LA PRÉFACE DE L'EMPIRE
qu'au fond la religion n'était à ses yeux qu'un moyen politique : « J'ai organisé la religion, écrivait-il; — avec mes préfets, mes gendarmes et mes prêtres, je ferai tout ce que je voudrai, » dit-il en plein conseil d'Etat; — et au cardinal Consalvi, représentant du pape : « Prenez garde! je me ferai protestant et la France avec moi. »
Au reste, si Bonaparte favorisa le clergé ultramontain par politique, c'est par politique aussi que le clergé l'a surnommé « le restaurateur des autels ». Les autels avaient été relevés, grâce à la liberté religieuse, bien avant le concordat, par les soins des prêtres constitutionnels, demeurés à leur poste pendant la tourmente révolutionnaire.
Bonaparte rendit à l'Eglise une position dans l'Etat, et par suite une influence. C'est de cela quelle est reconnaissante envers lui ; et c'est cela même que nous lui reprochons, car il pouvait rendre définitive l'indépendance réciproque, proclamée en droit par la Révolution et déjà mise en pratique par le Directoire.
Des avantages furent stipulés de part et d'autre : si les dignitaires cléricaux en obtinrent d'honorifiques et de palpables, le gouvernement mit les ecclésiastiques sous sa coupe par un serment plus strict que celui qu'avait imposé la fameuse constitution civile. Aussi l'orateur du conseil d'Etat, Portails, n'hésitait-il pas à déclarer que les affaires religieuses appartenaient essentiellement « à la haute police ». Le nouveau concordat, afin de mieux assurer la subordination du clergé, enlevait aux citoyens le choix des ministres du culte, qui devait leur appartenir, selon le principe démocratique de 1790; leur nomination fut attribuée au premier consul, et leur institution canonique réservée au pape.
C'est l'acte le plus rétrogade du Consulat. Bonaparte s'en rendait parfaitement compte : « maintenant la
Révolution française est finie, » dit-il en revenant de Notre-Dame.
Aussi le concordat fut-il accueilli avec une tiédeur significative par tous les hommes qui n'avaient pas abjuré les idées de la Révolution. Le mécontentement se fit jour, bien qu'avec une extrême timidité, jusque dans les corps officiels : comme pour en témoigner, au temps des négociations, le Corps législatif choisit pour son président un très libre penseur, Dupuis, auteur de VOrigine des cultes, et pour orateur, un évêque constitutionnel, le célèbre Grégoire. Un peu plus tard, le Sénat lui-même appela Grégoire dans son sein, à la grande colère du premier consul.
Quant au clergé, dès qu'il avait cru voir chez Bonaparte une disposition à s'appuyer sur lui, il s'était empressé d'abandonner l'ancienne dynastie pour celle qui semblait près de se fonder. Sous l'inlluence de ses conseils, plusieurs des chefs de l'insurrection vendéenne désarmèrent, se soumirent au nouveau pouvoir, et devinrent ses serviteurs plus ou moins fidèles, comme M. de Bourmont et l'abbé Bernier, récompensés, l'un par son admission dans l'armée, l'autre par l'évêché d'Orléans. Il en est qui n'abjurèrent point leur culte politique; et ceux-là furent impitoyablement poursuivis : fusillés, comme le comte de Frotté, ou obligés de quitter la France, comme Georges Cadoudal, que nous y verrons bientôt reparaître pour une autre entreprise.
Beaucoup de royalistes furent attirés à Saint-Cloud, par le spectacle d'une cour où l'on tâchait d'imiter les us et les mœurs de Versailles, où l'on créait des charges de palais, des chambellans et des dames d'honneur. « Il n'y a que ces gens-là qui sachent servir, » disait Bonaparte. Quant à ceux qui avaient eu la naïveté de croire qu'il se contenterait d'un rôle de Monk, ceux-là furent bientôt détrompés : son ambition se