CHAPITRE IX
La pensée réactionnaire avait triomphé dans les élections. En vertu des décrets des 5 et 13 fructidor, deux tiers des membres du corps législatif devaient être choisis parmi les conventionnels : l'opinion préféra généralement les Thermidoriens aux Jacobins; cependant les républicains qui avaient su se préserver de tous les genres d'exagération, furent Tobjet d'une faveur spéciale : plusieurs d'entre eux furent élus dans un grand nombre de départements. Quant au nouveau tiers, comme on l'appelait, il se composa, en miije.ire partie, d'hommes à tendance monarchique, et de quelques royalistes conspirateurs.
Après qu'aux termes de la loi, un triage eût été fait entre les députés, pour la formation des deux conseils, ceux-ci se séparèrent : le conseil des Anciens occupa aux Tuileries le local de la Convention; celui des Cinq-Cents alla siéger dans la salle du Manège, qui avait servi à la Constituante et à la Législative.
La vérification des pouvoirs donna lieu à quelques récriminations entre des hommes politiques qui avaient
marqué en sens divers pendant la Terreur et pendant la réaction.
Puis on procéda à l'élection du pouvoir exécutif; les anciens conventionnels demeurés fidèles à leurs croyances républicaines, s'étaient entendus pour ne pas égarer leurs suffrages ; ils l'emportèrent : les cinq directeurs définitivement élus furent La Revellière- Lépaux, Barras, Carnot, Rewbell et Le Tourneur.
Quand ceux-ci prirent possession du palais du Luxembourg, qui leur était affecté comme résidence, ils n'y trouvèrent pas une table pour écrire. « L'Etat n'était pas plus en ordre que le palais, dit Mme de Staël; le papier monnaie était réduit presque au millième de sa valeur nominale; il n'y avait pas 100,000 fr. en espèces au trésor public ; les subsistances étaient encore si rares que Ton contenait à peine le mécontentement du peuple à cet égard; l'insurrection de la Vendée durait toujours; les troubles civils avaient fait naître des bandes de brigands, connus sous le nom de chauffeurs, qui commettaient d'horribles excès ^dans les campagnes; enfin presque toutes les armées étaient désorganisées. » {Considérations sur la Révolution frariçaise.)
Puis elle ajoute : « En six mois le Directoire releva la France de sa déplorable situation. »
La besogne était immense. On se la partagea. Chacun des Directeurs exerçait à son tour la présidence pendant trois mois, signant les pièces officielles et portant la parole dans les cérémonies publiques, mais n'ayant aucune autorité particulière.
Ce que demandait avant tout la nation, fatiguée de tant de troubles, c'était le repos : elle voulait respirer à l'abri de la paix, se remettre au travail et revoir l'abondance.
Ces vœux furent en partie réalisés durant la période qui s'ouvrit avec l'établissement du Directoire et se
ferma au 18 fructidor, cette période que Mme de Staël définit ainsi ; « Les vingt mois pendant lesquels la République a existé en France. » Ce qui avait précédé, en effet, c'était la guerre: ce qui suivit, c'est l'anarchie, puis le despotisme.
Vingt mois n'étaient pas assez pour calmer tant de colères, cicatriser tant de blessures, consolider un ordre nouveau. Mais de grandes expériences furent faites, avec un plein succès. Nous en citerons une, dont l'autorité sera certainement invoquée plus tard, la séparation de l'Etat et de l'Eglise. Ce problème, dont la solution nous paraît si dangereuse, fut alors résolu sans dommage pour personne, sans dommage non plus pour le catholicisme, qui put rallier ses fidèles et rouvrir ses temples. Dans plus de trente-quatre mille églises, le culte était pratiqué; ainsi le témoignent les statistiques officielles. La liberté religieuse la plus complète régna. Les libertés politiques ne furent pas moins respectées.
La Révolution n'avait pas eu le temps de se créer une science et une littérature : la poésie avait jeté seulement des cris héroïques comme la Marseillaise, et les savants avaient fait des cours révolutionnaires sur la fabrication des poudres et des canons. Une période plus calme permit des études plus suivies. La Convention, après le 9 thermidor, voulant donner un corps à la belle et féconde pensée de Condorcet, avait décidé la fondation d'un Institut national; mais ce fut le Directoire qui l'organisa. Une littérature apparut avec Cabanis, Garât, de Tracy, Volney, Ginguené, Daunou, Chénier, Bernardin de Saint-Pierre, Népo* mucène Lemercier, Benjamin Constant, Mme de Staël littérature sobre, ferme, abstraite plutôt qu'imagéo, portant le caractère sérieux de son origine.
Que devinrent ces promesses d'avenir?
Le Directoire, en annonçant aux Français son instal*
lation, fit appel à leur sagesse, et déclara vouloir s'attacher « au prompt établissement du bonheur public ». Il marqua sa position entre les partis extrêmes. C'était un rôle de juste milieu, le seul possible, peut-être; car il ne s'agissait plus, comme au temps de la Convention, de sauver l'indépendance du territoire et la liberté. Le nouveau gouvernement, sorti des tempêtes, avait pour mandat de les apaiser. Obligé de repousser tour à tour les agressions des partis contraires, il devait s'appuyer tour à tour sur l'un et sur l'autre, afin de trouver des soutiens.
Dès le début, en effet, nous voyons le Directoire aux prises avec le royalisme, en minorité dans les conseils, mais ayant l'avantage d'être assaillant. Le royalisme pourtant n'osait pas s'avouer, déçu qu'il était dans ses espérances en voyant le pouvoir exécutif entre les mains de cinq conventionnels : il se faisait représenter par des hommes d'opinions intermédiaires, appartenant aux diverses nuances du constitutionalisme monarchique et républicain : au conseil des Anciens, Barbé-Marbois, Tronçon du Coudray, Portalis, Dupont de Nemours, Mathieu Dumas; au conseil des Cinq-Cents, Pastoret, Boissy d'Anglas, Camille Jordan, Royer-Collard, Lanjuinais, Siméon; et ces hommes faisaient surtout une guerre de chicanes au nouveau gouvernement. Ils se rassemblaient chez l'un d'entre eux, Gilbert-des-Molières. La réaction publiait des journaux plus hardis dans leur allure que les députés : le Messager, la Quotidienne; elle tenait son quartier général à l'hôtel de Clichy, d'où ce nom, les Cllchiens.
L'extrême opinion contraire avait pour organes le Tribun du peuple, VEclaireur du peuple, Y Ami du peuple, le Journal des hommes libres; elle siégeait à la Société du Panthéon, dont les réunions publiques couvraient d'autres réunions secrètes.
Aux vivacités de langage succédèrent bientôt les
injures, les menaces, les appels à la révolte; le Directoire se vit obligé de fermer les cercles les plus violents, comme la Constitution le lui permettait, et même le lui ordonnait expressément (art. 361, 362).
La parole leur étant interdite, les ultras de toutes couleurs essayèrent de l'action. Il se prépara deux conspirations contre le Directoire. Celle des révolutionnaires éclata d'abord.
Elle était menée par Babeuf, rédacteur du Tribun du peuple, chef d'une secte dite des égaux, greffée sur l'hébertisme, qui professait la négation de la propriété individuelle, l'égale répartition des travaux et des jouissances. Pour rallier les Montagnards à ses projets insurrectionnels, elle prétextait un but tout politique, le rétablissement de la Constitution de 93 ; elle citait comme ses apôtres Saint-Just et Robespierre, bien que ceux-ci, nous le savons, fort opposés au communisme et aux mesures agraires, eussent fait condamner les doctrines qu'on voulait aujourd'hui abriter sous leur patronage. Aussi les Montagnards que Babeuf avait enrôlés, sans leur faire une entière confidence, s'empressèrent-ils de désavouer toute solidarité avec ces doctrines.
Pour tromper également la masse populaire et la mettre dans leurs intérêts, les chefs du complot la leurraient de promesses dont la réalisation devait être immédiate, telles que :
Une distribution de vivres sur les places publiques;
La restitution des effets déposés au Mont-de-Piété;
Un partage entre les pauvres des biens confisqués sur les émigrés et les ennemis du peuple ;
L'adoption par l'Etat des parents ou des enfants des citoyens qui périraient dans l'insurrection.
Les conjurés furent arrêtés, et la publicité donnée à leurs papiers provoqua contre eux une réprobation universelle. On y lisait des instructions comme celle-
ci : « Toute opposition sera vaincue par la force; les opposants seront exterminés. »
Une haute cour de justice dut être réunie, parce qu'un représentant du peuple (Drouet) se trouvait parmi les accusés ; elle prononça la sentence de mort contre les deux chefs principaux de la conspiration, Babeuf et Darthé.
A peine sorti de ce danger, le Directoire eut besoin de se défendre contre une attaque en sens opposé. Un nouveau complot fut découvert, dont les auteurs (un abbé, un officier de marine, émigré rentré, et un ancien maître des requêtes) avaient de pleins pouvoirs signés à Vérone par le comte de Provence, le futur Louis XVIII. Cette fois il s'agissait du rétablissement des Bourbons; et la réaction pesa si bien sur l'esprit des juges qu'après avoir condamné les accusés à la peine capitale, ils convertirent eux-mêmes cette peine en simple réclusion.
Les royalistes, renonçant pour le moment aux moyens de surprise, tournèrent leurs efforts d'un autre côté : ils travaillèrent les prochaines élections, afin d'augmenter le nombre de leurs amis dans le Corps législatif.
Devant les difficultés qui allaient naître, il eût été bien nécessaire que le personnel du pouvoir exécutif resserrât son union. Ce fut précisément le contraire qui arriva. Nous en dirons la cause après avoir jeté un coup d'œil sur la situation de nos armées et sur nos relations extérieures.
Pendant les six derniers mois de la Convention, Carnot ne faisant plus partie du Comité de salut public, la direction militaire avait plusieurs fois changé de mains : après Dubois-Crancé Aubry, après Aubry Pontécoulant,puis Le Tourneur (de la Manche); et tout avait souffert de cette instabilité : administration et discipline, énergie morale et succès. Nous étions sur
la défensive en Italie et en Allemagne, les seuls points où fce continuait la guerre extérieure; quant à la guerre civile, elle se ravivait et s'étendait dans l'Ouest.
Lorsque Carnet fut appelé au Directoire, les services militaires lui furent de nouveau confiés. Il réduisit l'armée dans des proportions considérables, et la mit cependant en état d'entreprendre une campagne aussi importante que l'avait été celle de 1794. Un général en chef s'était rendu suspect, l'insuffisance d'un autre était notoire : ils furent remplacés, Pichegru par Moreau, Schérer par Bonaparte ; Jourdan continua à commander l'armée de Sambre-et-Meuse, Hoche celle de la Vendée.
Le plan de la nouvelle campagne fut audacieux et grandiose; Carnot le résume en ces mots dans une lettre fameuse : o Accabler l'empereur, affranchir l'Italie, u
Trois armées devaient y concourir. A peine le jeune et impétueux Bonaparte se trouva-t-il à la tête de celle d'Italie qu'il lui fit faire des prodiges. Battus coup sur coup à Montenotte, à Millesimo, à Dégo, les Autrichiens et les Piémontais sont séparés ; la cour de Turin abandonne la coalition, demande une trêve en livrant ses places principales, puis la paix en cédant Nice et la Savoie. L'armée française passe le Pô à Plaisance, l'Adda à Lodi, s'empare de Crémone et de Milan, franchit le Mincio et fait le siège de Mantoue. La Lombardie est conquise, les Autrichiens sont rejetés dans le Tyrol ; les petits princes italiens se hâtent de faire des avances pacifiques ; la cour de Naples elle-même, effrayée, signe un armistice.
L'inquiétude gagne jusqu'à Vienne. Le maréchal Wurmser est détaché avec 30 000 hommes de larmée (lu prince Charles et s'avance à travers le Tyrol contre Bonaparte. Mais il n'est pas de taille à se mesurer avec un tel adversaire : il perd la bataille de Casti-
glione, et après plusieurs autres défaites, il s'enferme dans Mantoue pour y finir par une capitulation.
Cependant les Autrichiens ne se sont renforcés en Italie qu'aux dépens de leur armée d'Allemagne. Le prince Charles est obligé de reculer devant les Français. Mais il profite habilement d'une faute de Jourdan, qui s'est écarté de Moreau pour agir seul, et lui fait éprouver un grave échec. Moreau, arrêté au milieu de ses succès, maintient la situation par une retraite savante et triomphante, qui a contribué à sa renommée autant que ses plus belles victoires. Les petits souverains allemands se détachent successivement de la coalition.
L'Autriche seule combattait avec opiniâtreté. Elle opposa un nouvel adversaire à Bonaparte, le feld-maréchal Alvinczy ; et l'on put croire un moment à Vienne que celui-ci vengerait ses prédécesseurs. Mais son armée fut détruite à Rivoli ; c'était la troisième. Les Autrichiens ne songèrent plus qu'à défendre les routes du Tyrol, de la Carinthie et de la Carniole; ils y furent poursuivis, de position en position, par les Français, jusqu'à vingt-cinq lieues de leur capitale, à Léoben. Là, le général victorieux signa d'abord un armistice, puis des préliminaires de paix, avec les plénipotentiaires de l'empereur. Il était temps : à Vienne on avait déjà emballé les archives et les trésors de la couronne.
Bonaparte dit à Léoben un mot fameux : les négociateurs autrichiens ayant écrit dans l'article premier du traité que leur souverain reconnaissait la République française : « Effacez cela, s'écria le général, la République est comme le soleil; tant pis pour qui ne veut pas le voir! »
A cet aperçu rapide des faits, nous devons joindre une observation importante : La lutte de la France révolutionnaire contre l'Europe monarchique
avait eu un caractère marqué de désintéressement; la République ne songeait pas à s'agrandir. L'occupation par nos soldats des territoires étrangers avait sa justification dans les nécessités de la défense, et aucune annexion de province ne fut décrétée que sur la demande formelle des habitants eux-mêmes. Lutte héroïque par son but et par ses sentiments ! On avait vu les républicains, manquant de tout, entrer dans les capitales les plus opulentes, dans Amsterdam par exemple, sans y commettre un désordre. Moreau, à l'armée du Rhin, conservait les mêmes principes de sévère discipline. Bonaparte inaugura en Italie la guerre de conquête : il promit à ses soldats l'abondance, la richesse (ce mot apparaît alors pour la première fois dans une proclamation) ; les habitudes de maraude s'introduisirent et les généraux amoncelèrent l'or. Les proclamations de Bonaparte parlaient de gloire sans doute ; mais de celle-là seulement qui éblouit par son éclat menteur, non de la gloire que l'on mérite en répandant la liberté et la civilisation. Il démoralisa la guerre.
Quoi qu'il en soit, l'Europe vaincue demandait merci. Le pape traitait avec la République française, ratifiait sa prise de possession du comtat Venaissin, cédait les Légations et la Romagne. Le cabinet de Madrid se montrait disposé à concerter avec le Directoire une campagne maritime contre l'Angleterre. Même celui de Londres, pour donner satisfaction aux vœux pacifiques qui se manifestaient, envoyait un négociateur à Paris.
En France, la majorité dans les conseils législatifs était favorable à la paix ; mais la minorité seulement dans le Directoire : Carnot et Le Tourneur avaient dû arracher à leurs collègues des traités avec la Sardaigne et avec Naples; ils avaient aussi fait triompher leur politique dans les négociations entamées avec
l'Autriche. Les autres membres du pouvoir exécutif, que ron commençait à nommer les triumvirs, s'en montrèrent fort irrités.
La mésintelligence qui éclata vers cette époque entre les membres du gouvernement durait d'ailleurs depuis longtemps : elle avait son origine dans l'opposition de leurs caractères personnels et dans la diversité de leur conduite pendant la Révolution.
Barras était un ancien noble, ruiné par ses désordres, lancé par ses passions dans les agitations révolutionnaires, qui avait joué comme proconsul un rôle odieux; homme corrompu, peu scrupuleux en toute matière.
Rewbell n'avait pas non plus une bonne renommée en ce qui touchait à l'argent ; du moins était-il avare, et de plus grossier, chicanier; mais il avait des moeurs, du caractère et des connaissances. Ennemi de Robespierre autrefois, comme dantoniste, il affectait aujourd'hui de dire que Robespierre n'avait pas assez terrorisé.
Ces deux hommes pouvaient-ils s'accorder avec Carnot et Le Tourneur, républicains austères dans leur vie, qui s'étaient abstenus de tous les emportements ?
Il semblait que le cinquième directeur ne pût pas hésiter dans son choix entre ces deux groupes : c'était La Revellière, simple, honnête, l'un des Girondins rappelés après Thermidor. Pendant quelque temps, en effet, il marcha avec Le Tourneur et Carnot. Puis des incompatibilités d'humeur le rejetèrent de l'autre côté. L'unité se maintient difficilement parmi les hommes qui exercent un pouvoir collectif, quand les dangers de l'Etat ne leur imposent pas une préoccupation absorbante, ainsi que le Comité de salut public en avait d mné l'exemple.
L'époque des élections était arrivée. Le corps législatif, on le sait, devait se renouveler chaque année par tiers, et ce premier renouvellement portait tout
entier sur les anciens conventionnels. Les royalistes déployèrent une immense activité pour leur barrer le chemin du retour dans l'Assemblée. Leurs propres candidats, toutefois, ne pouvaient espérer de se faire agréer que sous un déguisement : ils prirent la qualification de républicains modérés. La manoeuvre réussit : elle donna assez de force aux réactionnaires dans les conseils pour faire élever à la présidence des Cinq-Cents le général Pichegru, à celle des Anciens Barbé- Marbois.
L'un des cinq membres du Directoire devait aussi quitter ses fonctions. Le sort désigna Le Tourneur. Les conseils le remplacèrent par Barthélémy, le négociateur du traité de Bâle, auquel ce traité venait de faire une renommée. Fonctionnaire de l'ancien régime. Bon origine et ses relations le rendaient suspect; esprit timide, sans initiative, il n'apportait aucune force à Carnot dans ses démêlés avec le triumvirat.
Les royalistes, encouragés par leur succès, redoublèrent d'efforts; tous les masques leur étaient bons pourconspirer, même celui de la bienfaisance : ils donnèrent à leur agence le nom d'Institut philanthropique. C'était un foyer d'intrigues, où l'on embauchait des consciences faibles pour la trahison, et des soldats pour la guerre civile.
Au lieu de déjouer ces cabales par une intelligente fermeté, les triumvirs s'abandonnèrent à l'irritation. Ils renvoyèrent des ministres qui avaient le tort d'être agréables aux constitutionnels, pour les remplacer par des hommes qu'aucun scrupule ne retiendrait devant l'exécution d'un coup d'Etat; car il semble que dès ce moment le projet de faire un coup d'Etat fût arrêté dans leur esprit.
Carnot n'avait pas vu avec moins de déplaisir que ses collègues le renfort que les élections de l'an V avaient apporté aux contre-révolutionnaires. II n'était
3iO LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
pas moins résolu à repousser leurs tentatives ; mais il différait sur l'emploi des moyens. Les craintes, d'ailleurs, lui paraissaient exagérées; voici ce qu'il en dit dans un récit des événements :
« Il y avait bien, dans le Corps législatif, deux cents membres hostiles aux Directeurs, mais non pas à la République; et quant aux meneurs royalistes, il n'y en avait pas plus de quinze. »
La véritable politique du Directoire, suivant lui, était de bien gouverner la France, afin d'amener aux élections suivantes une majorité républicaine. On pouvait sauver la. Constitution par elle-même, telle était son opinion ; la paix au dehors et la prospérité au dedans, tel était son programme. Il repoussait de toutes les forces de sa conscience et de sa raison la pensée d'un coup d'Etat, persuadé que si les chefs du gouvernement donnaient eux-mêmes l'exemple de la violation des lois, la République serait à la merci du premier audacieux qui les violerait à son tour.
Les triumvirs, ne pouvant pas obtenir le concours de Carnot à leurs projets, résolurent de le comprendre lui-même dans la mesure de proscription qu'ils méditaient contre les adversaires de la République. Ceux-ci, de leur côté, cherchèrent vainement à circonvenir Carnot : « Votre tableau est séduisant, leur dit-il, mais je vois les royalistes derrière la toile ; « et comme on le pressait d'employer son ascendant sur les soldats pour prévenir l'attaque, et de mettre lui-même ses collègues hors la loi, il répondit : « Je périrai plutôt que de laisser entamer la Constitution, ou déshonorer les pouvoirs qu'elle a institués. »
Deux conspirations étaient donc en présence : la faction du Directoire provoquait de la part des armées des paroles menaçantes contre le Corps législatif; et la faction du Corps législatif organisait, dans la commission des Inspecteurs de la salle, une sorte de pouvoir
exécutif. Ces inspecteurs (cinq pour chaque conseil) exerçaient des fonctions correspondantes à celles des questeurs de nos assemblées. Ils avaient des généraux : Pichegru, Willot et Ramel, ce dernier commandant la garde du corps législatif.
La crise paraissait imminente; mais l'anxiété, en se prolongeant, devint une habitude qui endormit les précautions. Les triumvirs, ayant préparé leur criminelle entreprise, attendaient, pour la mettre à exécution, que la présidence trimestrielle de Carnotfût expirée, afin d'avoir les coudées plus franches.
Il leur fiillait un général. Kléber avait répondu brutalement à leurs ouvertures : « Je tirerai sur vos ennemis, s'ils vous attaquent, mais en leur faisant face, je vous tournerai le dos. » Ils craignaient Hoche, trop sincère démocrate, qu'ils avaient un moment abusé; Moreau, à cause de sa modération; Bonaparte, à cause de son ambition. Celui-ci leur envoya l'homme qui leur convenait, Augereau, un véritable condottiere, fougueux révolutionnaire, qui disait hautement -, « Je suis envoyé pour tuer les royalistes. » On le nomma commandant de Paris.
Dans la nuit du 17 au 18 fructidor (4 septembre 1797), le lieu des séances des deux conseils ayant été militairement investi, les députés qui s'y présentèrent furent repoussés par des baïonnettes; plusieurs officiers généraux, dont on redoutait l'influence sur l'armée, furent mis en arrestation. Carnot, désigné au même sort, parvint à s'échapper. Il n'en fut pas de même de Barthélémy. Augereau avait fait occuper les principaux points de Paris; des proclamations du Directoire, affichées sur les murs, annonçaient la découverte d'un grand complot en faveur de Louis XVIII, et menaçaient de mort quiconque tenterait une restauration de la royauté, ou quiconque voudrait rappeler la Constitution de 1793; la soldatesque, excitée par ses chefs
et par des distributions de vin, portait partout la terreur.
Les deux Conseils, moins ceux de leurs membres qu'on avait arrêtés, furent réunis hors de leurs locaux habituels, les Anciens dans l'amphithéâtre de l'Ecole de santé, les Cinq-Cents à TOdéon.
Là, on leur fit annuler les opérations électorales de quarante-huit départements, et décréter l'incapacité politique de ces départements, où, pendant six mois, le pouvoir exécutif nommerait aux fonctions réservées par les lois à l'élection. On leur fit voter la suspension de la liberté de la presse, la faculté au Directoire de mettre les communes en état de siège, de dissoudre les sociétés politiques et d'ajourner toute organisation de garde nationale; on leur fit voter la déportation des deux directeurs Carnot et Barthélémy, de 53 membres du Corps législatif, des propriétaires et rédacteurs de 42 journaux et d'un certain nombre d'autres citoyens, « Le sang n'a pas coulé ! » s'écriaient hypocritement les prescripteurs; comme si Cayenne n'était pas un lent échafaud.
Voilà ce que fut la journée, ou plutôt la nuit du 18 fructidor an V. Elle accabla les royalistes; mais elle fut encore plus nuisible à la République en accoutumant la nation à la violation des lois.
Ici se termine la période constitutionnelle du Directoire, puisque lui-même vient de déchirer sa constitution.