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CHAPITRE X

Pour juger un pareil coup d'Etat, ne demandons pas dans quel intérêt il fut accompli; ne demandons pas quels furent les vainqueurs, quels furent les vaincus; écartons des balances de la justice le poids de nos opinions et de nos passions; et n'hésitons pas à dire hautement, comme le dira l'histoire : Quiconque approuve le 18 fructidor a perdu le droit de blâmer les gouvernements insurgés contre les institutions nationales.

La France cependant avait une telle appréhension d'être ramenée à l'ancien régime, qu'en voyant frapper les contre-révolutionnaires elle applaudit, sans songer à quel prix et par quels moyens la victoire était achetée. Mais son instinct moral l'avertit qu'une date pareille ne devait pas être consacrée ; et la proposition d'instituer une fête anniversaire du 18 fructidor échoua, bien qu'on la présentât comme une fête à la modération.

Le régime légal était anéanti : cette journée ne permettait plus de procéder que par des journées.

On avait arbitrairement annulé les élections royalistes de l'an V : en l'an VI il faudra annuler les élections révolutionnaires (coup d'Etat du 22 floréal : le Directoire Carnot. 18

contre le Corps législatif). En Tan VII, deux membres du Directoire seront déclarés incapables de gouverner et dépossédés de leurs sièges (coup d'Etat du 30 prairial : le Corps législatif contre le Directoire). Ainsi sera préparée la journée du 18 brumaire, destruction du pouvoir des directeurs par un acte analogue à celui qui l'avait fondé. € Il parut simple alors qu'un chef militaire adoptât une mesure que des magistrats s'étaient permise, » dit Madame de Staël.

Les vainqueurs de fructidor comprenaient si bien qu'ils venaient de faire un pacte avec l'arbitraire, qu'il fut question de suspendre l'action du Corps législatif jusqu'à la paix générale, en investissant le Directoire d'une sorte de dictature temporaire. De fait, les conseils furent entièrement subalternisés, et l'institution parlementaire supprimée pendant plus d'un an.

La remise en vigueur des lois contre les émigrés et les prêtres donna lieu à de sanglantes exécutions , même à Paris; la loi des otages remplit les prisons. Arme dirigée contre la chouannerie, cette loi faisait peser la responsabilité des insurrections sur toute personne que l'on présumait devoir les approuver. Quant à la proposition de bannir les nobles en masse, si elle fut repoussée, c'est parce qu'elle aurait frappé Barras et Bonaparte, tous deux ci-devant nobles, et auteurs plus ou moins directs de la conspiration triomphante.

Pour réparer le délabrement des finances, on imagina de mobiliser la dette publique; c'est-à-dire qu'on en remboursa les deux tiers par des billets admissibles en payement de biens nationaux, tandis que le dernier tiers fut, comme on dit alors, consolidé par des inscriptions sur le grand-livre. Les nécessités politiques expliquent cette mesure; mais elle ruina une foule de citoyens, et resta longtemps impopulaire, avec l'épithète de Banqueroute.

Puis on augmenta les charges publiques, par une

taxe sur les routes, par un droit de timbre sur les feuilles périodiques, par un nouvel impôt sur le tabac étranger, par le rétablissement des droits d'entrée aux barrières de Paris, dont l'abolition, en 1790, avait inspiré des réjouissances populaires.

Puis on restaura la loterie, cette machine à battre monnaie dont la monarchie avait tant abusé; la Convention l'avait supprimée en l'appelant « une invention du despotisme, destinée à faire taire le peuple sur sa misère ». Nous avons négligé de mentionner cet acte de moralité dans l'énumération de ses bonnes œuvres.

M. Thiers, après avoir tracé un tableau de la France telle qu'elle était à la veille du 18 fructidor, apaisée au dedans, victorieuse au dehors, s'écrie :

« A quelle époque notre patrie fut-elle plus belle et plus grande ? Les orages de la Révolution paraissaient calmés ; les murmures des partis retentissaient comme les derniers bruits de la tempête : on regardait ces restes d'agitation comme la vie même d'un Etat libre. Le commerce et les finances sortaient d'une crise épouvantable; le sol entier, restitué à des mains industrieuses, allait être fécondé. Un gouvernement composé de bourgeois, nos égaux, régissait la République avec modération ; les meilleurs étaient appelés à leur succéder. Toutes les voix étaient libres. La France, au comble de la puissance, était maîtresse de tout le sol qui s'étend du Rhin aux Pyrénées, de la mer aux Alpes. Elle était resplendissante d'une gloire immortelle. — Ce ne fut là qu'un moment; mais il n'y a que des moments dans la vie des peuples, comme dans celle des individus. »

Et Madame de Staël résumant son opinion : « Les vingt premiers mois qui succédèrent à l'établissement du Directoire présentent une période d'administration singulièrement remarquable. — La dernière moitié de l'existence de ce gouvernement a été si misérable, sous

tous les rapports, qu'on a pu facilement attribuer le mal aux institutions elles-mêmes. — L'histoire impartiale mettra sur deux lignes très différentes la République avant le 18 fructidor et la République après cette époque ». {Considérations sur la Révolution française.)

Après cette époque, en effet, presque tous les avantages acquis avaient été reperdus ; des insurrections éclatèrent dans les départements du Midi et des bandes de chauffeurs reparurent. On jugea nécessaire de proclamer l'état de siège dans la commune de Lyon, ainsi que dans celles de Montpellier, Béziers, Périgueux, Limoges, etc. Des clubs furent fermés, des journaux supprimés. Partout le gouvernement crut devoir se mettre sur la défensive à outrance.

Une politique turbulente plutôt que révolutionnaire faillit compromettre la paix extérieure à laquelle tout se préparait. Elle fut signée ; mais, aussitôt après, le Directoire fit envahir la Suisse, sous le prétexte qu'elle faisait des préparatifs hostiles dans les cantons de Berne et de Fribourg. « C'étaient les millions de Berne qu'il convoitait, » dit Bonaparte, qui lui-même avait poussé à la violation de l'indépendance helvétique. Plusieurs fois déjà Carnot s'était opposé avec succès à cet acte d'iniquité , contraire à notre politique nationale.

Presque en même temps, le Directoire fit occuper Rome pour venger un assassinat commis par les dragons pontificaux sur un général français (Duphot). Cette représaille du moins était justifiée.

Quelques mois plus tard, pendant que les Viennois célébraient un de leurs anniversaires patriotiques, notre ambassadeur, le général Bernadette, ayant fait arborer à son hôtel un drapeau tricolore, la population l'en arracha et brisa les carreaux à coups de pierres. Les directeurs ne virent pas sans plaisir une

occasion de rompre la paix qui s'était faite malgré eux; néanmoins, ils jugèrent prudent de dissimuler cet affront.

Car ils avaient perdu l'autorité qu'un gouvernement doit exercer sur ses commandants militaires. Bonaparte surtout leur échappait, les victoires éblouissantes de l'Italie, et plus encore peut-être la paix qu'il avait conclue, et dont on n'épluchait pas trop les conditions, lui ayant fait une immense popularité. Quand il vint à Paris, apportant lui-même le traité de Campo Formio, et passant par Rastadt où s'engageaient d'autres négociations pacifiques avec l'Allemagne, de grandes démonstrations de reconnaissance lui furent prodiguées. Le Directoire le reçut au palais du Luxembourg avec une pompe inusitée et fort théâtrale. Pourtant ses relations avec les chefs du pouvoir exécutif demeurèrent peu bienveillantes. Il semble dès ce moment avoir préparé un coup de main pour les renverser ; mais, au moment d'agir : « la poire n'est pas mûre, » dit-il à ses amis. Il sentait le besoin de grandir encore avant de démasquer son ambition.

Le jour même où le traité dé Campo Formio était publié dans Paris, Bonaparte reçut le titre de général en chef de l'armée d'Angleterre, et il accepta avec satisfaction ce titre qui le plaçait en évidence; mais, après examen des possibilités qu'offrait une descente chez nos voisins d'outre-Manche, surtout une prise de possession sérieuse, il trouva que c'était un coup de dé trop chanceux.

Sa pensée se fixa de préférence sur une autre entreprise qui l'avait déjà préoccupé, celle de ruiner la puissance anglaise dans les Indes, en l'attaquant par l'Egypte. Le Portugais Albuquerque avait autrefois proposé de faire de ce pays un désert impraticable en détournant le cours du Nil, ce qui aurait assuré la conservation de la route du cap de Bonne-Espérance,

tout à l'avantage de ses compatriotes. Leibnitz aa contraire avait soumis à Louis XIV, et le duc de Choiseul à Louis XV, l'idée de coloniser l'Egypte pour en faire, au profit exclusif de la France, un entrepôt du commerce indien. Ces projets, marqués au coin d'un égoïsme national, qui n'est plus, ou qui ne devrait plus être de notre temps, souriaient par leur hardiesse à l'imagination de Bonaparte, et lui semblaient surtout de nature à frapper celle des peuples : « Les grands noms ne se font qu'en Orient, » disait-il.

De son côté, le Directoire n'était pas fâché d'éloigner un personnage aussi remuant, autour duquel se groupait déjà la foule des ambitieux subalternes.

C'est ainsi que des vues personnelles engagèrent la France dans une campagne de fantaisie, au moment où elle pouvait avoir besoin de toutes ses ressources en hommes et en argent; car une nouvelle coalition européenne la menaçait.

Bonaparte fut autorisé à emmener avec lui toutes les forces qu'il voudrait, pour en faire l'emploi qu'il voudrait; et il se fit accompagner par une élite de généraux : Kléber, Desaix, Cafarelli, Lannes, Andréossy; et par une élite de savants : Monge, Berthollet, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, etc. Les recherches de ces savants ont fait produire à l'expédition ses seuls résultats véritablement utiles.

La flotte partit de Toulon le 19 mai 1798. Le secret avait été si bien gardé que les Anglais, supposant qu'il s'agissait toujours d'une descente sur leurs côtes, surveillaient avec soin le détroit de Gibraltar. Chemin faisant, nos soldats prirent l'île de Malte, que ses chevaliers ne défendirent pas; puis ils débarquèrent près d'Alexandrie. Une flottille remonta le Nil, tandis que l'armée marchait sur le Caire. Elle s'empara de cette capitale, après avoir livré la bataille des Pyramides, célèbre par la proclamation : « Du haut de ces

monuments, quarante siècles vous contemplent. » Nos adversaires, les Mamelouks, y perdirent 2 000 hommes, tandis que nous en eûmes à peine 150 hors de combat. Mais, peu de jours après, Bonaparte s'étant éloigné, poursuivant du côté de la Syrie les débris de ces Mamelouks, l'amiral anglais Nelson vint surprendre et anOantir notre flotte dans la rade d'Aboukir.

Les Mamelouks, milice formée dans l'origine d'esclaves asiatiques, avaient autrefois gouverné l'Egypte, et ils continuaient à la dominer, le sultan n'y exerçant qu'une autorité nominale. La population souffrait de leur tyrannie et de leurs exactions; mais elle était peu capable de comprendre les manifestes par lesquels le nouveau conquérant l'appelait à l'indépendance, bien qu'il affectât de copier le style oriental, de s'attribuer une mission divine, et qu'il se vantât d'avoir détruit le Pape et les Chevaliers de Malte pour en débarrasser l'Islamisme.

Des insurrections éclatèrent contre lui. Celle du Caire fut préparée avec un mystère qui témoigne assez que Tamitié des nationaux ne nous était nullement gagnée. Pouvait-on d'ailleurs l'espérer? deux civilisations en présence !

La Turquie nous déclara la guerre et leva deux armées, l'une à Rhodes, l'autre en Syrie. Bonaparte marcha au-devant de cette dernière. Arrivé à Jaffa, il y trouva la peste, et à Saint-Jean-d'Acre, selon sa propre expression, un grain de sable qui fit échouer tous ses projets. Cette bicoque, fortifiée par un émigré français, ancien officier du génie, défendue par un pacha et protégée par l'amiral anglais Sidney Smith, résista à quatorze assauts et obligea l'assiégeant à faire une pénible retraite à travers le désert.

Une meilleure fortune l'attendait au retour : les Turcs avaient débarqué leur seconde armée; dans la presqu'île d'Aboukir, il remporta sur eux une victoire complète.

Depuis dix mois, toute communication était interrompue entre notre armée d'Egypte et la France. Bonaparte reçut un paquet de journaux et des lettres de ses frères.

Que s'était-il passé depuis dix mois? Le gouvernement du Directoire végétait; la querelle avait recommencé entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, sans que l'opinion publique y prît intérêt; les partis ne se haïssaient pas moins, mais ils n'avaient pas même la vigueur nécessaire pour se combattre autrement que par l'intrigue; la France se démoralisait de plus en plus, et elle s'ennuyait.

A l'extérieur, des guerres se continuaient avec nonchalance et inhabileté, guerres sans but, puisque l'indépendance nationale était assurée, grâce au gouvernement précédent. Mais l'Angleterre avait rallié nos anciens ennemis; notre position était compromise en Italie, en Hollande, en Belgique, sur le Rhin ; l'invasion même nous menaçait; les conférences de Rastadt, au lieu d'amener une solution pacifique, s'étaient terminées par l'assassinat des plénipotentiaires français; le mépris et la haine avaient succédé au respect et à la symphatie des peuples pour nous.

Voilà ce qu'apprit à Bonaparte la lecture des gazettes. Son esprit, illuminé par l'ambition, devina qu'un pays tombé aussi bas accueillerait avec transport un sauveur, annonçant le rétablissement de l'ordre. « J'ai trouvé la couronne de France par terre et je l'ai ramassée, » a-t-il dit pour se justifier.

La poire est mûre, cette fois. Bonaparte n'a plus qu'une pensée, il veut la cueillir. Sans songer que ceux qu'il a entraînés en Egypte vont y demeurer dans la détresse, il quitte son armée, laissant sa caisse vide et un arriéré de douze millions, pour aller tenter une fortune personnelle; il traverse la Méditerranée, couverte de navires anglais, parvient à leur échapper, et débarq ue

à St-Raphaël, près de Fréjus, le 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799). Méprisant les lois sanitaires comme toutes les autres, il arrive à Paris cinq jours après.

Rien n'avait changé depuis les dernières nouvelles, si ce n'est la situation militaire, améliorée par les soins du ministre de la guerre Bernadotte, par les victoires de Brune dans le Nord, de Masséna à Zurich, de Championnet en Italie,

Les politiciens, cherchant une épée pour couper les nœuds qu'ils ne savaient défaire, s'étaient adressés à Bernadotte, à Joubert : partout de l'hésitation ou des refus inspirés par des scrupules de probité.

Aucun obstacle de ce genre n'était à craindre chez le nouveau venu.

Reçu par le Directoire en audience solennelle, la main sur la garde de son épée, Bonaparte jure qu'il ne la tirera que pour la défense de la République et de son gouvernement. Puis, sans souci du mensonge, sans presque faire un mystère de ses intentions, il se met à chercher des collaborateurs et des complices. Il trouve les uns et les autres : les honnêtes gens sont trompés, les faibles séduits, les corrompus achetés. Quant aux peureux, ils sont effarouchés : on leur a parlé d'une grande conspiration jacobine. Il est vrai qu'en même temps on promet aux Jacobins d'abattre définitivement le royalisme. Parmi les membres du Directoire, deux ont de bonnes intentions, Gohier et Moulins; ils seront joués. Barras est trop déconsidéré pour qu'on puisse le craindre ou l'utiliser. Mais Sieyès a conservé une influence traditionnelle : Bonaparte ne le négligera pas; l'intérêt réunira ces deux natures antipathiques. Moreau deviendra l'auxiliaire aveugle d'un dictateur, après avoir décliné lui-même ce rôle ; Murât, Marmont, Berthier serviront de sabres. « C'est une des époques de ma vie où j'ai été le plus habile » dit Bonaparte.

Tout était prêt le 18 brumaire {9 novembre 1799) au matin.

Le conseil des Anciens, usant d'un droit que lui donne la Constitution, transfère à Saint-Cloud le siège du Corps législatif; il outre-passe ses pouvoirs en nommant un chef suprême de la force armée. Mais Bonaparte n'a pas même attendu ce titre : il a convoqué dès la veille les généraux dont le concours lui est assuré. Il se met à leur tête et se rend aux Tuileries. Introduit au conseil des Anciens, il y prête serment à cette Constitution que son épée est en train de déchirer. « Nous voulons, ajoute-t-il, une République fondée sur la vraie liberté, sur la liberté civile, sur la représentation nationale... Nous l'aurons, je le jure. »

Trois des directeurs, complices de la révolte, donnent leurs démissions : Sieyès, Roger Ducos et Barras. Les deux autres. Moulins et Gohier, résistent : ils sont retenus prisonniers au Luxembourg.

Le lendemain, le conseil des Cinq-Cents, obéissant de mauvaise humeur au décret de translation, se réunit dans l'orangerie de Saint-Cloud. La majorité de ce conseil était républicaine; elle jura avec enthousiasme fidélité à la Constitution. Les Anciens euxmêmes, qui siégeaient dans une salle du château, subirent rinlluence de cette fermeté ; et lorsque Bonaparte se présenta devant eux, après avoir dit tout haut à ses compagnons qu'il allait en finir, l'attitude sévère de l'assemblée l'intimida : Il balbutia. — Une interruption le rendit éloquent : « Et la Constitution ! s'écriait ■an député. — La Constitution! Vous sied-il de l'invoquer? Vous l'avez violée au 18 fructidor; vous l'avez violée au 22 floréal ; vous lavez violée au 30 prairial. La Constitution ! Elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes ; elle ne peut être pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne. » Cela n'était que trop

vrai; mais cela ne le justifiait pas, lui surtout qui avait été le complice, ou du moins l'approbateur du 18 fructidor; cela condamnait seulement ceux qui lui avaient donné l'exemple.

La scène fut bien plus vive au conseil des Cinq- Cents, où le général insurgé avait pénétré, suivi de grenadiers en armes : « Que faites-vous, téméraire? Vous violez le sanctuaire des lois ! » lui dit Bigonnet; et une foule de voix s'écrièrent : « Hors la loi le dictateur I » Il se sentit défaillir et tomba dans les bras d'un député, qui le passa à ses soldats. Si le décret de mise hors la loi eût été rendu sur-le-champ, peut-être aurait-il exercé la même influence qu'au 9 thermidor, malgré l'affaissement universel de la conscience civique. Lucien Bonaparte, qui présidait l'assemblée, en eut le pressentiment : il quitta son siège, sortit, s'écria qu'on avait voulu poignarder son frère, monta à cheval, harangua les soldats, les exhorta à délivrer le Conseil d'une minorité d'assassins qui l'opprimait. « Quant à moi, dit-il, je jure de percer le cœur de mon propre frère, si jamais il porte atteinte à la liberté des Français. »

Ce ne fut pas sans peine, toutefois, qu'on détermina ces militaires au crime de violer la représentation nationale. Enfin, conduits par Murât, ils envahirent la salle au pas de charge et en chassèrent les députés, dont les protestations furent étouffées par le bruit du tambour.

Le soir même, Lucien Bonaparte réunit dans l'orangerie une trentaine de membres du conseil des Cinq- Cents, qui se dirent la majorité, prononcèrent l'exclusion de cinquante - sept de leurs collègues et suspendirent le Corps législatif pour plus de deux mois (jusqu'au 1' nivôse). Ils chargèrent deux commissions représentant les conseils de réformer la Constitution, et confièrent à un consulat provisoire le gou-

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vernement de la France. Ce consulat était composé de Bonaparte, de Sieyès et de Roger Ducos. Après sa première séance, Sieyès dit : « Nous avons un maître i. >

1. Il lui aurait été difficile de s'y tromper. Voici quel était le rôle des deux collaborateurs de Bonaparte. « Ils signent le registre des actes du gouvernement, pour constater leur présence, et s'ils le veulent, ils y consignent leurs opinions; après quoi la décision du premier consul suffit. »

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