CHAPITRE PREMIER
L'Assemblée législative, en quittant la scène politique, avait compris que les circonst nces extraordinaires qui se préparaient visiblement exigeaient au sommet de l'Etat un pouvoir extraordinaire aussi : elle avait fait appel à une convention nationale.
B Une convention, c'est une assemblée représentant une nation entière, qui, n'ayant pas de gouvernement, veut s'en donner un. »
Cette définition appartient à l'abbé Maury, orateur royaliste de la Constituante, à laquelle il refusait un semblable caractère : « Vous n'êtes pas, lui disait-il, une convention. »
Au fond sa distinction était juste : la mission d'une constituante est spécifiée par son titre; tandis qu'une convention réunit tous les pouvoirs et tous les devoirs : elle résume le peuple, elle est souveraine.
Mais Mirabeau, de son côté, n'avait pas tort, lorsque,
répondant à la pensée de Maury, qui cherchait à diminuer l'autorité de la Constituante, il disait que cette assemblée était devenue une convention par la séance du Jeu de Paume.
Le cercle dans lequel doit se renfermer une législative est encore plus limité. Celle qui venait d'achever sa vacation avait eu le sentiment de son insuffisance après le 10 août : le peuple ayant vaincu le roi, elle approuva simplement un fait accompli, suspendit, sans labolir, l'autorité monarchique, et réduisit à l'impuissance, sans le punir, l'homme qui avait abusé de cette autorité; puis, pour donner à ces actes la sanction populaire, elle invita la nation à revêtir ses nouveaux représentants d'une confiance illimitée.
La Convention allait donc posséder la plénitude de la souveraineté; elle allait instituer un gouvernement, et en attendant, gouverner le pays, qui plaçait en elle ses plus hautes espérances.
La Constitution de 1791 avait établi deux degrés d'élection : les assemblées primaires, choisissant dans leur sein des électeurs délégués, à raison de un pour cent, et ceux-ci nommant les députés. C'est ainsi qu'on procéda : les délégués parisiens se réunirent dans la salle de l'archevêché, qui se trouva trop petite, puis se transportèrent le surlendemain dans celle des Jacobins, appelés encore aniis^de la Constitution. Collotd'Herbois devint le président et Robespierre le secrétaire de cette assemblée électorale.
On ne votait pas au scrutin : chaque électeur désignait à haute voix son candidat : mauvaise garantie d'indépendance dans des réunions passionnées.
Robespierre fut le premier député élu; après lui Danton, Collot, Manuel, Billaud-"Varennes, Camille Desmoulins, Marat, La Vicomterie, Dussaulx, etc. Philippe Egalité (c'est le nom démocratique qu'avait adopté le duc d'Orléans) arriva le dernier sur la liste
ABOLITION DE LA ROYAUTÉ, CONDAMNATION DU ROI ilo
des vingt-quatre représentants de Paris. Deux ou trois exceptés, tous appartenaient à l'opinion la plus véhémente ; plusieurs avaient figuré activement dans les derniers troubles.
Les opérations électorales durèrent jusqu'au 19 septembre.
Le lendemain, les membres de la nouvelle assemblée se réunirent dans une salle des Tuileries, au nombre de 371. La presque totalité des suffrages exprimés appela Pétion à la présidence, et la pluralité nomma secrétaires Brissot, Condorcet, Rabaud Saint-Etienne, Vergniaud, Lasource et Camus, choix significatifs, ceux de Pétion et de Brissot surtout : ils venaient d'être les concurrents malheureux de Robespierre et de Danton à l'élection de Paris : les Girondins, qui dominaient dans l'assemblée, prenaient leur revanche. Voici déjà en présence les deux partis qui vont se disputer la direction révolutionnaire.
Le 21 septembre, la Convention nationale étant constituée, l'Assemblée législative vint lui annoncer qu'elle terminait sa mission. Après un échange de paroles solennelles et courtoises entre les deux présidents, paroles couvertes d'acclamations, la Convention alla s'installer dans la salle du manège où elle devait siéger.
Là, le même jour, sur les propositions de Collot d'Herbois et de Grégoire, la royauté fut abolie. Désormais tous les actes dateront du 22 septembre 1792, an premier de la République française.
« Pendant plusieurs jours l'excès de la joie m'ôta l'appétit et le sommeil, » s'écrie Grégoire en se glorifiant de son initiative. L'enthousiasme fut universel: des adresses de félicitation arrivèrent de toutes les parties de la France, et le crédit se releva instantanément.
L'établissement républicain était le complément des
progrès précédents : en déclarant la nation souveraine, TAssemblée constituante avait virtuellement supprimé l'hérédité du pouvoir, c'est-à-dire fondé la république; la Convention ne faisait que donner son véritable nom au nouveau gouvernement.
L'Assemblée constituante, inspirée par les cahiers de 1789, écrivit la charte morale des peuples, les principes de liberté et d'égalité sur lesquels repose la société moderne dans tous les pays civilisés : période de création, c'est ainsi que nous avons appelé cette première partie de notre histoire révolutionnaire. La Convention nationale compléta l'œuvre, lorsqu'elle tira des doctrines de liberté et d'égalité leur conclusion : le gouvernement républicain, forme naturelle de la démocratie.
Mais alors, l'ancien régime, représenté par les dynasties souveraines et par les aristocraties, comprenant qu'il s'agissait de son existence dans le monde entier, déclara à la révolution une guerre sans trêve et sans merci. La Convention, chargée de préserver les conquêtes et les créations de la France nouvelle, combattit vaillamment et victorieusement, au dehors toutes les monarchies de l'Europe coalisées, au dedans tous les adversaires du progrès ; elle organisa, selon son idéal de liberté et d'égalité, des institutions républicaines, des établissements scientifiques, une éducation nationale : autant de remparts destinés à mettre le trésor de la jeune civilisation à l'abri des efforts réactionnaires. Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir nommer période de défense et de conservation celle du gouvernement conventionnel.
Jamais la souveraineté n'eut une représentation plus légitime et en même temps plus régulière. La Convention se composait de sept cent quarante-neuf députés, ayant des suppléants (un pour trois), selon la règle des assemblées précédentes, empruntée aux états généraux. Elle comptait dans son sein des hommes de loi, des
militaires, des ecclésiastiques, des médecins, des propriétaires et des cultivateurs.
Presque toutes les illustrations de la Constituante et de la Législative y figuraient. De la Constituante : Sieyès, Grégoire, Robespierre, Pétion, Barère, Lanjuinais, Buzot, Rabaud Saint-Etienne, Boissy d'Anglas, Merlin de Douai, etc.; de la Législative : Brissot, Condorcet, Vergniaud, Robert Lindet, Carnot l'aîné, les deux Prieur (de la Marne et de la Côte-d'Or), etc.
Puis des notabilités qui n'avaient encore fait partie d'aucune assemblée politique : le peintre David, le poète Chénier, le jurisconsulte Cambacérès, les savants Guyton de Morveau, Fourcroy, Romme, Daunou.
Enfin des jeunes hommes qui venaient de se distinguer par leur talent et leur ardeur, dans la presse et dans les réunions populaires ; Barbaroux, Camille Desmoulins, Carra, Louvet, Saint- Just, Couthon , Tallien.
Les nouveaux venus se dispersèrent d'abord sur les bancs assez indifféremment, beaucoup d'entre eux n'ayant point de parti pris. Au fond, les deux tiers de l'assemblée, républicains sincères, n'étaient ni Jacobins ni Girondins. On se classa peu à peu.
Les Girondins, qui avaient occupé la gauche à l'Assemblée législative, prirent maintenant à droite la place des Feuillants, leurs anciens adversaires. La députation de Paris et ses adhérents vinrent siéger sur les bancs supérieurs du côté opposé; de là le nom de Montagnards q^ui leur fut attribué : mouvement analogue à celui qui s'était produit quand la Législative avait succédé à la Constituante.
Au centre, toujours la plaine, que bientôt on appellera plus crûment le marais; foule expectante, sur laquelle les Girondins comptaient établir leur domination par le talent, et que Robespierre et ses amis gouverneront par le sentiment de la peur. Mais la peur
i78 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
un jour cessera, et Robespierre alors fera vainement un appel suprême aux bancs du centre. « Hommes purs ! » s'écriera-t-il vainement : ces hommes, toujours les mêmes, n'auront point d'oreilles pour une puissance croulante.
La Convention, investie du gouvernement, partagea l'examen des affaires entre plusieurs comités de législation, de finance, de guerre, de diplomatie; la réunion des ministres formait ce que l'on appelait le conseil exécutif, agissant sous la direction des comités. Une des premières mesures prises par l'Assemblée fut la réélection de tous les tribunaux et de tous les corps administratifs.
Nous savons que l'établissement de la République avait coïncidé avec la victoire de Valmy (20 septembre 1792), et avec la retraite des Prussiens. Le cabinet de Berlin n'osa cependant pas entamer avec elle des négociations de paix : Catherine de Russie aurait pu lui refuser la part qu'il ambitionnait dans les dépouilles de la malheureuse Pologne.
Dumouriez était venu à Paris jouir de sa gloire, se montrer aux Jacobins et concerter avec les ministres une expédition en Belgique, depuis longtemps projetée dans son esprit.
Les Autrichiens, maîtres de ce pays, l'attendaient à Jemmapes, sur des hauteurs fortifiées par plusieurs étages de redoutes, et qu'ils croyaient inexpugnables. On les en délogea. Ce ne fut pas, comme à Valmy, un duel d'artilleries; ce fut une attaque de vive force à la baïonnette, nouvelle preuve du courage de nos jeunes soldats (6 novembre).
Jemmapes nous ouvrit les Pays-Bas impériaux. Les Belges, heureux de secouer le joug séculaire de la maison d'Autriche, sollicitèrent la réunion de leur territoire à la République française; et cette réunion fut votée parla Convention, comme aussi celle de la Savoie,
du comté de Nice et de Monaco, mais après constatation d'un vœu expressément et librement émis par les populations : « La probité politique est un devoir aussi rigoureux que la probité individuelle, » dit Grégoire à cette occasion.
Tandis que les généraux français, Anselme et Montesquiou, étaient acclamés dans les Alpes-Maritimes et dans la Savoie, Custine recevait de pareilles ovations aux bords du Rhin ; ses soldats, entrés à Spire avant que ceux de l'ennemi eussent pu en sortir, avaient ensuite traversé Worms; les patriotes de Mayence, entraînés par ses proclamations démocratiques, lui donnèrent cette importante ville plutôt qu'il ne la prit. Mais Custine, au lieu de proiiter de l'élan des populations pour marcher sur Coblentz, accabler les Prussiens et affranchir toute la ligne du grand fleuve, pénétra en Allemagne, s'empara de Francfort et y leva des contributions exorbitantes sur les citoyens. Ceux-ci favorisèrent le retour des Hessois et des Prussiens, et Custine perdit sa conquête. Il paya cher ses fautes, qu'un historien a raison d'appeler incompréhensibles, et qui semèrent dans l'esprit du peuple des germes de défiance contre les chefs militaires.
Du côté de l'Espagne, où régnaient des Bourbons, on devait s'attendre aux dispositions les plus hostiles : dès sa seconde séance, la Convention envoya aux Pyrénées six de ses membres pour mettre la frontière en état de défense. L'un d'eux, Carnot, rendit compte de cette mission : les généraux Dugommier, Dagobert et l'héroïque La Tour d'Auvergne étaient désormais en mesure de repousser toute agression; ils ne tardèrent pas à en donner la preuve.
Ce n'était pas assez pour une révolution morale et politique de se montrer forte par ses bataillons : elle devait ambitionner surtout de se concilier la sympathie des peuples. L'un de ses apôtres les plus purs.
Grégoire, formula dans un décret fameux, cette pensée de solidarité : « La Convention nationale déclare, au nom de la nation française, qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté. » Des instructions aux généraux, sur la conduite à tenir dans les pays occupés par les armées de la République, prescrivirent d'abolir partout les privilèges de l'ancien régime et de mettre les nations à même de choisir leur gouvernement. Guerre aux châteaux, paix aux chaumières, disent ces instructions; elles disent aux citoyens : Vous êtes libres; elles disent à ceux qui veulent conserver les vieux abus : Vous êtes nos ennemis.
Pendant que la République naissante était obligée de faire face à tant d'adversaires extérieurs, ses ennemis du dedans ne demeuraient point inactifs : chacun s'ingéniait à lui tendre des pièges. C'était surtout par l'exagération du mal qu'on voulait la détruire.
« II faut que le peuple souffre, écrivait le chef des émigrés, le prince de Condé; c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien ordre de choses. — Il n'y a que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il faut espérer le retour de la monarchie. »
Et des émigrés, rentrés clandestinement, malgré la rigueur des lois portées contre eux, agitaient les campagnes ; des prêtres réfractaires poussaient à la révolte les masses ignorantes, en leur peignant les dangers dont la religion, disaient-ils, était menacée : il ne s'agissait, en réalité, que de leurs positions personnelles. — Quoique les récoltes n'eussent pas été insuffisantes, le blé était cher; des agents provocateurs s'emparaient de cette circonstance pour propager des bruits alarmants, et créaient une disette réelle par l'appréhension d'une disette imaginaire. Ils signalaient comme accapareur quiconque possédait la plus modique pro- Tision. Des bandes armées allaient contraindre les
fermiers à porter leurs grains au marché, en taxant d'autorité le prix de vente. Aveugles ceux qui n'étaient point pervers; car ces obstacles à la circulation des denrées accroissaient le mal au lieu de l'empêcher. Des commissaires de l'Assemblée, envoyés pour maintenir l'ordre et pour éclairer les esprits, furent insultés, menacés et maltraités.
Eclairer! chose bien nécessaire : plus d'une question, économique ou morale, qui nous semble aujourd'hui résolue par le progrès des idées de liberté, était encore l'objet de grandes incertitudes.
Sur la question des subsistances, par exemple, on se divisait au sein même de l'Assemblée, et tout à fait indépendamment de l'opinion politique ; les uns cherchaient un remède dans la liberté, les autres dans la protection. Ces derniers proposaient une limitation du commerce des grains à l'intérieur, des achats considérables à l'étranger et des approvisionnements pour le compte de l'Etat. La société des Jacobins, au contraire, et la commune de Paris, malgré leur disposition à flatter les préjugés populaires, se montraient peu favorables à l'idée d'un maximum. Pour sortir de ces perplexités, une grande enquête fut demandée.
Cependant il importait d'agir promptement : à titre d'expédient, on rendit un décret qui maintenait le libre négoce des grains à l'intérieur, mais qui interdisait leur exportation sousles peines les plus rigoureuses,
Sur un autre point, sur les relations de l'Eglise avec l'Etat, les penseurs non plus n'étaient pas d'accord» Ces relations ne furent ni réglées ni rompues définitivement; et la disposition des esprits eût rendu difficile une solution formelle. Lorsque le rapporteur des finances, Cambon, parla de supprimer les fonds affectés au culte et de laisser chacun payer sa messe, des désordres éclatèrent dans quelques localités; et les révolutionnaires les plus hardis, Robespierre et Dan- Carnot. il
ton, et le club des Jacobins, furent les premiers à se prononcer contre cette mesure, alléguant des raisons politiques, morales et financières.
En dehors de ces questions d'avenir, l'Assemblée avait bien assez de causes de division dans les nécessités du moment. L'impatience populaire pressait surtout la mise en accusation de l'ex-roi.
Le 6 novembre 17^2, Valazé, au nom d'une Commission spéciale, lut un rapport sur les crimes imputés à Louis XVL Le lendemain, au nom du comité de législation, Mailhe en apporta un autre sur la question de compétence; et il conclut à la compétence de la Convention : ce grand jury, formé des représentants de la nation, devait connaître d'un attentat commis envers la nation elle-même par son mandataire, a C'est la seule exception au principe que nul ne peut juger dans sa propre cause, » dit un député (Azéma).
Les débats du procès s'ouvrirent le 3 décembre; calmes et solennels en ce qui concernait l'accusé, violents quand les hommes de parti se trouvaient en présence les uns des autres.
Robespierre opina le premier : Louis XVI, dit-il, en conspirant contre la liberté et la sûreté du peuple français, a déchiré la constitution qui lui accordait l'inviolabilité. Décider que l'on fera son procès, c'est poser la question entre le peuple et lui; c'est mettre en doute quel fut le coupable; c'est même présumer l'innocence de l'accusé. Il ne peut en être ainsi : le droit de détrôner un tyran et le droit de le punir, c'est la même chose; nous n'avons pas devant nous un prévenu, mais un criminel, un révolté; nous ne sommes pas des juges, mais des hommes d'Etat, votant une mesure de salut public. Frappons donc sur-le-champ, en vertu d'une insurrection : « Louis doit mourir, puisqu'il faut que la patrie vive. »
La Convention n'entra point dans cette voie; elle , s'érigea en cour de justice. C'était se créer de grands embarras; mais c'était se défendre elle-même contre les entraînements de la passion.
Le 1 1 décembre, Louis comparut à la barre de l'Assemblée. Après la lecture de l'acte d'accusation, le président (c'était Barère) procéda à l'interrogatoire et le fit avec les égards dus au malheur. Louis répondit très laconiquement, et presque toujours par des dénégations, aux reproches dont il était l'objet. Il désavoua son écriture sur plusieurs pièces, et déclara même n'avoir aucune connaissance de l'armoire de fer découverte aux Tuileries et qui contenait ses papiers secrets. Ce mensonge produisit rimpression la plus défavorable à l'accusé.
Sa culpabilité n'était douteuse pour personne; elle l'est moins que jamais aujourd'hui, les révélations de l'histoire étant venues confirmer pleinement le verdict de la Convention. Louis XVI avait secrètement prO'^ testé contre ses serments publics ; il avait entretenu 1 des intelligences avec l'ennemi par ses lettres et par l ses agents; il avait conspiré la ruine de l'Etat confié à ' sa fidélité; il avait provoqué l'invasion armée du territoire national, crime si grand que son défenseur s écriait lui-même : « il embrasse tous les autres ; il suppose, dans les combinaisons qui le préparent, toutes les perfidies; il suppose, dans ses effets, toutes les horreurs, tous les fléaux, toutes les calamités. »
La seule excuse de l'ancien roi était dans l'éducation absolutiste et dévote qu'il avait reçue : on lui avait enseigné qu'un souverain héréditaire a droit de propriété sur le peuple qu'il gouverne, et que toute restriction imposée à son pouvoir est une usurpation : ne devait-il pas en conclure que tout lui était permis pour rentrer dans ses droits? D'un autre côté, les maximes jésuitiques dont on l'avait imbu ne lui inter-
(disaient aucun moyen : sa conscience religieuse coufîvrait sa conscience politique.
Certes, le sentiment populaire aurait difficilement compris que des croyances hostiles à la révolution, quelque sincères qu'on les supposât, fussent invoquées comme circonstances atténuantes en faveur d'un ennemi. Et pourtant, en dehors de ce mode de justification, aucun subterfuge ne pouvait sauver la personne de l'accusé dans le présent, ni recommander sa mémoire à l'avenir.
Louis XVI avait choisi pour défenseurs son ancien ministre M. de Malesherbes, et M. Desèze, jeune avocat de Bordeaux. Ce dernier prit la parole dans la séance du 26 décembre.
Après sa plaidoirie, une discussion s'engagea. Les Girondins partageaient l'opinion générale sur la culpabilité de l'ex-roi ; mais ils désiraient préserver sa vie. Quelques-uns proposèrent de soumettre aux assemblées primaires la sentence qui serait rendue par la Convention; d'autres de renvoyer simplement au peuple le choix de la peine à infliger.
Robespierre combattit ces diverses opinions par des arguments politiques : convoquer les quarante-quatre mille sections entre lesquelles se partage la population française, et les former en tribunaux de villages pour juger un homme, ce serait, disait-il, ouvrir autant de lices, où l'on remettrait en question la monarchie et la république : une guerre civile en permanence.
Son discours produisit une impression que ne parvint pas à détruire l'éloquente harangue de Vergniaud, soutenant la doctrine de l'appel au peuple. D'ailleurs le peuple lui-même repoussait d'instinct cette doctrine complexe dont il sentait le danger.
Trois questions furent soumises à l'Assemblée, et sur chacune d'elles chaque député dut se prononcer à haute voix, par un vote simple ou par un vote mo-
tivé; quelques-uns s'expliquèrent assez longuement.
1» Louis est-il coupable de conspiration contre la liberté de la nation et la sûreté générale de l'Etat ?
Question résolue affirmativement à la presque unanimité. Il y eut quelques récusations, pas un seul non.
2° La décision, quelle qu'elle soit, sera-t-elle soumise à la ratification du peuple?
Question résolue négativement par une majorité de 423 voix contre 281.
3<» Quelle peine Louis a-t-il encourue?
Sur 721 votants, 387 opinèrent pour la mort et 33 pour des peines diverses, comme le bannissement, les fers ou la détention.
Vergniaud, qui présidait cette séance, donna lecture de l'arrêt avec une douloureuse émotion, quoiqu'il eût voté lui-même pour la peine capitale.
Un sursis avait été demandé; une majorité de 70 voix le refusa.
La sentence fut exécutée le 21 janvier 1793. Louis mourut avec une résignation toute chrétienne. La population, très agitée et très menaçante pendant le procès, se calma dès qu'elle en eut vu le dénouement.
On s'explique les haines dont Louis XVI fut l'objet, malgré certaines qualités privées qui le recommandaient : non seulement le dernier représentant de l'ancienne monarchie héritait fatalement de griefs accumulés depuis des siècles ; mais c'était en son nom, et avec son assentiment bien connu, que les émigrés unis aux soldats étrangers, envahissaient nos fron tières, annonçant l'intention de rétablir cette ancienn monarchie avec tous ses abus, et de livrer aux sup plices quiconque avait pris part à la révolution.
On s'explique aussi les votes de la Convention. Unanime sur ce point : Louis est coupable, elle se partageait sur cet autre : Louis doit-il être puni de mort? une question d'équité d'abord, une question politique
ensuite. La postérité pensera comme les juges; elle hésitera comme les hommes d'Etat. Mais, l'arrêt prononcé, fallait-il user de clémence envers le condamné ou laisser la justice suivre son cours? La clémence n'eût pas désarmé les ennemis de la révolution : préoccupés du rétablissement de la royauté, ils se montraient assez indifférents pour la personne du roi ; témoin le peu d'efforts des Prussiens pour le sauver; quant à ses partisans à l'intérieur, ils n'en firent aucun.
L'Assemblée reçut des adresses de félicitation de tous les départements, qui voulaient s'associer à sa juste sévérité. Quant à l'armée, dans la prévision d'un redoublement d'attaques de la part des ennemis, elle s'exprima en ces termes : « Nous vous remercions de nous avoir imposé la nécessité de vaincre. » Ces manifestations du sentiment national eurent un caractère d'universalité qui frappa vivement Joseph de Maistre; il lança aux Français cet anathème plein d'amertume : « Jamais un si grand crime n'eut tant de complices. »
Peu de jours après la mort de Louis XVI, les princes ses frères reconnurent pour héritier de la couronne l'enfant qu'il avait laissé dans la prison du Temple; le comte de Provence prit le titre de régent, le comte d'Artois celui de lieutenant général du royaume; et Marie-Antoinette rendit à son fils les hommages réservés aux rois : autant de protestations du droit divin contre la souveraineté nationale.
Huit mois plus tard, l'épouse et la sœur de Louis XVI furent immolées à leur tour. L'une et l'autre l'avaient encouragé dans ses résistances et dans ses trahisons. Marie-Antoinette était abhorrée du peuple : elle périt au temps où les étrangers, qu'el avait ameutés contre la France, témoignaient le plus d'acharnement. Cependant on aurait dû tenir compte à ces malheureuses femmes de leur éducation pre-
mière et du milieu dans lequel elles avaient vécu. Quelle inquiétude politique pouvaient d'ailleurs inspirer deux prisonnières? Si leur condamnation ne fut pas une injustice, leur supplice fut certainement une cruauté.
cnAPiTRE H
La révolution française, en dressant un échafaud pour le dernier roi, venait de rompre avec tous les vieux gouvernements de l'Europe; et le combat engagé entre les deux principes opposés ne pouvait se terminer que par la victoire définitive de l'un ou de l'autre. Cette suprême conviction s'exhale d'un appel aux armes, où les républicains, sans dissimuler aucun danger, glorifient noblement la grandeur morale de leur mission; jamais un tel langage n'avait été parlé aux masses populaires :
« Vainqueurs de Valmy, de Spire et de Jemmapes, vous ne laisserez point périr une patrie que vous avez sauvée. Votre défaite couvrirait la terre de deuil et de larmes; la liberté fuirait de l'Europe, et avec elle s'évanouirait l'espérance de l'univers. Mais si vous triomphez, les peuples s'embrassent, vous proclament les régénérateurs du monde, et l'histoire ne trouve plus dans ses fastes rien qui ressemble à vos succès. »
Le courroux des cabinets étrangers ne causa dono aucune surprise à la Convention. Celui de Londres signifia à notre ambassadeur l'ordre de quitter l'Angleterre sous huit jours ; la Hollande insulta nos
nntionaux; Catherine de Russie expulsa ceux qui refusaient d'abjurer les principes républicains; les Bourbons d'Espagne ne nous ménagèrent point leurs témoignages de haine. Harcelée par tant de provocations, qui équivalaient à des déclarations de guerre, la République française déclara la guerre elle-même, à l'Angleterre d'abord, à la Hollande ensuite, puis à l'Espagne, après avoir exposé ses griefs publiquement, pour éclairer les esprits sur la justice de sa résolution. Un assassinat avait été commis à Rome, dès le 13 janvier, sur notre secrétaire de légation Basseville, au moment où il substituait l'écusson républicain au blason royal : la Convention ordonna qu'une éclatante vengeance fût tirée de cette insulte.
Nous n'avions pourtant que 200 000 soldats à opposer à près du double, et 66 vaisseaux de ligne à mettre en face des 158 de l'Angleterre, renforcés par toute la marine hollandaise, a La machine désorganisée de la coalition était remontée, » suivant l'expression du ministre prussien Hardenberg; sept traités d'alliance avaient été conclus, et six traités de subsides, par lesquels l'Angleterre s'engageait envers les princes allemands qui prendraient part à la guerre.
L'infériorité de nos ressources militaires et financières ne fit pas hésiter l'Assemblée. On eut recours à une nouvelle émission d'assignats : il en fut créé pour huit cents millions. Leur gage s'accroissait par les biens qu'abandonnait chaque jour l'émigration et qui devenaient domaines nationaux; mais cet accroissement même en rendait la vente presque impossible et en faisait un capital mort. Une nouvelle organisation de l'armée fut décrétée, avec une levée immédiate de 300 000 hommes; tous les Français de dix-huit à quarante ans furent déclarés en état de réquisition permanente.
Le Stathouder, sous l'influence du ministère anglais,
s'était particulièrement signalé par ses démonstrations hostiles. C'est contre lui que les premiers coups furent dirigés : on résolut l'envahissement de la Hollande. Dumouriez, ti'op impatient de succès (il en avait besoin pour ses vues personnelles), entreprit l'expédition avec des forces insuffisantes. Le 17 février, il s'aventura sur le territoire batave, en se faisant accompagner de proclamations rassurantes pour les populations. Mais bientôt quelques échecs éprouvés par ses lieutenants l'obligèrent de revenir vers la Meuse ; et lui-même, le 18 mars, fut complètement défait à Nerwinde.
On le vit alors s'en prendre à tout le monde de ses revers : aux généraux qui l'avaient mal secondé; aux commissaires de la Convention, qui, par leurs procédés révolutionnaires, lui avaient aliéné les sympathies du pays; au gouvernement lui-même, qui n'avait pas mis à sa disposition des moyens assez grands. Il se lança éperdûment dans des projets d'ambition coupable qui semblent lavoir préoccupé avant même l'ouverture de la campagne : il rêva de réunir dans ses mains toutes les forces des Pays-Bas et d'être le chef d'une nouvelle république; il rêva de se faire l'arbitre de la situation par un concert avec les coalisés, de marcher sur Paris pour y écraser les partis, dissoudre la Convention nationale, et rétablir la monarchie de 1791, au profit du duc de Chartres, fils aîné de Philippe-Egalité.
La Convention, avertie de ces trahisons, chargea cinq de ses membres de se rendre au camp de Dumouriez, pour le sommer de venir se justifier ou le suspendre de son commandement. Le général les fit arrêter et les livra aux Autrichiens. Mais il avait espéré trouver des prétoriens dans ses soldats, il trouva en eux des citoyens : ce chef, naguère idolâtré, eut peine à échapper à leur indignation. Il rejoignit les Impériaux, fut froidement accueilli, et alla terminer dans
l'indifférence et le mépris une vie qui avait débuté par d'éclatants services.
L'un des commissaires de la Convention, Carnet, retardé par une mission dans les places fortes du nord, n'avait pas éprouvé le sort de ses collègues. Il profita de sa liberté pour prendre d'urgence des mesures de salut, et fit donner le commandement de l'armée à Dampierre, un des lieutenants de Dumouriez, qui s'était énergiquement prononcé contre sa défection, mais qu'une mort héroïque devait bientôt enlever à la France.
Que se passait-il à Paris pendant les événements que nous venons de raconter?
Le procès de Louis XVI étant terminé, la Convention rentra immédiatement dans l'ordre de ses travaux ; mais elle rentra aussi dans le cours de ses orageuses dissensions.
La commune insurrectionelle du 10 août, après s'être emparée du pouvoir dans Paris, avait tâché d'étendre le pouvoir de la capitale sur toute la France. Des commissaires, envoyés par elle dans les départements, y pratiquaient toutes sortes d'irrégularités politiques, administratives et financières; de nombreuses arrestations avaient été faites par leurs ordres. — La plupart des départements, réagissant contre ces abus, avaient donné à leurs représentants le mandat d'y faire opposition, et généralement de résister à certaines tendances dictatoriales, que les imaginations personnifiaient dans un triumvirat fictif, composé de Danton, Robespierre et Marat.
Les Montagnards s'empressèrent d'aller au-devant des inculpations dont ils prévoyaient devoir être l'objet. Dès le début de l'Assemblée, Couthon, Bazire, Danton prirent la parole pour vouer à l'exécration et à la mort « quiconque oserait attenter à la liberté et à la souveraineté du peuple; quiconque, triumvir, dicta-
teur ou protecteur, sous quelque nom que ce fût, tendrait à restreindre les droits du peuple. » Danton y ajouta la proposition de déclarer « l'éternel maintien de toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles. » C'était une réponse à certaines affiches menaçantes, dictées par des émissaires de la commune.
L'inévitable arriva : les hostilités éclatèrent entre Girondins et Montagnards. Il faut le reconnaître, ce furent les Girondins qui donnèrent l'exemple dans leurs journaux et à la tribune : ils blessèrent leurs adversaires par des sarcasmes et par un orgueilleux esprit d'exclusion; ils commirent surtout la grande faute de se faire les organes d'une rivalité des provinces contre la capitale, d'élever drapeau contre drapeau.
Dès le 25 septembre, trois jours après l'ouverture de l'Assemblée, l'impatient Lasource, un pasteur protestant des Cévennes, qui portait dans le domaine politique la fièvre des querelles religieuses, vint signaler les projets de domination de quelques-uns de ses collègues. Puis il s'écria : « Je crains le despotisme de Paris. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingttroisième d'influence. » Comme si Paris, la ville des initiatives, résumé de la population française, ne résumait pas aussi en quelque sorte la vie morale des départements.
Succédant à Lasource, un autre impatient, Rebecqui, de Marseille, nomme aussitôt Robespierre comme le chef du parti qu'on vient de dénoncer; et Barbaroux, Marseillais également, se présente pour signer, dit-il, l'accusation.
Danton monte à la tribune; c'est accepter pour lui-même les imputations. Il les réfute avec force, e< dévoue à la mort tout partisan de la dictature. Puis, prenant à son tour le rôle offensif, sans violence toutefois, il parle d'un bruit public qui attribue à certains
membres de l'Assemblée le plan de diviser la France en fédérations partielles, et demande également la mort pour quiconque chercherait à rompre le faisceau national. Sur sa motion ce décret est rendu : a La République française est une et indivisible. »
Danton a soin, d'ailleurs, de séparer sa cause de celle de Marat, être acariâtre et insociable, mais en attribuant ses excentricités aux vexations qu'il a subies.
Robespierre prend à son tour la parole. Bien qu'il n'ait été désigné que dans une exclamation de Rébecqui, il transforme la question générale en question personnelle; il s'étale complaisamment dans une apologie de ses services.
Barbaroux précise les reproches de dictature, aux applaudissements des Girondins.
On voit apparaître Marat; des murmures l'accueillent : « J'ai dans cette assemblée, dit-il, un grand nombre d'ennemis. — Tous! tous! s'écrie-t-on. — Je les rappelle à la pudeur. » (C'est une locution à son usage). Puis il revendique comme sienne l'idée de dictature : 0 J'ai proposé un dictateur sous le nom de tribun du peuple. Mais, afin de l'enchaîner à la patrie, je demandais qu'on lui mît un boulet au pied, et qu'il n'eût d'autorité que pour abattre les têtes criminelles. »
L'audace et l'étrangeté de cet homme commandent l'attention et détournent sur lui la colère des Girondins. « A la prison de l'Abbaye ! » répéte-t-on de toutes parts. Marat tire de sa poche un pistolet et l'applique à son front, en s'écriant : « Je me brûlais la cervelle, si le décret d'accusation demandé contre moi eût été adopté. » — Il le sera bientôt, par la faute des Girondins et pour leur malheur.
A quelque temps de là, Buzot, d'accord avec ses amis, proposa de donner à la Convention une garde recrutée dans les quatre-vingt-trois départements et choisie par les conseils généraux. Cette garde aurait
veillé à la sûreté de l'Assemblée et à celle des dépôts publics : témoignage imprudent de défiance envers la population de Paris. Les sections parisiennes chargèrent leurs délégués de protester contre cette motion ; plusieurs départements, au contraire, envoyèrent des adresses pour l'appuyer.
La querelle s'envenima : on se jetait réciproquement les épithètes de niveleurs et de désorganisateurs ^ d'aristocrates et de fédéralistes; on y ajoutait celles de septembriseurs et de royalistes. Marat crut dépasser toutes les formules de l'injure en appliquant ironiquement aux Girondins le nom de faction des hommes d'Etat.
Le 27 octobre, Buzot fait un discours à la Convention sur les provocateurs au meurtre; le lendemain, Robespierre y répond aux Jacobins par une harangue sur la calomnie.
Le 29, Roland présente un tableau de la situation de Paris depuis le 10 aoiit. Il y renouvelle contre la commune le reproche d'usurpation anarchique des pouvoirs, contre Robespierre l'imputation d'aspirer à la dictature; et celui-ci de recommencer aussitôt sa propre apologie. Au moment où il disait : « il n'est pas un homme ici qui osât monter à cette tribune et m'accuser en face, » plusieurs voix s'élevèrent pour lui donner un démenti. « Je demande la parole pour accuser Robespierre, » s'écria Louvet. C'était un petit homme, sans apparence, mais pétillant d'esprit et de courage, moins connu jusqu'alors par ses écrits politiques que par le roman de Faublas, peinture des mœurs relâchées du temps qui précéda la révolution.
Cette attaque, préparée de longue main, ne fut qu'un réquisitoire brillant, mais vide de faits précis, contre la commune de Paris, contre Robespierre, Danton et Marat.
Robespierre demanda un délai de huitaine pour sa
défense; elle fut habile, très supérieure à l'attaque, provoqua des applaudissements et fonda l'influence de l'orateur dans la Convention. Le reproche d'aspirer à la dictature n'était pas pour lui déplaire, affirmant en quelque sorte qu'il pouvait y prétendre et le grandissant aux yeux. Il faut reconnaître que la lutte de cet homme contre une majorité mal disposée, tenant tête seul à la Gironde entière, si puissante, si éloquente, avait un caractère héroïque; elle lui valut naturellement une popularité extrême dans la ville de Paris, dont il se déclarait le champion. A l'Assemblée, où ses futurs auxiliaires Couthon et Saint-Just ne comptaient pas encore, Robespierre était à peine soutenu par quelques exclamations de Danton; son armée résidait ailleurs, au club des Jacobins.
Tous ces hommes, qui allaient se déchirer les uns les autres, sous les noms de Montagnards et de Girondins, avaient d'abord siégé pêle-mêle à la Société des Amis de la Constitution; on les a vus voter ensemble au début de la Législative.
Les Girondins, entrés triomphants dans la révolution, brillants par le talent, organes des idées nouvelles, étaient devenus les maîtres de cette assemblée et avaient envahi les ministères.
Mais ils ne tardèrent pas à reconnaître l'impossibilité de réaliser leurs vœux de réforme avec un prince élevé dans les maximes du droit divin ; et ils prirent alors l'initiative des agressions contre la cour : ils le firent même avec emportement. Le 14 janvier 1792, un an avant le procès de Louis XVI, Guadet, sous le poids de la défiance qu'inspiraient ses rapports avec l'étranger, s'était écrié : « Marquons d'avance une place aux traîtres, et que cette place soit l'échafaud. »
C'est sur la proposition de Buzot que la Convention décréta le bannissement à perpétuité de tous les émigrés, et la mort pour ceux qui mettraient le pied sur
le territoire français. « Il n'est pas besoin de preuves contre ces misérables Pygmées, parodiant l'entreprise des Titans, » dit Vergniaud; et Isnard de répéter : « Il ne faut pas de preuves. » — « La colère du peuple, comme celle de Dieu, n'est trop souvent que le supplément terrible du silence des lois, » s'écriait le même Isnard, applaudi par Marat.
Enfin, le 2 septembre au matin, Lasource disait : « Il faut battre la générale dans l'opinion publique; » et Vergniaud : « Il n'est plus temps de discourir; il faut piocher la fosse de nos ennemis, ou chaque pas qu'ils font en avant pioche la nôtre. »
Pour que de tels hommes se soient exprimés ainsi, dans des termes qui devaient révolter leurs instincts d'humanité, comme ils révoltent les nôtres, il faut que les dangers du pays aient présenté à leurs yeux des proportions que l'éloignement ne nous permet plus de mesurer.
Quand les alarmes patriotiques s'affaiblirent, la clémence reprit le dessus : beaucoup de députés apportèrent ce sentiment de leurs provinces; et les Girondins voulurent alors rendre leurs collègues de Paris responsables du sang versé.
Cependant, si nous cherchons l'explication de tant d'animosité, nous trouvons des rivalités de personnes bien plus qu'une opposition de principes. La fameuse discussion de Robespierre et de Brissot sur la guerre, discussion qui peut être considérée comme l'origine de la rupture générale entre les Girondins et les Montagnards, n'avait pas mis en présence deux doctrines, mais des appréciations politiques diverses.
Une fois pourtant, la querelle prit une forme doctrinale; c'est le jour où Robespierre, dans la rédaction d'une adresse des Jacobins aux sociétés affiliées, parut invoquer la Providence en faveur de la révolution française. Guadet s'éleva contre l'idée de cette inter-
vention divine. L'un se montra déiste et spiritualiste, l'autre sceptique, et disons-le, sceptique intolérant. Il reprocha à Robespierre de vouloir remplacer l'esclavage politique par celui de la superstition, et ses amis de la Gironde battirent des mains.
Les disciples de Voltaire et ceux de Rousseau se trouvaient ici vis-à-vis les uns des autres; mais il ne faudrait pas conclure de leur dissentiment que les uns plus que les autres fussent étrangers à la pensée de l'existence de Dieu. On le verra quand viendra l'heure suprême des Girondins.
Pendant le procès du roi, des orages éclataient à chaque séance : on se menaçait de la voix et du geste, les deux partis semblaient près d'en venir aux mains. Les Girondins, abusant de leur supériorité, interrompaient leurs adversaires par des cris et des injures; ils s'attirèrent un jour cette plainte de Marat : « Ces genslà parlent de liberté d'opinion, et ils ne veulent pas me laisser la mienne. » Une fois la majorité alla jusqu'à rejeter une proposition du même Marat, en se fondant sur le mépris que sa personne inspirait. Ces violences éloignèrent d'eux plusieurs députés des plus honorables, tels que Cambon, Lindet, Jean-Bon Saint-André, qu'ils avaient eus d'abord pour alliés. Voyant s'affaiblir leur influence, ils firent pour la regagner des efforts exagérés, et cédèrent à un esprit de réaction qui les entraîna souvent en dehors de leur propre cercle d'idées. Après chaque combat, victorieux au sein de l'Assemblée, ils se trouvaient avoir perdu du terrain dans l'opinion. Exemples :
Les Girondins appellent de leurs départements des fédérés pour se créer un appui dans Paris; et la plupart de ces fédérés font cause commune avec les Parisiens;
Ils provoquent des adresses où l'on demande le bannissement du duc d'Orléans, en faveur auprès des
198 LA RÉLOVUTION FRANÇAISE
Montagnards; ce bannissement est prononcé par un décret, mais une contre-manifestation de la commune le fait ajourner;
On renouvelle le comité de sûreté générale, et les Girondins y sont remplacés par des Montagnards; Pache, un ennemi déclaré, est élu maire de Paris au iieu de Chambon, dévoué à leur cause ;
Les procédures sur les massacres de septembre, ordonnées d'après leur demande le 20 janvier, sont suspendues le 8 février.
En ce temps redoublèrent les agitations causées par la crise des subsistances; le renchérissement s'étendit du pain à toutes les denrées. Des attroupements se formèrent dans Paris, autour des magasins d'épicerie particulièrement; on soumit à des taxes forcées le sucre, le café, le savon, la chandelle; on pilla.
Marat, toujours en proie à ses instincts perturbateurs, publia un article odieux : t On ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse justice lui-même. Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait fin à ces malversations. »
Ces paroles, lues à la Convention, y soulevèrent une tempête d'indignation. Des poursuites furent demandées contre leur auteur et votées par une grande majorité; mais cette fois encore non suivies d'effet.
En même temps, les Girondins repoussaient avec énergie et courage la taxe des grains, dont l'opinion vulgaire attribuait le prix élevé à un accaparement systématique organisé par les ennemis de la Révolution. Le maximum était devenu chez le populaire une idée fixe; et lorsque Ducos la combattit, les tribunes proférèrent des cris et des menaces.
Les excitations frénétiques de Marat venaient en
aide aux agents du royalisme et de l'étranger, parmi lesquels furent reconnus des ecclésiastiques déguisés, des domestiques de grandes maisons et d'anciens valets du roi. Ils distribuaient gratis les cahiers les plus incendiaires de son journal, et prêchaient la loi agraire dans les sections. Faire haïr la République en la rendant effrayante, c'est la tactique employée contre elle à toutes les époques. « II faut ne rien laisser faire de solide à ces gens-là, » écrivait un émigré.
Robespierre lui-même finit par s'irriter; il accusa ceux qui gourmandaient « la mollesse des Jacobins s, d'être stipendiés par l'étranger, pour « pousser le peuple à détruire son propre gouvernement ».
Energumènes de patriotisme et conspirateurs contre la patrie figuraient côte à côte dans les Comités dinsurrection. Deux complots semblaient se croiser; l'un ayant pour but de se débarrasser des modérés qui gênaient la marche ultra-révolutionnaire, l'autre qui voulait profiter du désordre en faveur de la royauté.
Il y eut un moment où les auteurs de ces détestables menées crurent toucher au succès.
Des écrits prêchant la guerre civile et la dissolution de l'Assemblée circulaient à profusion, ainsi que des médailles à l'effigie de Louis XVI. Un jour, des volontaires qui défilaient sous les yeux de la Convention, avant de partir pour l'armée, s'aperçurent qu'une main perfide avait décoré leur drapeau de fleurs de lys et d'une cravate blanche. Ils foulèrent aux pieds ces emblèmes et les remplacèrent par le bonnet de la liberté; puis ils réclamèrent à grands cris un tribunal exceptionnel pour punir les factieux.
Le désordre fut à son comble pendant les journées des 9 et 10 mars 1793, qui furent pour la Gironde ce qu'avait été le 20 juin 1792 pour la royauté. Une inquiétude fébrile tourmentait les esprits; la commune, les sections, les clubs siégeaient en permanence; on y était
en armes; on pétitionnait, on dénonçait à tort et à travers ; l'Assemblée fut envahie par des furieux demandant la tête de Brissot et de ses amis. Déplorable précédent! ces invasions populaires ont ouvert la porte aux invasions militaires sous lesquelles a succombé la liberté. Les journalistes Gorsas et Fiévée virent briser leurs presses. Tambours dans les rues, certificats de civisme exigés des passants, visites domiciliaires : tel fut le tableau de Paris. Les braves étaient sur pied, les timides se cachaient.
C'est alors que Vergniaud prononça cette phrase souvent répétée : « Il est permis de craindre que la révolution, comme Saturne, dévorant successivement ses enfants, n'engendre le despotisme avec les calamités qui l'accompagnent. »
Pour faire face au danger, le parti montagnard dans la Convention accentua son mouvement plus encore.
Il proposa l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire, jugeant sans appel les conspirateurs.
« C'est une inquisition mille fois plus redoutable que celle de Venise, » s'écria Vergniaud.
La proposition, rapportée par Lindet avec répugnance, appuyée par Robespierre, Cambacércs, Thuriot, Isnard, combattue par Barère et Cambon, allait être ajournée. Danton s'élance à la tribune, et de sa voix foudroyante : « Je somme les bons citoyens de ne pas quitter leur poste. » Tout le monde se rassoit.
Il ose rappeler les journées de septembre ; « Les bons citoyens en ont gémi, dit-il, mais nulle puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons des fautes de nos prédécesseurs : soyons terribles pour dispenser le peu pie de l'être. >
Lo tribunal fut décrété à l'unanimité et organisé le lendemain (H mars 1793). C'est plus tard qu'on lui donna son vrai nom : tribunal révolutionnaire.
Suivirent une série de mesures rigoureuses, disons furieuses :
Formation dans chaque commune d'un comité de surveillance des étrangers. C'est le point de départ des comités révolutionnaires;
Désarmement des gens suspects, avec ordre d'afficher aux portes des maisons les noms de leurs habitants;
Exécution dans les vingt-quatre heures de tout émigré ou déporté qui rentrera en France ;
Peine de mort contre quiconque proposera une loi agraire ou toute mesure subversive des propriétés territoriales, commerciales ou industrielles ;
Peine de mort contre les auteurs d'écrits tendant au rétablissement dun pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple;
Mise hors la loi des aristocrates et de tous les ennemis de la révolution.
Dans la plupart de ces mesures on reconnaît le génie révolutionnaire de Danton, qui semblait croître en proportion des périls : pendant ces jours de convulsion, il personnifia la fièvre populaire.
Car c'est bien du peuple que vinrent alors les initiatives : le 28 mars, les sections de Paris s'étant présentées à la barre de la Convention, lui avaient tenu ce langage : « Au 10 août, l'Assemblée législative eut le courage de déclarer qu'elle ne pouvait sauver la patrie; le peuple se leva et la patrie fut sauvée. Nous vous demandons si, dans les circonstances présentes, la Convention se sent capable de sauver la patrie, ou si elle accepte le nouvel effort du peuple que nous venons lui offrir? »
Les nouvelles de la guerre n'étaient pas plus rassurantes que la situation intérieure. Dans les premiers jours de mars, le bruit se répandit que notre armée de Belgique était gravement compromise : on dut faire appel aux moyens suprêmes de défense. Carnot pro-
posa et fit décréter par l'Assemblée l'envoi de quatrevingt-deux de ses membres dans les départements, pour y accélérer le recrutement et pousser la nation aux frontières.
« Faites partir vos commissaires, s'écria Danton, soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent cette nuit même. Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi ! vous avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et vous n'avez pas encore bouleversé le monde ! »
L'entraînement de ces paroles fut immense ; l'orateur les termina par un appel à la concorde : « Point de débats, point de querelles, et la patrie est sauvée. >
Danton était sincère : il se prêta à des tentatives de rapprochement, qui échouèrent devant la défiance et l'orgueil des antagonistes. Durant toute la lutte, on le vit partagé entre l'irritation que lui causaient les attaques des Girondins et le sentiment du salut public qui le disposait aux réconciliations. Un jour, poussé à bout, il s'écrie : « Plus de trêve entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France! » — et deux jours après, sous une inspiration plus politique et plus généreuse : t Quelle qu'ait été la différence des opinions, il n'en est pas moins vrai que la majorité de la Convention veut la république. (Tous la veulent, dit l'Assemblée.) Rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut commua. »
La Convention aurait obéi volontiers à cette pensée d'union; mais l'inquiétude des dangers publics l'amena par degrés aux mesures d'exclusion.
Deux nouvelles alarmantes lui parviennent à la fois : celles de la déroute de Nerwinde et des premiers mouvements insurrectionnels dans la Vendée : — un Gomité de défense générale est établi, où Danton et Ro-
bespierre siègent à côté de Vergniaud, Pétion, Buzot et Gensonné.
Bientôt la trahison de Dumouriez fait sentir le besoin d'un pouvoir plus concentré : — au lieu de vingt-cinq membres, neuf seulement composeront le Comité de salut public. Ce n'est pas le grand comité, que nous verrons à l'œuvre dans un temps plus difficile encore, mais il est déjà investi du même mandat : « Surveiller et accélérer l'action ministérielle; prendre, en cas d'urgence, des mesures de défense générale, extérieure et intérieure. »
Montagnards et Girondins avaient entretenu des relations avec Dumouriez; tous l'avaient au moins ménagé comme un précieux chef militaire. Après sa défection, ils s'adressèrent mutuellement à son sujet les reproches les plus amers. Quant à Robespierre, trop défiant et trop implacable pour avoir éprouvé les nobles hésitations de Danton, on le voit dénoncer les généraux, provoquer l'expulsion de tous les Bourbons demeurés en France, demander la mise en accusation de Marie-Antoinette; surtout on le voit attaquer sans relâche Brissotà la Convention et aux Jacobins. Enfin, le 10 avril, il paraît à la tribune avec un réquisitoire longuement et artificieusement préparé, réquisitoire historique dans lequel est tracé le tableau de la conduite du parti girondin depuis son arrivée sur la scène de la révolution. L'auteur y montre ce parti plein d'ardeur dans les sociétés populaires quand il s'agit de conquérir le pouvoir, plein de modération affectée dès qu'il le possède; se servant du peuple comme d'un marchepied, employant l'émeute pour intimider la cour, puis négociant avec elle; trompant la France et l'Europe sur le caractère de la révolution; accusant les autres de viser à la dictature afin de se l'assurer luimême ; aujourd'hui soufflant le feu de la discorde entre les départements et la capitale. Il rejette sur les
Girondins la responsabilité morale des journées de septembre; il leur reproche l'appel au peuple comme un appel à la guerre civile; il leur reproche d'avoir engagé la France dans un conflit avec l'Europe. Robespierre enfin conclut à l'envoi devant le tribunal révolutionnaire de tous les membres de la famille d'Orléans et de la ci-devant reine. Quant aux illustres députés dont il vient d'exposer les faits et gestes, il s'en rapporte à la sagesse de la Convention.
Cette harangue était un chef-d'œuvre de perfidie : il fallut l'une des plus éloquentes improvisations de Vergniaud pour en détruire l'échafaudage.
Dans une autre réplique à Robespierre, Guadet, avec son âpreté accoutumée, souvent compromettante pour ses amis, lança des accusations contre Danton et contre Marat; il donna lecture d'une pièce signée de ce dernier, où la Convention était signalée comme gouvernée par une « cabale vendue à l'Angleterre ».
Des cris s'élèvent : « Marat à l'Abbaye ! qu'il soit décrété d'accusation. » Et cette fois le décret est rendu, malgré l'avertissement prophétique de Danton : o N'entamez pas la Convention ! »
Marat était le premier qui eût proposé d'enlever aux députés « le talisman funeste de l'inviolabilité »; les Girondins s'étaient emparés de cette pensée, se croyant les maîtres de l'Assemblée.
Sa mise en accusation fut une grande faute : elle ouvrit carrière à toutes les mutilations de la représentation nationale, et ne donna pas même à ses auteurs la satisfaction d'un succès momentané : en élevant leur victime sur le piédestal de la persécution, ils s'étaient eux-mêmes signalés aux haines populaires.
Dès le lendemain, trente-cinq sections de Paris (sur quarante-huit) envoyaient une adresse pour demander l'expulsion des principaux Girondins, au nombre de vingt-deux; et Marat, acquitté à l'unanimité par le tri-
bunal révolutionnaire, fut rapporté en triomphe dans la salle, une couronne de laurier sur sa vilaine tête. De ce moment Marat ne lâchera plus ses adversaires qu'il ne soit vengé.
Guadet demande hardiment, témérairement, la cassation des autorités parisiennes; puis la réunion immédiate des membres suppléants de la Convention dans la ville de Bourges, où leur liberté sera mieux assurée qu'à Paris. — Rumeurs aux bancs de la gauche : « Voici la conspiration découverte! » s'écrie Collot-d'Herbois. Barère conjure la tempête, en substituant à cette proposition irritante celle de créer une commission de douze membres chargée d'examiner les actes de la commune.
La commission des douze, composée par les Girondins, exclusivement de leurs amis, ordonne quelques arrestations, entre autres celle d'Hébert, substitut du procureur de la commune; et quand celle-ci vient réclamer, Isnard, qui préside l'Assemblée, se laissant emporter par sa véhémence, profère cette menace imprudente : « Si une insurrection portait atteinte à la représentation nationale, la France tirerait vengeance de cet attentat, et bientôt on chercherait sur les rives de la Seine, si Paris a existé. »
La commission déclare qu'elle poursuivra les traîtres 0 jusque sur la montagne » ; et elle entoure la Convention de trois sections dévouées à la cause girondine. Paris s'émeut; son aspect devient formidable. La commission, profondément impopulaire, est tour à tour supprimée et rétablie; les hostilités deviennent plus vives que jamais.
Le jeudi 31 mai, les délégués des sections, rassemblés à l'évêché, et munis de pleins pouvoirs révolutionnaires, se déclarent « en insurrection contre les factions aristocratiques et oppressives de la liberté » ; insurrection moraie, disent-ils, qui respecte les per- Carnot. 12
sonnes et les propriétés. Ce sont, comme au 10 août, des hommes obscurs, agissant en dehors de la montagne, des jacobins et de la commune; ils reçoivent l'influence de Marat. Et les choses se passent un peu comme au 10 août : ces délégués vont signifier au conseil municipal qu'ils annulent ses pouvoirs au nom de peuple, et le conseil se le tient pour dit. Puis un moment après ils le rétablissent dans ses fonctions, la première cérémonie ayant eu seulement pour objet de lui donner une investiture révolutionnaire. Un commandant général provisoire de la force armée est désigné, Henriot, dont l'audace contribuera beaucoup au succès de la journée.
Le tocsin sonne, la générale bat, on tire le canon d'alarme. Des députations se présentent à l'Assemblée. L'une d'elles annonce la découverte d'un grand complot révolutionnaire, et Guadet répond courageusement : « C'est vous qui cherchez à l'exécuter. » Une autre demande vengeance contre Isnard, le calomniateur de Paris, et contre tous les fauteurs de royalisme, désignant en masse les membres du côté droit. Cette députation va se confondre, sur les bancs de l'Assemblée, avec les membres du côté gauche, qui lui font place.
Robespierre entreprend un discours à l'appui de ces réclamations. Comme il semble chercher des détours, Vergniaud lui crie : « Concluez donc. »
« Oui, je vais conclure, et contre vous, » dit froidement Robespierre; puis il propose la mise en accusation de « tous ceux qui viennent d'être marqués par les pétitionnaires ».
Ce coup de hache n'eut pas l'effet immédiat que son auteur en attendait : on se contenta ce jour-là (31 mai) de décréter la suppression de la commission des douze et l'examen de ses dossiers.
La victoire néanmoins était aux ardents, qui pour la
première fois avaient entamé la plaine et conquis une majorité. Ils résolurent de mettre cet avantage à profit le lendemain pour achever la défaite de leurs adversaires.
Quelques tacticiens politiques songèrent à prévenir les dernières conséquences de ce duel à mort par l'ostracisme volontaire des chefs des deux partis. La nuit se passa en négociations. Danton accueillit l'idée, Robespierre la repoussa. Même diversité parmi les Girondins : Isnard abdique ; Lanjuinais s'écrie au contraire : « N'attendez de moi ni démission, ni suspension; les sacrifices doivent être faits librement, et vous n'êtes pas libres. » Puis, répondant à une injure de l'ex-prêtre Chabot : « Dans l'antiquité, on ornait les victimes de fleurs, mais le prêtre qui les immolait ne les insultait pas. »
Des rumeurs se font entendre aux abords de la salle ; on annonce que la force armée qui l'entoure interdit toute circulation. « La France désavouerait des lois émanées d'une Assemblée asservie, » dit Barère; et il propose à ses collègues de se rendre au milieu du peuple, qui sans doute protégera la Convention. Danton aussi s'écrie « qu'il faut venger la majesté nationale outragée ».
L'Assemblée, précédée de son président Hérault de Séchelles, et suivie de Marat qui l'accable d'injures, parcourt les environs du palais cerné de baïonnettes. Henriot commande. Il reçoit les députés le chapoau sur la tête et le sabre hors du fourreau; à leur aspect il se tourne vers ses canonniers et crie : « A vos pièces! »
Les législateurs rentrent dans la salle de leurs délibérations, après cette accablante épreuve d'impuissance. Couthon prend la parole : « Citoyens, dit-il avec ironie, les membres de la Conventi )n doivent maintenant être rassurés sur leur liberté : ils ont
trouvé le peuple bon et généreux, mais indigné contre les conspirateurs. Je demande que les membres de la commission des douze et les députés dénoncés soient mis en arrestation dans leurs domiciles. »
Telle fut la journée du 2 juin : pas une goutte de sang n'avait coulé, mais un odieux attentat politique avait été commis et le parti girondin n'existait plus.
Le décret reçut son exécution dans la nuit même. Trente-deux députés se trouvaient mis en interdit. Les uns subirent volontairement la détention à domicile, conservant peut-être l'espoir que leur malheur soulèverait l'indignation populaire; d'autres, s'y étant soustraits, allèrent organiser la guerre civile dans les départements et compromirent davantage la situation de leurs amis.
Ainsi fut dispersée cette vaillante phalange d'hommes, qui faisaient honneur à la République par de grands talents et de grandes vertus. Ceux qui les frappaient semblaient détourner la tète, et, le coup porté, ils eurent un moment de stupéfaction. Danton lui-même paraissait honteux et inquiet. « Je ne pourrai pas les sauver, » s'écriait-il avec douleur. « Malheureux! c'est moi qui les ai perdus, » dira plus tard Camille Desmoulins désespéré.
Que serait-il arrivé pourtant si les Girondins étaient sortis vainqueurs de la bataille dont nous venons de raconter les péripéties? Demeurés responsables du salut de la République, à laquelle ils ne portaient pas un amour moins passionné que leurs adversaires, devons-nous croire qu'au milieu des périls qui l'ont menacée ils auraient déployé la même puissance révolutionnaire? Un historien éminent, leur ami, exprime son doute en ces termes : « Comment auraient-ils fait avec des lois justes ce que les Montagnards firent avec des lois violentes? Comment auraient-ils vaincu les ennemis étrangers sans fanatisme, comprimé les partis
ms épouvante, nourri la multitude sans maximum, limenté les armées sans réquisition? » (Mignet.) Ajou- )ns à cette clairvoyante appréciation le témoignage 'un Girondin qui a survécu à presque tout son parti : Nous avions des talents, dit Ch. Bailleul, et pas une îte en état de conduire une si vaste machine. » Les Girondins se trouvèrent dans la situation où étaient trouvés successivement Mirabeau, Mounier, afayette,hors d'état de continuer leur propre ouvrage, a bourgeoisie n'y suffisait plus. Rien ne pouvait accomplir sans ces masses profondes dont l'ébranîment leur inspirait de vives appréhensions, grand iconnu dont le pressentiment arrachait à Claude auchet ce cri de désespoir : « Nous touchons à l'ex- •émité des choses humaines. »
L'alliance des Girondins et des Montagnards eût 3suré le triomphe de la révolution. Mais, la lutte une )is engagée entre eux, s'il fallait absolument qu'un îul des deux partis survécût, l'historien homme d'Etat 3t obligé de se prononcer en faveur des derniers : esprit de rivalité avait entraîné leurs compétiteurs ans une voie déplorable; et déjà les réactionnaires se inaient derrière eux prêts à profiter de leur victoire our faire dévier la révolution et la conduire à une npasse.
L'attitude des députés du centre à leur égard est ieine d'enseignement : d'abord acquis aux Girondins, 1 les vit s'en éloigner peu à peu. Ce n'est pas que le impérament des Montagnards leur fût plus sympathiae. Mais le centre de toute assemblée est habité, DUS l'avons déjà dit, par des conservateurs de ce qui ciste; et ceux-ci, conservateurs de la République, )mprenaient instinctivement que le côté gauche seul Durrait fournir au vaisseau de l'Etat des pilotes assez idacieux pour le gouverner au milieu des tempêtes. Après avoir tracé avec douleur le tableau de ces
mortelles inimitiés, entre des hommes qui voulaient servir la même cause et qu'animait le même courage, nous avons du moins la consolation orgueilleuse de répéter avec un illustre écrivain (Michelet) : « II n'y a pas eu un traître dans toute la Convention. »