CHAPITRE V
S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir établi, que la doctrine politique des Jacobins et celle des Girondins ne présentent entre elles aucune séparation fondamentale, comment expliquer la guerre acharnée que se livrèrent ces deux partis ? Comment expliquer surtout l'accusation de fédéralisme sous laquelle succombèrent les Girondins? professaient-ils des opinions subversives de l'unité nationale? Point du tout. Personne ne songeait à blâmer l'abolition des anciennes provinces accomplie par la Constituante dans un but d'unification politique. Personne, d'autre part, n'érigeait alors en système la décentralisation; et si ce reproche avait pu peser sur quelqu'un, c'eût été précisément sur Billaud-Varennes, Robespierre et Marat. Condorcet avait même signalé des tendances de ce genre dans la Constitution de 1793. La centralisation, fondée par la monarchie sur les ruines de l'ancienne féodalité et sur celles des franchises municipales, était excessive au moment de la révolution. Les lois nouvelles tendaient à l'affaiblir, en substituant des pouvoirs locaux électifs au gouvernement des intendants nommés par le ministère. Mais elles exigeaient un ensem-
ble d'efforts dont les Girondins ne contestaient pas plus la nécessité que les Jacobins. Leur prétendu fédéralisme ne fut qu'un acte de résistance à la domination de la Commune de Paris. Ils tâchèrent d'abord de lui opposer la Convention elle-même où ils étaient les maitres; puis, vaincus dans la Convention, ils eurent le tort impardonnable de soulever contre elle les départements où s'exerçait leur influence; levée de boucliers qui fit obstacle à l'organisation régulière du gouvernement républicain. Ils l'aimaient pourtant, ce gouvernement, autant que leurs adversaires; mais chacun des deux partis, dans son orgueil, se croyait seul capable de sauver la France : leur haine mutuelle fut au niveau de leur amour pour la République.
L'équitable histoire doit absoudre les Girondins de l'accusation d'avoir voulu démembrer la France ; mais elle leur reprochera d'avoir, par d'imprudentes luttes, fourni des prétextes et des armes aux révoltes qui ensanglantèrent notre pays, et qui l'exposèrent à d'immenses périls, en favorisant par contre-coup l'invasion étrangère. Lourde est leur responsabilité dans les événements que nous allons avoir la douleur de raconter.
Dès longtemps il existait à Lyon, dans le parti républicain, des schismes analogues à ceux de Paris : Girondins et Jacobins s'y trouvaient en présence. Les premiers s'appuyaient sur l'administration départementale; leurs rivaux avaient pour centre le Conseil général de la commune, élu sous l'influence du 10 août et du 2 septembre; et ils avaient pour chef, ou plutôt pour apôtre, Châlier, président du tribunal du district, espèce de tribun mystique, capable des plus grandes extravagances et des plus grands dévouements. Les Girondins ralliaient la bourgeoisie républicaine ; mais derrière elle se dissimulaient un nombre considérable de royalistes, des prêtres réfractaires et des agents de l'étranger. La oosition de Lyon, à proximité de la fron-
tière, faisait de cette ville un rendez-vous commode pour les émigrés en rupture de ban. Peut-être aussi son insoumission à l'égard de la capitale était-elle entretenue par un certain esprit de rivalité.
Au mois de février 1793, pendant les querelles de la Convention, les plus ardents du parti politique que nous appellerons fédéraliste pour nous conformer au langage du temps, se portèrent au club central des Jacobins lyonnais et les en chassèrent avec des violences et des dévastations. La Convention envoya trois de ses membres à Lyon pour y rétablir Tordre, Rovère, Bazire et Legendre. Mais après leur départ les troubles redoublèrent et bientôt dégénérèrent en bataille. Les Girondins triomphèrent le 29 mai, la veille du jour où leurs amis succombaient à Paris. La municipalité fut dissoute, Châlier arrêté, et des persécutions commencèrent.
Les vainqueurs ne manquèrent pas d'utiliser le tribunal extraordinaire créé par leurs adversaires, et contre lequel ils avaient fulminé; et le tribunal fonctionna pour eux : on ne peut pas attendre une autre conduite des tribunaux politiques. En vain Piobert Lindet, nouveau commissaire de la Convention, voulut-il faire juger Châlier à Paris, pour le soustraire à un acte de vengeance judiciaire ; l'autorité de l'Assemblée fut méconnue et la tête de Châlier tomba (16 juillet), brigand désintéressé , comme le qualifie le journal de Lyon. Lindet faillit lui-même être retenu en otage; et pourtant, avec un grand esprit de modération, dans son rapport sur les événements, il engagea l'Assemblée à ne pas employer la force contre une ville < sincèrement résignée à la République ».
Les insurgés affectaient, en effet, des opinions très républicaines, et déclaraient vouloir seulement délivrer Paris de la tyrannie des anarchistes.
Mais la conspiration se trahit :
Un témoin des faits, fort ennemi de la révolution, l'abbé Guillon de Montléon, avoue que « le royalisme s'était introduit clandestinement dans la Commission populaire et républicaine de salut public ».
On peut suivre la progression :
Le 4 juillet, les autorités publient cette proclamation : « Le peuple de Rhône-et-Loire déclare qu'il mourra pour le maintien d'une représentation nationale, républicaine, libre et entière. »
Le 8, ces mêmes autorités accusent la Convention d'être composée d'un reste impur de factieux et de scélérats; elles décident la formation d'une armée départementale, dont le commandement sera donné au citoyen Perrin, dit Précis. C'était le comte de Précy, ancien lieutenant-colonel dans la garde de Louis XVI; il devint bientôt maître de la ville.
Deux conventionnels girondins, Biroteau etChasset, venus à Lyon pour y servir ce qu'ils avaient cru l'intérêt de la République, s'éloignèrent aussitôt. « Mon collègue Biroteau, raconte un autre Girondin, m'a dit peu de jours avant sa mort qu'étant allé à Lyon dans la persuasion que cette ville n'armait que pour la lioerté, il ne tarda pas à découvrir que les meneurs avaient d'autres vues. » {Mémoires de Meillan). A quelque temps de là, Rebecqui, l'accusateur de Robespierre, se noya de désespoir à Marseille, en voyant tourner au profit du royalisme un mouvement suscité contre la dictature jacobine de Paris.
Il était fort à craindre que ce trouble des esprits ne répandit le découragement parmi les républicains.
La Convention lança des menaces qu'elle était peu en mesure d'exécuter, obligée de faire face aux dangers extérieurs. Dubois Crancé, chargé de réduire les Lyonnais, mais « de les épargner s'ils se soumettaient, » commença par leur adresser des proclamations conciliantes, où il distinguait loyalement les
contre-révolutionnaires déguisés, des républicains égarés par leurs insinuations. Il lui fut répondu sur un ton de hauteur et de bravade.
L'insurrection organisée dans les montagnes de la Lozère ne cachait pas ses intentions : 30 000 hommes, guidés par un ancien constituant, nommé Charrier, et par plus de cinquante prêtres réfractaires, abattaient les drapeaux tricolores et les arbres de la liberté, pillaient les caisses publiques, ouvraient les prisons et rétablissaient les couvents, agissant pour le compte de Monsieur, régent de France.
A Toulon c'était pis encore : on y faisait alliance avec l'étranger. L'arsenal était livré aux Anglais par les royalistes, avec tous les magasins et la flotte L'amiral Hood en prenait possession au nom de Louis XVII et arborait le drapeau blanc.
La Convention, lorsqu'elle apprit cette fatale nouvelle, commanda les mesures les plus énergiques. Lyon en fut le premier objet : l'armée des Alpes envoya des renforts, l'ancienne garnison de Valenciennes vint s'y joindre; les arsenaux de Grenoble et de Besançon fournirent cent bouches à feu; Couthon souleva l'Auvergne ; Doppet, un montagnard plein d'énergie, reçut l'ordre d'en finir promptement avec la ville rebelle, et il réussit : elle :e rendit le 9 octobre 1793. Deux mille insurgés, Précy à leur tête, avaient traversé les lignes des assiégeants; vivement attaqués, la plupart périrent, les autres se dispersèrent dans les bois.
L'Assemblée rendit alors ce terrible décret : la ville de Lyon sera détruite. Couthon n'en fit pourtant que la démonstration, en frappant avec un petit marteau d'argent un des édifices de la place Bellecour; mais les deux proconsuls qui lui succédèrent, Collot-d'Herbois et Fouché, exercèrent de telles représailles que le Comité de salut public dut les rappeler.
Pareille révocation atteignit les conventionnels en-
voyés en Provence, Barras et Fréron, pour avoir outrepassé les rigueurs commandées et appliqué des mesures avchi-révolutionnaires, selon leur propre expression. Au reste, la trahison de Toulon fut punie par ceux qui en avaient profité : lorsque les Anglais se virent menacés par l'artillerie française, ils s'éloignèrent, après avoir incendié les arsenaux et la flotte, ou du moins tout ce qu'ils ne pouvaient s'approprier ; et en partant, ils refusèrent de recevoir sur leurs vaisseaux les gens compromis dans le soulèvement. Leur occupation avait duré cinq mois ; les royalistes en avaient protlté pour exercer d'affreuses cruautés sur les patriotes. Le nom de Toulon fut supprimé comme celui de Lyon : Lyon s'appela Commune affranchie et Toulon Port-de-la-Montagne. La reprise de cette dernière ville avait été l'oeuvre du général Dugommier, et particulièrement celle du jeune chef de bataillon Bonaparte, dont le nom figure ici pour la première fois dans l'histoire.
D'autres insurrections avaient éclaté sur plusieurs points de la France, et leur presque simultanéité semblerait attester l'existence d'un grand complot. Quoi qu'il en soit, l'entente se maintint mal entre des éléments incompatibles : là où les royalistes, éblouis par quelques succès, avaient cru pouvoir se passer d'un déguisement, à Lyon et surtout à Toulon, ils furent peu soutenus par les Girondins; là où les Girondins dominaient, à Caen et à Bordeaux, lieux de refuge pour un grand nombre des proscrits du 31 mai, les royalistes leur firent défaut : ceux-ci pouvaient-ils marcher longtemps sous un gouvernement provisoire qui parlait au nom de la République une et indivisible, et qui arborait le même drapeau que la Convention nationale ?
Rien ne légitimait une révolte pareille; aussi futelle promptement réprimée.
Mais le mouvement du Calvados inspira l'un de ces crimes faits pour dérouter la conscience publique par l'intérêt irrésistible qui s'attache à leurs auteurs. Une jeune fille, républicaine bien que de naissance noble, Charlotte de Corday, exaltée par la présence dans son pays do quelques illustres Girondins, crut naïvement qu'il suffirait de supprimer leur persécuteur le plus acharné pour assurer la victoire au parti politique qu'elle admirait. Elle résolut de frapper Marat , l'homme qui personnifiait à ses yeux la Montagne. Erreur profonde : cet homme ne doit pas même être inscrit par les amis de la Révolution dans leur calendrier, car il n'en a pas soutenu les principes et ne lui a fait que du mal. Robespierre et Danton en avaient le sentiment et ils l'ont désavoué très haut. Charlotte se rendit à Paris, chez Marat qui était au bain, lui plongea un couteau dans le sein et se laissa arrêter. Quelques jours après, elle montait sur l'échafaud, tandis qu'on demandait les honneurs de Vapothéose pour sa victime : Marat devint l'objet d'un culte aux Cordeliers. Plus tard les restes précieux d'un dieu (langage du club) furent arrachés du Panthéon où ils avaient pris la place de Mirabeau.
Le meurtre de Marat augmenta peut-être contre les Girondins l'animosité de leurs adversaires. Toutefois il est du 13 juillet, et, dès le 8, Saint-Just avait donné à la Convention lecture d'un rapport, ou plutôt d'un acte d'accusation, très perfide, sous une apparence de modération qui étonna, dit-on, même le côté droit.
Ce rapport contenait des reproches légitimes et des imputations parfaitement fausses. Certains accusés y étaient appelés impymdents plutôt que coupables ; mais on y mentionnait, comme établi contre eux, le fait d'avoir conspiré pour la royauté du fils de Capet avec régence de sa mère, et aussi celui d'avoir tendu la main aux Vendéens ; calomnies absurdes. Avec de
telles inculpations, cependant, on était bien sûr de les perdre, même en ménageant les termes. Le rapporteur sollicitait une déclaration de trahison à l'égard de ceux qui poursuivaient la guerre civile ; ce n'était que juste. Mais il demandait également, et c'était le comble de l'iniquité, la mise en accusation de ceux qui n'avaient pas quitté Paris, Vergniaud, Guadet et les autres. Chabot y fit ajouter Condorcet, pour une brochure contre la constitution montagnarde. Condorcet avait pourtant bien le droit de donner la préférence à celle des Girondins, puisqu'elle était son propre ouvrage, et il reprochait aux nouveaux législateurs de l'avoir gâtée en la copiant.
Le rapport de Saint-Just eut tout le succès désiré. Au moment où la Convention était obligée de faire assiéger Lyon, la seconde ville de la République, au moment où les Autrichiens serraient de près Maubeuge, quand les dangers de la France tenaient les esprits dans l'anxiété et les disposaient à toutes les colères, le 3 octobre, Amar, au nom du Comité de sûreté générale, produisit une longue liste d'accusés dont il demandait le renvoi devant le tribunal révolutionnaire; ayant eu soin, avant d'en donner lecture, de faire fermer les portes de la salle, afin de s'assurer qu'aucune victime n'échapperait. Car la liste d'Amar ne comprenait pas seulement les Girondins détenus depuis le 2 juin, mais un certain nombre d'autres députés, total 61 . Et, comme il proposait en outre l'arrestation de soixante-quatorze conventionnels, signataires de protestations contre la journée du 2 juin, le chiffre des membres qui devaient se trouver éliminés de l'Assemblée y déplaçait la majorité.
Robespierre prononça dans cette occasion une triste
parole, qui ne montre pas seulement son mépris pour
le tribunal révolutionnaire, mais un grand mépris
pour la justice elle-même, et surtout la haine profonde
Carnot. 14
qu'il portait aux accusés : « Ce tribunal est assez bon pour eux. »
Le procès des Girondins, commencé le 24 octobre, se termina le 31 par la mort de vingt et un représentants du peuple, courageux et fidèles, qui tous avaient figuré parmi les fondateurs de la République. Ils marchèrent à l'échafaud en chantant la Marseillaise; elle n'était jamais sortie de plus nobles bouches. On peut essayer de justifier le coup d'Etat du 31 mai, et même celui du 2 juin, qui avait frappé ces hommes d'interdiction politique, comme se justifient les coups d'Etat, par une afïirmation de leur nécessité. Mais la catastrophe d'octobre, écrasant des vaincus après une longue captivité qui les avait réduits à l'impuissance, ne mérite pas d'autre nom que celui de meurtre judiciaire.
Ce n'est pas à Paris seulement que l'échafaud se dressa pour les Girondins : Barbaroux et Guadet y montèrent à Bordeaux; Pétion et Buzot, fugitifs, n'échappèrent au même sort que par le suicide ; Condorcet aussi s'empoisonna; Mme Roland avait suivi de près ses amis et Roland ne voulut point lui survivre. « 0 liberté! que de crimes on commet en ton noml » s'était écrié la vaillante femme. Peu de jours auparavant, voyant approcher la mort, elle avait écrit : « Nature, ouvre-moi ton sein. Dieu juste, reçoismoi. » — Salles, à la veille de paraître au tribunal, adressait à sa femme cette parole de consolation : « Espère en celui qui peut tout; » — et Buzot à la sienne : « Je t'attends au séjour des justes; » — et Barbaroux à sa mère : « Je me livre à la providence de Dieu. » Ces citations ont pour objet de montrer que les Girondins, les plus voltairiens parmi nos révolutionnaires, et portés à la raillerie, étaient au fond déistes comme les Jacobins.
L'insurrection de la Vendée n'offre aucune trace du girondinisme ; il n'avait pas fait de progrès dans
l'Ouest. Mais gardons-nous de considérer cette insurrection comme une croisade populaire en faveur de la monarchie : quelques chefs seulement furent animés d'une pareille pensée.
La Vendée, avant la Révolution, était une contrée presque ignorée de la France et ignorant la France : point d'industrie propre à la mettre en relation d'intérêt avec la mère - patrie, peu d'agriculture, une population éparse, pas de routes pour la relier, pas de centres où les intelligences pussent s'animer par le contact. Ce tableau était également applicable aux deux territoires que l'on nomme le Marais et le Bocage, caractérisés d'ailleurs comme aujourd'hui, par la différence de leur aspect physique. L'un était couvert de flaques d'eau, auxquelles le travail des hommes a creusé d'innombrables canaux, de sorte qu'il forme une immense marqueterie de parties solides et liquides : c'est le Marais. Le Bocage est un océan de verdure peu élevée, genêts et bruyères, un pays inégal coupé de chemins creux que bordent des buissons épais.
Une lutte continuelle avec un sol sauvage crée des hommes de fer ; elle les attache aussi d'autant plus jalousement à ce sol qu'ils ont plus de peine à le dompter. Toute nouveauté froissait les habitudes ou les croyances traditionnelles du paysan vendéen; il la repoussait avec défiance et violence. C'est ainsi qu'il repoussa les réformes de la Révolution, faute d'en comprendre l'avantage pour lui-même. Un écrivain qui a raconté d'une manière fort intéressante cette histoire locale, M. Eugène Bonnemère, appelle la guerre de la Vendée « une lutte de la barbarie contre la civilisation ». Une telle lutte, si déplorable qu'elle soit, peut être héroïque dans ses épisodes; celle-ci le fut des deux côtés.
Le premier soulèvement populaire fut provoqué par le décret du 24 février 1793, qui ordonnait une levée
de 300 000 soldats. Il eut lieu le 10 mars dans le bour^ de Saint-Florent, au bord de la Loire, à l'occasion du tirage; pas un des jeunes gens ne répondit à l'appel de son nom : les bons prêtres l'avaient défendu. Les bons prêtres, c'est-à-dire les réfractaires ; quant aux assermentés, on les qualifiait d'intrus, d'athées, de païens. Le clergé, recruté dans la campagne, ne recevait que la chétive instruction des séminaires, juste assez pour s'approprier les directions de ses supérieurs et pour les communiquer aux villageois. Or depuis 1790, plusieurs évèques, qui refusaient le serment civique, avaient lancé des mandements insurrectionnels contre ceux qu'ils déclaraient les ennemis de la religion.
La noblesse, de son côté, n'avait pas attendu l'explosion de Saint-Florent pour faire ses préparatifs de guerre civile, et pour les relier à la grande action contre-révolutionnaire organisée dans presque toute la France. Deux hommes étaient parvenus à grouper autour d'eux les éléments de résistance; c'étaient le comte de Puisaye dans le Maine, et le marquis de la Rouerie en Bretagne et en Vendée. Ce dernier se rendit à Coblentz, auprès des frères du roi, et leur fit agréer un plan de confédération, qu'ils signèrent le 5 décembre 1791. Ce plan comprenait dans ses prévisions l'appel au secours de l'étranger, en argent, armes et soldats, et son but avoué était o le retour de la monarchie dans toute sa pureté ».
Les agitations antérieures au 10 mars avaient eu pour cause exclusive les intérêts du clergé et de la noblesse, qui ne négligeaient rien pour détourner du payement de l'impôt et pour incriminer l'achat des biens nationaux.
C'est, du reste, aux instigations des prêtres qu'il faut attribuer avant tout les guerres de la Vendée : ils exerçaient dans les campagnes une influence sans
borne. L<à où ils acceptèrent l'ordre de choses nouveau, la tranquillité fut maintenue.
On les voyait parcourant la campagne, accompagnés de religieuses ambulantes, distribuant des amulettes, des crucifix, qui devaient rendre les combattants invulnérables, faisant appel au fanatisme, prodiguant les faux miracles, employant à leurs fins les sorciers si nombreux et si puissants sur ces imaginations grossières. C'est une guerre de religion qu'ils suscitaient.
La noblesse, elle, ne reculait pas devant une guerre sociale, une jacquerie au besoin : elle soulevait les pauvres contre les Messieurs des villes, généralement républicains. Son influence politique ne semble pas pourtant avoir été prépondérante, puisque plusieurs des chefs principaux furent choisis parmi les plébéiens : le généralissime Cathelineau, le saint d'Anjou, était un voiturier-colporteur;Stofïlet, un garde-chasse; Cottereau, un contrebandier. Des comités royalistes arboraient la devise républicaine : liberté, égalité, fraternité. Par quelle duperie des serfs insurgés étaient-ils amenés à combattre pour le maintien du servage ?
Suivons rapidement dans les faits l'historique de ce sanglant malentendu.
Le soulèvement du 10 mars était préparé, du moins prévu par les conspirateurs : ils l'attendaient comme un signal. Aucune paroisse ne se soumit au recrutement; partout on s'arma et l'on se mit en marche; les caisses municipales furent pillées, les archives des districts brûlées. Cathelineau, premier chef de cette insurrection, qui comptait près de vingt mille hommes, dit-on, s'empara de Chollet. Bientôt les nobles sortirent de leurs châteaux, les prêtres de leurs églises; on officia religieusement en plein champ, on bénit les fusils, les sabres et les bâtons des révoltés. Charette, un ancien officier de marine, dirigea le mouvement du Marais, faisant de l'île de Noirmoutiers sa place d'ar-
mes. Dans le Bocage commandaient Lescure, Larochejacquelein, Delbée ; puis Bonchamps sur les limites de l'Anjou. Ils donnèrent à leurs bandes le nom d'Armée catholique et royale.
La Convention, croyant d'abord n'avoir devant elle que des paysans égarés, leur envoya simplement des commissaires pour les éclairer, en promettant amnistie à ceux qui rentreraient dans leurs foyers. Les premières colonnes républicaines qui parcoururent la contrée, formées de gardes nationaux des départements limitrophes, n'exercèrent aucunes violences. Mais elles eurent beaucoup à souffrir dans ce pays configuré pour la guerre civile : attaquées à la manière vendéenne, du haut des escarpements, par des fusillades à travers les haies et les genêts, elles voyaient leurs assaillants se réunir et se disperser avec une égale promptitude, grâce à une parfaite connaissance des localités; ou disparaître complètement au besoin, chacun d'eux étant sûr de trouver un abri, une retraite et des secours dans quelque habitation isolée. Les compagnies républicaines, au contraire, obligées de tout porter avec elles, et perdues dans le dédale des profonds sentiers, ne pouvaient se séparer un moment sans s'exposer à être exterminées : guerre de broussailles, effrayante et meurtrière pour ces hommes dépaysés. Les bandes d'insurgés faisaient la chasse aux bleus, comme ils disaient, se livraient aux actes les plus féroces sur leurs prisonniers, mettant à la torture les fonctionnaires républicains et tout particulièrement les prêtres constitutionnels. Une femme s'était munie de deux sacs; on lui demanda pourquoi : « L'un pour l'argent que je trouverai, l'autre pour emporter la tête des messieurs. »
C'est alors seulement et poussée à bout, que la Convention fulmina ses décrets de représailles ; ils furent à la hauteur de sa colère; et de ce jour les deux partis
rivalisèrent d'acharnement. L'Assemblée eut le tort de précipiter sur la Vendée une foule d'aventuriers recrutés dans la rue, dont elle était bien aise de se débarrasser, en leur donnant pour chefs des hommes à cerveaux brûlés, sans expérience de ce genre de guerre ni d'aucune autre. De là tant de désordre et tant d'actes de violence plutôt que de force.
Aussi l'avantage demeurait-il le plus souvent aux Vendéens : ils s'emparèrent successivement de Bressuire, de Thouars, de Saumur, d'Angers, et marchèrent sur Nantes qu'ils attaquèrent. Tours était menacé. Moment plein d'alarmes : Paris même ne fut pas sans inquiétude.
Mais la scène devait bientôt changer. La capitulation de Mayence (23 juillet) venait de rendre disponible la brave garnison de cette place, qui avait dû s'engager à ne pas combattre pendant une année les coalisés. La Convention ordonne qu'elle sera transportée en poste dans la Vendée, avec ses habiles chefs, Aubert-Dubayet, Kléber, Haxo, Beaupuy. La guerre alors prend une autre tournure : confiée à des capitaines expérimentés, à des soldats disciplinés, et à cause de cela maîtres d'eux-mêmes, les succès pourront être encore chèrement achetés, mais ils sont assurés.
Les phalanges vendéennes succombent l'une après l'autre.
La Convention a fixé une date pour la destruction de la Vendée, le 20 octobre; nous sommes au 17, et sous les murs de Chollet les révoltés éprouvent un échec, qui semble devoir être définitif.
« La Vendée n'est plus, » écrivent les représentants à l'Assemblée. Pas encore ! un grand coup est nécessaire. Il sera porté par Marceau, un général de vingtquatre ans, qui vient de faire son apparition sur les champs de bataille. Au Mans le 12 décembre, à Savenay le 23, avec les débris des Mayençais, décimés au
milieu de leurs triomphes, il écrase enfin l'armée insurrectionnelle.
Après cette défaite, il y eut encore de la chouannerie^ c'est-à-dire des vols à main armée; il n'y eut plus de Vendée militaire.
Dans ses heures d'emportement, la Convention avait créé les colonnes infernales de Turreau, pour en finir par la dévastation du pays. Mieux inspirée, elle y envoya le général Hoche avec des instructions très différentes. < La voie de la persuasion et des lumières est partout préférable à celle de la violence, » écrit Carnot du Comité de salut public; et Hoche dit à ses lieutenants : « Ne perdons pas de vue que la politique doit avoir beaucoup de part à cette guerre. Employons tour à tour l'humanité, la vertu, la probité, la force, la ruse, et toujours la dignité qui convient à des républicains. »
Il y eut un semblant de paix, en février 1795 ; puis les soulèvements recommencèrent. Enfin, le gouvernement qui succéda à la Convention, le Directoire, donna de nouveau au général Hoche la mission de rétablir l'ordre dans ces malheureuses contrées. Il s'en acquitta avec une fermeté et une générosité qui lui valurent la reconnaissance nationale et le beau titre de pacificateur.
Ce fait est postérieur à l'époque dont nous faisons l'histoire; si nous le mentionnons ici, c'est afin de grouper tout ce qui est relatif à l'un des plus cruels épisodes de la Révolution.