des lois politiques qui leur sont propres.

« Je ne sais comment il serait possible de concilier la nouvelle Constitution française, où tout est ramené au grand et admirable principe de l'égalité politique,

avec une loi qui permettrait à un père, à une mère, d'oublier, à l'égard de leurs enfants, ces principes sacrés d'égalité naturelle, avec une loi qui favoriserait des distinctions que tout réprouve, et accroîtrait ainsi dans la société les disproportions résultant de la diversité des talents et de l'industrie, au lieu de les corriger par l'égale division des biens domestiques.

« Dans notre précédent gouvernement, une multitude de victimes étaient sacrifiées par la barbarie des lois féodales ou par l'orgueil paternel à la décoration d'un premier-né. Alors, les ordres religieux, les bénéfices, les couvents, les places de faveur appelaient les rebutés des familles. Voilà deux maux, dont l'un servait en quelque sorte de remède à l'autre. Aujourd'hui, grâce à la sagesse courageuse de cette Assemblée, ces lieux de refuge sont fermés. Mais aussi il ne faut plus d'opprimés qui les réclament. Si, d'un côté, les spéculations de l'intérêt ne peuvent plus souiller nos autels, que, de l'autre, des enfants réprouvés par leurs propres pères n'aient pas à regretter ces ressources justement proscrites.

0 Toute l'éducation d'une famille tend naturellement à se régler sur le sort qui attend les enfants dans le partage des biens domestiques. L'inégalité de ce partage appelle l'inégalité des soins paternels, celle même des sentiments et de la tendresse. Mais tandis que le fils privilégié, qui fait plus particulièrement l'espoir et l'orgueil de ses parents, reçoit une éducation plus recherchée, lui, de son côté, sentant que son sort est fait dans le monde, et qu'il s'agit bien moins pour lui d'être que de paraître, de se rendre utile que de jouir, profite, comme on peut le croire, des soins qu'on lui donne. Quant au reste de la famille, voué en quelque sorte à l'obscurité, son éducation se ressent de la desnéc qu'on lui prépare. C'est ainsi que tout se corrompt sous l'influence des mauvaises lois. »

DU \i JUILLET 89 AU 14 JUILLET 90 83

La Constituante entreprit un grand travail d'unification nationale. Les provinces de l'ancienne France, successivement agrégées par des conquêtes ou des traités, l'avaient été à des conditions diverses, qui les régissaient encore au moment de la Révolution. Ainsi, par exemple, les dernières provinces réunies, la Bretagne, la Bourgogne, le Languedoc, possédaient des assemblées délibérantes, formées par les gens des trois états, et pour cela on les nommait pays d'états; encore ces assemblées variaient-elles dans leur mode de composition et dans leurs attributions. Quant aux pays d'élection, leur nom était emprunté à une juridiction royale formée, dans le principe, de membres choisis par le peuple ; mais, à l'heure dont il s'agit, c'est là qu'il y avait le moins d'élections dans le sens que nous donnons à ce mot : les intendants y régnaient d'une manière absolue. « Le royaume de France est gouverné par trente intendants, » disait le fameux Law, qui s'y connaissait, étant contrôleur général.

Comment donc ces tout-puissants intendants, comment les parlements, ces corps illustres qui avaient jeté tant d'éclat et rendu tant de services, purent-ils -être supprimés par de simples décrets, sans résistances, sans réclamations, presque sans bruit? C'est que tout cela était usé, vieilli, mort dans l'opinion générale.

Chaque province avait ses lois, son administration, ses impôts, ses poids et mesures, aussi bien que ses mœurs, son langage et ses traditions; chacune d'elles formait une personnalité; et de leur ensemble résultait moins une nation qu'une fédération monarchique au sommet, et monarchique à l'excès. « Les provinces de la France, écrivait Mirabeau plusieurs années avant la révolution, sont dans un état de diversité, nous dirons presque d'inimitié, au moins égal à celui qui subsiste entre les petits états de l'Allemagne. » Cette

bigarrure a frappé des étrangers même. Le célèbre poète danois Holberg, qui voyageait en France vers la fin du xviiP siècle, s'exprime ainsi : a En arrivant à Lyon, il me semblait entrer dans un monde nouveau, tant les habitants de cette ville diffèrent de ceux du nord de la France par la langue, les mœurs et la manière de vivre. »

La Révolution a effacé tout cela.

L'Assemblée constituante procéda à une nouvelle division du territoire, division presque géométrique : les trente-deux provinces, fort inégales en étendue, furent converties en quatre-vingt-six départements, c'est-à-dire en autant d'unités administratives, judiciaires, financières, et religieuses aussi, car le nombre des diocèses, beaucoup plus considérable autrefois, fut ramené à celui des départements. Cette division n'avait pour but ni d'accroître le pouvoir gouvernemental, déjà si grand sous l'ancien régime, ni d'affaiblir l'élément municipal, mais d'amener la population à l'homogénéité. C'était une mesure de haute politique : elle ne put s'effectuer sans briser certaines affinités naturelles, sans contrarier certaines convenances géographiques, mais la France lui doit en partie son unité nationale.

Chaque département fut divisé en plusieurs arrondissements, nommés alors districts, et chaque district en municipalités. Le conseil général du département, formé de trente-six membres, élus comme les députés par les assemblées primaires, choisissait dans son sein un directoire exécutif, composé de huit membres, permanent, et chargé de l'administration. Le directoire du district avait également son conseil, et la municipalité avait le sien : partout le contrôle à côté du pouvoir exécutif, et partout l'élection.

La puissance politique fait défaut dans cet excellent plan d'organisation. On le sentit quand les événements

se pressèrent; et les nécessités de la situation firent naître une concentration du pouvoir plus énergique que régulière, qui triompha d'immenses obstacles. Toutefois, les administrations locales, même alors, furent peu gênées dans leurs actes. Pouvait-il en être autrement avec une presse libre et des réunions libres ? La liberté et l'unité, qui sont loin de s'exclure, caractérisent véritablement l'esprit de la Révolution.

L'unité de l'organisation judiciaire répondit à celle de l'administration. Les parlements abolis, les juridictions seigneuriales et ecclésiastiques abolies, on créa trois ordres de tribunaux, correspondant à trois divisions territoriales : un tribunal de paix au canton, un tribunal civil au district, un tribunal criminel et d'appel au département ; et au-dessus de tout, au centre de l'Etat, un tribunal de cassation veillant à l'observation régulière de la loi. Pour surcroît de garanties, la magistrature était formée par élection, et toutes les causes criminelles soumises au jury, institution jusque-là inconnue en France.

Les lois de la vieille monarchie n'offraient aucun ensemble. Dans le Midi régnait le droit commun ; au Nord, des traditions originaires des anciens habitants, ou apportées par les conquérants barbares, étaient la seule règle. De là les distinctions de droit écrit et de droit coutumier. Mais le premier était fréquemment modifié dans ses applications par des usages locaux; et, quant à l'autre, il variait tellement, que l'on ne comptait pas moins de soixante coutumes générales, sans parler de trois cents coutumes observées seulement dans certaines villes ou même dans certains villages. Plusieurs rois de France, Charlemagne et saint Louis surtout, avaient fait des tentatives pour mettre de l'ordre dans ce chaos. Il était réservé à la Révolution d'y réussir. La Constituante jeta les bases

de la législation nouvelle, établie par les assemblées suivantes et codifiée enfin sous le Consulat.

Les attributions ministérielles n'étaient pas moins confuses : le ministre de la maison du roi avait dans les siennes la justice et les cultes; le contrôleur général des finances avait les hôpitaux et les prisons, ainsi que les mines et les ponts et chaussées. L'administration civile des provinces était répartie au hasard entre divers ministères : à celui de la guerre, le Dauphiné, la Franche-Comté, TAlsace et le Roussillon; à celui des affaires étrangères, la Normandie, la Champagne, la Guyenne. Au fond ce n'était pas une division de travail, mais un partage d'influences et de bénéfices. Ces attributions furent régularisées par TAssemblée constituante.

C'est à elle aussi qu'appartient l'honneur d'avoir posé en principe l'uniformité des poids et mesures, à laquelle Turgot avait déjà sérieusement songé. Mais c'est la Convention qui organisa le système métrique, dont nous sommes en possession aujourd'hui.

Ces réformes, et une foule d'autres moins importantes, que nous ne pouvons pas même énumérer ici, s'accomplirent sans lutte, favorisées par le roi luimême et par les grands, aussi longtemps qu'ils purent leur attribuer une simple portée économique. Mais à l'apparition des idées de liberté, d'émancipation populaire, la vieille France regimba. Pourtant cette vieille France, qui possédait dans l'Assemblée ses représentants les plus éminonts par leur situation, eut pour principaux défenseurs deux hommes nouveaux, qui n'appartenaient ni l'un ni l'autre aux premiers rangs des ordres privilégiés, l'abbé Maury et le capitaine Cazalès. Une pareille dérogation n'était-elle pas déjà un triomphe du sentiment démocratique? quant à l'opposition de la noblesse, elle se manifestait surtout dans les minimes circonstances, suscitant volon-

tiers des embarras à l'Assemblée et s abstenant de voter sur les grandes questions législatives, gardant une attitude muette, ironique et dédaigneuse.

Les discussions qui ont porté si haut la célébrité de la Constituante eurent donc lieu, presque exclusivement, entre des députés attachés à la cause de la Révolution, bien qu'appartenant à des nuances d'opinion très diverses. C'étaient Mounier, Malouet, Duport, Barnave, Chapelier, Lameth, Thouret, Grégoire, Camus, Robespierre ; ce dernier se faisait remarquer déjà, sinon par un talent de tribune, du moins par un caractère accentué et des maximes tranchantes. Puis deux personnages, solitaires dans leur orgueil et qui pourtant dominaient tout, l'un par sa renommée de penseur, Sieyès, l'autre par son incomparable puissance oratoire, Mirabeau.

« Mirabeau a été vraiment l'homme de la Révolution, » dit La Harpe, et ce jugement est affirmé par l'immense cri de douleur que sa mort arracha à la France, ainsi que par la résolution que prit l'Assemblée nationale, à l'occasion de cette mort, d'ériger Tancienne basilique de Sainte-Geneviève en un panthéon des grands hommes.

En révolte, dès l'enfance, contre un joug de famille écrasant, Mirabeau avait puisé dans sa lutte la haine du despotisme plutôt que l'amour du peuple. Il fut le promoteur le plus ardent des droits personnels, définirjsant la liberté dans ces termes absolus : « l'inviolabilité de chaque individu », comme si la nation, dans son ensemble, n'avait rien à revendiquer. Les éminentes facultés de Mirabeau, les immenses services qu'il rendit à la cause de la Révolution, le classent au rang des hommes les plus illustres. Mais le titre de grand citoyen exige davantage : on ne le mérite que par l'exemple des vertus publiques et privées. Mirabeau était l'esclave de ses passions; il s'abaissa jusqu'à faire

subventionner ses désordres. Pourtant, rendons-lui cette justice, qu'il n'aliéna pas son indépendance d'esprit. Ses violences contre la cour avaient été des accès de tempérament plutôt que des actes d'hostilité politique. Royaliste constitutionnel, rien de plus, il ne se montra pas autrement dans ses conseils au roi : « Ce serait une entreprise au-dessus des forces humaines, lui dit-il, que de vouloir rétablir la monarchie sur les antiques bases que la Révolution a détruites; une contre-révolution serait aussi impolitique et dangereuse que criminelle. » Mais cette merveilleuse intelligence, si mal soutenue par le sens moral, imaginait un système de roueries pour détruire l'influence de l'Assemblée, et pour tromper le peuple en lui donnant quelques améliorations matérielles au lieu d'institutions politiques.

Mirabeau a inspiré de l'enthousiasme et de l'admiration à ses concitoyens; il n'a jamais joui de la confiance publique; et c'est un honneur pour la nation d'avoir su faire cette différence. Aussi a-t-il échoué dans le rôle d'intermédiaire qu'il s'était assigné entre le trône et la liberté : rôle qui tenta aussi La Fayette, bien difficile, sans doute, puisqu'il ne réussit ni aux talents du premier, ni à l'honnêteté du second.

Les théories républicaines menaçaient virtuellement la monarchie dans un avenir plus ou moins prochain ; mais, pour le moment, personne ne mettait en question le pouvoir royal : on en discutait les conditions. Le parti qui aurait volontiers rendu ces conditions favorables au trône et reconstitué une aristocratie sur des bases nouvelles, le parti de l'école anglaise, représente par Mounier, Lally-Tolendal, Clermont-Tonnerre, le ministre Necker, etc., fut vaincu dans un débat ouvert sur l'organisation du Corps législatif, dont il demandait le partage en deux chambres, et dont l'Assemblée vota l'unité. Les membres de ce

parti, désespérant de faire prévaloir leurs idées, rentrèrent dans le silence ou quittèrent la vie publique. Mais Louis XVI n'aurait pas accepté plus sincèrement leur constitution qu'il n'accepta celle de 1791 : un roi d'ancienne dynastie regarde toute limitation de son pouvoir comme une usurpation.

Ainsi disparurent de la scène un certain nombre des hommes politiques qui, après avoir sincèrement coopéré à la Révolution, voyant leur idéal dépassé, s'efforçaient d'en enrayer la marche. Quant à ceux qui dès le principe auraient voulu la faire échouer, ils ne lâchèrent pas prise. Seulement ils ne comptèrent plus, pour atteindre leur but, que sur les pièges et les conspirations.

C'est eux qui encouragèrent chez le roi des résistances imprudentes; c'est eux qui le déterminèrent à nouer des relations secrètes avec les puissances étrangères; c'est eux qui, pour entraver l'achèvement de la Constitution, essayèrent de persuader à l'Assemblée qu'elle devait se dissoudre et demander de nouveaux pouvoirs à la nation; c'est eux qui formaient à Paris des complots pour enlever le roi et pour égorger les principaux membres de l'Assemblée; c'est eux qui entretenaient dans les départements les rébellions du fanatisme religieux et politique. Tous les moyens leur semblaient bons pour souffler la discorde : un gentilhomme breton développa publiquement, en 89, l'idée de soulever ce qu'il appelait le bas tiers contre le haut tiers.

La popularité du roi, presque entièrement détruite, avait pourtant des retours chaque fois que lui-même se rapprochait du peuple. Le 4 février 1790, il eut la bonne pensée de se rendre à l'Assemblée et d'y faire une protestation de dévouement aux institutions nouvelles. Il y fut reçu avec un enthousiasme qui se communiqua à toute la France. On proposa de célébrer la

conquête de la liberté par une fête à laquelle assisteraient des députât) ons de toutes les Gardes nationales et de tous les corps de l'armée.

Déjà, dans les campagnes et dans beaucoup de villes, on s'était fédéré pour la défense de la Révolution; dans quelques provinces aussi, puis plusieurs provinces entre elles. Cette fois, il s'agit d'une fédération de la France entière. De tous les points de la patrie on part, les routes se couvrent de pèlerins, recevant une hospitalité fraternelle d'étape en étape; on s'est donné rendez-vous à Paris, dans la capitale de la Révolution, le 14 juillet, jour anniversaire de la chute de la Bastille.

Et Paris s'est mis dans sa grande toilette pour recevoir ses hôtes. Paris possède un immense salon en plein air, qu'il nomme le Champ de Mars. Pour en faire un amphithéâtre où quatre cent mille spectateurs puissent se placer et voir la cérémonie, il faut déblayer le milieu de l'esplanade et relever la terre en talus tout autour. Ce ne sont pas des ouvriers soldés qui peuvent faire ce gigantesque travail. Ce seront les Parisiens eux-mêmes : ils y vont en foule; chaque jour soixante mille terrassiers volontaires remuent la pelle, portent la hotte et roulent la brouette; les femmes et les enfants s'en mêlent, les vieillards et les écoliers, les habits et les blouses, les robes de soie, d'indienne et de bure, des familles entières; les artisans de nos fines industries se hâtent de terminer leur journée pour consacrer une heure à l'œuvre patriotique.

Les préparatifs de la fête sont déjà une fête : on y chante en chœur, on y danse, on y cause amicalement. — Enfin le grand jour arrive : le roi, l'Assemblée, les fonctionnaires, toute l'assistance prêtent un serment civique sur l'autel de la patrie; pas le moindre trouble, pas le moindre accident, allégresse indicible.

A Londres, à Dublin, à Hambourg, en Hollande, fut également célébré l'anniversaire du 14 juillet; on porta des toasts à l'extinction des haines nationales ; la Fédération française devenait la Fédération européenne.

Quel beau jourl

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