CONCLUSION
Janvier 1872,
Il y a plus d'un an et demi que ces dernières lignes sont écrites. Je les laisse subsister comme un témoignage de la courte vue des hommes dans le livre du destin. Au lieu de la voie paisible et lumineuse par laquelle nous espérions marcher au progrès, il nous a fallu traverser des champs ensanglantés et des villes en flammes.
La Prusse a réalisé, pour le compte de son ambition particulière, ce qu'elle n'avait pu faire autrefois comme avant-garde de la coalition européenne : elle a ruiné et démembré la France. Et l'Europe, peuples et rois, a contemplé ce spectacle avec indifférence : aux yeux des rois, la France n'a pas cessé d'être le foyer des idées révolutionnaires; aux yeux des peuples, elle était complice d'un gouvernement d'aventure qui menaçait la sécurité du monde.
La philosophie s'était accoutumée à considérer les guerres de races comme appartenant à l'histoire ancienne, et l'antagonisme national lui-même comme un écho des traditions barbares. L'humanité serait-elle condamnée à rétrograder? ou bien assistons-nous à l'un
de ces égarements funestes, dont les nations peuvent se rendre coupables, ainsi que les individus, dans : l'exercice de leur liberté?
Nous-mêmes, hélas ! au lendemain de la guerre étrangère, n'avons-nous pas donné l'exemple des discordes civiles, quand la présence de l'ennemi sur notre territoire en augmentait le crime et la déraison? Les haines de sectes n'ont-elles pas eu leur jour après les haines de peuples?
Des idées surannées, que l'on devait croire vaincues par l'évidence ou par la force, font une dernière tentative de retour, au risque de raviver des passions ardentes et de nous faire repasser par le chemin terrible que nos devanciers ont si laborieusement frayé.
Phénomène étrange, et pourtant bien explicable : chaque fois que la Révolution reprend son cours, suspendu par les événements, elle ramène, sous d'autres noms, les mêmes hommes et les mêmes scènes, souvent les mêmes aberrations. Qui de nous n'a pas revu le 18 fructidor et le 18 brumaire, les journées de septembre et les journées de prairial, la montagne et la plaine, la terreur rouge et la terreur blanche, le Père Duchêne et les Actes des Apôtres, VAmi du peuple et VAmi du Roi, des Feuillants, des Jacobins, des Girondins, des Hébertistes aussi et des Babouvistes? Faut-il donc, pour que nous comprenions les leçons de l'histoire, qu'elle se reproduise sous nos yeux? Les Hébertistes nouveaux, comme ceux d'autrefois, sont restés étrangers au véritable esprit de la Révolution française ; les uns l'ont désavouée, ils ont été sincères ; d'autres ont feint de s'y rattacher pour abuser l'opinion. Ne savons-nous pas que le communisme, qui forme l'essence de leur doctrine, a trouvé des apologistes dans tous les pays, dans tous les temps, dans toutes les écoles, mais partout à l'état d'exception et de protestation? Quand on a le loiisir de penser, il surgit
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des penseurs (c'est Platon, c'est Thomas Morus, c'est Campauella, c'est Fénelon) qui cherchent dans les utopies communistes un remède aux abus de ce monde. Viennent les heures de trouble, ces grandes utopies se changent en systèmes étroits et inflexibles ; autour d'elles s'agitent les passions jalouses, les appétits déréglés, la démence furieuse. L'homme d'Etat, qui abhorre le désordre et punit le crime, sait pourtant, dans leur observation, puiser des avertissements utiles.
Le communisme est en opposition fondamentale avec la Révolution. Il nie tout ce qu'elle affirme : la propriété qu'elle divise dans l'intérêt de sa conservation, la patrie dont elle exalte l'amour jusqu'à l'héroïsme, la liberté qu'elle a fondée au prix de mille souffrances.
Les principes proclamés par cette Révolution n'ont pas porté tous leurs fruits ; elle n'a pas atteint son idéal ; le programme de 1789 n'a pas été entièrement rempli. Mais qui donc avait pensé qu'après moins d'un siècle aucun des défauts de l'ancienne société ne se perpétuerait dans la nouvelle? que de si nombreux essais n'amèneraient point de mécomptes? Qui donc a rêvé la perfection, un gouvernement sans abus, un peuple sans défauts? Qui rêve tout cela, sinon les esprits absolus, accoutumés à ne faire état ni des traditions, ni des intérêts, ni des passions humaines? Le progrès sans recul possible est l'œuvre de plus d'un âge; sa marche est aussi souvent gênée par les impatients que par les retardataires.
Et pourtant, que de choses accomplies par la Révolution ! Quand on compare la France d'aujourd'hui avec la France de l'ancien régime, telle que l'esquisse tracée au début de ce petit livre en peut donner l'idée, combien les deux images se ressemblent peu !
h'égalité a remplacé les privilèges de la naissance. Les charges de l'Etat pèsent sur tous les citoyens; la
justice est la même pour tous; tous peuvent aspirer aux positions les plus élevées; et cet ensemble ne tardera pas à être complété par une éducation accessible à tous.
La liberté du travail et celle de l'industrie sont entrées dans nos lois ; elles pénètrent dans nos moeurs à mesure qu'elles sont mieux comprises ; celle des cultes, celle de la discussion et de l'enseignement ne sont plus contestées par les esprits sérieux.
La fraternité nationale, fondée par le remaniement du territoire et la suppression des douanes intérieures, est solidement assise sur l'unité de législation et sur l'unité financière. La fraternité des peuples ressort de la condamnation solennelle des guerres de conquête, prononcée par notre Assemblée constituante. La fraternité humaine, qui avait inspiré l'abolition de l'esclavage, enfin réalisée en 1848, avait inspiré aussi l'abolition de l'échafaud, et, en attendant, l'adoucissement graduel de la pénalité; elle a créé l'assistance publique.
Au lieu de ces indications sommaires et générales, que ne nous est-il permis d'énumérer les bienfaits de la Révolution?
Je n'en citerai qu'un : la division de la propriété foncière, que nous avons le droit de regarder comme un de ses actes les plus décisifs.
Avant 1789, avons-nous dit, la bourgeoisie en possédait les deux septièmes; le reste appartenait à la noblesse, au clergé et aux princes. — Huit millions de propriétaires se partagent aujourd'hui le sol; six millions d'entre eux payent moins de 30 francs d'impôts. — Et comme conséquence la production agricole, évaluée par Lavoisier à trois milliards, a plus que quintuplé; depuis trente années seulement, ainsi l'éta- Dlissent les dernières enquêtes, la valeur des biens ruraux a augmenté de 63 milliards.