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LA PRÉFACE DE L'EMPIRE

La paix d'Amiens ne contenait aucune stipulation relative aux intérêts commerciaux. Bonaparte annonça bientôt la prétention d'interdire aux marchandises anglaises, non pas seulement les ports de la France mais ceux aussi de tous les peuples où s'étendait sa domination. C'était le prélude du fameux blocus continental, qui appartient à l'histoire de l'empire napoléonien. D'autres causes plus immédiates et plus personnelles amenèrent la rupture du traité, après moins d'un an de durée (en mai 1805). Le premier consul , irrité de certaines attaques dirigées contre lui par des journaux publiés en Angleterre, requit le cabinet de Londres d'en faire punir sévèrement les auteurs. Il demandait aussi que les princes de la maison de Bourbon et plusieurs émigrés fussent chassés du territoire britannique. Le ministère anglais, de son côté, se plaignit des armements de la France et de son intervention effective en Hollande, en Suisse, en Italie. Des récriminations s'échangèrent; une lutte de plume, injurieuse, précéda la lutte des armes, qui devait durer aussi longtemps que l'empire lui-même.

Des deux parts on mit embargo sur les bâtiments de l'adversaire, et Bonaparte ordonna l'arrestation de tous les sujets britanniques voyageant en France. Pour se procurer de rt.rgent, il vendit les immenses possessions françaises de la Louisiane aux Etats-Unis. L'Angleterre réunit 400 000 volontaires, fit une levée de 40 000 matelots, pour porter à 120 000 le chiffre de ses équipages, mit à Ilot cent vaisseaux et plus de cent frégates.

Tant de précautions ne semblaient pas superflues contre les menaces de Bonaparte. Il avait réuni à Boulogne une nombreuse flottille de bateaux plats et de chaloupes canonnières, pour jeter d'un seul coup sur le rivage anglais cent cinquante mille envahisseurs

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armés; et déjà l'on évoquait hautement le souvenir de Guillaume le Conquérant, comme dans d'autres occasions on avait évoqué ceux de César et de Charlemagne. Il eût fallu rappeler ici celui de Philippe II et de son invincible Armada, détruite en quelques jours par la tempête et par les Anglais.

Nos meilleurs marins désapprouvaient l'entreprise, ils en démontraient l'imprudence, sans réussir à ouvrir les yeux du premier consul. Son obstination ne fut vaincue, après des tentatives infructueuses, que par la peur d'un dénouement ridicule.

Mais alors il étonna l'Europe par la fécondité de son imagination et la rapidité de ses résolutions : il entreprit tout à coup une autre partie des plans de conquête que son cerveau sans doute avait médités, et transforma son expédition manquée d'outre-mer en une guerre continentale.

Pendant la tenue du camp de Boulogne, le gouvernement consulaire avait vu éclater un nouveau complot, tramé par des émigrés venus secrètement à Paris. L'arrestation de Georges Cadoudal, qui en était la cheville ouvrière, l'avait fait échouer. Entrait-il dan.' le plan des conjurés d'assassiner Bonaparte? les partisans de celui-ci l'ont dit; Cadoudal l'a nié. On comptait se servir de Moreau. Avec ce nom une insurrection républicaine devenait possible ; il ne s'agissait que de la faire tourner au profit du royalisme. Cadoudal comptait aussi sur la présence de deux princes de la maison de Bourbon, qui ne se montrèrent pas.

La ville de Paris fut fermée comme aux approches du massacre de septembre; on mit la main sur les compagnons de Cadoudal; onze d'entre eux furent exécutés avec lui. Le général Pichegru, le vainqueur de la Hollande, qui avait trahi la République après l'avoir glorieusement servie, également arrêté, mourut

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la nuit dans sa prison ; le gouvernement déclara qu'il s'était étranglé de ses propres mains. Quant à Moreau, compromis par ses liaisons avec Pichegru et par des démarches imprudentes (c'est lui-même qui les appelle ainsi), il fut traduit devant un tribunal que l'on avait dépouillé de la garantie du jury. Bonaparte détestait Moreau, son unique rival de gloire militaire, depuis que la phalange des généraux patriotes avait été décimée. Il n'eût peut-être pas été fâché de voir le vainqueur de Hohenlinden condamné à mort, afin de l'amoindrir par une grâce. Moreau n'étant condamné qu'à deux ans de prison, le premier consul convertit cette peine en un exil perpétuel.

Ces tristes succès ne lui suffisaient pas. « Je ne crains pas plus, dit-il, de verser le sang d'un Bourbon que celui du dernier paysan vendéen. »

Mais les Bourbons résidaient presque tous sur la terre hospitalière de l'Angleterre; un seul était à sa portée, retenu au bord du Rhin, dans le duché de Bade, non par des projets de conspiration, dit-on, mais par la chasse et par une liaison amoureuse. Un des colonels de Bonaparte franchit la frontière avec trois cents dragons, investit la petite ville d'Ettenheim où se trouvait le jeune duc d'Enghien, enleva ce prince et le conduisit à Strasbourg, tandis qu'un autre colonel allait porter à la cour de Bade des explications sur cette étrange violation de territoire.

Le duc d'Enghien est expédié à Paris; le premier consul charge une commission militaire de le juger, avec ordre de prononcer la sentence dans la nuit même, et de Vexécuter sur-le-champ (c'est le mot). Quelques heures après, le malheureux jeune homme tombe sous les balles meurtrières dans un fossé du château de Vincennes. « On saura de quoi nous sommes capables, » dit Bonaparte le lendemain matin.

Voici Bonaparte maître de la France. Que lui man-

que-t-il encore? le titre d'empereur, qu'il a déclaré absurde, l'hérédité du pouvoir, qu'il a qualifiée de même. Il les veut et il les aura. Il se les fera offrir par les conseils municipaux, par ses fonctionnaires, par ses soldats et par son Sénat, à l'occasion des nombreux complots dont il se prétend menacé. C'est un moyen de calmer les inquiétudes et de « donner au nouvel ordre de choses un plus grand degré de stabilité ». La machine infernale du 3 nivôse ne l'a-telle pas déjà fait consul à vie? les prétextes sont toujours les mêmes.

Enfin, pour couronner l'œuvre, un tribun obscur, le nommé Curée, dépose et développe une motion demandant l'établissement de l'empire héréditaire en faveur de Napoléon Bonaparte et de sa famille. Vingt-quatre orateurs appuient la motion de Curée. Un seul la combat.

« Quelques services qu'un citoyen ait pu rendre à sa patrie, dit Carnot, il est des bornes que l'honneur autant que la raison imposent à la reconnaissance nationale. Si ce citoyen a restauré la liberté publique, s'il a opéré le salut de son pays, est-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette liberté? et ne serait-ce pas anéantir son propre ouvrage que de faire de ce pays son patrimoine particulier?... La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour qu'il ne pût jamais en jouir? fut-elle sans cesse offerte à ses yeux comme un fruit auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort?... Mon cœur me dit que la liberté est possible, que le régime en est facile et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire, aucune oligarchie... Je votai dans le temps contre le consulat à vie; je voterai de même contre le rétablissement de la monarchie. »

Ce fut le dernier cri de la liberté mourante : Carnot vota seul dans le Tribunat pour le maintien de la Ré-

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publique. La dignité impériale fut conférée à Napoléon Bonaparte et à ses descendants de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, selon la formule de l'ancienne monarchie (18 mai 1804).

Qu'importe que cette formule, écrite dans un sénatus-consulte organique, ait été soumise à l'acceptation populaire? L'hérédité du pouvoir, quelle que soit son origine, est la négation de la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple existe au même titre que la liberté de la personne, qu'il ne nous est pas permis d'aliéner pour nous-mème, à plus forte raison pour nos enfants ; une génération n'a pas le droit d'engager le sort des générations suivantes, de l'engager envers des inconnus.

Napoléon crut sans doute qu'il en avait fini avec la souverainetédu peuple, puisque, à l'exemple des anciens monarques, il se dénomma Empereur par la grâce de Dieu. Cependant un poète (les poètes sont prophètes), Népomucène Lemercier, lui avait dit : « Général ! si vous refaites le lit des Bourbons, vous n'y coucherez pas dans dix ans. »

De Maistre, qui avait la haine intelligente, se réjouit de l'avènement de Napoléon à l'Empire : il y voyait « le rétablissement de toutes les bases de la monarchie, sans qu'il en coûte la moindre défaveur au prince légitime. ))

Le droit divin des Bourbons remplaça le sien en effet; mais de Maistre n'avait pas vu assez loin, car la souveraineté du peuple fit justice de ce droit divin au bout de quinze années (1830).

Une nouvelle dynastie s'installa, à titre de transaction entre les deux principes. Elle succomba dix-huit ans plus tard sous le poids de ses fautes et devant la logique révolutionnaire. Le peuple fit encore acte de présence, et l'hérédité dynastique s'enfuit.

Le triomphe de la vérité, qui avait coûté à nos pères

de si longues souffrances et tant de sang, n'a plus demandé cette fois que trois jours de lutte : il ne demandera désormais qu'un acte de la raison publique éclairée. Regardons l'avenir avec sérénité.

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