LES OEUVRES ET LES HOMMES DE LA CONSTITUANTE
enfants devant l'héritage, est-ce que l'Assemblée constituante ne changeait point la condition des pei'sonnes ?
Quand elle supprimait les droits seigneuriaux, les exemptions d'impôts, quand elle décidait que les charges et emplois honorifiques ou lucratifs ne seraient plus un privilège héréditaire, est-ce que l'Assemblée constituante ne changeait pas les conditions de la propriété?
Quand elle mettait la liberté des industries et du commerce à la place des monopoles, des corporations et des jurandes, est-ce qu'elle ne changeait pas les conditions du travail?
Gardons-nous de ne voir qu'une révolution politique dans ce qui fut en même temps, et très effectivement, une réforme sociale. On pourrait dire avec vérité que celle-ci a été la plus radicale, puisqu'aucune réaction n'a eu de prise sur elle, tandis que nous avons vu succomber et renaître beaucoup de nos libertés politiques.
Sous l'ancien régime lui-même, malgré toutes ses entraves, le développement social s'accomplissait peu à peu, car il n'y a pas d'heures entièrement perdues pour le progrès. La propriété s'était divisée, les charges fiscales étaient devenues plus équitables; le tiers état avait même réalisé une évolution très importante: il pratiquait le partage des biens paternels et maternels entre les enfants, et la communauté des acquêts entre époux, plus libre à cet égard que ne l'était la noblesse. Mais bien des années sans doute se seraient écoulées avant que la France entière eût achevé une phase de développement que son émancipation politique lui fit parcourir en un jour.
« Jamais grande révolution n'a coûté moins de sang, moins de larmes. » Voilà ce qu'un royaliste put avouer en 1791. Si les belles espérances que contenaient ces paroles furent déçues, cherchons-en la cause dans une folle résistance à l'application de principes que chacun d'abord semblait accepter; cher- Garnot. 7
chons-la surtout dans la désastreuse intervention de l'étranger, intervention d'autant plus coupable que l'Assemblée constituante avait solennellement renoncé, au nom du peuple français, à toute guerre entreprise dans un esprit de conquête. Cette promesse, respectée par la République victorieuse, contenait le germe de la paix et de l'alliance entre les nations, qui sera le couronnement de tous leurs progrès.
Après avoir caractérisé l'œuvre, il nous est impossible de ne point parler de ses auteurs, de ne pas citer au moins quelques-uns des noms que notre plume n'a pas eacore rencontrés. Chacun se demande avec intérêt ce que devinrent les hommes qui avaient commencé la Révolution.
Mirabeau, qu'il faut toujours nommer le premier, était mort jeune et dans sa gloire : heureux peut-être; car ou a quelque peine à se figurer le rôle qui lui serait échu plus tard.
De Noailles, de Montmorency, deux grands seigneurs qui, après avoir fait la campagne d'Amérique, avaient souvent pris d'importantes initiatives au début de la Révolution, survécurent à ses catastrophes. Le dernier a fait tristement amende honorable des principes de sa jeunesse.
Talleyrand ne s'est pas borné à une seule abjuration. Cet homme ne saurait inspirer de sympathie aux âmes droites. Cependant la loyauté de l'histoire oblige de rattacher son nom aux premiers travaux de l'Assemblée constituante sur l'instruction publique, et au décret qui mit la nation en possession des biens ecclésiastiques.
La Rochefoucauld-Liancourt, dévoué par affection personnelle au roi et par philanthropie au peuple, est resté fidèle à ce double sentiment.
Lafayette et Bailly, dépassés par l'opinion démocratique, donnèrent loyalement leurs démissions, l'un de
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maire de Paris, l'autre de chef de la Garde nationale.
Beauharnais et Biron, devenus généraux de la République, périrent l'un et l'autre, victimes, on l'assure, des vengeances de la caste qu''ils avaient quittée.
Lepéletier de Saint-Fargeau, un autre noble, républicain, fut assassiné par un garde du roi.
Barnave, Chapelier, Duport, Mounier, Lally-Tolendal, Malouet , étaient faits pour briller sous une monarchie représentative. Les deux premiers furent emportés par la tempête révolutionnaire ; le ti-oisième s'éteignit dans un exil obscur; les survivants n'ont point démenti leur passé.
Volney, Garât, de Tracy, demeurèrent également ce qu'ils avaient été, penseurs hardis, acteurs réservés. Il leur fut donné de traverser plusieurs régimes sans abjurer un amour de la liberté puisé dans l'étude de la philosophie, des sciences et des lettres.
Thouret devint président et Barère membre du nouveau Tribunal de cassation.
Robespierre, en sortant de l'Assemblée constituante, alla trôner aux Jacobins; Pétion remplaça Bailly dans les fonctions de maire de Paris : la cour fit voter pour lui ses adhérents, voulant à tout prix écarter Lafayette de cette position influente, où le portaient les électeurs d'opinion plus tempérée ; Grégoire prit possession de l'évêché de Blois, auquel il avait été appelé par l'élection populaire; Sicyès se laissa volontairement oublier pour reparaître plus tard.
A peu d'exceptions près, ces hommes de nuances diverses sont restés chacun dans sa ligne : ils avaient la foi. A côté d'eux siégeaient des citoyens moins illustres, laborieux, éclairés, bien intentionnés, dont les votes sages déterminaient souvent la majorité.
Il serait injuste de ne pas mentionner aussi deux orateurs qui furent, à la Constituante, des champions opiniâtres, courageux, souvent brillants, du vieux ré-
gime; Cazalès, le rival de Barnave, Maury, le rival de Mirabeau. Maury mettait de l'orgueil dans le choix de ses adversaires; c'est lui qui appelait Jean-Jacques Rousseau, avec une ironie clairvoyante : citoyen perturbateur de Genève. »
Nous ne retrouverons aucun des noms de la Constituante à l'Assemblée qui lui succéda immédiatement: la Constituante en avait fermé l'entrée à ses membres. Cet acte de désintéressement, provoqué par Robespierre, qui voulait placer son levier en dehors, fut voté à la presque unanimité et avec acclamation. Les tribunes publiques restèrent muettes et hésitantes : on sentait que l'abdication de ces législateurs, qui venaient de faire leurs preuves en pleine lumière, livrait l'avenir du pays au hasard des instincts révolutionnaires. Mais, d'un autre côté, les derniei's mois qui venaient de s'écouler avaient si peu satisfait les amis ardents du progrès, que le hasard leur inspirait plus d'espoir qu'une tradition épuisée ou dévoyée.
L'Assemblée constituante tint sa séance de clôture le 30 septembre 1791; l'Assemblée législative tint sa séance d'ouverture le !•' octobre, sans un jour de lacune parlementaire.
« De tous les points de l'empire, le vœu de nos concitoyens vous députe au congrès national, leur dit Grégoire au nom des amis de la Constitution, Il est temps que les fondateurs de la France nouvelle remettent en vos mains les rênes du pouvoir qui commençaient à flotter dans les leurs. Quelques-uns d'entre nous couraient encore dans la carrière; mais un grand nombre s'y traînaient, et des chutes fréquentes ont annoncé leur épuisement, constaté leur impéritie ou signalé leur corruption. La liberté, inquiète et meurtrie, vous tend les bras ; vingt-cinq millions d'hommes ont les yeux fixés sur vous; ils espèrent que vous consoliderez notre ouvrage. Salut à nos successeurs! »