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CHAPITRE VII

LA TERREUK

Nous repoussons avec énergie toute pensée de solidarité entre les principes de la Révolution et les actes de violence qui ont mérité à une période de son histoire le nom de régime de la Terreur. Nous n'admettons pas même que ces actes puissent être qualifiés d'exagérations révolutionnaires, car ce serait recon-j naître un lien logique qui n'existe pas. Toute croyance politique ou religieuse, passionnée par la contradiction, peut entraîner aux excès ; mais les excès ne trou-j vent leur justification dans aucune.

Après cette déclaration qui donne liberté entière à nos jugements, voyons ce que fut la Terreur. Expliquer le mal, ce n'est pas en faire l'apologie.

Une société qui se renouvelle, comme le faisait la société française en 1789, blesse nécessairement les idées anciennes, les vieux intérêts : elle doit rencontrer de formidables oppositions. Et quand cette société est obligée de compter avec des adversaires intérieurs, qu'elle est entourée de gouvernements ennemis, déterminés à empêcher son développement, à ne respecter même ni son territoire ni sa personnalité nationale; quand une question d'existence se dresse incessamment

devant elle, placée entre la victoire et la mort, lui demanderez-vous de la modération dans ses alarmes et dans ses colères? Elle fera des actes d'héroïsme, mais elle aura d'inévitables accès d'emportement. Pourquoi donc s'évertuer à chercher la raison des nôtres dans l'application d'un prétendu système de violence, lorsque chaque coup porté par la nation française semble plutôt une représaille, tant il correspond à un coup de l'ennemi? On croirait entendre, dans un duel meurtrier, le cliquetis alternatif des deux épées sur les deux armures.

Dès le début de la Révolution ce spectacle nous apparaît :

Louis XVI casse l'arrêté du tiers état qui s'est constitué en Assemblée nationale. — Le peuple détruit la Bastille (14 juillet 89).

Marie-Antoinette assiste au banquet où l'on outrage la cocarde tricolore. — Le peuple assiège la cour à Versailles (5 octobre 89).

Louis XVI refuse de sanctionner les décrets de l'As- Bemblée contre les émigrés et les prêtres réfractaires. — Le peuple envahit les Tuileries (20 juin 92).

Le duc de Brunswick somme la ville de Paris, sous peine de destruction, de se soumettre au roi. — Le peuple de Paris chasse le roi de son palais, et l'Assemblée prononce sa déchéance (10 août 92).

Les coalisés s'avancent pour donner la main aux royalistes. — Exaspération populaire et massacre dans les prisons (2 septembre 92).

Les menaces et les dangers redoublent. — Supplice de Louis XVI (21 janvier 93).

Dumouriez trahit; les guerres civiles éclatent. — Procès de Philippe - Egalité ; chute des Girondins (31 mai 93).

Le duc de Brunsvs^ick avait commencé les hostilités contre nous par le bombardement de Verdun ; une

sœur de Marie-Antoinette avait dirigé celui de Lille, affectant de pointer elle-même les pièces meurtrières ; Wurmser avait publié cet ordre du jour : « On ne fera de prisonniers que quand l'ennemi sera complètement en déroute; » les Anglais avaient incendié la flotte de Toulon et l'arsenal d'Huningue; leur gouvernement avait déclaré les ports français en état de blocus, prononcé la confiscation des bâtiments qui voulaient y porter des vivres, interdit aux neutres toute relation commerciale avec la France, tandis que l'empereur d'Allemagne condamnait à mort tout propagateur des idées françaises; les agents de l'étranger s'étaient unis à ceux du royalisme pour provoquer et soudoyer l'insurrection; la contrefaçon de nos assignats se pratiquait par millions, et cette fausse monnaie inondait notre marché; l'humanité et le droit des gens, dans leurs règles les plus vulgaires, avaient été violés à notre égard, et l'on annonçait hautement l'intention de rayer la France de la carte du monde.

Comprend-on maintenant que le ministre Pitt ait été solennellement déclaré par le gouvernement français ennemi du genre humain? Comprend-on les décrets meurtriers lancés contre les soldats de la coalition, et les comités de surveillance, et l'arrestation des étrangers dont le pays était en guerre avec la République? Comprend-on la loi des suspects contre les conspirateurs, et le tribunal révolutionnaire et les armées révolutionnaires, et les colonnes infernales dans la Vendée? Les menaces de mort aux accapareurs de grains avaient pour but de rassurer les esprits égarés par la crainte de la famine; la confiscation des biens des condamnés ou des personnes mises hors la loi était une arme enlevée aux mains de l'ennemi et tournée contre lui. L'interdiction de placer des fonds sur les banques étrangères, sous peine d'être déclaré traître à la patrie, la création excessive des assignats.

cette monnaie révolutionnaire, et leur cours forcé, et le maximum; tant d'expédients que les économistes ont le droit de blâmer, il faut bien que les hommes d'Etat y applaudissent , puisqu'ils ont préservé la France d'une banqueroute et assuré la subsistance du peuple.

Lc3 moyens employés alors par le gouvernement ne sont pas la mise en pratique des doctrines avouées par les républicains : une garnison assiégée délivre la place à force d énergie, sans souci des règles de l'art. Le général Foy s'écria un jour à la tribune de la Restauration : a Le salut public ne s'inscrit pas dans les lois : au jour du danger on sauve la patrie aussitôt qu'on le peut et comme on le peut. »

Ainsi cette France, qui par son exemple venait d'appeler tous les peuples à conquérir leur liberté, était obligée de défendre la sienne, de défendre son existence même contre leurs attaques ; et tandis qu'elle aurait voulu gagner l'affection et l'estime de tous, elle se voyait condamnée à des efforts immodérés qui menaçaient de compromettre son caractère d'humanité. Fut-il jamais situation aussi tragique dans les destinées d'une nation ?

La lutte et les dangers avaient jeté le peuple dans une sorte de fièvre, comme une bataille exaspère la fureur des soldats, enivrés par l'odeur de la poudre. Tant de trahisons avaient engendré la défiance et la peur, qui rendent féroce; enfin l'habitude devoir couler le sang inspirait à tous une singulière indifférence de la vie. Les Girondins s'amusaient à parodier le tribunal qui allait les condamner; et des femmes du monde avaient imaginé dans leurs prisons un horrible jeu, la pantomime de 1 echafaud, s'étudiant à mourir avec grâce, comme les gladiateurs devant César.

On a besoin d'évoquer ces souvenirs pour comprendre comment le peuple laissa marcher au supplice des

généraux qui l'avaient conduit à la victoire : Custine, Houchard, Biron; des patriotes qui avaient été ses idoles : Bailly, le président du Jeu de paume, Hérault de Séchelles, le législateur des Montagnards, Philippe Egalité, le prince démocrate ; et plus tard les patriotes les plus populaires : Danton, Camille Desmoulins,

Il n'y eut pas d'ailleurs, dans cette affreuse mêlée, la moindre apparence d'une lutte de castes ; nobles et vilains, bourgeois, artisans, laboureurs, figurent également sur les listes fatales; et le nombre des victimes fut relativement considérable dans la classe peu aisée, parmi les paysans, les ouvriers et les petits rentiers.

Il ne faut pas croire non plus que l'influence d'une minorité produisit la Terreur : c'est au contraire l'immense majorité qui l'imposa dans presque toutes les occasions décisives. La création du tribunal , des commissions et des armées révolutionnaires fut accordée aux voeux formels des citoyens; et lorsque huit mille représentants des municipalités, réunis à Paris pour l'acceptation de la Constitution, demandèrent qu'on arrêtât tous les suspects, Danton put s'écrier : « Les députés des assemblées primaires viennent d'exercer parmi vous l'initiative de la terreur, i

La Convention, le Comité de salut public surtout, agissaient en modérateurs, tempérant dans la pratique la sévérité des lois révolutionnaires, et résistant souvent aux passions excessives. Voilà ce que nous apprend l'étude sérieuse de ce temps. Le rôle de modérateur s'impose d'ailleurs de lui-même à tout gouvernement.

Celui-là eut des agents qui plus d'une fois transformèrent en barbaries les rigueurs de la justice. Il y eut aussi des hommes turbulents ou pervers qui, sans être guidés par l'intérêt d'aucune opinion, profitèrent du désordre pour se livrer à leurs emportements ou pour assouvir leurs vengeances. L'humanité doit gémir

de ces crimes. Mais bannissons de l'histoire les hideuses exagérations : tel chroniqueur a vu la Loire rouler des flots de sang; tel autre se plaît à décrire le mécanisme d'une guillotine collective à l'usage des terroristes; tel autre encore raconte que l'on avait établi dans le château de Meudon une tannerie de peaux humaines. Ces absurdes légendes, inventées par la haine et propagées par l'ignorance, nous sont venues surtout de l'émigration et des officines étrangères; elles avaient la même intention que les faux assignats, les Moniteurs apocryphes et les libelles calomnieux, de pareille origine : elles infectent l'histoire. Le relevé des mensonges répandus sur la Révolution française remplirait un volume. Le mal est assez grand, les crimes sont assez nombreux, sans que l'imagination y ajoute ses fables.

Les Montagnards et la Commune de Paris, qui s'étaient alliés pour abattre la Gironde, demeurés seuls face à face, ne tardèrent pas à se disputer la direction du mouvement révolutionnaire. A la Commune dominait une secte, fort étrangère, certes, aux Girondins, par le cynisme de son langage, de ses habitudes et de son costume, mais légèrement apparentée avec eux par des opinions négatives en matière religieuse. L'homme qui a baptisé cette secte de son nom, Hébert, en journalisme le père Duchêne, n'avait riea qui le recommandât, ni talent, ni caractère, ni courage, ni moralité.

Les Hébertistes demandaient la clôture de toutes les églises et leur transformation en magasins, la destruction des jardins publics, que l'on cultiverait en champs de pommes de terre. Ils décidèrent l'évêque constitutionnel de Paris, Gobel, et ses vicaires, à venir abdiquer leur croyance, ou du moins se démettre de leurs fonctions à la barre de la Convention nationale. Des démarches dans le même but ayant été faites auprès de

Grégoire, évêque constitutionnel de Blois : « J'ai tâché de faire du bien dans mon diocèse, répondit ce chrétien sincère et courageux, je reste évêque pour eu faire encore, i

Ces sectaires s'emparèrent de Notre-Dame pour y installer le culte de la Raison. Une actrice coitfée du bonnet rouge, revêtue d'un manteau bleu de ciel, et s'appuyant sur une pique, figurait la Déesse. On la porta sur un palanquin jusque dans l'assemblée. Bientôt la mascarade, imitée dans les autres églises de Paris, le fut aussi en province, où des orgies l'accompagnèrent. La Convention avait subi cette p:c3sion; mais le Comité de salut public y résista : son blâme fut formel.

Cependant les directeurs de la secte avaient d'autres ambitions que celle de fonder un culte grotesque : ils visaient à supprimer la Convention, pour usurper ses pouvoirs au profit de la Commune de Paris. Et véritablement l'influence des Hébertistes grandissait, malgré la mort de Marat, leur véritable chef : ils dominaient au club des Cordeliers et dans celui de l'Archevêché; ils avaient donné un président aux Jacobins (Anacharsis Clootz) ; le ministre de la guerre Bouchotte et son secrétaire général peuplaient d'affidés les étatsmajors; l'armée révolutionnaire leur appartenait par non commandant (Ronsin); ils avaient droit de compter sur plusieurs députés en mission, tels que Fouché, Tallien, Carrier; enfin ils étaient en force au Comité de sûreté générale et siégeaient même dans le Comité de salut public avec Collot d'Herbois.

Mais un oeil déliant les suivait : dans un grand discours sur la situation de la République, discours calculé pour réhabiliter devant l'opinion de l'Europe la France compromise par ces déplorables théories, Robespierre ouvrit le feu contre les Hébertistes, en iea désignant vaguement encore : « Fuyez à la fois, disait-

il, le cruel modcrantismeetrexagération systématique des faux patriotes — le pleuple hait tous les excès — il veut qu'on le défende en rhonorant. b

Aux Jacobins, le même orateur les combattit en face et courageusement : il les accusa de « troubler la liberté des cultes au nom de la liberté, d'attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau, et de faire dégénérer les hommages rendus à la vérité pure en des farces ridicules >.

Danton aussi s'écria : « Nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir l'athéisme. »

Et la Convention interdit « toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes ».

La lutte dura plusieurs mois, avec des péripéties diverses : on vit Robespierre et Danton, tantôt poursuivre tantôt ménager leurs adversaires. Ils auraient pu se placer avec avantage sur le terrain légal, puisque la Commune de Paris ne devait son pouvoir qu'à l'insurrection; mais ses états de services révolutionnaires lui donnaient sur l'opinion un crédit avec lequel il était difficile de ne pas compter. D'ailleurs les Jacobins pouvaient se trouver gênés par leurs propres doctrines dans une querelle avec les Hébertistes. Que prétendaient ceux-ci, en effet? connaître mieux que le peuple les institutions qui lui convenaient, et lui imposer leur gouvernement jusqu'à ce qu'ils le jugeassent capable d'être relevé de minorité. C'est la prétention de toutes les dictatures. N'était-ce pas celle du Jacobinisme et particulièrement celle de Robespierre ?

Il chercha donc ses armes dans un autre arsenal, et lança contre ceux qu'il voulait perdre une accusation souvent fatale aux meilleurs citoyens, celle d'intelligence avec l'étranger. Cette accusation tombait bien à faux sur le pauvre Anacharsis Clootz, baron prussien, mais élevé en France et dévoué à la France, qui s'était affilié philosophiquement aux Hébertistes sans parta-

ger leurs sentiments haineux et le désordre de leurs manières.

Dans un moment où la fortune tournait contre eux, les chefs spirituels de la secte, Hébert et Chaumette, l'un procureur de la commune et lautre son substitut, avaient d'abord fait une palinodie publique, niant formellement toute intention de fonder l'athéisme, et recom.mandant aux campagnes la lecture de l'Evangile. Mais un peu plus tard, la guerre de la Vendée ayant suspendu l'envoi du bétail de boucherie, grande ressource à Paris, la disette augmentant, et avec elle l'agitation des esprits dans la classe indigente, l'occasion parut favorable aux Hébertistes. Une insurrection fut préparée au moyen de l'armée révolutionnaire, que Ronsin mettait à leur disposition; c'est lui qui devait y jouer le rôle actif. Après le triomphe, un dictateur eût été intronisé sons le nom de grand juge, et Pache semble avoir été désigné pour ce rôle par les organisateurs du complot.

Déjà dans les clubs on parlait hautement d'une sainte insurrection. Carrier, arrivé de Nantes, prononça ce mot, qui fut accueilli par des applaudissements frénétiques.

Cette fois c'est Saint-Just qui prit en main la cause du gouvernement. Il s'exprima d'abord en termes vagues, et sans nommer personne, suivant une habitude qui contraste singulièrement avec cette époque de hardiesse. Ce n'était qu'une préface menaçante. Un second discours porta coup : les Héberti^^tes furent arrêtés, conduits au tribunal, et de là à l'échafaud; et Fouquier-Tinville, l'accusateur public, dans son réquisitoire, prétendit qu'ils avaient conspiré pour donner un tyran à l'Etat.

Le discours de Saint-Just contenait de terribles obscurités; c'était une lame à deux tranchants: en frappant ceux qu'il appelait les exagérés, il n'avait pas mé-

nagé les indulgents et les corrompus. Qui donc ces mots désignaient-ils ?

La chute des Hébertistes avait laissé en présence deux partis qu'il faut designer par les noms de leurs chefs, faute de voir entre eux une opposition de doctrines. Danton, avec les ardeurs de son tempérament, s'était montré partisan des mesures les plus terribles quand il les jugeait nécessaires au triomphe de la Révolution : « Il avait fallu avant tout, disait-il, que la République s'assurât du champ de bataille. » Mais les résistances vaincues et les soulèvements comprimés, Danton songeait que le temps était venu de supprimer la dictature du Comité de salut public, et de rendre à la Convention toute sa prépondérance.

Saint-Just et Robespierre, implacables dans leurs haines, invariables dans leur idée de faire de l'intimidation un moyen de gouvernement, blâmaient Danton de son penchant à la clémence : « Ce qui constitue la République, disait Saint-Just, c'est la destruction de tout ce qui lui est opposé. On est coupable contre elle parce que l'on s'apitoie sur les détenus; on est coupable parce qu'on ne veut point la vertu; on est coupable parce qu'on ne veut point la terreur. »

Tous deux, sévères dans leur conduite comme dans leurs principes, étaient offusqués par les moeurs relâchées de Danton, et par celles de son entourage surtout. Danton pardonnait aisément les écarts, et jusqu'à l'improbité, à ceux qui se montraient révolutionnaires. Robespierre voulait que la liberté demeurât vertueuse. 0 II a peur de l'argent, » disait Danton de Robespierre avec dédain. « Il lui faut les vices de Persépolis, > disait Robespierre de Danton avec colère. Robespierre ne songeait qu'à faire des épurations. « Il ne trouvait pas dix hommes purs dans la Convention, » déclare Billaud-Varennes.

C'est cette opposition morale entre les deux hommes

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qui assura le triomphe de Robespierre. Son rival était beaucoup plus apte que lui à conquérir la popularité : une éloquence audacieuse, servie par une voix de stentor, la liberté de ses propos, et jusqu'au débraillé de ses habitudes lui rendaient la chose aisée. Mais Robespierre jouissait d'une renommée d'honnêteté; on disait Robespierre l'incorruptible, et l'on n'eût pas osé joindre la même épithète au nom de Danton. C'est elle qui gagna l'opinion à Robespierre. Gloire au peaple capable de telles préférences !

Nous savons maintenant à qui s'appliquaient les mots de Saint-Just : les indulgents et les corrompus.

Une autre cause militait en faveur de Robespierre, explicable également par notre caractère national : chez un peuple théoricien, amoureux de la règle et de la maxime, un rhéteur sentencieux, pédant, disposé à sacrifier la réalité aux paroles, devait l'emporter sur l'homme passionné qui marchait au but sans se soucier des préceptes, et qui s'était écrié : « En révolution il faut bâcler et non réglementer, i

Depuis quelque temps Danton, soit indolence naturelle soit mécontentement, s'était tenu sur la réserve, et n'intervenait guère que pour blâmer ce qui se faisait. Il avait même quitté Paris pour goûter dans son pays natal, à Arcis-sur-Aube, les douceurs de la vie de famille. S'il eût eu des pensées suivies de dictature, et non des bouffées intermittentes d'ambition, il n'aurait pas laissé le champ libre à ses adversaires. Ceux-ci avaient grandi pendant que son éloignement éveillait contre lui des préventions et des défiances. De retour, il fut obligé de se défendre aux Jacobins, où Robespierre, très habilement, se fit son protecteur plutôt que son champion, afin de le diminuer dans l'opinion et de préparer sa perte.

Danton avait communiqué à ses amis ses dispositions à l'indulgence et à la réconciliation. L'un deux,

f*hilippeaux, revenant de la Vendée où il avait rempli une mission, censura hautement les généraux révolutionnaires et leur manière de conduire la guerre dans ce pays. Un autre, Camille Desmoulins, publia un journal, le Vieux Cordelier, chef-d'oeuvre étincelantde verve et d'un esprit voltairien nourri de fines études classiques. Ses premiers numéros, dirigés contre les Hébertistes, furent approuvés par Robespierre. Mais le succès l'enhardissant (sa feuille se vendit à 50 000 exemplaires) sous prétexte de peindre d'après l'antique, il fit, avec les couleurs les plus vives, un tableau satirique du présent. Le jour même où Robespierre voulait faire établir un comité de justice, refusé par la Convention, il demandait, lui, l'institution d'un comité de clémence.

Robespierre, qui voyait à la fois dans ce mot un reproche de sa conduite et une arme que la réaction pouvait utiliser, se plaignit à Danton de ses amis, et Danton prit leur défense. Il y eut entre eux un repas tête à tète, où des paroles assez amères furent échangées; ils se quittèrent brouillés, Robespierre convaincu que Danton était un homme dangereux pour la République, dangereux au moins pour lui-même.

« Défendez-vous, disaient à Danton ses partisans. — J'aime mieux être guillotiné que guillotineur. — Eloignez-vous. — Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ? — Ils vous arrêteront — Ils n'oseraient. »

Ils osèrent. Saint-Just vint aux comités réunis de salut publie et de sûreté générale dénoncer Danton comme auteur de complots contre la sûreté de l'Etat, et il obtint contre lui un mandat d'arrêt. Sa maison fut investie pendant la nuit; on le mena à la prison du Luxembourg, ainsi que Philippeaux, Camille Desmoulins, le général Westermann et un député, Lacroix. « Messieurs, dit-il aux détenus en entrant, j'espérais

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VOUS faire sortir d'ici, mais m'y voilà moi-même. Je ne sais pas comment cela finira. >

Cela finit comme la plupart des tragédies qui se jouaient devant le tribunal révolutionnaire, par l'échafaud. Saint-Just, ayant pour guide des notes de Robespierre, fit un long rapport sur une prétendue conspiration, ourdie depuis plusieurs années par des factions criminelles, pour absorber la Révolution; et il poussa le courage de l'imposture jusqu'à nommer ceux qu'il poursuivait avec tant d'acharnement les derniers partisans du royalisme. Des hommes étrangers les uns aux autres, ennemis même, se trouvaient perfidement rapprochés et confondus dans une inculpation collective. À côté de Danton, de Philippeaux, de Desmoulins (les indulgents), étaient placés Fabre d'Eglantine et Chabot, compromis par des délits privés, et Hérault de Séchelles, un ami de Robespierre, qu'une simple indiscrétion avait fait passer pour affilié à l'étranger.

Tous comparurent devant le tribunal. Leur défense, puissante mais théâtrale chez Danton, digne et ferme de la part de Philippeaux, pleine de traits sarcastiques dans la bouche de Camille, commençait à agiter l'esprit du peuple, que l'arrestation du grand tribun avaitjeté dans la consternation. Pour en finir, les accusés furent mis hors des débats, sous prétexte qu'ils manquaient de respect à la justice. Ils allèrent à l'échafaud avec assurance. « J'entraîne Robespierre, Robespierre me suit. » Cette prophétie fut une des dernières paroles de Danton.

Deux membres du Comité de salut public avaient fait vainement opposition au mandat d'arrêt lancé contre lui ; c'étaient Lindet et Carnot, sans aucune amitié pour l'homme, mais afin de préserver dans sa personne l'intégrité de la représentation nationale; et le soir même de la mort de Danton, sur la proposition de Carnot, le Comité de salut public prit l'engagement

de respecter désormais cette intégrité. Plus tard, en effet, Robespierre fut éconduit, lorsqu'il revint à la charge, en demandant des poursuites contre 18 autres conventionnels. Lui-même ne pouvait méconnaître l'impression générale de stupeur et de douleur produite par la condamnation de Danton ; il sentait qu'un état aussi violent ne pouvait se prolonger sans fatiguer l'opinion publique, et il aurait volontiers détendu la situation; mais ses vues ambitieuses l'entraînaient sur une pente fatale : pour les satisfaire, il n'eût pas sufïi de dégager la Révolution de ses éléments anarchiques et d'en régulariser les mouvements : il fallait passer sur le corps des républicains, qui avaient accepté la dictature collective du Comité de salut public, mais qui s'opposeraient résolument à toute dictature personnelle.

La dictature personnelle, c'était son rêve; depuis longtemps il le poursuivait. Ne l'accusons pas d'une vulgaire avidité de richesses, d'honneurs, ou même de pouvoir. Voyons simplement en lui un disciple de Rousseau, voulant comme son maître « forcer l'homme d'être libre », un disciple de Turgot, qui désirait «cinq années de despotisme pour établir la liberté. » Despotes bienfaisants, libéraux autoritaires, semblent avoir étudié dans la même bible.

Placez cette bible entre les mains d'un homme ivre d'orgueil, qui se croit seul dépositaire de la vérité, et seul en état de la faire triompher : résistera-t-il au désir de briser les obstacles à tout prix, même au prix de la justice et de l'humanité?

On pourrait dire de Robespierre qu'il ne croyait pas à la souveraineté du peuple, bien que ce mot vînt fréquemment sur ses lèvres, mais à la souveraineté de la raison, pourvu que cette raison fût la sienne. Il se plaisait à répéter sa phrase fameuse : « La vertu est la minorité sur la terre, » comme pour en faire une justi-

fication du despotisme. De plus il appliquait à la politique la théorie pénale qui domine notre code : l'intimidation était à ses yeux le meilleur moyen de gouvernement.

En expliquant ainsi Robespierre, nous croyons être plus voisins de la vérité que ceux qui font de cet homme un monstre d'iniquité ou un martyr de dovouement.

Robespierre s'abusait à la fois et sur la valeur de sa personne et sur la valeur de son système. Son système était faux, car un peuple qui n'est point capable de fonder sa liberté n'est pas capable non plus de la pratiquer. Quant à l'homme lui-même, soit qu'on le juge d'après ses discours, dans lesquels la déclamation l'emporte sur la solidité, ou d'après sa conduite, irrésolue dans les occasions décisives; soit que l'on écoute l'avis de plusieurs de ses contemporains, fort compétents pour l'apprécier, l'homme n'était nullement proportionné au rôle qu'il ambitionnait; les grandes qualités politiques et celles de l'administrateur lui faisaient défaut.

Il crut s'avancer vers son but en prenant l'initiative d'une restauration religieuse, et proposa à la Convention de reconnaître solennellement l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. On a tourné cette idée en ridicule; c'est à tort. Les catholiques, du moins, n'en avaient pas le droit, puisqu'ils ont donné le nom de grand à l'empereur Théodose qui en fit autant. La proclamation de l'Etre suprême fut certainement un acte considérable, bien qu'inspiré par des sentiments assez complexes : acte religieux en ce sens qu'il exprimait une Conviction sincère de son auteur; acte politique en ce qu'il apaisait les esprits et les rassurait sur les tendances anarchiques d'une secte que l'on n'avait pas cessé de redouter; mais acte personnel, parce que Robespierre espérait donner à son autorité un cachot mystique propre à séduire le vulgaire.

La tentative avait un côté de parodie théocratique, que Robespierre fit encore ressortir par les allures pontificales qu'il affecta pendant la fête organisée à cette occasion.

Elle avait surtout un caractère rétrograde : imbu du Contrat social, Robespierre fondait une sorte de religion d'Etat : il ouvrit la voie sur laquelle Napoléon devait un jour trouver le concordat.

Le discours qui accompagna sa proposition était plein d'attaques contre les ministres du culte catholique; mais il s'y montrait exclusif autant qu'eux : il dénonçait l'athéisme comme « lié à un système de conspiration contre la République » ; c'était déclarer cette opinion criminelle et punissable. De quel droit avaitil donc reproché aux Hébertistes de vouloir remplacer un fanatisme par un autre fanatisme ?

Malgré de justes reproches, et malgré les sarcasmes dont l'entreprise de Robespierre fut l'objet, il faut dire que la reconnaissance de l'Etre suprême répondait à un besoin religieux laissé en souffrance, et qu'elle fut suivie d'un véritable soulagement. On l'interpréta aussi comme devant amener la cessation de la Terreur. Les cabinets européens semblent même avoir cru que Robespierre pourrait se prêter à des tentatives de réaction, car ils s'empressèrent d'envoyer auprès de lui des émissaires. Rien ne permet de supposer qu'il les ait écoutés; mais il paraît certain que des espérances politiques furent fondées sur l'éventualité de son succès.

Robespierre à ce moment avait fait des progrès notables dans l'opinion. Il se les exagéra et crut l'occasion bonne pour porter un coup dvlcisif aux hommes qui lui barraient la route du pouvoir. Il voulut pousser la terreur à outrance, afin d'abattre à la fois les terroristes et les contre-révolutionnaires.

La fête de l'Être suprême avait été célébrée le 20 prairial, jour correspondant à celui de la Pente- Carnot. 1 6

côte (8 juin 1794). Cette coïncidence était-elle fortuite? Le surlendemain (22 prairial), Robespierre fit présenter par Couthon un projet de loi qui changeait l'organisation et les pouvoirs du Tribunal révolutionnaire, et qui, privant les accusés des formes protectrices de l'innocence, enlevait aussi à la Convention le droit de traduire ses propres membres en justice, pour l'attribuer aux comités. Or, comme le bureau de police dirigé par Robespierre, Saint-Just et Couthon, avait empiété sur les fonctions du Comité de sûreté générale, c'était lui qui préparait les mandats d'accusation.

Les trois associés, d'ailleurs, ne cachaient aucunement leur dessein d'épurer la représentation nationale.

Ce projet de loi n'avait pas été communiqué par ses auteurs au Comité de salut public. Il fut apporté à la Convention par Couthon, sans avis préalable, et voté séance tenante, sur la demande de Robespierre, qui présidait l'assemblée. Mais l'article relatif aux députés avait jeté de l'inquiétude parmi ceux qui se croyaient menacés : le lendemain, par un ordre du jour motivé, ils firent déclarer que la représentation nationale seule aurait le droit de provoquer la mise en accusation de ses membres. Robespierre et Couthon protestèrent contre l'intention d'avoir voulu donner à leur loi la portée qu'on lui prêtait; puis ils continuèrent leur système de dénonciations à la tribune des Jacobins. Robespierre, ne dissimulant pas son désappointement de l'échec qu'il avait éprouvé, affecta de s'isoler du Comité de salut public : il cessa de prendre part aux délibérations communes et se confina dans son bureau de police.

La loi du 22 prairial ne fonctionna que trop entre les mains du Tribunal révolutionnaire; elle donna une accélération au mouvement et produisit ce qu'on a nommé la grande Terreur : en six semaines, il tomba plus de victimes que n'en avait fait toute une année,

sans que les auteurs de cette détestable loi arrivassent au seul but que peut-être ils se fussent proposé, la supiression de leurs ennemis dans l'assemblée.

Robespierre, en ce temps-là, ne cessait de répéter que tout était perdu, « qu'il ne voyait plus personne pour sauver la patrie » ; et ses amis, de leur côté, disaient que lui seul pouvait la sauver.

Ces ambitions mal déguisées avaient plusieurs fois donné lieu à des scènes très vives dans le Comité de salut public. Peu de jours après la mort de Danton, une de ces scènes ayant éclaté entre Saint-Just et Carnot, celui-ci blessa profondément l'orgueil des triumvirs, en leur disant : « Vous êtes des dictateurs ridicules. »

Ils firent cependant encore une tentative pour réaliser leur plan sans avoir recours à l'insurrection. Dans une séance des comités réunis, vers la fin de messidor, Saint-Just présenta un tableau sombre de la position, parla beaucoup de l'anarchie qui régnait, dé 'la difficulté de marcher avec la Convention, en traînant un lourd bagage de lois; il attaqua particulièrement les représentants en mission, et conclut à la nécessité d'une dictature, qu'il faudrait placer dans les mains de Robespierre. Les comités passèrent assez dédaigneusement à l'ordre du jour sur cette proposition; et de ce moment on se prépara au combat des deux côtés.

Robespierre hésitait à tenter une journée, bien qu'il y fût encouragé par ses amis. Henriot lui promettait la garde nationale; Lescot-Fleuriot, maire de Paris, lui promettait la Commune. Il hésitait; nous verrons même que ce César hésita encore après avoir passé le Rubicon,

Le Comité de salut public ne voulait pas prendre l'initiative d'une rupture. Il fit même un acte de conciliation en chargeant Saint-Just de rédiger un exposé

de la situation de la République, exposé que l'auteur transforma en un réquisitoire contre ses collègues, uiin de gagner dans l'assemblée le procès qu'il avait perdu devant les comités.

Robespierre fit, le 8 thermidor, une préface au rapport de Saint-Just. La séance avait été annoncée comme devant être décisive ; on sentait que des existences étaient en jeu. Une foule innombrable environnait la salle déjà remplie.

« Je me présente pour dissiper des erreurs et non pour intenter des accusations, » dit Robespierre ; mais c'était, comme toujours, pour faire sa propre apologie. Il repoussa avec éloquence le reproche d'aspirer à la dictature et se peignit comme une victime de la calomnie : de la calomnie des étrangers d'abord, puis de tous les partis opposés au sien ; comme si l'Europe n'eût pu songer à autre chose qu'à comploter contre lui. « Je conçois qu'il est facile à la ligue des tyrans de ce monde d'accabler un seul homme, s'écriait-il; mais je sais aussi quels sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en défendant le genre humain. »

Ce discours est empreint d'un sentiment funèbre qui touche à la grandeur et d'une vanité qui touche au ridicule. Après avoir dénoncé les comités de gouvernement comme des foyers de conspiration, l'orateur termine ainsi :

« Quel est le remède à ce mal? punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce comité et le subordonner au Comité de salut public; épurer le Comité de salut public lui-même, constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale, qui est le centre et lejuge, et écraser ainsi toutes les factions du poids d£ l'autorité nationale, pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice et de la liberté : tels sont les pnuuipes. S'il est impossible de les réclamer sans

passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les principes sont proscrits et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive le taire; car que peut-on objecter à un homme qui a raison, et qui sait mourir pour son pays ?

« Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. »

a Nommez ceux que vous accusez! » cria-t-on à Robespierre. Il demeura muet; et la menace qu'il continuait à vouloir faire peser sur tous, retomba de tous sur lui-même.

Le soir il fit aux Jacobins une seconde lecture de son discours, en ajoutant : « Ce que vous venez d'entendre est mon testament de mort. La ligue des méchants est tellement forte que je ne puis espérer de lui échapper. »

Et comme il disait : « Je boirai la ciguë ! » David, le célèbre peintre, dans son exaltation, s'écria : « Je la boirai avec toi ! »

Billaud-Varennes et Collot d'Herbois, présents à cette séance, y furent injuriés et presque maltraités dans leurs personnes. L'assemblée était en proie à un fanatisme délirant, qui s'exhalait en menaces contre les comités de gouvernement. Les amis de Robespierre le pressaient de mettre à profit cette disposition pour accomplir un nouveau 31 mai. Il refusa de se mettre en révolte contre la Convention, seul pouvoir légitime dans l'Etat.

La nuit du 8 au 9 thermidor fut très agitée. Les rapports les plus alarmants arrivaient aux comités, qui recevaient aussi des offres de service de la part de quelques hommes courageux.

On y travaillait cependant comme à l'ordinaire. Saint-Just rédigeait son rapport pour le lendemain. Interpellé à ce sujet, il promit de le communiquer à ses collègues avant d'en faire lecture à la Convention,

et même de le supprimer s'ils l'exigeaient. Mais vers le matin Saint-Just disparut, et c'est au moment où la séance allait commencer, vers midi, qu'il écrivit ces mots par un huissier : « L'injustice a flétri mon cœur; je vais l'ouvrir tout entier à la Convention nationale. » Phrase empruntée au discours qu'il avait préparé.

Sans attendre ceux qu'il vient accuser, il monte à la tribune.

« Je ne suis d'aucune faction. » Ces mots, par lesquels il débute, Tallien, son adversaire, les répétera tout à l'heure : aussi peu vrais dans une bouche que dans l'autre.

L'heure est critique, le triomphe balancé. Tout dépend de l'attitude que vont prendre les députés du centre; et ceux-ci ont répondu par la voix cynique de l'un d'entre eux à Billaud-Varennes, qui lui demandait si les comités pouvaient compter sur leur appui : « Oui, si vous êtes les plus forts. » Le centre est donc l'enjeu que l'on se dispute : « O les braves gens, » leur dit Bourdon de l'Oise. « Hommes purs, c'est à vous que je m'adresse, » leur dit Robespierre.

Tallien et Billaud interrompent Saint-Just dès les premiers paragraphes de sa lecture; l'un demande « que le voile soit entièrement déchiré » ; l'autre s'écrie: « Je ne crois pas qu'il y ait ici un seul représentant qui voulût exister sous un tyran. » Des applaudissements ébranlent la salle et ce motretenlit; « Périssent les tyrans ! »

Robespierre se lève. — « A bas le tyran! » — Les orateurs se succèdent, et chaque fois que Robespierre veut parler, cette clameur de malédiction couvre sa voix. Il se tourne vers la montagne, vers la plaine : partout des visages ennemis. Il s'épuise en efforts; son gosier se dessèche : « Le sang de Danton l'étouffé, » dit Garnier de TAube.

On demande l'arrestation d'Henriot, commandant de la garde nationale. D'autres noms obscurs sont prononcés; enfin celui de Robespierre. — Hésitation : — aucun huissier n'ose se présenter pour faire descendre à la barre celui que, la veille encore, sa popularité rendait tout-puissant. « Ah! qu'un tyran est dur à abattre! » s'écrie Fréron.

« Il n'y a cependant qu'un pas du Capitule à la roche Tarpéienne. » Mirabeau l'avait dit.

Le décret d'arrestation est rendu contre les deux frères Robespierre, contre Saint-Just, Couthon et Lebas, au nom de la République. — « La République! elle est perdue, car les brigands triomphent. » C'est le dernier mot de Robespierre.

Avant même de connaître les résultats de la séance, le conseil général de la commune, réuni à l'Hôtel de ville sous la présidence du maire Lescot-Fleuriot, rédigeait une proclamation terminée par cet appel à la révolte : « Peuple, lève-toi. Ne perdons pas le fruit du 10 août et du 31 mai. Précipitons au tombeau tous les traîtres. »

Il convoqua les sections de Paris. Mais la majorité d'entre elles tint pour la Convention, particulièrement celles qui avoisinaient l'Hôtel de ville; la section delà Cité refusa de faire sonner le bourdon de Notre-Dame en faveur de la révolte.

La Commune avait pour elle le chef de la force armée, Henriot. Celui-ci fit investir le local de la Convention. Collot d'Herbois, qui la présidait, fut averti que des canons étaient pointés sur les Tuileries. Dans ce moment solennel, il fut héroïque : « Citoyens, dit-il, voici l'instant de mourir à notre poste. » Et l'assemblée attendit, assise et calme, tandis que les tribunes s'évacuaient rapidement.

Cette attitude paralysa Henriot. Il s'arrêta tout à coup, puis tourna bride avec son état-major et rega-

gna THôtel de ville, tant le grand nom de la Convention et l'autorité de la loi inspiraient de respect, même à ce soldat brutal. Plus roué, peut-être eût-il écarté ces scrupules et fait triompher les Jacobins.

L'autorité de la loi devait s'imposer davantage à Robespierre, qui était un homme politique et un légiste.

Robespierre et les quatre autres réprésentants mis en arrestation avaient été conduits dans des prisons différentes ; puis délivrés par ordre de la Commune et amenés à l'Hôtel de ville, où leurs partisans étaient rassemblés. Ceux-ci avaient formé un comité d'exécution de neuf membres, dont le premier acte fut un arrêté en ces termes : c La Commune révolutionnaire ordonne, au nom du salut du peuple, à tous les citoyens, de ne reconnaître d'autre autorité qu'elle. » Les voilà donc en pleine rébellion.

On fit de nouvelles instances auprès de Robespierre pour l'y entraîner; il hésitait toujours, répétant : « Je ne veux pn,s être un Cromwell. » Lorsque Couthon lui proposa d'écrire aux armées : o Au nom de qui? » s'écria-t-il. — « Au nom de la Convention. N'est-elle pas où nous sommes? Le reste n'est qu'une poignée de factieux. » — « Mon avis, dit Robespierre après quelque réflexion, c'est qu'on écrive ait nom du peuple français. » Ces hésitations du chef faisaient perdre beaucoup de temps et décourageaient ses soldats.

La Convention, à laquelle on vint annoncer que les députés, soustraits au mandat d'arrestation, siégeaient à l'Hôtel de ville, au milieu des officiers municipaux arborant l'étendard de la révolte, déclara hors la loi les cinq députés et la Commune. Ces mots hors la loi produisirent un effet magique : le vide se fit autour d'eux ; les canonniers même d'Henriot désertèrent un à un et passèrent de la place de Grève au Carrousel.

Un conventionnel militaire, Barras, avait été choisi

pour diriger la défense de l'assemblée. Il fit marcher deux colonnes fidèles vers l'Hôtel de ville dégarni de sa principale force. Avant qu'on y fût arrivé, un gendarme nommé Méda était parvenu à pénétrer jusque dans la salle où le conseil des insurgés était réuni ; il tira un coup de pistolet à Robespierre qui eut la mâchoire fracassée. Son frère, au désespoir, s'élança par une fenêtre et fut relevé dangereusement blessé ; Lebas se brûla la cervelle; Saint-Just et Couthon furent arrêtés sans résistance.

Robespierre, transporté aux Tuileries et déposô dans la salle d'audience du Comité de salut public, y passa le reste de la nuit, pour être le matin conduit à la Conciergerie et de là au Tribunal révolutionnaire. On se borna à constater l'identité des prisonniers, mis hors la loi. Dans l'après-midi du 10 thermidor, ceux qui vivaient encore subirent le dernier supplice : ils moururent en silence. Rien de la terrible énergie de Danton, rien du tragique enthousiasme des Girondins.

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