LES PARTIS ET LA COCR
que lui-même était honnête, et il en voulait aux réputations honnêtes, parce qu'elles contrebalançaient la sienne. « Peureux à faire pitié, » dit Mme Roland, en souvenir de l'air effaré qu'elle lui avait vu dans quelques situations dangereuses, attisant volontiers le feu sans risquer de s'y brûler. Pourtant un genre de courage ne lui manquait pas : il se montra inébranlable devant la réprobation, devant la calomnie. Voilà le Robespierre que nous reverrons dans tout le cours de la Révolution. Le portrait phjsique répond au portrait moral : visage pâle et anguleux, attitude nerveuse et raide, costume étroit et correct.
Une autre popularité s'était établie par des moyens bien différents. Danton aussi trahissait son âme par sa figure et ses manières : de grosses lèvres impudentes, mais qui pouvaient sourire; un œil ouvert par l'audace, sans manquer toutefois d'un certain épanouissement de bienveillance; un front sillonné, des traits heurtés; véhément dans l'intrigue comme dans l'action, cet homme était une tempête vivante; tout chez lui était mouvement, passion, énergie, turbulence, improvisation; peu de savoir acquis, pas d'élévation philosophique, pas d'idées profondes ni lointaines; mais des vues pratiques, précises, dévisageant les personnes et les choses; pas d'écrits, pas de discours, mais des explosions oratoires; révolutionnaire réaliste, monceau de vices et de sentiments généreux. Danton, l'orateur du club des Cordeliers, dont Camille Desmoulins était l'écrivain, possédait toutes les qualités qui plaisent aux masses, les entraînent et les subjuguent.
Un troisième personnage avait sur le populaire presque autant de pouvoir que ceux dont nous venons de parler, parfois davantage : c'était Marat, le journaliste, VAmi du peuple. Nul ne fut moins taillé en chef de parti. Aussi ne l'était-il pas : son action s'exer-
çait isolément, par une sorte de fascination due à l'excès même de sa violence. On le représente dévoré par la passion du bien public ; la passion la plus louable, quand elle est poussée jusqu'au délire, dégénère en aberrations odieuses ; elle allume des bûchers et dresse des échafauds. Il est difficile, d'ailleurs, de rattacher Marat à aucune école politique : il n'est ni royaliste, ni républicain; son idée fixe est une dictature sanguinaire : excentricité, monstruosité! sujet d'étude peut-être pour l'histoire naturelle, mais dans l'histoire politique, accident.
A l'époque que nous racontons, ces trois hommes suivaient la même voie et semblaient alliés; on les baptisa bientôt du nom de triumvirs.
Les Girondins, dans le principe, votaient avec les Jacobins toutes les fois que la Révolution se trouvait en cause; bon moyen de conserver assez d'influence pour la tempérer. Mais ils se laissèrent aller à des sentiments de rivalité; ils voulurent former un parti distinct, prendre une attitude intermédiaire, que ne permettent pas les temps d'agitation. De ce moment on put prévoir que la direction du mouvement ne tarderait pas à leur échapper pour passer entre des mains plus entreprenantes.
La marche rapide de la Révolution avait décontenancé plusieurs des hommes qui s'étaient d'abord distingués par leur initiative, et qui maintenant, alarmés, résistaient. Les Feuillants, monarchistes constitutionnels, faisaient cause commune avec les anciens privilégiés, de sorte que le côté du roi, d'abord composé de cent membres à peine, s'éleva successivement à plus de deux cent cinquante.
L'historien pourrait appliquer aux partis de cette époque des dénominations introduites plus tard dans le langage parlementaire : les Jacobins formaient la gauche, les Girondins le centre gauche, les Feuillants