‹ La révolution françaiseChapitre 58 sur 84 · C.VRNOX · texte numérisé non relu

C.VRNOX

un grand établissement de crédit. Il eut le bon goût de supprimer les réjouissances publiques qui tendaient à perpétuer la division des partis, et décida qu'on fêterait seulement, à leurs jours anniversaires, la destruction de la Bastille et la fondation de la République.

Quant à l'organisation politique, au lieu des simples modifications que devaient y introduire deux commissions législatives, d'accord avec les consuls, elle subit une métamorphose complète : ce fut une Charte noiîvelle, la Constitution de Van VIII, qui sortit de la collaboration de Sieyès et de Bonaparte. Celui-ci accepta, des théories symétriques de l'autre, ce qui devait le mieux servir un pouvoir absolu, et se fit attribuer personnellement ce pouvoir, pour dix ans, sous le nom de premier consul, par la Constitution elle-même. Puis on lui adjoignit, selon son gré, un second consul, Cambacérès, et un troisième consul, Lebrun, ayant voix consultative seulement, instruments expérimentés et dociles, aidant à déguiser le nouvel établissement monarchique, par une division apparente de l'autorité. Quant à Sieyès, il fut renvoyé, comblé de richesses.

Les ministres travaillaient directement et isolément avec les consuls, sans former un cabinet uni par la solidarité d'action.

Le pouvoir exécutif avait seul l'initiative des lois. Un tribunat, composé de cent membres, les discutait sans les voter; un Corps législatif, composé de trois cents membres, les votait sans les discuter, après avoir entendu les conseillers d'Etat, organes du gouvernement : conception étrange, due à Sieyès.

Le Sénat, investi d'une double charge, jugeait les questions constitutionnelles et choisissait, sur une liste appelée nationale, les tribuns, les législateurs, les juges de cassation, les commissaires à la comptabilité; il

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devait nommer les consuls eux-mêmes (à l'exception de Bonaparte et de ses collègues qui, nous l'avons vu, s'étaient faiL une position statutaire).

La liste nationale, à peu près tout ce qui restait des droits du peuple, était le produit d'un triple vote : les citoyens de chaque arrondissement communal choisissaient un dixième d'entre eux pour établir une première « liste de confiance », dite liste communale; ceux-ci désignaient un dixième aussi d'entre eux pour composer la liste départementale, et ces derniers encore un dixième pour la liste nationale. Chacun de ces trois catalogues devait offrir une pépinière spéciale à certains emplois publics. Le dernier comprenait cinq à six mille noms seulement, parmi lesquels se recrutaient les fonctionnaires d'ordre supérieur. Le génie de Sieyès apparaît encore dans cette pyramide électorale.

On comprend qu'une déclaration des droits de l'homme et du citoyen eût été déplacée en tête d'un pareil règlement. Aussi n'en fut-il pas question.

Tout se développa de plus en plus monarchiquement. Les dépenses de l'Etat conservèrent cependant encore, durant la période consulaire, une modestie républicaine : elles ne s'élevaient en 1801 qu'à cinq cent cinquante millions. Après deux années d'empire, en 180b, le chiffre d'un milliard fut presque atteint; il fut dépassé en 1811 de deux cent mille francs.

L'organisation administrative et judiciaire subit des changements conformes aux desseins du chef. La Convention, par sa constitutiton de l'an III, avait placé les municipalités sous la tutelle d'un conseil cantonal désigné par l'élection des citoyens. Bonaparte, copiant l'ancien régime des intendants, qui avait laissé de si tristes souvenirs, créa le gouvernement des préfets : « Autant de premiers consuls », disait-il. — c Je ne veux pas qu'on puisse en France construire un pont

ni une fontaine, sans ma signature ou celle d'un de mes préfets. » Tous les fonctionnaires locaux, agents d'une centralisation excessive, furent à son choix ou au choix de ses délégués. Complète hiéi-archie des dictatures.

La justice subit une altération analogue : au lieu du principe électif, par lequel l'Assemblée constituante avait voulu assurer l'indépendance des magistrats, on établit entre eux des degrés, en attribuant au pouvoir exécutif nominations et promotions.

Mais Bonaparte comptait avant tout, pour f;xvoriser I ses plans ambitieux, sur le prestige militaire. « Une victoire me laissera maître d'exécuter tout ce que je voudrai, » disait-il à son frère Joseph.

Le nouveau chef de l'Etat, en arrivant au pouvoir, avait eu le soin habile de feindre un grand empresse- | ment à négocier la paix générale. On ne pouvait man- ' quer de louer sa modération; et si ses ouvertures étaient repoussées, chose à prévoir, le pays ne marchanderait pas les dépenses d'une guerre entreprise au nom de la justice et de la nationalité.

C'est ce qui arriva : l'Angleterre et l'Autriche fournirent les prétextes désirés, et l'on put lire dans là proclamation de Bonaparte :

« Le premier consul a promis la paix; il ira la conquérir à la tête de ses guerriers; il jure de ne- combattre que pour le bonheur de la France et le repos du monde. »

Tous les jeunes gens de vingt ans furent appelés sous les drapeaux, et l'on annonça que celui des départements qui payerait d'avance la plus forte quotité de ses contributions, donnerait son nom à une place de Paris. Le département des Vosges obtint cet honneur.

« Que le premier Consul de la République revienne vainqueur et pacificateur ! » tel fut le vœu exprimé par le Tribunat et répété par le Corps législatif.

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Le premier consul partit (le 6 mai iSOO), sous prétexte d'aller passer en revue à Dijon l'armée de réserve; puis il gagna promptement Genève et Lausanne. La campagne fut brillante, foudroyante, mais empreinte d'une audace théâtrale, où se trahit la pensée d'éblouir à tout prix l'imagination populaire.

Le mont Saint-Bernard fut franchi avec un succès qui vint heureusement justifier la témérité de l'entreprise; mais ce succès obtenu, tout faillit échouer par la résistance imprévue d'un petit fort, commandant un étroit passage à l'issue de la vallée d'Aoste. Un nouveau grain de sable, comme Saint-Jean d'Acre.

L'armée descend dans les plaines de l'Italie; elle est rejointe par d'autres armées qui ont également traversé les Alpes au Saint-Gothard, au petit Saint- Bernard, au Mont-Cenis. La fortune de l'Europe se joue auprès du village piémontais de Marengo; elle demeure chancelante pendant la plus grande partie du jour; le général autrichien annonce même à son gouvernement une victoire; mais tout à coup notre situation est rétablie par l'intervention du général Desaix, frappé d'une balle mortelle au milieu de sa gloire, et par une charge impétueuse des dragons de Kellermann. Le triomphe de Marengo est complet (14 juin 1800).

Dès le lendemain un armistice est conclu avec les Autrichiens, et Bonaparte écrit : « J'espère que le peuple français sera content de son armée. » Rien de la paix. Le Tribunat lui répond par un nouveau vœu interprétatif de celui du pays : « Puisse l'armistice de Marengo être le prélude du repos et du bonheur de la France! »

Mais Bonaparte dit à l'un de ses familiers, Miot de Mélito : « Mon intention n'est pas d'en finir si promptement avec l'Autriche : la paix n'est pas dans mon intérêt. »

L'armée du Rhin rivalisait d'ardeur avec celle

d'Italie, et ses victoires se succédaient rapidement; mais elle était entretenue par son chef dans un esprit bien différent. « Mes amis, nous venons de conquérir la paix! » disait Moreau à ses lieutenants, après la grande journée d'Hohenlinden (3 décembre 1800).

Quelques mois plus tard, en effet, la paix fut signée à Lunéville (9 février 1801) : la Belgique et la rive gauche du Rhin étaient acquises à la France. L'Angleterre seule continua la lutte pendant une année encore, jusqu'au traité d'Amiens, dont nous aurons à parler dans son temps.

Les paroles échangées entre le premier consul et le Tribunat nous montrent que le style officiel gardait une apparence républicaine. On ne s'était pas non plus encore déshabitué de glorifier notre Révolution. L'anniversaire de la fondation de la République fut célébré avec beaucoup d'éclat le l^"" vendémiaire an IX. On conserva même cette fête, jusqu'à une époque où elle ne pouvait plus être qu'une comédie : le l*"" vendémiaire an X eut lieu l'ouverture de l'exposition des produits de l'industrie dans la cour du Louvre; le !«■• vendémiaire an XI fut inauguré le bassin du canal de l'Ourcq.

Ces démonstrations extérieures ne ralentissaient point, toutefois, la restauration monarchique entreprise par Bonaparte. Il voulut lui donner l'appui d'une restauration cléricale.

Le projet de lier la France avec Rome par un concordat le préoccupait depuis longtemps. Après la bataille de Marengo, on l'avait vu assister, dans la cathédrale de Milan, à un Te Deum chanté en l'honneur de l'armée française ; de retour à Paris, il avait fait dire à Notre-Dame une messe solennelle, en action de grâces de ses victoires. Ces avances au clergé catholique contrastaient singulièrement avec le langage tenu par lui naguère aux musulmans d'Egypte. C'est

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