BATAILLE DE VALMY
fayt vint s'en emparer : s'il eût déployé un peu d'activité, Dumouriez, bloqué entre deux rivières, séparé de ses approvisionnements, était réduit à mettre bas les armes. Mais, aussi prompt qu'ingénieux, celui-ci conjure le danger par le changement de toutes ses dispositions; et, au moment où le duc de Brunswick croit 1 avoir enfermé dans l'Argonne, les Français font volte-face, et c'est lui-même qui se trouve entre Paris et une armée devenue menaçante; car Dumouriez avait plus que doublé la sienne en appelant à lui tous les corps disponibles aux environs, et particulièrement celui de Kellermann, composé de 20 000 hommes.
Paris avait tremblé un instant en voyant les ennemis plus près de lui que ses défenseurs.
Le roi de Prusse, reconnaissant l'embarras de sa position, résolut d'en sortir par une attaque. Il eut de la peine à y décider le duc de Brunswick, et trois jours se passèrent en hésitations. Enfin, les deux armées, postées vis-à-vis l'une de l'autre, sur des hauteurs hérissées de canons, immobiles, échangèrent vingt mille boulets, qui tuèrent environ neuf cents hommes de chaque côté; mais les Prussiens durent cesser le feu les premiers : nos conscrits, ouvriers, bourgeois et paysans, sortis de la boutique, de l'atelier ou de la métairie, soutinrent cette épreuve difficile de manière à étonner les soldats les plus expérimentés de l'Europe. La cannonade de Valmy prit son nom d'un moulin élevé, près duquel s'était placé un peu témérairement Kellermann pour foudroyer ses adversaires.
Cette première victoire sur la coalition, quoique peu décisive, eut un effet moral immense; l'œil prophétique du grand poète allemand Goethe en entrevit toute la portée : « Aujourd'hui, s'écria-t-il, s'ouvre une nouvelle époque de l'histoire du monde. »
Dumouriez aurait pu profiter de son succès; il aima Cabnot. 10
mieux laisser l'armée de Brunswick en retraite, aux prises avec la dyssenterie et le défaut de vivres, d lUs les chemins boueux de la Champagne. Et en effet, quand cette armée atteignit la frontière du Luxembourg, le 23 octobre, et qu'elle se compta, elle avait diminué d'un tiers, bien que deux mille hommes au plus fussent tombés sous les coups de l'ennemi. Le Gouvernement de Paris ne voulait pas, d'ailleurs, pousser les choses au pire avec les Prussiens, afin de les détacher de la coalition, pour laquelle ils avaient pris parti sans pensée chevaleresque, et tout simplement par des motifs intéressés. Ils s'empressèrent de restituer Longwy et Verdun, et de traiter pour l'entière évacuation du territoire français. Ils avaient occupé nos provinces pendant deux mois et cinq jours.
Changement de scène. La France, au lieu d'être envahie, prend partout l'offensive : une peignée de conscrits et de gardes nationaux pénètrent en Piémont; le général Anselme, avec quatorze dragons, s'empare de Villefranche, forteresse et port de mer; le comté de Nice devient un département français; les habitants de Chambéry accourent au-devant du général Montesquieu qui s'est présenté seul, et la Savoie demande spontanément sa réunion à la France. Mayence ouvre ses portes à Custine, reçu comme un libérateur. Dumouriez, débarrassé des Prussiens, va chercher aa nord les Autrichiens qui ont bombardé Lille en barbares, mais sans succès. La victoire de Jemmapes met le comble à sa renommée militaire, et il fait en quelques jours la conquête de la Belgique. Partout la France est triomphante.
La France vient de donner un grand exemple : par la voix de sa nouvelle assemblée, la Convention nationale, elle a proclamé la République; elle a déclaré que tout peuple qui voudrait être libre trouverait chez elle appui et fraternité.
nN DE l'assemblée législative 171
L'esprit révolutionnaire a présidé aux élections : presque tous les membres des deux précédentes Assemblées, qui ont prouvé leur attachement aux opinions démocratiques, font partie de la Convention. On leur a donné pour collègues beaucoup d'hommes nouveaux : les ouvriers de la première heure ne suffiraient pas à une tâche nouvelle.
La Révolution est désormais accomplie dans les principes; ils sont formulés en lois. Si ces lois régissent le peuple français assez longtemps pour achever son éducation politique, l'avenir de la démocratie est assuré dans l'Europe entière. Mais les vieilles monarchies de l'Europe jugent maintenant la grandeur du péril qui les menace. Les Prussiens, chargés de châtier la France comme un enfant rebelle, ont trouvé un Hercule au berceau : c'est aujourd'hui une coalition de toutes ces monarchies qui va tenter de l'étouffer. Et pendant que la France défendra contre les peuples étrangers une conquête dont ils doivent un jour profiter comme elle, des fils ingrats s'efforceront de paralyser ses membres et de déchirer ses entrailles. Elle sévira contre eux, elle se montrera terrible dans sa juste colère, parfois aveugle : l'excès de ses rigueurs détachera d'elle beaucoup d'anciens amis.
Les uns n'avaient rêvé qu'une réforme : ils se trouvent en présence d'une révolution et refusent les obligations qu'elle impose; d'autres se fatiguent et se découragent; plusieurs s'irritent, prennent en haine la cause qu'ils ont sincèrement servie et cherchent à lui faire obstacle.
Est-ce à dire que nous soyons dégagés de toute reconnaissance envers eux? que nous ne leur tiendrons pas compte des services passés? Il y a des hommes pour chaque journée.
Tout en conservant nos plus vives sympathies politiques pour ceux dont le dévouement ne faillira point
à la Révolution dans ses phases douloureuses, nous n'effacerons pas de son livre d'or ceux qui ont cru devoir s^en séparer plus tôt.
Que parmi eux un certain nombre n'aient pas élevé leurs désirs au delà d'une monarchie constitutionnelle, et se soient contentés de donnera la France les libertés dont jouit l'Angleterre; que l'un ait été troublé par les émotions populaires du siège de la Bastille ou par la visite des Parisiens à Versailles, l'autre par le 20 juin ou le 10 août; que beaucoup aient reculé d'horreur devant le sang du 2 septembre : il n'y a rien là qui doive nous étonner. Je n'en sais pas moins gré à Mounier d'avoir été le secrétaire des états provinciaux du Dauphiné, d'avoir proposé le serment du Jeu-de-Paume (quoiqu'il s'en soit repenti) et rédigé l'un des premiers projets de Constitution; je n'en sais pas moins gré à Barnave et à Duport des services que leurs talents ont rendus à notre cause; je ne puis oublier les efforts de ce dernier pour l'abolition de la peine capitale, ni ceux de Malouet pour établir des institutions charitables qui ont servi de base à notre assistance publique. Je n'en remercie pas moins Lafayette, qui nous a rapporté de la patrie de Washington et de Franklin la déclaration des droits, qui a organisé notre première garde civique, et qui fut toute sa vie un apôtre de la liberté.
Chacun d'eux a mérité sa part de la reconnaissance nationale.
Honneur à ceux qui vont marcher, mais honneur d'abord à ceux qui leur ont frayé la route 1