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LA PRÉFACE DE L'EUPIRE

démasquait; il marchait au but sans scrupule, sur la ruine de tout homme et de toute chose.

Les différents partis formèrent des conspirations contre lui.

Celle des républicains éclata la première. Aréna, Ceracchi, Topino Lebrun, Demerville, accusés d'un projet de meurtre sur la personne du premier consul, furent mis en prison. Ils y attendaient leur procès, lorsque Bonaparte échappa à un autre danger : une machine infernale fit explosion sur le passage de sa voiture. C'était l'oeuvre des royalistes. Mais l'occasion parut bonne pour se débarrasser des républicains, considérés comme plus redoutables : on dressa une liste de proscription de deux cent trente citoyens, choisis dans les rangs des anciens Montagnards, contre lesquels il était impossible d'invoquer aucun grief, si ce n'est l'ardeur de leurs opinions : « Tous n'ont pas été pris le poignard à la main, dit le ministre de la police, mais tous sont connus pour capables de l'aiguiser. » Et le Sénat déclara cette mesure « conservatrice de la Constitution ». C'est le premier sénatusconsulte qui ait été rendu. Le mot était nouveau : c'était mal l'inaugurer.

Aréna ei ses coaccusés furent promptement jugés, condamnés et suppliciés; deux mois après, les auteurs de la machine infernale montèrent à leur tour sur l'échafaud.

Comme toujours, ces tentatives criminelles excitèrent un intérêt enthousiaste pour l'homme qu'elles avaient menacé. Il en profita pour se rapprocher encore de son but.

Le Consulat est le vestibule de l'Empire. Bonaparte a son idéal dans le passé; il veut reconstruire pièce à pièce, à son profit, une monarchie entourée d'institutions féodales. II emploie à détruire les effets de la Révolution les forces immenses que la Révolution a

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mises entre ses mains; son habilité lui dicte tout ce qu'une pareille entreprise exige d'artifices, et tout ce que l'esprit nouveau impose de concessions. Cette entreprise, Mme de Staël la caractérise d'un mot : « la restauration consulaire. »

On cite avec raison le code civil comme une des oeuvres capitales de ce temps : il a consacré sur beaucoup de points les acquisitions faites par la Révolution; en progrès sur presque toutes les législations de l'Europe, il a pénétré dans presque toutes. L'intelligence avec laquelle Bonaparte prit part à sa discussion, et la persévérance avec laquelle il fit achever ce travail, tant de fois entamé et suspendu par nos assemblées, lui font grand honneur. A bien des égards cependant, le code préparé par la Convention est supérieur à celui que l'on a baptisé du nom de Napoléon ; et comme plusieurs des jurisconsultes qui avaient travaillé au premier ont aussi travaillé au second, il faut croire que les inspirations du maître n'ont pas toujours exercé sur eux une influence heureuse. Au lieu d'un livre ayant une grande valeur doctrinale, nous possédons un savant compromis entre les institutions de l'ancien régime et les idées réformatrices de la Révolution.

Le chef de l'Etat nouveau ne voulut pas accepter non plus le noble testament de la Convention, l'abolition de la peine de mort, qu'il était en mesure de proclamer, puisque la condition mise à ce bienfait était remplie : la signature de la paix générale. Non seulement il laissa debout l'échafaud, mais il rétablit la marque, cette flétrissure indélébile que l'Assemblée constituante avait déclarée immorale.

Si, en matière de législation, le Consulat, et l'Empire à sa suite, ont trouvé dans les travaux de nos assemblées révolutionnaires les éléments de ceux dont on leur a trop exclusivement attribué l'honneur, cela est

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encore plus vrai en matière d'enseignement. Les rapports de Talleyrand, Condorcet, Lakanal, Daunou, furent amplement mis à contribution, lorsqu'on organisa nos beaux établissements d'instruction publique. Ce qui appartient en propre à Napoléon, c'est le monopole universitaire. Ce qui lui appartient aussi, c'est, nous l'avons déjà dit, le rétablissement de l'internat, non pas à titre de ressource pour les familles qui ne peuvent garder leurs enfants près d'elles, mais comme une règle normale, tenant du couvent et de la caserne. Les maîtres se trouvaient liés à l'Université par une sorte de vœu religieux, et les élèves à l'Etat par une discipline presque militaire. « Mon but principal, dans l'établissement d'un corps enseignant, c'est d'avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales, » disait Napoléon à son conseil d'Etat.

Or, comme il existait à l'Institut une classe des sciences morales et politiques, anneau qui, dans ce corps savant, unissait l'art de gouverner avec l'ensemble des connaissances humaines, cette classe fut naturellement supprimée, ainsi que l'enseignement des principes de législation. La Révolution avait une belle formule : liberté, égalité, fraternité; la génération nouvelle ne dut plus connaître ces mots, même par l'histoire : l'histoire pour elle dut s'arrêter à 1789, comme si la vie de la France avait été interrompue alors par une catastrophe, comme si Bonaparte était le successeur immédiat des Capétiens.

Fut-il donc injuste, le philosophe allemand qui dit de Napoléon : « Jamais le moindre sentiment de la destinée morale du genre humain ne vivifia son esprit? » (Fichte.)

Toute critique et toute résistance semblaient intolérables à l'orgueil de cet homme : il lui fallait un silence, au milieu duquel sa voix seule et celle de ses flatteurs pussent se faire entendre. Aussi, l'un de ses premiers

actes, en arrivant au pouvoir, avait-il été de porter à la presse un coup mortel : il avait limité à douze le nombre des journaux politiques. Encore ces feuilles privilégiées étaient-elles soumises à la censure du ministre de la police; leurs propriétaires prêtaient serment et leurs rédacteurs étaient destituables au gré du maître.

Les habitués du salon de Mme de Staël se permettant de ne pas toujours approuver les procédés du pouvoir, Mme de Staël fut exilée à quarante lieues de Paris.

Une velléité d'indépendance du Tribunat fut brutalement réprimée :

Cette assemblée, prenant ses attributions au sérieux, avait discuté quelques articles du nouveau code proposé par le gouvernement. L'un des chapitres même, relatif à la privation des droits civils, avait été rejeté par 61 voix contre 30. Enfin le Tribunat s'était permis aussi d'tlever certaines objections sur le terme de sujets employé dans un traité diplomatique. Cette ombre d'opposition suffit pour exciter la mauvaise humeur du premier consul. L'époque étant venue d'un renouvellement partiel, au lieu de laisser agir le sort, il fit désigner par son sénat ceux des tribuns et des législateurs qui continueraient leurs fonctions ; les autres furent éliminés : c'étaient Chénier, Benjamin Constant, Daunou, Ganilh, Ginguené, etc. Leur arrêt avait été prononcé aux Tuileries, en pleine audience : « Ils sont là douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l'eau. »

L'ancienne monarchie avait eu ses ordres de chevalerie ; Bonaparte voulut en avoir un, lui aussi ; il proposa la création d'une Légion d'honneur. Rien ne pouvait mieux dévoiler ses tendances; il le comprenait. Aussi procéda-t-il avec les plus grandes précautions. Il présenta la Légion d'honneur comme « une institution auxiliaire de toutes nos lois républicaines »; et les

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nouveaux chevaliers durent prêter le serment solennel « de combattre toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal ».

C'est dans l'armée que se manifestaient les résistances les plus vives aux tentatives rétrogrades , l'armée ayant reçu une impulsion républicaine qui survivait à la République.

« C'en est donc fait, écrit Gouvion Saint-Cyr à Lucien Bonaparte, nous n'avons plus, au lieu de chamarrer nos uniformes, qu'à porter le deuil de nos libertés. »

« Les généraux crient qu'ils ne se sont point battus contre les Bourbons pour leur substituer la famille Bonaparte, » avouait la femme du premier consul à l'un de ses confidents.

Toutes les manœuvres de Napoléon n'avaient pourtant pas d'autre but; et dès qu^il crut le terrain suffisamment préparé, ses amis proposèrent une restauration de la monarchie à son profit.

La paix venait d'être conclue avec l'Angleterre (le 25 mars 1802), une paix vivement désirée. Quand le traité d'Amiens fut communiqué au Tribunat par un message des consuls, qui annonçait w le terme des discussions de l'Europe », il y eut une explosion d^enthousiasme. Aussitôt le président, Chabot (de l'Allier), fit la motion, adoptée à l'unanimité, de donner au général Bonaparte un gage éclatant de la reconnaissance nationale.

C'était la première ligne du programme convenu. Un sénatus-consulte la traduisit en une réélection np citoyen Napoléon Bonaparte, premier consul de la République, pour les dix années qui suivront immédiatement les dix ans pour lesquels il a été nommé par l'article 39 de la Constitution.

Ce n'était pas assez. Sous prétexte qu'il ne se croirait pas assuré de la confiance du peuple si l'acte qui le retiendrait au pouvoir n'était sanctionné par son suf-

frage, Bonaparte fit décider par ses deux collègues, que des registres seraient ouverts dans toutes les mairies pour recevoir les votes sur cette question : « Napoléon Bonaparte sera-t-il élu consul à vie ? » Trois raillions cinq cent mille suifrages lui imposèrent ce nouveau sacrifice (2 août 1802).

Deux jours après il se fit attribuer, par un autre sénatus-consulte, le droit de désigner son successeur. « Quant à l'hérédité de la première magistrature, ditil à cette occasion devant le conseil d'Etat, elle est absurde et inconciliable avec le principe de la souveraineté du peuple. » — Vers le même temps, sa femme lui ayant demandé en riant :.« Quand me fais-tu impératrice des Gaules? » il répondit encore : « C'est absurde. »

Puis il continua à élever ce trône où il voulait s'asseoir sur la ruine des institutions libérales et démoci'atiques. Il était tellement infatué de ses idées de despotisme, qu'il accusait les anciens constituants d'avoir détruit la monarchie en voulant la limiter; et tous ses efforts tendaient à la reconstruire.

Le traité d'Amiens avait restitué à la France ses colonies, perdues dans le courant de la guerre. Une loi de Bonaparte y rétablit aussitôt l'esclavage et la traite des nègres, « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ». Le retour à l'ancien régime est ici nettement formulé. L'île de Saint-Domingue tâchait alors de se constituer en république indépendante, sans abjurer la tutelle de la métropole : le drapeau tricolore continuait d'y flotter. Cela ne suffit pas à Bonaparte : il y envoya une armée pour « anéantir le gouvernement des noirs ». Ce qui fut anéanti, c'est l'armée française elle-même, par la résistance des noirs et par un climat meurtrier. L'Angleterre nous avait vus, avec défiance sans doute, mais peut-être avec une joie secrète, tenter cette expédition dont elle avait présagé le triste dénouement. '

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