CHAPITRE VIII
Les mesures de défense prises par la Convention et ' par les comités de gouvernement, en prévision de l'attaque qui éclata le 9 thermidor, ont été qualifiées de complot contre Robespierre. Singulier renversement d'idées : comme si Robespierre eût été un monarque de droit divin; comme si la Convention n'eût pas tenu de la nation elle-même un pouvoir légitime et légal; et comme si les comités de gouvernement n'eussent pas été chargés du pouvoir exécutif, directement et régulièrement, par cette assemblée souveraine. Robespierre avait jugé la chose plus sainement quand sa main s'était arrêtée au moment de signer l'acte d'insurrection. Restons dans le vrai : Robespierre est tombé en attaquant la République.
Mais les républicains, qui repoussaient ses prétentions à la dictature, ne furent pas les seuls auteurs de sa perte. Les factions diverses qu'il avait abattues voulaient se venger; les hommes tarés qu'il menaçait au nom de la morale publique voulaient prévenir ses coups; les contre-révolutionnaires excitaient la rancune des partis afin de triompher sur leurs ruines. Tous ces efforts eurent leur part dans le renverse-
ment de Robespierre, dont la disparition fut un grand soulagement pour la masse, fatiguée d'agitations et d'alarmes, et qui lui attribuait tout l'odieux de la Terreur. Ce grief manque pourtant de justesse : la Terreur ne fut l'oeuvre de personne en particulier; elle naissait de la situation. Peut-être Robespierre l'eût-il volontiers enrayée; peut-être même, dans sa pensée, la loi du 22 prairial avait-elle été destinée à écraser les terroristes, tandis qu'elle avait au contraire porté la Terreur à son comble.
Qu'arriva-t-il? en voyant tomber Robespierre, on crut que le calme allait renaître. On se hâta de rapporter la monstrueuse loi de prairial, de renouveler le personnel du Tribunal révolutionnaire^ de réorganiser les comités de gouvernement en restreignant leur autorité.
Mais ce qu'il n'était pas possible de réformer par des décrets, c'était l'habitude de la violence, le mépris de la vie humaine. Après les excès dans le sens de la Révolution, vinrent les excès en sens contraire; la forme seule changea : au lieu de l'échafaud, l'assassinat ; au lieu de la guillotine, le poignard. Une Saint-Barthélémy politique s'étendit sur la France : triste page de notre histoire, que l'humanité voudrait effacer. Nos mœurs publiques furent plus gravement atteintes par la Terreur blanche qu'elles ne l'avaient été par la Terreur rouge; car celle-ci trouvait un prétexte dans les dangers du pays et les nécessités de son salut; l'autre n'eut d'inspiration que le désir de la vengeance. Aussi l'une chercha le moyen de tuer vite, l'autre de faire mourir avec douleur.
Un moment d'étrange indécision signala le passage de l'une à l'autre. Aux imprécations furibondes dont les anciens terroristes étaient l'objet vint se mêler la glorification de Marat : on porta son corps au Panthéon. Mon divin maître, ainsi l'appelait Fréron dans son
journal l'Orateur du peuple, ce Fréron qui s'était signalé par ses barbaries, comme plusieurs autres proconsuls, et qui mettait aujourd'hui les abus de son tempérament au service d'une nouvelle cause.
Aussitôt après le 9 thermidor on avait réintégré dans leurs fonctions législatives soixante-treize députés signataires d'une protestation contre le 31 mai. C'était justice, puisqu'ils n'avaient fait que revendiquer courageusement l'inviolabilité de la représentation nationale. Mais on rappela aussi vingt-deux Girondins qui avaient pris part aux soulèvements contre la Convention ; c'était presque une amende honorable de la part de l'assemblée, dont ils avaient été repoussés comme rebelles, et dans laquelle la plupart rentraient avec des sentiments d'hostilité.
Le royalisme n'osait pas dérouler son drapeau; mais les émigrés, s'introduisant sous de faux noms et avec de faux passe-ports, venaient former les rangs de son armée. Ils établirent à Paris une agence, à peine dissimulée, qui entretenait des relations avec l'étranger, soufflait le feu de la guerre civile, poussait aux réactions sanguinaires,
« Ce fut un long 2 septembre, tous les jours renouvelé, » a dit un écrivain (Charles Nodier).
Les massacres de prisonniers furent, en effet, nombreux à Lyon, à Roanne, à Aix, à Marseille, à Tarascon, où l'on y joignit l'odieux divertissement d'une farandole ; il y eut des noyades, des fusillades collectives. Les Enfants du Soleil et les Compagnons de Jéhu, bandes d'égorgeurs enrôlés comme pour une croisade, parcoururent le Midi, faisant leur atroce besogne en hurlant le Réveil du peuple, une méchante contrepartie de la Marseillaise, que la Convention eut la faiblesse de laisser chanter à sa barre.
Au déchaînement des mauvaises passions correspondit la dépravation des mœurs. On se livra sans ficiu
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aux plaisirs : le libertinage, la frivolité d'esprit, l'affectation d'un langage amolli, remplacèrent l'austérité républicaine, sans diminuer les habitudes de violence. La jeunesse dorée, les muscadins, les merveilleux, les m.essieurs, comme ils s'appelaient eux-mêmes par opposition au titre de citoyens, les jacobins blancs, car ils prenaient aussi ce nom, portaient des gourdins plombés (leurpowuoir exécutif, disaient-ils), pour aller à la chasse aux gens sans poudre.
Les fournisseurs, ayant cessé de craindre la sévérité du Comité de salut public, étalaient dans leurs salons un luxe insultant pour la misère générale ; à la négligence du costume succéda une fausse élégance; l'invasion des goûts du paganisme amena pour les femmes l'imitation de la draperie et de la tunique grecques. Partout se produisit la réaction, même sous des formes qui auraient dû blesser la plus élémentaire délicatesse de sentiment : on organisa des bals à la victime, où n'étaient admis que ceux qui avaient eu des proches parents guillotinés, et l'on y dansait avec une toilette analogue à celle qu'ils avaient dû porter sur l'échafaud.
La jeunesse dorée assiégea le club des Jacobins, les en chassa en maltraitant beaucoup de monde, et forma 1g club de Clichy qui devint le rendez-vous des royalistes. Nous le verrons à l'œuvre sous le Directoire.
Quelques ultra-révolutionnaires s'étaient désignés à la colère publique par leurs excès. Le trop fameux Fouquier-Tinville était du nombre, ainsi que Carrier, le proconsul de Nantes. Ces deux hommes furent poursuivis et condamnés, sans que personne prît leur défense. Mais la punition de ces coupables ne satisfaisait pas les réactionnaires : ce qu'ils voulaient obtenir, c'était la condamnation de la Révolution elle-même. Ils s'attaquèrent d'abord à certains membres du gou- Caunot. 17
vernement conventionnel contre lesquels pouvaient s'élever des récriminations fondées : Billaud-Varennes, Collot d'Herbois, Barère, Vadier, Amar, Vouliand, David. Une première dénonciation, repoussée comme calomnieuse, fut suivie d'une seconde, limitée aux quatre premiers ; et cette fois l'assemblée décida qu'il y avait lieu à examen de leur conduite.
Alors trois anciens membres du Comité de salut public, qui avaient partagé avec eux les soins du gouvernement, mais que la modération de leur caractère et de leurs actes avait préservés de tout reproche, Lindet, Carnot et Prieur (de la Côte-d'Or), demandèrent la parole pour les défendre. Couvrant les prévenus par leur renommée intacte, ils signalèrent hautement chez les royalistes l'intention de faire le procès à la République dans la personne de ses chefs, de faire le procès à la représentation nationale qui les avait approuvés et maintenus au pouvoir, de faire le procès à la France elle-même qui, par ses adresses encourageantes, avait provoqué les mesures nécessaires au salut de la patrie. « Quant aux accusés, dit Carnot, un seul fait répondra à toutes les inculpations ; c'est que la France était aux abois lorsqu'ils sont entrés au Gomité de salut public, et qu'elle était sauvée lorsqu'ils en sont sortis. » — C'est le mot de Scipion : « Montons au Capitule et rendons grâces aux dieux. » — « Il n'est qu'un seul moyen de sortir de cette crise, ajoutait Carnot, c'est l'intégrité de la représentation nationale. Serrez-vous, citoyens, il en est temps, pour résister à nos ennemis communs. Cessez de vous mutiler vousmêmes, pour complaire à des furieux qui n'attendent que ce dernier déchirement de la République. »
L'Assemblée paraissait ébranlée, effrayée par les conséquences de l'acte qu'on lui demandait; les prévenus se croyaient sauvés. Mais le 12 germinal (le"" avril) un tumulte populaire, occasionné par la pénurie des sub-
sistanccs, autant que par l'irritation et l'inquiétude qu'entretenaient les réactionnaires, vint servir à souhait ceux-ci. La salle fut envahie à ce cri : « Du pain ! et la constitution de 93 ! » Ce fut un prétexte pour raviver la peur et pour lui arracher, contre les accusés, un décret de déportation immédiate par mesure de sûreté publique. Quelques autres députés montagnards furent mis en état d'arrestation.
Durant ces luttes intérieures, notre action militaire ne s'était point ralentie : plusieurs des succès que nous avons enregistrés au chapitre IV, afin de ne point séparer les faits de même nature, sont postérieurs à la chute de Robespierre, par exemple l'occupation de la Hollande et la reprise des quatre places du Nord.
Jourdan et Kléber complétèrent la victoire de Fleuras, l'un en rejetant les Autrichiens au delà du Rhin, l'autre en s'emparant de Maestricht. Les Prussiens refoulés s'empressèrent d'évacuer lePalatinat. Du côté de l'Italie, la défaite du général autrichien Colloredo à Savone nous rendit maîtres de la chaîne des Alpes. Du côté des Pyrénées, aux deux extrémités de leur ligne, la guerre nous avait également favorisés : à l'est, la bataille de la Montagne-Noire, la prise de Bellegarde, de Figuières et de Roses ; à l'ouest, celles de Foutarabie, de Saint-Sébastien, de Tolosa, ouvraient les portes de l'Espagne.
Lorsque les trois membres du Comité de salut public qui avaient dirigé les opérations militaires, Carnofc, Prieur et Lindet, sortirent régulièrement de fonctions, la délivrance du territoire national était achevée et les soldats républicains occupaient partout une position menaçante. Les peuples européens n'étaient pas seulement fatigués de ces longues guerres, dont ils demandaient la cessation : ils ouvraient les yeux sur le rôle de dupes qu'on leur avait fait jouer et commençaient à murmurer. Un découragement général et des
divisions croissantes régnaient parmi les coalisés; c'était à qui se retirerait de la lutte. « Terminons une guerre ruineuse, » disait la Diète germanique, répétant une parole prudente de Fox à la tribune anglaise.
Mais le gouvernement des Tuileries voulait désorganiser tout à fait la coalition : au lieu d'entrer dans la voie des négociations générales, il profita de la disposition morale des peuples, qui pesait sur les cabinets, et des rivalités égoïstes de ceux-ci, pour les amener à des traités séparés.
Le grand-duc de Toscane donna l'exemple ; puis la Prusse qui proposa ses services officieux auprès des petits Etats allemands. Quand la paix conclue à Bâle avec cette puissance fut annoncée à la Convention, les applaudissements et les cris de Vive la République! retentirent, au grand désappointement des royalistes : ils voyaient leur cause abandonnée par le gouvernement qui avait pris l'initiative des hostilités contre la Révolution.
L'Autriche, devancée, montra une mauvaise humeur qui retarda les arrangements de ce côté. L'Espagne, gouvernée par des Bourbons, eut le bon sens de faire passer l'intérêt national avant les attaches dynastiques : elle offrit sa médiation pour disposer à la paix Naples, Rome et Turin.
Le cabinet britannique avait fait vainement obstacle à ces résultats. Il finit par demeurer seul dans son hostilité persévérante. Le 21 janvier 1795, Fox, à la cham bre des Communes, tirait cette moralité : « On a voulu forcer la France à changer le système qu'elle a adopté. L'épreuve s'est terminée en sa faveur; et certes elle a duré assez longtemps pour convaincre tous les membres de la coalition, l'Angleterre exceptée, de l'inutilité de toute tentative ultérieure. »
L'œuvre révolutionnaire avait réussi; la République
française, par le traité de Bâle, s'était fait place dans l'ordre européen.
Revenons aux incidents de l'intérieur.
Un des premiers soins de la réaction avait été de révoquer les lois sur le maximum. Le maximum constituait un mauvais état économique, sans doute; mais en l'abolissant tout à coup, on produisit une crise douloureuse. Le maximum soutenait l'assignat, demeuré jusqu'alors au pair; et l'assignat tomba avec lui. Pour remédier à la dépréciation de ce papier-monnaie, on en créa de nouveau; et la dépréciation, accélérée par la surabondance, devint effrayante. La marchandise se cachait devant les assignats, qui n'étaient plus que des chiffons de papier ; les denrées de premièx'e nécessité furent bientôt hors de prix pour les pauvres, et même pour les riches : « Les rentiers de dix mille livres ne peuvent subsister, » dit un écrivain du temps. Les distributions de charité durent être réduites jusqu'à deux onces de pain par tête. Point d'arrivages : les accapareurs retenaient les grains ou les affamés les pillaient en route. Ajoutez à cela que le froid fut exceptionnel dans l'hiver de 1794 à 1795; les fontaines gelèrent, et l'on manqua d'eau à Paris en même temps que de pain. L'agiotage, profitant des circonstances, réunissait des masses d'assignats pour acheter des domaines nationaux, dont la vente ne rapportait presque plus rien à l'Etat.
« Rendez-nous le maximum ! » criaient les malheureux.
Un nouveau mouvement populaire éclata, plus redoutable que celui du 12 germinal.
Le premier prairial, une multitude, hommes et femmes, exaspérée par la faim et le désespoir, poussant des cris de menace, pénètre dans le local de la Convention. Quelques députés veulent faire respecter la représentation nationale. L'un deux se distingue par son
activité. C'est Féraud, un homme de grand courage. Il se nomme. Au lieu de Féraud, la foule bruyante croit entendre Fréron : elle s'imagine avoir devant elle l'un des chefs les plus détestés de la réaction. Féraud est abattu d'un coup de pistolet; sa tête est mise au bout d'une pique et présentée sanglante au président de l'Assemblée, Boissy-d'Anglas.
Puis les envahisseurs prennent place sur les gradins au milieu des députés, et déclarent qu'ils ne désempareront pas avant qu'on ait fait droit à leurs réclamations.
Il y avait dans l'Assemblée un groupe d'hommes, jeunes, ardents, déterminés montagnards, qui approuvaient une partie de ces réclamations et qui vinrent les appuyer. Cédèrent-ils à l'espoir que la Convention délivrée ratifierait ce qu'une pression populaire aurait obtenu? Ne songèrent-ils, au contraire, qu'à sauver la représentation nationale menacée? Ce qui est certain c'est que leurs collègues de la droite les supplièrent de prendre la parole. Ils semblent eux-mêmes avoir eu conscience du danger auquel les exposait leur intervention, car l'un deux, Goujon, en montant à la tribune, s'écria :
« Marchons à la mort! »
Goujon et ses amis convertirent en motions ces demandes apportées par les pétitionnaires :
Les citoyens arrêtés pour cause d'opinion depuis le 9 thermidor seront mis en liberté;
Les comités de gouvernement seront renouvelés;
Les sections de Paris seront convoquées et prendront des mesures pour assurer la subsistance du peuple; des visites domiciliaires auront lieu pour rechercher les farines.
Puis, l'un des députés montagnards couronna ces vœux par celui de l'abolition de la peine de mort, qui fut votée, votée comme les autres décrets, chapeaux en l'air.
Mais tout à coup la salle est envahie de nouveau. Cette fois ce sont des bataillons armés qui entrent au pas de charge, conduits par le commandant de la garde nationale, Raffet, ei par quelques représentants. L'insurrection est balayée; les membres de la droite regagnent leurs places, et la réaction reprend son rôle, avec un détestable emportement.
Les décrets sont annulés et leurs minutes brûlées; les députés qui, par leurs motions, ont aidé les séditieux, sont arrêtés.
L'Assemblée était dans son droit, lorsqu'elle faisait table rase de décisions arrachées par la contrainte; mais on ne saurait voir qu'ingratitude et vengeance dans sa conduite envers des hommes qui venaient de la couvrir de leur popularité.
Ces hommes, Goujon, Bourbotte, Soubrany, Romme, Duroy, Duquesnoy, jugés par une commission militaire, furent tous condamnés. Romme se frappa d'un couteau, qui passa de main en main; il ne resta que trois corps à peine vivants à porter à l'éçhafaud. Ces hommes forts et pleins de foi méritèrent le nom que l'histoire leur a donné : les derniers Montagnards.
Après leur chute, les condamnations et les déportations redoublèrent.
Enhardis par cette triste victoire, les royalistes avaient levé le masque : ils ne se bornèrent pas à poursuivre les membres de l'ancien gouvernement qui s'étaient compromis par leur conduite personnelle; ils attaquèrent aussi ceux auxquels on ne pouvait reprocher que des services rendus à la République. « La perte de la République se tramait ouvertement, » raconte Napoléon dans ses souvenirs de Sainte-Hélène.
La rage des contre-révolutionnaires ne s'arrêta ni devant Jean-Bon Saint- André, ni devant Robert Lindet, ni devant Carnot. Pîir le plus injuste et le plus ingrat aveuglement, les deux premiers furent décré-
tés d'accusation. Quand vint le tour de Carnot, une voix dans l'Assemblée s'écria : o Oserez-vous toucher à celui qui a organisé la victoire dans nos armées? » et les accusateurs confondus gardèrent le silence.
Au l*"" prairial comme au 12 germinal, les insurgés avaient écrit sur leurs chapeaux : « Du pain et la constitution de 93. » L'Assemblée, défiant l'opinion populaire, déclara cette constitution « impraticable »; et la commission qui avait été chargée d'en préparer les lois organiques mit aussitôt la main à une constitution nouvelle.
Ce fut la Constitution dite de Van III, bien qu'elle ait été promulguée le l'r vendémiaire an IV (23 septembre 1795), jour anniversaire de la fondation de la République.
Voici ses bases principales :
La République française est une et indivisible.
L'universalité des citoyens français est le souverain. — Mais un article restrictif n'accorde le titre de citoyen français qu'à ceux qui payent une contribution directe, foncière ou personnelle.
La France est divisée en départements, cantons et communes. — Point d'arrondissements.
Tout citoyen âgé de 21 ans vote dans les assemblées primaires (au moins une par canton).
Ces assemblées choisissent les juges de paix et les ofïïciers municipaux. Elles nomment un électeur à raison de 200 citoyens.
Les électeurs réunis en une assemblée par département, nomment à leur tour les membres du Corps législatif, ceux du tribunal de cassation, les juges des tribunaux civils et les administrateurs départementaux.
Il n'existe plus, comme dans les constitutions précédentes, un corps législatif unique; mais deux conseils, l'un de 250 membres âgés de plus de quarante
ans, le Conseil des anciens; l'autre de 500 membres, et désigné, d'après ce chiffre, sous le nom de Conseil des Cinq-Cents ; ce dernier ayant l'initiative des lois, le premier un droit d'acceptation ou de veto.
Le gouvernement est confié à cinq Directeurs, choisis par le conseil des Anciens, sur une liste de 50 candidats présentés par le conseil des Cinq-Cents.
Plusieurs de ces dispositions mériteront d'être étudiées par les législateurs futurs. Mais, au point de vue politique surtout, elles ne sont pas exemptes de reproche.
Les deux assemblées, issues de la même origine, formées d'éléments identiques, ne se distinguant que par l'âge et le nombre de leurs membres, ne représentaient ni des intérêts ni des points de vue différents, et ne composaient qu'un double laminoir législatif.
Le Directoire n'était pas une dictature de salut public, comme celle qui venait de rendre tant de services à la France révolutionnaire. Le pouvoir législatif et l'exécutif se trouvaient placés vis-à-vis l'un de l'autre dans des relations qui devaient presque inévitablement créer entre eux un antagonisme.
Enfin l'acte constitutionnel, bien qu'un esprit libéral l'eût inspiré dans son ensemble, portait malheureusement des traces de la pensée de réaction qui s'était attachée surtout à briser l'unité précédente. On pouvait craindre qu'un changement aussi subit dans l'organisation des pouvoirs ne favorisât des entreprises contre-révolutionnaires.
La Convention eut le pressentiment de ce danger : elle voulut aplanir le passage d'un régime à l'autre, en prescrivant, par ses décrets des 5 et 19 fructidor, que les deux tiers de ses membres fussent maintenus dans les nouveaux conseils : les fondateurs de la République devaient présider à sa transformation.
Ces décrets prudents soulevèrent de nombreuses critiques : on accusa la Convention de se défier du pays, et les conventionnels de vouloir se perpétuer. Grand mécontentement chez les ambitions qui voyaient la porte se rétrécir devant elles.
Cependant les assemblées primaires, consultées sur l'acte constitutionnel de Tan III et sur les décrets transitoires, se prononcèrent d'une manière approbative.
Les royalistes furent exaspérés. Ils n'attendirent pas la réunion du corps électoral, convoqué pour le 20 vendémiaire an IV. Le 13 (5 octobre 1795), ils soulevèrent quelques sections de Paris où leur opinion dominait. En présence de cette agression, jugée assez redoutable pour que la Convention se fît apporter des armes au lieu de ses séances, elle déféra le commandement militaire de ses forces au général du 9 thermidor, Barras. Celui-ci prit pour second le chef de brigade Bonaparte, alors en disponibilité à Paris. Tous deux déployèrent autant de promptitude que d'énergie. Les sectionnaires s'étaient emparé de l'église Saint-Roch, dont ils avaient fait une place forte; ils en furent délogés par les conventionnels. Les canons de Bonaparte balayèrent la rue Saint-Honoré, les quais et le pont Royal. On évalue à deux cents à peu près le nombre des morts de part et d'autre.
La Convention tint sa dernière séance le 26 octobre 1795 (4 brumaire an IV), après trois années de session non interrompue.
Son adieu à la France fut une loi d'amnistie portant abolition de la peine de irort à dater de la paix générale : la place de la Révolution devait s'appeler désormais place de la Concorde. Puis la grande assemblée se sépara en poussant le cri qui avait retenti le jour de son installation : Vive la République !