PAR UN DIPLOMATE ÉTRANGER
Le 5 janvier 1788, mourait à Paris, à l'âge de 88 ans, le comte d'Argental, ministre plénipotentiaire de Parme auprès de la cour de Versailles.
Son neveu, le comte de Puisignieu (1), colonel-commandant du régiment de Lorraine-Cavalerie, se considéra comme chargé de l'intérim qu'il remplit jusqu'au moment où le bailli de Virieu fut officiellement désigné pour remplacer le comte d'Argental.
Pendant cette période, la correspondance diplomatique continue comme par le passé, mais elle se ressent un peu du défaut d'autorité chez celui qui faisait l'intérim.
(1) Pierre-Georges-Félicien de Puisignieu, né le 11 juillet 1750, capitaine en 1770, colonel en 1777, maréchal de camp en 1791, lieutenantgénéral en août 1814, mort le 27 avril 1816, a fait les campagnes de l'Emigration : en 1792, à l'armée des Princes et, en 1795, à l'armée anglaise.
Ce sont surtout les affaires des parlements qui remplissent les missives; qu'on y joigne quelques nouvelles de cour, des détails sur la santé toujours précaire du duc de Normandie, des considérations sur l'état embarrassé des finances et l'on aura une idée assez complète des- dépêches écrites pendant les premiers mois de 1788.
A la date du 13 janvier, à la suite du récit d'un duel extraordinaire par ses circonstances, le courrier devient intéressant :
« Le fils de M. Le Breton, premier président du Parlement de Bordeaux, s'est battu au pistolet contre M. de Scépeaux, lieutenant-colonel du régiment de Septimanie. M. de Scépeaux, ayant fait feu le premier, a manqué son adversaire, lequel a tiré en l'air. M. de Scépeaux ne se déclarant pas satisfait, le combat s'est continué à l'épée. M. Le Breton a reçu un coup dans le menton et, au même instant, en a porté un au cœur du colonel, qui est resté raide sur place.
Le 3 de ce mois, l'Evêque de Dol, portant la parole au Roi, au nom des États de cette province, s'est permis de désapprouver le projet de l'Edit en faveur de la tolérance purement civile des protestants. Il a été jusqu'à évoquer l'ombre de madame Louise de France qui vient de mourir, pour prédire à S. M. les maux qui doivent résulter, pour l'Eglise et pour l'Etat, de la tolérance civile pour des sujets non catholiques. Au sortir de l'audience, l'Evêque de Dol a reçu l'ordre de retourner et de demeurer dans son diocèse.
Nous ferons mention de la translation de Mgr le duc d'Orléans dans son château du Raincy, qui n'est éloigné que de trois lieues de Paris, et beaucoup plus commode que Villers-Cotterets, qui est à quinze lieues
de la Capitale. On a lieu de présumer que cet exil sera
long... »
« Paris, 27 janvier 1788.
« ... Le 11, il y eut au Parlement assemblée des Chambres où Mgr le duc d'Enghien prit séance pour la première fois. Ce jeune prince prononça un discours qui fut très applaudi et M. le premier président, en y répondant, observa que c'était la première fois que l'on voyait siéger ensemble le grand-père, le père et le fils, ensuite, on reçut pairs de France MM. de Fitz- James, de Choiseul et de Coigny.
Dans F après-midi, la grande députation se rendit à Versailles et le résultat fut que Sa Majesté ordonna que les arrêtés du 28 août et du 4 janvier seraient biffés, en sa présence, des registres, et qu'Elle-même en arracha les feuillets et les déchira.
Les différents écrits qui ont paru au sujet de l'édit en faveur des protestants ne sauraient que produire un fort bon effet, en jetant de nouvelles lumières sur tous les points de controverse qui demandent du temps pour être éclaircis, mais qui ne sauraient empêcher l'enregistrement, puisque les députés ne roulent que sur des formes. L'article des baptêmes et celui des mariages sont ceux qui ont occasionné le plus de débats entre les conseillers. On n'est point d'accord encore si ce sont les curés catholiques qui feront les mariages des protestants et baptiseront leurs enfants, ou bien si les ministres de leur religion feront ces fonctions. Le premier projet fut proposé au cardinal de Fleury par un certain Robert qui avait été l'ami de Fléchier, évêque de Nîmes, et qui, vraisemblablement le croyait bon. Il
était peut-être bon pour les protestants de Paris, mais il ne faut pas croire qu'il le fût de même pour ceux des provinces ; c'est, du moins, le sentiment des personnes sensées. Le Roi a retiré l'édit et Ton présume que c'est pour y faire les changements que son Parlement lui a proposés.
Le titre de l'ouvrage de M. de Rulhière est bien modeste : « Eclaircissements historiques sur les causes de la révocation de l'Edit de Nantes et sur l'état des protestants en France, depuis le commencement du règne de Louis XIV jusqu'à nos jours, tirés des archives du gouvernement. »
L'auteur démontre combien le Roi fut trompé dans ce qu'on lui fit faire contre les protestants. »
« 4 février 1788.
« ...Le travail du Conseil de la guerre sur la nouvelle formation de l'armée est bientôt fini, et voici ce qu'on dit de l'établissement militaire pour l'infanterie. Elle aura 17 divisions (13 françaises et 4 étrangères). Chaque division sera commandée par un lieutenantgénéral en second et par un maréchal de camp divisionnaire. Ces commandants auront sous eux six maréchaux de camp adjudants généraux en premier, six mestres de camp adjudants généraux en second, six adjudants majors en premier et six adjudants majors en second, tous ofliciers supérieurs, servant six mois d'été et six mois d'hiver, alternativement chacun de chaque grade. Chaque division sera composée de six régiments distingués par la couleur des parements et des revers. Ces corps seront répartis dans les provinces et sur les frontières. Il paraît décidé que la promotion projetée
dans le militaire ne sera effectuée qu'après que le plan général de la constitution de l'armée aura été arrêté : en conséquence, on la renvoie à la mi-mars.
Monseigneur l'Archevêque de -Toulouse est toujours fatigué par sa toux. En vain, le silence lui est-il prescrit ; la multiplicité des affaires ne permet guère à ce prélat d'observer un tel régime et son rétablissement n'est pas aussi prompt qu'on le désire. M. Barthès, son médecin, dont les soins ont apporté quelques adoucissements à sa santé, a reçu du Roi un brevet de conseiller d'Etat et Sa Majesté en a informé, par une lettre très obligeante, le premier ministre.
Dès que Monseigneur le Cardinal de Luynes fut mort, le Roi fut trouver l'Archevêque de Toulouse, et l'abordant d'un air un peu piqué : « Monsieur de Toulouse, je ne veux plus de vous, je n'accorde désormais mon amitié qu'à Monseigneur l'Archevêque de Sens. » Puis, changeant de contenance, il l'embrassa tendrement; il lui conféra, en outre, la riche abbaye de Gorbie, en Picardie. Monseigneur l'Archevêque a pris de suite le titre de son nouvel archevêché, mais il a remis en même temps au Roi une grosse pension sur l'abbaye de Moissac dans le Quercy, dont il est pourvu, de sorte qu'il ne conserve plus rien du traitement qu'il avait en qualité de principal ministre. Sa Majesté n'a point encore nommé à l'archevêché de Toulouse; on croit même que cette nomination n'aura lieu qu'après le retour de Monseigneur l'Archevêque de Narbonne, qui revient des Etats du Languedoc ; le public désigne pour cet archevêché, messieurs les Archevêques que ceux-ci laissent vacants; on y désigne M. FEvêque de Rodez.
Quant à la place de Commandeur des ordres du Roi,
on met sur les rangs trois prélats, savoir : les iirchevêques de Paris et de Reims et l'Evêque de Laon, grand aumônier de la Reine.
Il était question de M. le duc d'Harcourt pour la place à l'Académie française que M. de Luynes a laissée vacante; d'autres assurent que M. le Duc de Penthièvre doit la demander pour M. le Chevalier de Florian, son gentilhomme ordinaire, fort connu dans la république des lettres par son théâtre, ses romans et plusieurs nouvelles dont la morale est pure, le style épuré et la lecture agréable. Son Estelle, roman pastoral, qu'il vient de publier, et qui doit servir dépendant à sa Galathée, est un succès bien flatteur pour M. de Florian. Cependant, tant de titres à une place à l'Académie française ne lui obtiendront pas celle dont il s'agit, puisque les académiciens ont fait dire à M. le président de Nicolaï de se présenter; son nom et sa place n'éprouveront pas de refus... »
« Paris, 24 février 1788.
« ... Le bruit court que les quatre places de colonels généraux de l'infanterie, de la cavalerie, des dragons et des hussards, vont être supprimées, mais que les honneurs et les appointements de ces places seront conservés aux titulaires, et que le bénéfice qui résultera de cette suppression ne se fera sentir qu'à leur mort.
On ne sait rien de la réforme des carabiniers et des gardes du corps. Le Roi affectionne singulièrement ce dernier corps ; il a fait sentir à son ministre de la guerre que le service est trop chargé pour être fait par un nombre moindre de gardes et qu'il valait mieux réduire les chevaux. On va supprimer deux sous-lieutenants et
quarante gardes, par compagnie, plus 400 chevaux. La garnison des quatre compagnies sera Saint-Germainen-Laye, d'où le guet passera à Versailles et sera changé tous les huit jours.
Les six escadrons de la gendarmerie sont supprimés ; le maréchal de Gastries l'avait annoncé, dès lundi, dans un souper où il s'était trouvé.
La santé du Dauphin est chancelante ; le duc de Normandie a été assailli, il y a trois jours, de convulsions. »
« Paris, 0 mars 1788.
« ... Le bruit s'est répandu dans Paris que le Roi devait venir, demain, au Parlement, pour y faire enregistrer les édits du timbre et de l'impôt territorial. On a aussi dit que l'assemblée des Etats généraux serait fort rapprochée et qu'elle aurait, peut-être, lieu cette année. Vrais ou faux, de tels bruits annoncent toujours un dérangement dans les affaires, ainsi que la crainte d'une banqueroute. Ceux qui voient tout en noir et qui sont les médecins tant pis tiennent des propos très alarmants et propres à inspirer de justes craintes. L'assemblée des notables a montré à la nation entière le gouffre profond qui était creusé depuis longtemps et qui allait engloutir la fortune des particuliers. M. de Galonné a eu ce courage ou s'y est vu forcé. Il a donné un plan qu'on a proclamé partout être le seul capable de réparer le mal ; on l'en a puni en lui ôtant ses charges et les honneurs dont il était revêtu. En même temps, on fait tout ce qu'il a dit et on espère s'en trouver bien. Les Mémoires, surtout le dernier, sont l'ouvrage d'un homme de génie, à qui la connaissance des finances est familière. M. Necker ne lui a pas encore répondu, parce
qu'il était pressé d'achever l'impression de son ouvrage qui va paraître et dont le titre est : de Virnportance des opinions religieuses.
» On attend aussi avec impatience la seconde partie de l'ouvrage de M. de Rulhière, mais il paraît qu'elle ne sera publiée que le mois prochain.
» Le chevalier de Florian a obtenu la place de M. le cardinal de Luynes à l'Académie française. L'élection a eu lieu jeudi, et dans la prochaine, on fera l'élection de M. d'Aguesseau.
L'affaire des gardes du corps, en garnison à Beauvais, qui iirent feu du théâtre sur le parterre a été jugée la semaine passée. Les trois principaux avaient été condamnés à mort, mais S. M. a commué leur peine. Il ont été seulement obligés de demander pardon au public, chassés de leur corps et déclarés inhabiles à reprendre
du service. »
« « Paris, 17 mars 1788.
« Dimanche dernier, il s'est trouvé un nombre étonnant de militaires à l'audience du ministre de la Guerre. Celui-ci leur a déclaré que S. M. ayant signé le travail de la nouvelle formation de l'armée, toute réclamation devenait désormais superflue. On compte que, d'ici au 4 de ce mois, toutes les ordonnances seront publiées à la fois, ainsi que la promotion militaire. On ajoute que M. l'Archevêque de Sens et M. le comte de Brienne passeront une partie de la semaine sainte et les fêtes de Pâques, le premier dans son diocèse, le second dans ses terres, pour être à l'abri de toute réclamation de la part de ceux que le nouveau plan d'économies et la nouvelle forme de l'armée rendront mécontents.
On a appris à ce sujet, de Versailles, que les murmures et les plaintes amères des officiers mécontents avaient ému jusqu'au Roi, que S. M., en approuvant le plan, avait cru aussi qu'on emploierait ceux des officiers que l'ancienneté de service et les connaissances acquises dans les guerres rendaient dignes de récompenses, que sa surprise a été extrême en apprenant que c'était précisément ceux-ci qu'on avait cherché à éloigner des grades supérieurs, qu'on les avait conférés à des jeunes officiers dont la naissance et les alentours font le plus grand mérite ; que S. M. était entrée dans une grande colère et avait ordonné qu'il y aurait mardi prochain un comité particulier, auquel Elle présiderait pour changer cette nomination aux grades supérieurs faite par son conseil de la guerre. M. de Guibert, qui a eu la plus grande part dans tous ces changements, court le risque d'attirer sur lui la plus grande part du mécontentement des officiers qui se plaignent à haute voix.
L'Académie française a tenu jeudi une séance publique pour la réception de M. d'Aguesseau, conseiller d'Etat, à la place de M. de Paulmy. La séance s'est terminée par la lecture qu'a faite M. Marmontel d'un poème de sa composition sur la mort du duc de Brunswick ; on peut dire de cet homme de lettres que les années, loin de diminuer en lui la chaleur de la poésie, semblent donner au contraire à ses productions le feu dont manquent ses œuvres de jeunesse. »
La dépêche suivante (24 mars 1788) est rédigée par le chevalier de Lama, secrétaire de la Légation, qui tiendra la plume jusqu'à l'arrivée du bailli de Virieu. »
« Paris, 24 mars 1788.
« M. le comte de Puisignieu vient de me communiquer à l'instant la lettre que S. A. R. lui a fait l'honneur de lui écrire et celle de V. E. dans laquelle j'apprends que Mgr. l'Infant daigne me confier le titre et la place de secrétaire de la Légation. En même temps que je supplie V. JE. de me mettre aux pieds de notre auguste maître, pour lui rendre mes actions de grâces de ce nouveau bienfait, je prie V. E. d'agréer mes plus sincères remerciements pour le grade de lieutenant, qui vient de m'être accordé et pour la part qu'elle y a eu, aussi bien qu'à cette place, dont je suis redevable à la protection dont e|le m'honore.
M. le comte de Puisignieu m'a dit que, dès ce moment, il cesserait d'envoyer les nouvelles à Mgr. l'Infant, qu'il en avait prévenu, môme, M. le comte de Montmorin, qui, lors de la mort de M. d'Argental, lui avait déclaré que ce serait faire chose agréable au Prince et à son ministre que de continuer la correspondance. Ainsi j'aurai Thonneur, dorénavant d'envoyer des nouvelles à V. E...
... On annonce la réforme de 173 charges dans la maison de la Reine et la démolition de quatre châteaux royaux et des maisons qui n'entrent point dans le projet d'isolement du Louvre.
... On rapporte une anecdote au sujet du Mémoire de M. de Galonné, qui, si elle est vraie, est bien honorable pour l'ancien contrôleur. Le Roi demanda dernièrement à son premier ministre son avis sur ce second Mémoire, en réponse à M. Necker. « Sire, répondit l'Archevêque, le talent de l'écrivain y brille d'un bout à l'autre. »
— « Et l'exactitude du calculateur reprit S. M. Je suis prêt à signer tous les articles où il est question de moi. »
M. de Galonné a été fort malade, on l'avait même dit mort, ici, à Paris, mais ce bruit s'est vite dissipé.
... La maison de la Trémoille, une des plus anciennes et des plus illustres de France, demande de jouir à la Cour des mêmes honneurs qui y sont accordés aux princes étrangers et à la maison de Rolian. Elle fonde sa prétention sur les descendants de Charlotte d'Aragon, princesse de Tarente, fille de Frédéric, roi de Naples, en 1541. Les Pairs ne forment, dit-on, aucune opposition à la prétention de la maison de la Trémoille, mais il paraît que le reste de la noblesse désirerait que la décision de cette affaire fût renvoyée aux Etats généraux. On parle plus que jamais de la tenue de ceux-ci avant la fin de l'année.
On croit qu'un nouveau lien ne tardera pas à unir les deux augustes maisons d'Orléans et de Condé ; on assure, du moins, qu'il est question de marier Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, âgée de onze ans, avec M. le duc d'Enghien, qui en a seize
Madame la duchesse d'Orléans est venue ces joursci à Paris ; elle est arrivée seule, à dix heures et demie du soir; elle est repartie, sur-le-champ, pour le Raincy. On ignore quel a été le but de ce voyage précipité et nocturne.
D'après toutes les démarches du Parlement, on est presque porté à croire que l'exil de M. le duc d'Orléans sera d'une plus longue durée qu'il ne l'aurait été si le Parlement ne mettait pas tant d'opiniâtreté à redemander les trois exilés. Voulant le servir, on est nuisible à ce prince et la cessation de nouvelles demandes
de la part du Parlement hâterait vraisemblablement le moment du rappel de l'auguste exilé. La chasse fait sa plus grande occupation et l'arrache en partie à l'ennui que l'éloignement de la Capitale et la privation de ses plaisirs doivent nécessairement lui causer. Il est vrai que plusieurs seigneurs vont au Raincy pour lui faire leur cour.
Lundi, quelques princes et seigneurs ont fait dans le bois de Vincennes une course de chevaux, à l'instar de celles d'Angleterre. Les chevaux sont montés par des jockeys. On a répandu le bruit dans Paris qu'on l'avait imaginée pour plaire au duc d'Orléans, pour qui ce genre de divertissements est plein de charmes, mais on a appris le soir même que ce Prince n'y était point venu; il n'était pas croyable, en effet, qu'il se montrât actuellement devant une quantité de monde prodigieuse, accourue de Paris et des environs pour jouir d'an spectacle nouveau en ce pays. Les chevaux du prince Joseph de Monaco ont gagné. Les paris étaient assez considérables.
Les trois jours de Longchamps ont été aussi brillants que les autres années, malgré le mauvais temps. Plusieurs personnes et dames assises dans des voitures découvertes très élégantes, dans des phaétons, dans des wiskeys, attelés de chevaux fringants et harnachés avec tout le goût imaginable, étalaient aux yeux ébaubis et étonnés du spectateur, piétinant dans la boue, éclaboussé par les carrosses, mouillé et transpercé d'eau, tout ce qu'une parure recherchée et une coquetterie raffinée apprennent aux petites maîtresses, pour éblouir et exciter l'admiration. Leurs grandes plumes, qui voltigeaient mollement sur un chapeau placé avec grâce sur
une frisure faite avec tout Fart possible, semblaient braver la pluie qui est tombée pendant toute l'aprèsmidi du dernier jour.
M. de Barneville a inventé une machine au moyen de laquelle une seule ouvrière pourra filer une livre de coton assez fin pour en faire un fil de 300,000 aunes de long. On sait que les plus belles manufactures de l'Inde ne donnent pas 140,000 aunes. Le ministre., toujours empressé d'adopter ce qui peut contribuer à la perfection des manufactures, a accueilli l'invention de M. de Barneville et lui a témoigné sa satisfaction par une récompense. Le Roi, la Reine et la famille royale jouissent d'une parfaite santé... »
« Paris, le 31 mars 1788.
« Le Parlement de Bordeaux a renvoyé à S. M., du lieu de son exil, tous les édits qui ont paru et qui ont été enregistrés par lui dans l'espace de dix ans, en protestant que, tant que les lettres de cachet seraient suspendues sur les têtes comme un couteau, aucun des conseillers n'oserait rendre la justice. On dit que cette protestation va faire casser le Parlement.
Le barreau vient de perdre un avocat célèbre, M. Gerbier, mort, jeudi dernier, à 63 ans.
Le Maréchal de Gastries fait réparer un de ses châteaux pour y recueillir les gendarmes que la réforme de ce corps laisse sans ressources.
On donne un nouvel uniforme à la cavalerie; il est blanc, fermé jusqu'à la ceinture par des agrafes et serré d'une écharpe de même couleur que le collet. Les cavaliers seront désormais astreints à porter la cuirasse aux manœuvres... »
« Paris, 6 avril 1788.
«M. le duc d'Orléans a paru dernièrement à Paris, conduisant un cabriolet et dans un grand négligé. Le prince s'est rendu aussitôt au Palais-Royal, où, après avoir salué madame la duchesse d'Orléans, il a été visiter les travaux entrepris durant son absence, au milieu du jardin, travaux dont on ignore jusqu'à présent la destination ; les uns disent que ce sera un manège pour que Hasteley puisse y faire des exercices de chevaux, les autres, qu'on y construit des salles de bal. S. A. S. est ensuite allée à Bellechasse embrasser ses enfants, après quoi, elle a été faire avec le principal ministre et le comte de Brienne un travail relatif aux corps de hussards, dont ce prince est colonel général. Après ce travail, dont le résultat n'est pas conforme aux vœux des deux ministres puisque le duc d'Orléans a déclaré qu'il ne traiterait cette affaire avec d'autre personne que le roi, S. A. S. est allée dîner à Mousseau, et retourna le soir même au Raincy.
...Il est question de lois somptuaires pour les dépenses que les officiers généraux et les colonels font tant en garnison qu'en campagne. Ils portaient dans ces dépenses et dans celles de la table surtout, la même recherche, le même luxe, la même profusion qu'on voit régner dans la capitale. Le temps que les premiers mettaient à faire leur tournée et celui que les colonels passaient à leur régiment était un temps de dépenses qui, à la longue, délabrait la fortune des seigneurs.
... Un arrêt du conseil, paru depuis peu, nomme deux officiers généraux, messieurs de Thumbereau et de Guibert, et six hommes de lettres, pris dans les acadé-
mies et dans l'Université, pour proposer un nouveau plan d'études en faveur des écoles militaires. Un pareil travail a été confié à M. le marquis de Gondorcet et à l'abbé Maury pour les études nationales, de sorte que, dans tout le royaume, l'instruction de la jeunesse prendra une nouvelle forme plus abrégée et plus utile.
La Société royale de Médecine a rédigé un programme d'études sur l'allaitement artificiel. M. de Crosne, lieutenant de police, a réuni, pour cet objet 2,000 livres, pour être distribuées en prix.
...Plusieurs citoyens de Grenoble, berceau du chevalier Bayard, voulant élever un monument à sa mémoire, ont recueilli des sommes considérables des principaux personnages de la province. Les officiers des régiments Royal-Marine et Saintonge ont fait naître l'idée d'y intéresser la noblesse et le militaire de France. M. le duc d'Orléans a donné 8,000 1. M. d'Orglancier de Saint-Germain, chevalier de Saint-Louis, descendant en ligne directe de Bayard, envoie 3,000 fr. Les deux régiments ci-dessus mentionnés ont fourni 1,000 1.
... On a envoyé à Toulon des ordres très précis au commandant et à l'intendant de la marine de recevoir avec tous les honneurs dûs au caractère des envoyés, les ambassadeurs de Tippoo-Sahib, qui sont attendus dans ce port et pas à Brest, comme on l'avait cru d'abord. On leur prépare, en conséquence de ces ordres, l'hôtel du commandant de la Marine. On a fait venir à Toulon, de Marseille, deux carrosses dorés dont un à six chevaux et à la livrée du roi ; on y a fait venir aussi de la même ville des acteurs pour que la comédie y soit mieux jouée et que le spectacle y cause plus de plaisir.
On a appris dernièrement que ces ambassadeurs sont arrivés à Carthagène et qu'ils n'attendaient qu'un vent favorable pour mettre à la voile.
... Blanchard, courageux et infatigable voyageur aérien, vient de mourir dans son lit, du moins, le bruit de sa mort court-il ici depuis plusieurs jours.
On avait aussi fait mourir le célèbre M. de Buffon ; mais la nouvelle s'est trouvée être fausse. Cependant, son âge, ses souffrances, ses infirmités, joints à une insomnie qui dure depuis un an, ne laissent pas de place à l'espérance. Les lettres et les sciences feront en lui une grande perte.
On vient de supprimer tous les trésoriers particuliers et de réunir les différentes trésoreries au trésor royal. Désormais, il n'y aura plus qu'un seul garde du trésor et quatre administrateurs, dont les appointements seront portés seulement à 50,000 francs. On espère ainsi obvier à quantité d'abus dont les suites ont été fâcheuses pour le Roi et pour les particuliers. Ces agents, à ce qu'on dit, se faisaient verser d'avance par le trésor royal les sommes qui étaient destinées pour leurs caisses ; ils mettaient dans le commerce les fonds qui ne devaient être employés qu'au bout de quatre ou cinq mois. Puis ils prêtaient au trésor royal, l'argent même du Roi à 5 et 5 1/2 pour 100. Ils entreprenaient de grandes affaires. Leur mauvaise réussite les obligeait à emprunter aux particuliers pour satisfaire aux échéances; cela se répétait, on allait de mal en pis; plus de crédit, plus d'argent, la banqueroute se déclarait et l'argent du Roi avait été englouti par ces messieurs. Témoin, les banqueroutes récentes de messieurs de Saint-James, Sillery, etc.
On dit à Londres qu'un quidam ayant témoigné à M. de Galonné sa surprise de ce que M. Necker n'avait pas répondu encore à son dernier écrit, l'ex-contrôleur général s'était écrié avec beaucoup de feu : « Messieurs, je vous donne ma parole d'honneur que si M. Necker répond, il est perdu, et j'avoue que s'il ne répond pas, il se perd. » On raconte, d'autre part, que, lorsque M. Necker reçut le dernier écrit de M. de Galonné, il s'écria avec véhémence : « Ah! je le tiens ! oui sur mon honneur, je le tiens, et il dit précisément ce que je voulais qu'il dît. )>
La grâce de M. le duc d'Orléans n'est point aussi éloignée qu'on le croit. Les prières de M. le duc de Penthièvre la lui ont enfin obtenue, à ce que disent les gens attachés à son service et qui sont dans son intimité. On est enclin à le croire, dès qu'on sait combien le Roi estime et chérit ce prince vertueux. La grâce obtenue, M. le duc d'Orléans, demandera la permission de faire un voyage à Madrid, pour voir la fille aînée du prince des Asturies, qu'on croit être destinée au duc de Chartres.
... Il y a eu mercredi dernier une nouvelle consultation sur la santé de Mgr le Dauphin, en présence de Leurs Majestés. On commence à être un peu plus rassuré sur ses jours, mais on craint qu'il ne lui reste quelque défectuosité dans la taille.
Mgr le duc de Normandie doit être inoculé le 8 du mois prochain, à Meudon, où la reine se rendra le 12.
Le premier médecin, M. Lassone, qui a été malade, va beaucoup mieux ; le Roi avait déjà dit à M. Portai qu'il voulait absolument qu'il le remplaçât.
Le Roi, la Reine, la famille royale jouissent d'une parfaite santé. »
« Paris, 13 avril 1788.
« ... Du 1er au 10 de ce mois, jusqu'au 10, il mourait tous les jours à l'Hôtel des Invalides cinq à six personnes. On a attribué cette mortalité soudaine et si grande à la mauvaise qualité des aliments, ensuite à l'eau. On a supprimé les fèves et on pense prendre une autre farine et revenir à l'ancienne eau des puits et point celle des pompes à feu des frères Perrier. Dans cet hôtel, il y a environ 3.000 personnes, tant officiers, soldats que domestiques. La consommation est immense, le gain considérable, les entrepreneurs peu délicats et avides. On raconte que la farine, dont les Invalides mangent actuellement le pain, avait été rejetée, comme de mauvaise qualité et que les pourvoyeurs ont su la faire reprendre en la mêlant avec de la bonne. Si cette fraude est vraie, le châtiment des coupables sera très rigoureux... »
« Paris, 21 avril 1788.
a J'ai l'honneur d'annoncer à V. E. le rappel de Mgr le duc d'Orléans. Ce prince arriva au Palais-Royal le mercredi 19, à onze heures du soir. Le lendemain, il alla à Versailles, y ayant été mandé par le Roi, avec les autres princes du sang. Il fut admis d'abord dans le cabinet de Sa Majesté où il eut un quart d'heure d'entretien particulier avec Elle. Revenu à Paris, ce prince reçut les visites et les compliments de sa famille, des princes, des ducs et pairs, et des seigneurs de la cour. Le vendredi, Mgr le duc d'Orléans fut à l'Opéra ; dès qu'on l'aperçut des loges et du parterre, on se mit à l'applaudir. Au Palais-Royal, on marqua le même jour
et d'une manière plus sensible le plaisir qu'avait causé le retour de ce prince. Tous les locataires concoururent à l'envi à illuminer les boutiques et les fenêtres qui donnent sur le jardin. Vers les dix heures, ils firent des feux d'artifice et tirèrent une quantité innombrable de pétards.
Pendant que cette scène de réjouissances se passait au Palais-Royal, une autre, bien différente, avait lieu aux Menus-Plaisirs du Roi. Votre Excellence sait que c'est un bâtiment immense où est renfermé tout ce qui sert aux spectacles, aux fêtes, aux enterrements, aux catafalques de la Cour. Des enfants avaient mis, à ce qu'on dit, par étourderie, le feu à un grenier au foin contigu au hangar où étaient renfermées les décorations du théâtre de Versailles. Il a dévoré en peu de temps ces matières extrêmement combustibles et, faisant tomber le toit, il a élevé tout d'un coup des flammes à une hauteur si prodigieuse que, malgré le clair de lune, le ciel de Paris resplendissait d'une manière effroyable ; les pompiers sont accourus avec leurs pompes, les Capucins sont arrivés, on a arrêté les paysans pour faire la chaîne et grâce à l'habileté du capitaine des pompiers et à l'infatigable activité de ceux-ci, qui faisaient jouer près de quarante pompes, le ravage n'a point été aussi considérable que l'immensité des flammes le faisait craindre. Néanmoins, il a été très grand. Douze décorations ont été réduites en cendres ; il faut compter dans ce nombre le superbe temple de Jupiter, dans Pollux et Castor. Les bases, les chapiteaux des colonnes, tous les ornements des entablements et de la voûte étaient en pierreries, elle était connue sous le nom de décoration de diamant.
Tous les costumes de l'Opéra ont été mouillés, salis et sont perdus ; plus de deux cents toises carrées de batiste ont été calcinées par le feu et, ce qui pis est, cinq personnes ont péri dans l'incendie. Il s'est manifesté à huit heures de Taprès-dîner ; on ne s'est rendu maître du feu qu'à deux heures du matin. On a reconnu, surtout dans cette occasion, l'utilité d'un corps de pompiers. La prévoyance du chef a épargné tous ces dégâts qui ne sont occasionnés que par la peur d'être brûlés et par la précipitation de sauver les effets, et l'expérience des subalternes et leur ardeur que la vue du danger n'a fait qu'accroire ont contribué à diminuer la perte que le Roi a faite et qu'on évalue à deux millions.
La santé de Mgr le Dauphin se raffermit tous les jours...
... L'événement a prouvé que les personnes qui mettaient en doute la nomination de M. l'abbé de Périgord à l'évêché de Carcassonne avaient de fortes et bonnes raisons pour en douter, car on n'ignore pas qu'il est très mal à la cour. Cet évêché a été donné à M. l'abbé de Vintimille...
Tous les Parlements semblent avoir en vue de fomenter la révolte et de changer la constitution de ce royaume. Le Parlement de Paris leur en donne l'exemple. Même ses partisans les plus zélés voient avec chagrin que ce corps a plus en vue son intérêt et son autorité compromise qu'il ne cherche le bien du peuple. C'est l'amour-propre des individus d'un corps aux prises avec la royauté offensée... »
« Paris, 27 avril 1788.
« ... La revue des gardes françaises et suisses que
S. M. fait tous les ans aura lieu lé 3. On ne sait deviner la cause de cette anticipation. On fait des conjectures et, après d'autres données, on en tire des conséquences un peu noires. On sait en effet de bien certain que les commandants et intendants des provinces ont reçu ordre de se trouver, avant le 3, au lieu de leur résidence où ils apprendront les volontés de S. M. On est assuré que ce ne seront point des ordres militaires, mais des ordres civils. Il est certain, en outre, qu'on travaille à force à l'imprimerie des Menus ; que les imprimeurs y sont gardés à vue. M. le duc de Luxembourg même n'a pu parler pour affaires à l'un des chefs sans un ordre par écrit de M. le baron de Breteuil et, de plus, une sentinelle l'a accompagné partout. Le bruit d'une nouvelle séance royale pour le 5 ne fait que prendre plus de force et semble presque se changer en certitude...
On assure que le bois de Boulogne est vendu, à condition qu'on y bâtisse une ville champêtre, qu'on y laissera douze grandes allées garnies d'arbres, que les murs d'enclos n'ôteront pas la vue des potagers et des jardins et que les propriétaires paieront au Roi une redevance annuelle qu'on dit être de 40 livres par arpent, ce qui produira, à ce qu'on calcule, un revenu annuel de 100,000 livres. »
« 5 mai 1788.
« ... Samedi, il y a eu revue du Roi dans la plaine des Sablons. S. M. paraissait contente. M. le duc d'Orléans était remarquable par son bel habillement de hussard et son superbe cheval caparaçonné magnifiquement. A l'arrivée du Roi et de la Reine, les vivats n'ont
pas été si forts qu'avant l'époque des brouilleries actuelles de la Cour et des Parlements. Le peuple est aigri contre ses souverains par ceux-ci... On a été très content de M. le duc d'Angoulême qui avait un petit uniforme et son petit casque de dragon. Sa politesse envers tout le monde a été remarquée avec plaisir... »
« 11 mai 1788.
(( Les bruits qu'on faisait courir dans Paris depuis le rappel du Parlement et qui avaient pris plus de consistance dans ces derniers temps se sont réalisés. Une nouvelle refonte de la magistrature vient d'être opérée le 8, dans un lit de justice que le Roi a tenu à Versailles. Les Parlements rentreront ainsi dans leurs premières fonctions...
Le même jour et à la même heure que le Roi a tenu son lit de justice, les commandants des Provinces ont répété la même opération avec tous les Parlements du royaume.
... La Bretagne jette les hauts cris. L'Évêque de Rennes est venu à Paris en 28 heures pour en avertir la Cour... »
« 26 mai.
ce ... La santé de Mgr le Dauphin est toujours chancelante. Ce jeune prince est couvert de vésicatoires et traîne une existence malheureuse dont la fin est quasi désirable.., »
« 9 juin.
« ... Lundi, 2 juin s'est fait le mariage de la nièce du baron de Breteuil, mademoiselle de Matignon, âgée de
14 ans, avec le fils aîné de la maison de Montmorency à qui S. M. a permis de prendre le titre de baron de Montmorency. M. le baron de Breteuil a refusé les 200,000 francs que le Roi lui a voulu donner ainsi que les diamants que la Reine, voulait donner à la nouvelle mariée. Il n'a accepté aussi de l'Hôtel de Ville qu'un vaisseau garni de chiffons, de rubans, de mousselines, etc., qu'on évalue à 20,000 francs. Ce ministre a cru que ses richesses et surtout les circonstances critiques dans lesquelles on se trouve devaient lui faire refuser des dons onéreux à l'Etat. On a fait la noce le même jour, dans sa maison de plaisance de Neuilly. Les princesses ont ajouté, par leur présence, des charmes à cette fête. Le lendemain, feu d'artifice à l'hôtel de Montmorency ; le lendemain, second feu d'artifice sur l'eau vis-à-vis le Palais Bourbon et le quatrième jour, troisième feu d'artifice dans le faubourg Saint-Honoré à l'hôtel Matignon. Ce mariage arrange la maison de Montmorency ; on dit que la demoiselle a 7 ou 8 cent mille livres de revenus et que M. le baron de Montmorency se trouvera en avoir un jour 1.500 mille, en y joignant sa fortune et celle de son oncle, M. le baron de Breteuil... »
Dans le bulletin du 22 juin 1788, Lama rend compte d'une visite de Louis XVI à l'Hôtel des Invalides. On y relève deux traits qui mettent bien en évidence la figure du Roi : « ... Un officier, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui avait servi sous Louis XIV, interrogé par le Roi sur ses blessures, dit : « J'ai été blessé à la bataille de Denain, gagnée en 1712, et à celle de Malplaquet, en... » Il cherchait à se rappeler la date. « Je lui sais gré, dit le Roi en souriant, de se mieux souvenir de
Tune que de l'autre. »... Le Roi accorda la croix de Saint-Louis à quatre officiers invalides. Il eut la bonté de recevoir lui-même ceux de ces officiers qui se trouvèrent présents. On dit que, n'ayant pas de croix, il détacha la sienne de sa boutonnière ; en prit une ou deux aux boutonnières des princes et seigneurs de sa suite, les mit dans un chapeau et les fit tirer au sort aux récipiendaires, pour qu'il n'y eût point de jalousies entre eux... »
« 30 juin.
(( ... La Provence remue. Le comte Riquet de Garaman en revient. Les Provençaux ont fait contre lui quelques vers plaisants, mais qui ne sont pas méchants et révoltants comme ceux qui ont paru contre le Roi, la Reine et les ministres. Les voici :
Petit Riquet, un mot d'avis.
Il est trois pouvoirs en Provence :
Parlement, Mistral et Durance.
Parlement ne veut point d'édits ; Mistral au diable les emporte ; Et la Durance offre son lit A l'insolent qui les apporte. »
« 7 juillet.
« ... On attend incessamment les ambassadeurs de Tippoo-Sahib. On dit qu'ils apportent à S. M. un fauteuil d'or massif avec des clous de diamants et une quittance de 15 à 16 millions que le Roi avança à la France dans les guerres soutenues dans les Indes... »
« 13 juillet.
« ... Rien de nouveau excepté deux arrêts du conseil
année 1788 25
dont l'un relatif à la convocation des Etats généraux et l'autre au vingtième. Le premier a calmé un peu les esprits de cette Capitale et diminuera vraisemblablement l'alarme qu'a répandu dans les provinces tout ce qui s'est passé depuis le 8 mai. Le second prouve au peuple que le monarque, loin de vouloir l'accabler d'impôts, cherche, au contraire, à l'en soulager... »
« 20 juillet.
«... Les effets à la Bourse baissent considérablement, soit que l'agiotage est aux abois, soit que les capitalistes alarmés de tout ce qui arrive n'aient plus de confiance dans le gouvernement et ne veulent pas exposer leurs fonds. Il est certain que le crédit sur la place est bien tombé et il n'y a que la convocation des États généraux qui puisse le rétablir. Le ministère a senti cette vérité, car on assure qu'il va paraître bientôt un édit pour en fixer la convocation au 1er de mai de l'année prochaine... »
« 27 juillet.
«... On assure que M. le baron de Breteuil en demandant sa retraite n'a fait que prévenir sa chute qui était résolue et inévitable...
Malgré sa dureté qui le faisait appeler le Grand Vizir, il a toujours été juste. On sait qu'il réfléchissait longtemps avant de prendre un parti, mais qu'une fois pris il y tenait avec ténacité. L'embellissement de Paris est son ouvrage : démolition des maisons sur les ponts Notre-Dame, du Change et Saint-Michel; construction d'une halle aux fruits sur le terrain où, jadis, était le charnier des Innocents ; embellissement de la halle aux
draps et aux toiles ; construction du pont Louis XV ; enfin, ce qui rappellera à jamais son ministère et fera prononcer son nom avec les accents de la reconnaissance et de la joie par les malheureux, c'est la construction des quatre hôpitaux...
... Les ambassadeurs indiens ne semblent pas s'extasier beaucoup à la vue des choses qui frappent fortement les Européens ; la manufacture de Sèvres ne les a point surpris. En sortant de là, ils ont été à Saint- Gloud où madame la marquise de Matignon leur a fait servir une superbe collation... »
« Paris, 10 août 1788,
« L'assemblée du clergé a été continuée avec la permission de Sa Majesté jusqu'au 5 de ce mois et la dernière séance a duré jusqu'à minuit. Le clergé a voté des remerciements au Roi, sur la loi rendue en faveur des non-catholiques, et des représentations tendant à ce que leurs mariages, regardés seulement comme des contrats civils et non comme un sacrement, fussent absolument distraits des fonctions des curés pour être validés seulement par l'interposition d'un juge civil.
Le clergé a aussi arrêté de prendre pour 100,000 livres de billets de la loterie en faveur des malheureux cultivateurs ravagés par la dernière grêle et de biffer les numéros de ces billets, dont le bénéfice tournera à leur soulagement. Ainsi, le billet étant de 100 francs, sur mille billets, il y en aura 250 de gagnants, puisque sur 4, il y en a un qui gagne et ce gain devra s'ajouter aux 1,200,000 francs qu'on prélève sur la totalité au profit de ces malheureux. Les actes de bienfaisance en leur faveur se multiplient tous les jours ; presque tous
les théâtres ont donné une représentation pour eux. La recette du Français s'est montée après de 6,000 livres, celle <!e Y Opéra à 12,000 environ. La Comédie-Française a envoyé cette recette à Mgr l'Archevêque de Paris, qui a fait un accueil des plus honnêtes aux acteurs qui étaient venus en députation ; les mots que ce prélat a prononcés en cette circonstance font honneur à son esprit et à son cœur ! « Messieurs, a-t-il dit, aux députés de la Comédie : a Je suis fâché que V Église mette « entre vous et moi une forte barrière, mais f espère « que cet acte de bienfaisance ouvrira une porte de « communication entre le prélat et ses brebis. »
Cependant, ces brebis galeuses, qu'on a séparées de celles qui sont saines, font des aumônes considérables. Jadis, tous les spectacles donnaient, pour les pauvres, le quart de leur recette. Mais, depuis quelques années, ils ont consenti à un abonnement, pour n'avoir point de disputes avec les contrôleurs que l'Archevêque leur donnait. Aussi feu M. de Beaumont, lors de la dernière année de disette, se plaignait-il qu'on n'allât pas assez au théâtre. La charité alors, ou la commisération pour les pauvres, lui faisait déroger à ses principes, car il n'a pas tenu à lui qu'on ne supprimât, en France, les spectacles. M. Necker ayant appris que le prix d'utilité que décerne tous les ans l'Académie française au meilleur ouvrage de ce genre qui a paru dans le courant de Tannée avait été décerné au sien sur l'importance des questions religieuses, il a prié la dite Académie d'en disposer en faveur de quelque acte de bienfaisance. Elle a cru n'en pouvoir faire un meilleur usage qu'en destinant la somme de 1,200 livres, qui correspond à la médaille d'or qu'on offre à présent aux auteurs, au soula-
gement des cultivateurs de l'Auvergne, que l'éloignement de la Capitale met hors de la portée des secours qu'on y répand.
Dimanche dernier, les comtes de Brienne et de la Luzerne, secrétaires d'État, sont entrés, pour la première fois au Conseil, en qualité de ministres.
M. le maréchal, duc de Richelieu, est mort, jeudi, vers le soir, après un long affaiblissement comateux, qui avait été précédé de deux accès de fièvre. Le règne de la galanterie a perdu un de ses membres les plus illustres, du moins a-t-il joui de la réputation d'un des plus aimables roués qui ait existé en France ; peutêtre s'est-il vanté d'en avoir fait plus qu'il n'y en avait dans la réalité, car tel est le caractère de ces messieurs, de dire ce qu'ils font et ce qu'ils ne font pas.
M. de Fronsac, son fils, ne paraît pas fait pour porter le nouveau titre dont il hérite, car il a trop joui et beaucoup trop vécu en peu de temps ; c'est un squelette ambulant qui se traîne avec peine. M. de Chinon, son fils, est un jeune homme dont on loue beaucoup la conduite, le savoir, l'esprit, les grâces; quoique jeune encore, les voyages l'ont instruit. Madame de Richelieu, troisième femme du maréchal, ne s'est pas oubliée. 40,000 livres de rentes, comme veuve du doyen des maréchaux de France, 30,000 livres de douaire, un logement à vie, son mobilier, des diamants, etc.
M. de Richelieu, depuis quelque temps, n'avait plus sa tête ; dernièrement, à une assemblée de maréchaux de France, lorsqu'on vint lui dire qu'il pouvait la présider, puisqu'ils y étaient tous, il répondit : « Mais, » messieurs, M. le maréchal de Saxe n'est point encore » arrivé, il mérite bien qu'on l'attende. »
On transférera son corps à la Sorbonne, dans le tombeau du cardinal de Richelieu.
L'Académie des Sciences a arrêté de faire exécuter en marbre, par M. Pajou, le buste de M. le baron de Breteuil, comme un monument de sa reconnaissance envers ce ministre. C'est lui, en effet, qui leur a fait obtenir des jetons, comme en a l'Académie française, et qui a ajouté une nouvelle classe, tout en érigeant au Collège royal une chaire de physique expérimentale avec le cabinet des instruments nécessaires aux expériences... »
a 18 août.
(( ... La manière des ambassadeurs indiens pour exprimer leur amour à une femme est tout à fait charmante et délicate. Si c'est une rose qu'ils ont entre leurs mains, ils en détachent toutes les feuilles, les mettent dans le creux de la main, les arrosent avec de l'eau de senteur, puis portent ces feuilles à leur front, aux yeux, à la bouche, au cœur et, après cet attouchement, ils les jettent dans le sein de la femme qui est l'objet de leurs flammes...
Le lieu de l'Assemblée des Etats généraux n'est point encore déterminé; mais, il paraît qu'Orléans ou Soissons seront choisis. Ces deux villes offrent les ressources nécessaires pour recevoir commodément les représentants de la nation et de la Cour. On ajoute que la maison de campagne de l'Evêque de Soissons serait convenable pour recevoir le Roi et que le château de Compiègne offre aussi un avantage particulier à cause de son voisinage de Soissons. »
« 25 août.
«... On dit, depuis trois ou quatre jours, que M. l'abbé de Vermond est disgracié. Sans doute Votre Excellence sait que cet abbé fut donné jadis par M. l'Archevêque pour envoyer à Vienne et pour faire l'éducation de celle qu'on destinait pour femme au Dauphin. Il s'y prit si adroitement qu'il gagna en peu de temps la confiance de son élève et depuis, la Reine l'a pris dans une telle amitié que M. l'abbé est devenu le dépositaire de tous ses secrets, de ses plaisirs et de ses peines. M. l'abbé de Vermond, par un sentiment de reconnaissance, a placé M. l'Archevêque où il est. Il est l'âme du Conseil de la Reine et le ressort caché qui fait agir le ministère. Sa disgrâce va entraîner celle du principal ministre (1) et de son frère (2); M. de Lamoignon (3) sautera aussi. On nomme même les successeurs de M. l'Archevêque, de M. de Lamoignon et de M. le comte de Brienne. Ce sont M. Necker, qui n'aura pas ses titres ; M. de Malesherbes et M. le Marquis du Châtelet... »
« 30 août.
« ... La nuit du 26, au Palais-Royal, on a tiré pendant toute la soirée des feux d'artifice en réjouissance du renvoi de l'Archevêque et du retour de M. Necker... Le prélat a été hué dans la galerie même de Versailles. Au moment qu'il montait en voiture, quatre ou cinq voix crièrent : « Qu'il s'en aille et ne revienne
(1) Loménie de Brienne, archevêque de Sens.
(2) Le comte de Brienne, ministre de la Guerre.
(3) Chrétien François de Lamoignon qui avait succédé à M. de Miromesnil, en 1787, comme Garde des Sceaux.
jamais... » M. Necker est plus que jamais l'idole de la nation. Il brille de sa propre gloire ; il brille encore d'avantage par l'effet des contrastes. Des feux d'artifice, des illuminations ont été des preuves non équivoques de la joie publique, mais, ce qui arrive presque toujours dans ces réjouissances, la foule s'est portée à des excès. Le mercredi, 27, elle a obligé des particuliers de la porte Dauphine à illuminer : des portes ont été enfoncées, des vitres cassées, l'Archevêque et le Garde des Sceaux brûlés en effigie. Le lendemain, le guet à pied et à cheval était triplé. Celui-ci s'est servi de ses armes ; on dit que deux ou trois personnes ont été tuées. M. le Marquis de Nesle, premier écuyer de Madame, qui voulait contenir la rage des soldats, a reçu un coup de baïonnette. Hier au soir, la populace est revenue sur le Pont-Neuf pour se venger du guet. La foule voulait brûler les soldats enfermés dans le corps de garde; à la fin, elle s'est contentée de réduire celui-ci en cendres ; les soldats ont pu sortir, mais sans fusils et sans gibernes ; une autre foule, pendant ce temps-là, forçait et brûlait le corps de garde qui est près de l'Abbaye Saint-Germain. J'ai vu de près la colère de cette populace. C'est un animal terrible et féroce... La nouvelle de ces excès a été bientôt apprise à Versailles. Des ordres ont été donnés sur-le-champ à M. le Maréchal de Biron de prendre le commandement de Paris. Toutes les mesures d'ordre ont été prises. Des affiches ont été mises le samedi matin à tous les coins de rue pour en avertir le peuple. Elles ont produit un très bon effet et 1,200 gardes-françaises et autant de gardes-suisses qu'on a vu marcher dans Paris ont achevé ce que les affiches avaient commencé.
La terreur s'étant emparée de tous les esprits, personne n'a plus résisté... »
« 8 septembre.
a ... Mgr le Dauphin, à ce que m'ont dit des personnes qui l'ont vu, n'est pas trop bien. Il perd tous les jours de ses forces et l'espérance de les recouvrer. On craint qu'il ne meure dans peu de temps...
Il règne en ce moment à Paris une grippe ouBrienne (car elle s'est déclarée lors de la chute de M. l'Archevêque)... )>
« 21 septembre.
» M. de Lamoignon a donné sa démission dimanche ; on a recommencé de plus belle les feux de joie et les illuminations. Il est parti tout de suite pour sa terre de Basville. Sa chute a fait le plus grand plaisir aux parlementaires puisqu'ils l'ont toujours regardé comme l'ennemi de la robe... Le Roi a donné les Sceaux à M. de Barentin, premier président de la Cour des Aides... »
« Paris, ce 28 septembre 1788.
« Dans le conseil tenu dimanche dernier, il n'y eut rien d'arrêté, d'une manière fixe, sur la rentrée du Parlement, cependant, les magistrats furent avertis par le premier président d'avoir à se tenir prêts. Le lundi, il y eut plusieurs comités de ministres, où M. le Garde des Sceaux assista et où la forme de la déclaration à envoyer au Parlement fut discutée et arrêtée. Dès le lundi soir, le bruit se répandit au Palais de Justice que la rentrée aurait lieu le surlendemain : ce bruit tomba
bientôt. Le mardi soir, le premier président fut visité par M. de Villedeuil et immédiatement après, tous les membres de la Cour furent avertis de se trouver, le lendemain, à huit heures du matin, à leurs fonctions. Les gens du Roi avaient reçu une déclaration portant rétablissement du Parlement. Ainsi, dans la nuit du mercredi au jeudi, les gardes françaises et suisses qui occupaient le Palais se retirèrent et la compagnie de robe-courte reprit les fonctions ordinaires. C'est ainsi que le Parlement rentra le 24.
Le concours du peuple est aisé à imaginer, ainsi que sa joie et les applaudissements donnés et prodigués à mesure qu'on voyait paraître dans la grande chambre quelqu'un des conseillers ou des magistrats. Une des premières opérations du Parlement a été d'ajourner M. le lieutenant de police et M. Dubois, commandant du guet de Paris. Celui-ci a fait répondre par le major du guet que la goutte le forçait à garder le lit, mais on a su depuis qu'il s'était retiré à Colmar, en Haute-Alsace. L'autre, lorsque l'huissier se présenta dans son antichambre, lui fît dire d'attendre, mais l'huissier insistant déclara qu'il n'était pas fait pour attendre, se trouvant porteur d'ordres de la Cour, M. de Crosnes le suivit au palais. Sa robe longue lui donnait l'air d'un conseiller et lui valut d'abord des applaudissements et des vivats de la part des spectateurs. Mais il ne fut pas plutôt reconnu pour ce qu'il était que des sifflets, des brouhaha s'ensuivirent, et avec un tel éclat et une telle violence qu'il en trembla, pâlit, et peu s'en fallut qu'il ne tombât à la renverse.
Ces messieurs devaient s'attendre à cet ajournement personnel. Chargés de la police de la ville, pendant la
suspension du Parlement, et de toutes ses fonctions, ils doivent rendre compte de tout ce qui s'est passé, et, malheureusement pour eux, le renvoi de Mgr l'Archevêque et celui de M. de Lamoignon, ayant causé tant de meurtres, est, pour eux, un chef d'accusation très fort, car il a été dénoncé au Parlement que près de 600 personnes avaient été tuées, ou blessées dangereusement dans les deux dernières bagarres, et que la veille du 22 août, où il y eut sur le Pont-Neuf tant de personnes blessées et jetées à la rivière, plusieurs caporaux du guet avaient fait aiguiser leurs sabres.
Ensuite, on écrivit aux ducs et pairs et aux ducs des lettres de convocation pour le lendemain. A celle que M. le maréchal de Biron reçut comme duc et pair, on en joignit une seconde, par laquelle on le priait d'apporter et de montrer les pouvoirs de commandant de Paris dont le Roi l'avait revêtu, après les excès commis par la populace, sur le Pont-Neuf, ce même 28 août. M. de Biron a organisé un régiment de gardes, qui sont tous d'honnêtes gens et de braves militaires, qui sont aimés, qui s'étaient toujours bien conduits, et à la pleine satisfaction des Parisiens, mais ils ont eu le malheur dans le dernier attroupement, pour se réjouir de la chute de M. de Lamoignon, de prendre, dans la rue Saint- Dominique et la rue du Bac, en tête et en queue, la populace qui promenait le mannequin du garde des Sceaux, et de tuer plusieurs personnes, au lieu de mettre en fuite et de dissiper cette multitude tumultueuse. Le Parisien est indisposé contre les gardes françaises et c'est à ce sujet que le Parlement écrivit cette seconde lettre. Ensuite, différents corps vinrent pour féliciter les magistrats de leur rentrée dans leurs fonctions.
Les douze députés de Bretagne, ceux qui viennent de sortir de la Bastille, furent des premiers à se présenter.
Les poissardes voulurent les embrasser et les embrassèrent en effet, avec transport, mais elles refusèrent l'argent que ces messieurs leur offrirent. Le Parlement, réuni dans la grande chambre, fut informé de la part que les gentilshommes bretons, au nom de leurs provinces, prenaient à sa rentrée, et sans admettre ni refuser l'insistance qu'ils faisaient pour être introduits, il leur lit témoigner sa sensibilité sur cette démarche de leur part. Vint ensuite le Châtelet pour faire ses compliments de félicitation. Le Parlement le reçut à bras ouverts et l'appela le gardien des lois, l'administrateur équitable de la Justice, l'appui du pauvre, le défenseur du bien et de la cause publique.
Le prévôt des marchands et l'Hôtel de Ville vinrent présenter de même leur hommage à la magistrature ; ils n'ont pas eu à se louer de la réception qui leur a été faite, j'ai même ouï dire que la populace les avait hués.
Le Parlement s'assembla le lendemain et quatorze ducs et pairs y vinrent siéger. Le duc de Biron ne comparut point, soit qu'il ne jugeât point à propos de le faire, soit, comme on le soupçonne, que le Roi le lui défendît expressément.
Un arrêt avait paru le mercredi, pour empêcher toute sorte de réjouissance publique ; il n'a servi à rien. Le jeudi, il y eut plus de maisons illuminées que le mercredi, et le vendredi encore davantage. Au lieu de tirer des fusées et des serpenteaux dans la place Dauphine, le peuple les a tirés place du pont Saint-Michel,
rue de la Harpe, etc. Il a voulu se réjouir. Aucun malheur n'est arrivé ; du moins, on n'en parle pas.
On croit qu'en face de la déclaration qui doit paraître bientôt au sujet des lois criminelles, la sellette et la question, hors les cas très graves, seront abolies, et pour qu'un accès de mort prévaille, il faudra une majorité de trois voix parmi les juges.
Dès le mercredi 17, les payements des rentes pour les six premiers mois de 1788 ont été ouverts à l'Hôtel de Ville et se continuent sans retard. Le trésor royal acquitte aussi ses charges; les effets royaux, cependant, n'ont point éprouvé encore de hausse considérable, telle qu'on l'espérait quand M. Necker est rentré dans le ministère des finances. »
« Paris, 4 octobre.
«On parle d'une assemblée des Notables, qui s'ouvrira à Versailles le 28 de ce mois, d'autres disent après la Saint-Martin, et servira de préparation aux Etats généraux.
Dimanche dernier, le Roi a nommé trois maréchaux de camp pris parmi les colonels de cavalerie qui ont rempli le temps prescrit par les nouvelles ordonnances pour passer à ce grade.
Le régiment de Royal-Dragons qu'avait le marquis deMoïra-Châtillon (1) a été donnéauduc de Choiseul(2). Royal-Pologne, du marquis de La Rochejacquelin, a
(1) Page du roi, en 1760; capitaine lieutenant des gendarmes Dauphins, enlTcS.'j.
(2j (1760 à 1838,) neveu du duc de Choiseul qui fut ministre de Louis XV; beau-père du marquis de Marinier qui, à sa mort, hérita de son titre.
passé au duc d'Aiguillon, et celui de la Reine, du comte de Roucy au marquis de Canisy.
Samedi dernier, la compagnie des Indes a donné une fort belle collation aux ambassadeurs de Tippoo- Sahib (1). Leurs équipages ont repris la route de Brest, et ils voyageront par Orléans, Tours et Nantes; ils se trouveront à Brest à la fin d'octobre et verront lancer le nouveau vaisseau de ligne, le « Duguay Trouin; » ils mettront à la voile au commencement de novembre.
Ces Indiens se sont fait aimer par leur politesse et leur honnêteté ; on a eu beaucoup de peine à obtenir leurs portraits, car leur loi leur défend d'avoir des images, excepté celles où il n'y a que des animaux. Aussi les tapisseries que le Roi envoie en présent à Hyder-Ali représentent-elles des paysages, des fruits, des fleurs, des oiseaux.
Madame Lebrun a obtenu d'eux la permission de faire leurs portraits, mais on a été obligé de dire à ces ambassadeurs que Sa Majesté le désirait.
Le Parlement est entré en vacance le 1er de ce mois.
Le baron d'Espagnac ayant fait paraître un écrit au sujet du comte de Sancerre, dans lequel l'Archevêque de Sens n'est point ménagé, Sa Majesté lui a fait demander par le Prince de Luxembourg sa démission de la place de sous-lieutenant des gardes. Cet événement a fait beaucoup de bruit à la Cour et confirme dans leur opinion ceux qui croient que l'Archevêque est toujours bien dans l'esprit du Roi et de la Reine. J'ai même ouï dire, chose bien difficile à croire, que Sa Majesté vou-
(1) Dernier nabab de Mysore, il mourut les armes à la main à la prise de Seringapatam par les Anglais en 1799. Il était fils du fameux conquérant Indien Hyder-Ali.
lait qu'il fût des Etats généraux et que ce Prélat l'avait supplié de l'en dispenser, parce qu'il aurait trop de choses à dire.
Il paraît certain que la nomination de MM. de Malesherbes et de Castillon (1), en qualité de commissaires du Roi pour la tenue des Etat généraux a été suivie de celle de M. le maréchal de Gastries (2) et de M. d'Arras (3). On dit que ce Prélat est le mieux du monde en Cour.
J'ai assisté hier au diner de Leurs Majestés et à celui de Monsieur. 11 est inconcevable combien notre auguste Prince ressemble à Louis XVI. Même démarche, mêmes manières ; mais le premier est en beau ce que le second est en laid. En les voyant, on ne saurait s'y tromper, on dit tout de suite : « Voilà deux princes de la même famille. »
La physionomie de Monsieur, que j'ai bien examiné, n'a rien de bien saillant : elle est même commune. M. le Comte d'Artois est bien. Son air noble et distingué, sa démarche aisée, ses manières libres, dénotent le vrai chevalier français. Il n'y a que les dents qui déparent sa bouche ; il ne devrait que sourire.
La Reine est un peu trop forte.
J'ai vu diner madame Elisabeth; sa physionomie est douce et agréable. Madame, fille du Roi, et Mgr le Dauphin n'étaient pas, ce jour-là, à Versailles; la santé de ce dernier va en empirant. Mesdames, tantes du Roi, étaient chez madame la Duchesse de Narbonne, celle qui, jadis, à Parme, était dame du Palais. »
(1) Procureur général au Parlement d'Aix.
(2) Charles Eugène Gabriel, marquis puis due de Gastries (1728-1801). (3j Louis-Marie-François-Hilaire de Gonzié, mort à Londres en 1804.
« Paris, 13 octobre.
« On annonce pour le 3 du mois prochain une assemblée des Notables.
Cette consultation du Roi sur la forme la plus paternelle à donner aux Etats généraux ne laisse plus aucun doute sur les intentions de S. M. qui vise à donner, par cette assemblée, une constitution solide à l'Etat. Tout semble assurer qu il ne sera question, dans la prochaine tenue des Etats généraux, ni d'autorité, ni de surprise, et que de pareilles craintes ne doivent pas s'élever dans des cœurs vraiment français. Néanmoins, bien des gens, depuis que cet arrêt a paru, ont jugé que cette consultation préliminaire pourrait bien reculer l'époque de la convocation et la renvoyer au mois d'avril ou de mai.
D'autres encore, ne peuvent comprendre pourquoi les effets publics n'ont point haussé, et même, continuent à baisser. Cependant M. Necker est à la tête des finances, et le crédit semble être revenu avec lui. On doit pourtant avouer que les payements ne sont plus arrêtés et que ceux de 1787 sont faits exactement, ce qui n'avait pas lieu au moment de la chute de monsieur l'Archevêque. »
« Paris, 20 octobre 1788.
« La santé de Mgr. le Dauphin est encore chancelante. Une dent lui a poussé et il a éprouvé tout de suite un peu de mieux, mais les craintes de le perdre subsistent toujours.
Dimanche dernier, Sa Majesté a nommé à la charge de premier président, vacante par la démission de
M. d'Aligre (1), le président d'Ormesson. Ce magistrat est infiniment aimé de sa compagnie,
M. d'Aligre n'a demandé aucun traitement de retraite. A la vérité il peut s'en passer, étant immensément riche.
Dimanche dernier, M. le marquis d'Agout, le même qui vint au Palais pour y arrêter MM. d'Epremenil et Goulard, a reçu du Roi la canne que S. M. est dans l'usage de remettre au major des gardes françaises, et qui est une marque de sa dignité dans les appartements.
Le corps des notaires vient de donner six millions au Roi, à six pour cent : cet un de plus pour cent est établi pour qu'au bout d'un certain temps, ils aient recouvré leur capital. On dit, mais ce sont là des bruits encore vagues, que le Roi va s'emparer d'une partie des bénéfices encore vacants, jusqu'à la concurrence de vingt millions qui éteindront autant de rentes viagères dont l'Etat est chargé. On dit aussi que les Hollandais ont prêté beaucoup d'argent à M. Necker, sans cependant préciser l'intérêt, tant est grande la confiance qu'on a en lui, mais ces sommes ne sont pas suffisantes pour faire face aux besoins urgents de l'Etat et l'on voit avec peine qu'une cabale très puissante s'est formée à la Cour et près du trône contre ce ministre. Les effets royaux baissent tous les jours, les possesseurs de ces effets cherchent à les vendre, de crainte qu'ils ne leur restentpour compte, et les acheteurs, qui, dans une autre circonstance, auraient été sûrs de faire une bonne affaire en prenant ces effets, n'osent en acheter, malgré la baisse considérable que ces effets éprouvent.
(1) Etienne François (1726-1798 .
M. Necker est le seul homme qu'on pouvait mettre à présent à la tête des finances. Mais ayant le malheur de déplaire à la Cour, lui-même éprouve du découragement et rencontre partout des obstacles insurmontables.
On a appris à Paris, au commencement delà semaine passée, une nouvelle qui a causé la plus vive sensation et qui en amènera beaucoup dans les pays où le suicide est en horreur. M. de Bouteville, évêque de Grenoble, vient de se brûler la cervelle dans cette ville. On assure que c'est le premier évêque qui se suicide. Il a été, dit-on, poussé à cet acte de désespoir pour n'avoir pas eu la présidence des Etats du Dauphiné, laquelle lui revenait de droit.
Les notables commencent à arriver dans la capitale. On a lancé aujourd'hui, au Ranelagh, au Bois de Boulogne, un globe avec un parachute et une montgolfière. L'expérience a manqué et les spectateurs ont été la dupe de ces expérimentateurs maladroits.
Je reçois, au moment de fermer ce paquet, une lettre du bailli de Virieu, qui n'est pas trop content de sa santé. Les ménagements qu'il est obligé de prendre renverront son arrivée au 20 novembre. »
« Paris, 27 octobre 1788.
« Sa Majesté a ordonné à M. Necker de témoigner au corps des notaires sa satisfaction de leur zèle pour son service. On assure que les six corps des marchands ont offert à M. Necker une somme de quatre millions. Celui-ci a versé toute sa fortune dans le trésor du Roi, en disant que celui qui lui a sacrifié son temps et sa vie ne fait pas un grand sacrifice en donnant aussi son argent.
Les effets publics remontent, depuis que M. Necker a fait une semonce aux agents de change, dont quelquesuns étaient les auteurs secrets de la baisse continuelle et alarmante que les fonds éprouvaient sur la place. »
« Paris, 3 novembre 1788.
« La santé de Mgr le Dauphin, depuis son retour à Versailles, paraît se rétablir. Madame Adélaïde a subi ces jours-ci l'opération d'une fistule par les plombs. Le Roi et la famille royale jouissent d'une bonne santé.
L'Académie française vient de faire une nouvelle perte à laquelle on ne s'attendait point, celle du marquis de Chastellux, emporté en peu de jours par une fièvre maligne, à l'âge de cinquante-cinq ans tout au plus.
M. le maréchal de Biron a vu approcher de lui la mort avec la fermeté la plus stoïque. Après avoir mis le plus grand ordre dans ses affaires, il s'est éteint le 29, à deux heures du matin. Il a été regretté de tout Paris et pleuré de tous ses amis, de ses officiers et de ses soldats, et surtout des malheureux qui plus d'une fois ont trouvé en lui un bienfaiteur et un père.
Le duc de Biron a nommé pour son légataire universel le duc deGontaut, son frère (1). On croit quelapairie passera au duc de Lauzun, son neveu (2). M le duc de Biron, recommandable par la loyauté, la noblesse, la franchise de son caractère, s'est distingué également dans tous les emplois militaires qu'il a parcourus. C'est à lui que le régiment des gardes françaises doit son excellente tenue et sa belle discipline. Il laisse
(1) Charles Antoine, né en 1708, Lieutenant-général en 1748.
(2) Armand-Louis (1747-1793;.
vacants la place de colonel des gardes, le gouvernement du Languedoc et un cordon bleu.
M. le duc du Châtelet (1) a été nommé colonel des gardes. M. d'Agout a déjà été prendre ses ordres. Les officiers ne trouveront pas dans ce nouveau chef l'indulgence que son prédécesseur avait pour eux.
Le prince Henri de Prusse (2) est arrivé le 1er de ce mois à Paris. Hier, il est allé à Versailles. Il voyage sous le nom de Comte de Oëls et a six gentilshommes à sa suite. »
« Paris, 10 novembre 1788.
« Lundi 3, on a enterré le maréchal de Biron. Les maréchaux de France avaient obtenu de se charger des funérailles ; le convoi a été des plus magnifiques et tout Paris est accouru pour le voir ; bien des gens ont été frustrés dans leur curiosité, carie parcours a été changé pour éviter des chants lugubres à M. de Talleyrand, qui se mourait et pour que le Prince Henri de Prusse pût voir des fenêtres de son hôtel, rue de l'Université, cette pompe funèbre et militaire.
Une ordonnance fixe la croix de Saint-Louis à 24 ans de service et les pensions de retraite à 35. Les officiers mis à la suite des régiments, sur leur propre demande, sont exclus de cette faveur ; ils l'attendront davantage. Cette ordonnance semble avoir obtenu les suffrages de tous les militaires.
L'Assemblée des Notables a été ouverte le 6, à Ver- Ci) Gouverneur deToul et lieutenant général, le duc du Châtelet fit partie des deux assemblées des Notables.
(2) Frère du grand Frédéric et l'un de ses lieutenants pendant la guerre de Sept ans. Il voulait vivre en France les dernières années de sa vie, mais la Révolution le força de s'éloigner. 11 mourut en 1802.
sailles. La salle en avait été disposée par les intendants des Menus avec beaucoup de goût, dans le même emplacement que celle de 1787. On avait ménagé autour de l'enceinte une sorte de galerie, où se placèrent quelques spectateurs. Dans les entrecolonnements qui décoraient le pourtour, on avait pratiqué aussi quelques tribunes pour les personnes de la Cour ; c'est dans une de ces tribunes que le Prince Henri de Prusse a été placé, ainsi qu'un pair et un évêque d'Angleterre et plusieurs dames.
Au pied d'une estrade élevée où s'est assis le Roi, avec les Princes ses frères, le Garde des Sceaux et les personnes de la suite de Sa Majesté, était un long bureau où se sont placés les quatre Secrétaires d'Etat et le Directeur général des finances, et deux petites tables en avant, où étaient MM. Henxin (1) et Dupont (2), secrétaires de l'Assemblée. Les notables observaient dans la Chambre le même ordre que dans la précédente assemblée. Vers les onze heures, ils ont commencé à entrer.
Le Roi est arrivé à midi, en sortant de la messe : Sa Majesté était en grand manteau royal et en grand cortège et précédée par le vol du Cabinet. Le carrosse dans lequel se trouvait le Roi était traîné par huit chevaux magnifiquement harnachés.
Sa Majesté, ayant pris place, s'est couverte et a prononcé, avec noblesse et d'une manière fort distincte, un discours dans lequel Elle a exposé en peu de mots l'objet de la réunion.
(O Chargé de la correspondance politique au ministère des Affaires étrangères.
(2) Premier commis aux Affaires étrangères.
Successivement, ensuite, prirent la parole, le garde des Sceaux, Monsieur, au nom de la noblesse, l'archevêque cle Narbonne (1), et M. d'Ormesson.
Le Roi a levé la séance à deux heures.
M. Necker a déclaré que le mois expiré à se prendre du jour de la convocation, cette Assemblée serait dissoute. En effet, ce temps paraît suffisant pour examiner les objets qu'on y discutera.
On a assigné six francs pour la nourriture journalière de chaque individu. Cette étape est modique en comparaison de celle que fixa M. de Galonné, mais tout, sous ce ministre, portait l'empreinte delà prodigalité et de la dissipation. »
« Paris, 17 novembre, 1788.
« M. le Bailli de Virieu m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 10. Il mande qu'il partira le 10 du château de Lantilly (2) et qu'il arrivera ici le 27, voulant faire de petites journées à cause de sa santé.
L'impression que les trois discours prononcés à l'ouverture de l'assemblée des Notables a faite ici est on ne peut meilleure. Celui du Roi est le langage d'un père à ses enfants.
(1) Arthur Richard de Dillon, dernier archevêque de Narbonne. Il mourut en 1806.
(2) Lantilliacum, Lantileum, village jadis considérable, qui remonte à une haute antiquité Jules César y campa la nuit qui précéda son arrivée sous Alésia. Son château fortifié appartenait en 1578 à la famille de Ghaugy qui fit construire en 1708, ie château actuel, remarquable par son importance et sa situation pittoresque. Anne de Chaugy, dernière du nom, porta cette terre dans la maison de Damas, qui la posséda jusqu'en 1784. A cette époque, elle fut vendue au vicomte de Virieu, frère du bailli. Elle n'a pas cessé, depuis lors, d'appartenir à. cette famille.
On aurait voulu un peu moins de flatterie dans le discours de monsieur le Garde des Sceaux.
La messe rouge qu'on célèbre le lendemain de la Saint-Martin a été plus brillante qu'à l'ordinaire. Le concours des spectateurs a été immense. La curiosité de revoir les quatre Conseillers que le peuple croit avoir été les victimes de leur dévouement pour la cause publique et celle de contempler le prince Henri de Prusse, ont attiré une foule si grande que bien des personnes ont failli en être écrasées.
Des applaudissements ont été donnés à MM. Freteau (1), Goislard de Montsabert, l'abbé Sabattier (2), mais celui qui en a réuni le plus, sur qui les regards étaient attachés, c'est M. d'Epremenil; on ne s'est pas tenu de l'applaudir et de crier Vivat, la musique même a joué Fanfare lorsqu'il est passé devant l'orchestre. Ce magistrat a eu les mêmes honneurs qu'on donne à un écolier, lorsqu'il va recevoir le prix que le recteur lui a décerné. On vend son portrait avec six vers au bas, le qualifiant de « soutien de la liberté française, et de Caton de France. »
M. d'Epremenil est un de ces hommes qui employent toutes sortes de moyens pour faire parler d'eux. On lui attribue une brochure qui a pour titre : « Observations sur M. le Cardinal de Rohan », dans laquelle l'auteur tâche de faire sentir combien on a été injuste envers ce prélat, et que rien n'est plus révoltant que la procédure criminelle intentée contre lui, puisqu' ayant
(1) Conseiller de grande chambre au Parlement de Paris, puis député de la noblesse de Melun aux Etats généraux, guillotiné le 14 juin 1794.
(2) Conseiller clerc au Parlement de Paris.
été déclaré innocent par arrêt du Parlement, il devait jouir de sa liberté ; que son éloignement n'est point un de ces exils de grâce auquel les souverains condamnent quelquefois pour mettre le coupable absous par les lois, à l'abri de toute insulte. La durée et la rigueur de sa punition sont bien l'expiation d'un crime.
Cet homme, dont la tête s'exalte facilement, et dont l'ambition est extrême, est l'âme du Parlement; il inspire ses confrères, aussi saisira-t-il vraisemblablement avec avidité l'occasion de la tenue des Etats généraux pour y jouer un rôle important, pour soutenir les prétentions de son corps qui ne sont, dans le fond, que les siennes, et quoique ce magistrat ait été le premier à réclamer les Etats généraux peut-être pourraît-il en rendre la tenue inutile en semant parmi leurs membres l'esprit de désordre.
Le prince Henri de Prusse, après la messe rouge, assista à la rentrée de l'Académie des Sciences. Le marquis de Gondorcet (1), prévenu de son arrivée, trouva le moyen, en parlant de l'Impératrice de Russie dans l'éloge du feu comte de Bufïon, de faire celui du Prince prussien qui, par modestie, feignit de croire que c'était un autre prince que lui que l'Académie louait. On a trouvé l'éloge de M. de Buffon plein d'esprit et de beautés, on a admiré le parallèle entre Aristote et le Pline français fait avec beaucoup d'art, on a surtout relevé le but que M. de Gondorcet s'était proposé, en parlant delafemme de M. de Buffon, qui le préféra, à cause de son savoir, à tant d'autres personnes dont la jeunesse et les agréments extérieurs auraient séduit une autre
(1) Député de Paris à la Législative et de l'Aisne à la Convention, trouvé mort le 8 avril 1794, dans sa prison à Bourg-la-Reine.
personne. Cependant, Madame de Buffon (1) ne fit pas le bonheur de son mari. »
« Paris, 8 décembre 1188.
«... On a appris hier la mort de l'infant don Gabriel (2). Que de victimes a faites en si peu de temps la petite vérole ! Les lettres et les sciences perdent dans ce prince un ami et un protecteur.
Je ne saurais fixer la date de l'arrivée du bailli de Virieu ; il a été fort malade et c'est lui-même qui me l'apprend dans sa dernière lettre en date du 1er de ce mois; je compte, cependant, qu'il arrivera ici le 15 ou le 20.
Les nouvelles d'Angleterre sur la situation du Roi ne laissent plus guère d'espérances sur le rétablissement de la santé de ce prince et, le 4, le Parlement recevra le dernier rapport qui le décidera à donner la régence des trois royaumes au Prince de Galles (3).
Les effets royaux, depuis quelques jours, remontent, c'est la suite de la confiance qu'on commence à avoir dans le gouvernement.
» On dit que Mgr le Dauphin éprouve du mieux dans sa santé ; le Roi et la famille royale sont tous bien portants. »
« Paris, 14 décembre 1788.
(( M. le bailli de Virieu est arrivé hier au soir, en
(1) Françoise de Saint-Belin-Mâlain. 11 y a ici une confusion; c'est la belle-fille de Butï'on, et non pas sa femme, qui se rendit célèbre par son inconduite et fut la maîtresse du duc d'Orléans.
(2) G abriel-Antoine-Fmnr; ois-Xavier, infant d'Espagne, fils de Charles 111, né le 12 mai 1752.
(3) Georges-Frédéric-Auguste, électeur de Hanovre, né le 12 août 1762.
compagnie du jeune chevalier de San Vitale (1), transis de froid tous les deux, fatigués d'une course de trois jours et n'ayant presque pas mangé de toute la journée.
Harassé de fatigue, M. le bailli de Virieu se trouve dans l'impossibilité d'écrire aujourd'hui à Votre Excellence ; il m'a donc chargé d'avoir cet honneur. Nous avons un hiver très rigoureux et un froid excessif. La neige couvre les rues de Paris ; il n'y a aucune apparence d'un prochain dégel, qui serait indispensable pour approvisionner la Capitale.
Les nouvelles de l'extérieur sont rares ; Georges III restera privé de raison ; le prince de Galles est déclaré Régent et, peut-être, sera-t-il nommé successeur du Roi.
L'Assemblée des notables a été dissoute vendredi dernier, 12 décembre, après dîner. Nous ignorons encore le précis des discours qui ont été prononcés à sa clôture, mais nous pouvons annoncer, ce qui est véritablement précieux, que le Tiers a gagné sa cause ; il aura à lui seul autant de représentants que les deux autres ordres réunis.
On n'est pas tout à fait d'accord sur le nombre total des membres qui composeront les Etats généraux. Selon les uns, le clergé aura deux cents députés, la noblesse quatre cents et le Tiers par conséquent, six cents; selon d'autres, ce nombre serait réduit de moitié.
On ne s'accorde pas, non plus, sur le lieu où se tiendront ces Etats. On nous assure cependant que M. Pingret, directeur des Menus du Roi, aurait donné des ordres pour qu'on meuble le château de Gompiègne.
Cette nouvelle fait supposer que Soissons sera choisi pour cet objet. Bien des gens trouvent, cependant, que Paris ou Versailles conviendraient mieux, que la dépense sera moindre. On pourrait alléguer une autre raison, en faveur de la proximité du lieu, c'est que les bavardages, ou plutôt les raisonnements d'un public tel que celui de Paris qui est, pour ainsi dire, le représentant de la Nation, ont une influence très grande dans les déterminations qu'on prend à Versailles. On l'a vu dans la première Assemblée des notables, et récemment encore dans la seconde, où l'opinion publique a triompL: de l'avis des députés, dont le plus grand nombre s'obstinait à refuser au Tiers ce qu'il a depuis
obtenu.
Il paraît constant que le Prince de Gonti a soutenu avec le plus d'obstination la cause de la noblesse, aussi le maréchal de Noailles qui est, dit-on, quelquefois plaisant, se permit-il de dire à ce Prince. « Oui, Monseigneur, nous ne devrions avoir rien de commun avec cette canaille; tenez, nous devrions l'exclure des Etats généraux et payer à nous seuls les dettes de VEtat. » Gela s'appelle plaisanter un tant soit peu son monde.
M. le bailli de Suiïren (1) est mort lundi au soir ; les uns disent d'une inflammation de poitrine, les autres d'une attaque d'apoplexie, ou selon quelques uns d'une indigestion. La mort de ce marin illustre n'a point causé à Paris de grande sensation, on n'a presque point parlé de cette perte. On a vu mourir M. de Suffren comme on a vu cesser de souffrir tous les autres
(1) Né en 1726 à Saint-Cannat. — Blessé mortellement en duel à Versailles.
hommes. Les circonstances actuelles entrent sans doute beaucoup dans le silence et l'indifférence de la nation.
Il faut que M. d'Estaing (1) jouisse. encore de ce triomphe, qu'on parle de lui plus que de M. de Suffren, quoique celui-ci lui ait été supérieur en mérite. Les Anglais le pensaient, le disaient et n'ont jamais craint que M. de Suffren. Leur suffrage, toujours impartial, doit leur être compté pour beaucoup ; on croirait, cependant, que les journalistes de Paris ont voulu faire sentir aux Parisiens la perte qu'ils viennent de faire, en donnant dans le journal du mardi 9 l'extrait du voyage sur les côtes de l'Arabie heureuse, sur la mer Rouge, et en Egypte, par Henri Rocke.
Cet écuyer et major d'infanterie était sur la flotte de Johnstone, qui, grâce à l'activité de M. de Suffren, fit, en 1781, une tentative inutile sur le Gap de Bonne Espérance.
M. Rocke, en parlant du passage de Suez, fait une observation qui nous a paru trop intéressante pour ne pas la transcrire :
« Toutes les concessions exercées par les Beys et le firman du Grand Seigneur qui défend l'entrée du port aux Européens ont fermé depuis quelques années cette communication avec l'Inde. C'est pour nous un grand dommage, car nous n'avons pas de voie plus courte pour expédier nos dépêches. Quelques présents, envoyés annuellement par la Compagnie des Indes au Bey régnant, assureraient la vie de ses employés, qui pourraient passer avec leurs lettres.
(1) Il périt sur l'échafaud le 28 avril 1794,
« Quand on sait que le chemin de Londres à Madras a été fait en soixante jours par Suez, on est surpris de voir les Anglais négliger un aussi grand avantage. Je ne crois pas qu'il faille en faire une route ordinaire pour les passagers, ni permettre à aucun vaisseau d'aller à Suez, car on faciliterait alors une contrebande qui nuirait au commerce de la Compagnie des Indes et au revenu de l'Etat. »
M. de Lassonne, premier médecin du Roi, est mort aussi ces jours derniers. On ne dit point quel sera son successeur; on nomme M. Lemonnier et M. Vicq d'Azyr; M. Portai (1) y est appelé par la voix publique ; il est à souhaiter, cependant, qu'on ne l'enlève pas à Paris.
M. Vicq d'Azyr a été reçu jeudi à l'Académie française; il a occupé le fauteuil du feu comte de Buffon; il a eu là une ample matière pour exercer ses talents, un homme de grand mérite à louer. On attendait beaucoup du panégyriste qui, sans parler de ses ouvrages d'anatomie, s'était déjà acquis de la réputation par une foule d'autres éloges. Accoutumé à des éloges, il a, cette fois-ci encore, rempli l'attente de tous les assistants, au nombre des quels se trouvait le Prince Henri de Prusse, qui, en arrivant dans la salle, a été fort applaudi. M. de Saint-Lambert, en qualité de directeur, a répondu au récipiendaire.
La rigueur de la saison et la disette des grains rendront l'hiver fort rude pour les pauvres. Les quatre livres de pain ont été portées de neuf à quinze sous. Les eaux de la Seine sont prises et les approvisionnements difficiles.
(1) (1742-1832). 11 fut premier médecin des rois Louis XVJ1I et Charles X.
Les rues ne sont pas sûres la nuit, même si elle n'est pas avancée ; on n'entend parler que d'assassinats qui empêchent de sortir le soir. L'extrême misère étant la cause de ces assassinats, le bureau de ville a senti qu'il pouvait y apporter quelque remède. A cet effet, il a publié une ordonnance qui règle les dispositions préliminaires, relatives à l'établissement des ateliers de charité accordés par le Roi pour procurer aux pauvres du travail ou du secours pendant l'hiver 1788-89.
M. le duc d'Orléans vient aussi de donner une preuve d'humanité et de bienfaisance, en faisant remise des droits très considérables qui se percevaient, à son profit, sur les grains, à condition qu'ils seront vendus au marché et il assujettit tous ses régisseurs à recevoir en nature les rentes qui lui sont dues en grains et à faire porter aux marchés les céréales qui en proviendraient pour être vendues à petites mesures et au plus bas prix du jour. »
La lettre du 20 décembre est écrite par le bailli de Virieu. A partir de ce moment, la lettre d'envoi, écrite par ce diplomate, se trouve en italien dans l'original, taudis que le bulletin qui fait corps avec elle est rédigé, en français, par le chevalier de Lama, comme par le passé. )>
« Paris. 20 décembre.
« ... Je n'ai pas encore vu le comte de Montmorin (1); j'attends une lettre de lui pour aller à Versailles. Je pense que ce retard ne peut provenir que d'une légère indisposition du Roi qui, lui non plus,
(1) Ministre des Affaires étrangères du cabinet de Versailles.
n'est pas exempt du rhume épidémique qui atteint tout le monde...
Le froid a été excessif. Le thermomètre est descendu à 14° au-dessous de zéro, mais, dès hier, il a diminué.
Si la misère est extrême, vu la rigueur de la saison, il faut convenir que tous les cœurs des Parisiens sont ouverts à la compassron et le pauvre trouve, dans cette compassion, de quoi fournir à ses besoins les plus pressants.
Le Parlement, dans l'impossibilité ou difficulté de découvrir les accapareurs de grains et d'ouvrir leurs magasins à blé, a arrêté de distribuer toutes les semaines cinq mille livres de pain aux plus indigents. Les membres de la grande chambre se sont cotisés. Le curé de Saint- André-des- Arts a démeublé son salon et autres pièces, pour y établir des poêles et recevoir les pauvres de sa paroisse, auxquels il donne la soupe.
Le duc et la duchesse d'Orléans viennent de signaler leur bienfaisance en faisant écrire au curé de Saint- Eustache, qu'outre les secours accoutumés, leurs Altesses Sérénissimes donneraient chaque jour mille livres de pain, étendront leurs bienfaits sur les pauvres honteux et surtout secoureront les femmes grosses, auxquelles on fournira le pain, le bouillon, la viande, le linge dont elles auront besoin, jusqu'à ce qu'elles soient relevées de leurs couches. Ces secours ont commencé hier et seront continués pendant la durée du froid et trois jours après le dégel complet. »
« Paris, 29 décembre.
«... J'espérais pouvoir présenter mardi mes lettres
de créance ; mais la mort du roi d'Espagne a retardé cet événement qui n'aura plus lieu que le 1er janvier. Le Roi a vivement regretté la perte d'un si excellent parent (1). On a confondu le deuil de l'Infant Dom Gabriel avec celui de son auguste père et on le portera vingt-huit jours.
Jusqu'au 3 janvier, les hommes auront l'habit noir complet, avec les boutons noirs, les manchettes de dentelles garnies d'effilés unis, les bas de soie noire, les souliers de peau de chèvre, les boucles et l'épée bronzées. Les femmes seront en robes de soie noire, garnies de même, la gaze unie, les pierres noires.
Du 4 au 13, les hommes prendront les boucles et Pépée d'argent, les manchettes de mousseline unie avec effilés. Les femmes la gaze brochée ou rayée, les diamants.
Du 14 au 21, les hommes porteront les manchettes d'entoilage garnies d'effilés découpés. Les femmes, la robe de soie blanche, les rubans blancs ou noirs unis; on continuera la gaze et les diamants.
Le dégel avait commencé le jour de Noël ; mais, le lendemain, le froid a repris, et dans ce moment, il est excessif. Les pauvres sont bien à plaindre et leur sort serait affreux si des personnes bienfaisantes n'avaient ouvert leurs bourses et prodigué leurs charités pour soulager cette nombreuse partie du genre humain, pour laquelle, souvent, la vie est un douloureux fardeau...
Les ducs et pairs, réunis au Louvre, au nombre de 21, ont rédigé un arrêté auquel neuf autres ont
(1) Charles III, fils aîné de Philippe V, né en 171G, succéda en 1759 à son frère Ferdinand VI, après avoir régné à Parme, puis à Naples.
adhéré ; les ducs de Mortemart et de Luynes, commissaires de la pairie, ont été chargés de le présenter au Roi. Cet arrêté paraît avoir été pris pour apaiser les clameurs du peuple qui, voyant l'obstination du clergé et de la noblesse à soutenir que le Tiers Etat n'ait pas autant de représentants à lui seul que les deux autres réunis, craint que le fardeau des impôts ne pèse tout, ou pour la plus grande partie, sur lui.
Dans cet arrêté, les ducs et pairs supplient S. M. de recevoir le vœu solennel qu'ils portent au pied du trône, de supporter tous les impôts et les charges publiques, dans la juste proportion de leur fortune, sans exemptions pécuniaires quelconques.
Les évêques et les archevêques, qui se trouvent à Paris, s'assembleront dans le courant de la semaine prochaine pour prendre un semblable arrêté. »
« Paris, 4 janvier 1789.
«Je n'ai pu encore présenter mes lettres de créance et je ne pourrai vraisemblablement les présenter que le 15 ou le 16 de ce mois, le Roi ne pouvant admettre en sa présence, dans le courant de cette semaine, le corps diplomatique. L'importance des affaires de l'intérieur, d'une part, et de l'autre, la rigueur extraordinaire de la saison, sont la cause de ce retard.
La famille royale jouit d'une parfaite santé, mais tous les princes et les personnes sensibles, sans exception, souffrent beaucoup de cette calamité, qui afflige les pauvres et les habitants de la campagne et s'occupent de leur mieux pour diminuer la misère.
On s'occupe beaucoup de l'importante question des Etats généraux et de la misère extrême que le froid soutenu et rigoureux cause dans ce royaume. Le froid se maintient toujours très vif ; le thermomètre de l'Observatoire a marqué 18 degrés la veille du nouvel an. Il gèle dans les chambres et, pour ainsi dire, devant les
cheminées. Dans la matinée du 31 décembre, on ne pouvait rester clans les rues ; le dégel s'annonça vendredi pour la seconde fois ; le froid a recommencé aujourd'hui de plus belle. Les rivières sont prises, les provisions ne peuvent pas arriver en assez grande quantité ou supportent d'énormes frais. Les moulins à eau ne peuvent plus moudre, ceux à vent, en petite quantité, et, faute de prévoyance, on manque de moulins à bras.
On mande de Vermenton, dans FAuxerrois, qu'on est obligé de moudre le grain dans des moulins à poivre et à café et de faire fondre la glace au feu pour abreuver les bestiaux.
Paris, où on ne voit jamais de pauvres qui demandent l'aumône, est encombré maintenant de campagnards et de malheureux. On fait, à la vérité, de grandes charités ; mais la misère est trop considérable pour qu'elle ne perce point, malgré les bienfaits que les seigneurs, les prélats, les bourgeois aisés répandent à flot. »
« Paris, 11 janvier 1789.
« Je ne puis aller encore à Versailles pour présenter mes lettres de créance ; j'attends toujours une lettre d'avis que je recevrai sans doute mardi prochain. Le froid excessif a interrompu toutes les affaires, lesquelles seront reprises quand la saison sera adoucie.
On n'écrit pas une lettre de Paris sans qu'il y soit question du froid excessif que nous éprouvons et dont le terme ne paraît point prochain, quoique le dégel s'annonce pour la troisième fois. Les nouvelles que l'on reçoit des provinces méridionales de la France portent que la durée du froid se joint à son âpreté, que
le port de Marseille est pris, ainsi que le Rhône à Lyon. Les communications nécessaires au commerce des denrées étant obstruées, la disette se fait sentir et les craintes de famine augmentent de jour en jour.
On mande de Dunkerque que la gelée dans la mer s'est étendue à une distance plus considérable que dans d'autres hivers rigoureux. A Amsterdam, le froid cause la plus grande mortalité. A Pétersbourg, où on ne laisse les sentinelles en faction qu'un quart d'heure, il en est mort un assez grand nombre pour qu'il ait été ordonné de n'en plus placer. A Berlin, le thermomètre est descendu à 33 degrés. A Paris, on l'a vu marquer 18 degrés.
Le Roi, qui veut le bien, a nommé une commission du Conseil pour procéder à la rédaction des lettres de convocation pour les Etats généraux ; le travail se suit sans interruption, de sorte que les lettres seront incessamment expédiées. »
« Paris, 19 janvier 1789.
« Le mardi 13 janvier a eu lieu ma première audience de Leurs Majestés, à qui j'ai présenté mes lettres de créance. Toute la famille royale m'a accueilli avec la plus grande bonté. Le Roi a prononcé exactement ces paroles : « L'Infant peut toujours compter sur mon amitié. »
Madame la comtesse d'Artois et Madame Victoire n'ont pu recevoir le corps diplomatique à cause d'une légère indisposition.
La communication de Calais à Douvres a été entièrement interrompue par les glaces pendant quelques jours. Ici la bienfaisance ne tarit pas, et le journal de
Paris offre tous les jours de nouveaux traits d'humanité et de charité.
Les pensionnaires du collège des Grassins, dans une assemblée tenue le 11, ont décidé de ne rien demander à leurs parents pour venir en aide aux pauvres, mais que leurs étrennes seraient employées à les secourir. La quête de cette petite famille a produit 650 francs.
La communauté des maîtres cordonniers a secouru six cents ouvriers de cette profession. La quête faite parmi les maîtres a produit une somme suffisante pour louer deux réfectoires et y faire donner à manger à 136 ouvriers pendant la durée des froids. Plusieurs des maîtres ont même eu la commisération d'en loger jusqu'à 3 et 4 chez eux.
Les théâtres de la Capitale ont donné des représentations au profit des pauvres.
Les actionnaires de la Caisse d'Escompte ont tenu une assemblée dans laquelle il a été décidé qu'on prêterait au gouvernement 25 millions pour 15 mois. Dans l'assemblée, on a voté 25.000 livres pour les pauvres et la répartition a été faite proportionnellement aux besoins des différentes classes de malheureux et au plus grand nombre qui compose ces classes. Aussi les pauvres de la campagne, la Société de Charité Maternelle et la Société Philanthropique ont touché des sommes très fortes. Le Roi a fait remettre à la dernière 12.000 livres pour qu'elle augmente le nombre de ses charités. »
« Paris, 25 janvier 1789.
« Madame Victoire étant complètement remise a daigné me recevoir et m'accorder l'honneur d'un long
entretien. Elle m'a fort parlé de Parme, et m'a promis avec insistance d'intéressé^ S. M. la Reine à l'établissement de notre chère petite Princesse Antoinette.
Le changement survenu dans la température est inconcevable. Depuis plusieurs jours, le thermomètre se tient constamment au-dessus de 0 degré. La saison est tellement radoucie qu'on se passe de feu. Les propriétaires des terres aux environs do Paris assurent que la gelée n'a point perdu les semences et que la neige les a garanties. La végétation est plus avancée qu'elle ne l'est ordinairement à cette époque et, si le froid ne se fait pas sentir de nouveau, les campagnes promettent une belle récolte. Par contre, la débâcle des rivières a occasionné de grands dégâts ; dans l'Orléanais, les terres qui bordent la Loire ont été inondées et dans la ville même d'Orléans on ne circulait plus qu'en bateau.
A Paris, on attend avec impatience les lettres de convocation. La motion de prêter au Roi, pour 15 mois, à 5 pour 100 sans retenue, 25 millions, fournis par les actionnaires, à raison de 1000 livres par action, fait crier bien haut les souscripteurs et les agioteurs. Ils ont une dent contre M. Necker de ce qu'il tolère seulement que les gens d'affaires plument, quand ils voudraient écorcher. Tout ce monde-là décrie, en conséquence, le ministre des Finances ; il assure que son administration excite à tort l'admiration et l'eng-ouement du public, qu'elle est mauvaise, ruineuse même, puisque c'est elle qui a mis à la mode les emprunts, sans les appuyer sur aucun gage, qu'il y a un dessous dans les opérations du Contrôleur général des finances, puisqu'elles lui fournissent assez d'argent pour qu'au-
cun payement ne soit entièrement suspendu. En effet, l'Hôtel de Ville opère les siens et la Caisse d'Escompte paye à tous les porteurs 1.200 livres à la fois. Si l'escompte n'est pas entier, il est, du moins, en activité et suffisant. D'ailleurs, en envoyant toucher par des mains différentes les billets qu'on veut escompter, on peut obtenir en un jour des sommes considérables.
Ces discours, dictés par l'intérêt particulier, en même temps qu'ils desservent le ministre des Finances, attaquent la Caisse d'Escompte et le Crédit public.
La brochure intitulée : « Correspondance entre M. le comte de Mirabeau et l'abbé Cerutti, » que le premier a publiée àl'insu de l'autre, a réveillé ces clameurs. La haine de M. de Mirabeau contre M. Necker est connue, de même que ses sentiments diamétralement opposés à ceux qui honorent son ennemi. M. de Mirabeau est un vrai boutefeu, personne ne lui refuse l'esprit, le savoir, mais il faut se mettre en garde contre ce qu'il écrit. Linguet, Beaumarchais et lui vont de pair pour la méchanceté.
On rapporte du Roi une réponse qui est une nouvelle preuve de la bonté de son cœur ; quelques braconniers ont commis des dégâts du côté de l'Ile-Adam ; ils ont même poussé la licence jusqu'à enlever des pieux plantés pour la chasse de Sa Majesté. Celle-ci, en ayant été informée, s'est écriée avec beaucoup de sensibilité : « Ces infortunés avaient sans doute besoin de bois ! » Et sur ce qu'on avait réparti qu'on en avait livré partout, S. M. a ajouté : « Peut-être pas encore assez. » Ce témoignage de bonté doit ajouter à l'amour que le peuple porte à ses souverains. »
« Paris, 1er février 1789.
« Les divertissements du Carnaval sont peu nombreux, presque nuls, les circonstances présentes en sont la cause.
On a attendu en vain, dans la journée d'hier, les lettres de convocation; elles n'ont point expédiées, non plus qu'aujourd'hui, vu que quelques articles des instructions qu'on y joindra ont exigé un nouvel examen. Les lettres de convocation seront rédigées, dit-on, d'une manière noble et simple ; elles engageront les électeurs à envoyer des députés chargés de pouvoirs assez amples pour qu'il soit possible de réparer les maux passés et de prévenir leur retour.
Je témoignerai à V. E. le désir que l'ouvrage du comte de Mirabeau sur la cour de Berlin ne soit pas envoyé à Parme. Il est trop caustique envers le genre humain, et particulièrement envers les souverains pour être mis sous les yeux de Leurs Altesses Royales.
Deux ouvrages du comte de Mirabeau font, dans ce moment-ci, la plus grande sensation dans Paris. Le premier est une brochure ayant pour titre, comme nous l'avons annoncé : « Correspondance de M. C... (l'abbé Cerutti) et M. le comte de Mirabeau. »
Les lettres de M. Cerutti sont pleines d'esprit, écrites avec grâce et d'un style correct, mais trop faibles en raisonnement pour appuyer M. Necker.
Les lettres de M. de Mirabeau sont les hurlements d'un chien enragé qui cherche à mordre et à empoisonner de sa bave venimeuse et brûlante tout ce qu'il rencontre sur son chemin.
Le second ouvrage est une « Histoire secrète de la
cour de Berlin » en deux volumes, ou « Correspondance d'un voyageur français, depuis le mois de juillet 1785 jusqu'au 19 janvier 1786 », on l'attribue à M. de Mirabeau parce que l'on y reconnaît son style et sa^manière et qu'on sait que, peu de temps avant la mort de Frédéric II, M. de Mirabeau fut envoyé sans titrelà Berlin pour sonder les dispositions du nouveau Roi envers la France et pour savoir quel était son caractère et celui de ceux qui l'entouraient. Il dit du bien de Brunswick ; mais le Prince Henri de Prusse, Hertzberg, (1) Boden (2), Goltz (3), Esterno (4), l'Empereur et Frédéric III, sont traînéspresque dans la boue. Aussiles ambassadeurs des diverses Cours ont-ils porté plainte au ministère contre cet ouvrage et, dimanche dernier, les gens du Roi du Parlement ont été mandés à la Cour et Sa Majesté a chargé spécialement M. Séguier; premier avocat général, de dénoncer cet ouvrage au Parlement, qui statuera selon les lois du royaume contre les auteurs et distributeurs de ce libelle. M. de Goltz se trouve justement dans ce moment-ci ministre plénipotentiaire du Roi de Prusse près S. M. T. C.
Onapprendtous les jours de nouveaux ravages causés par la débâcle des neiges et le débordement des rivières. Nous les passerons sous silence parce que les gazettes en parleront. Elles apprendront, aussitôt que nous pour-
(1) (1725-1795), ministre des Affaires étrangères en Prusse, pendant 30 ans.
(2) Le comte de Boden, ami du prince Henri, chambellan du roi Frédéric Guillaume II, vint à plusieurs reprises en France de 1786 à 1788. Il habitait le château de Chenonceaux.
(3) Mourut en 1795, à Bàle, où il avait été envoyé comme plénipotentiaire prussien .
(4) Le comte d'Esterno fut envoyé en 1782 comme ministre plénipotentiaire de France à Berlin, où il mourut en 1790.
rions le faire, la mort du Premier Président d'Ormesson, magistrat éclairé et parfait honnête homme. Elles diront que M. Bochard de Sarron (1) lui a succédé. »
« Paris, 8 février 1789.
« Le gouvernement est très ennuyé des affaires intérieures. On a déjà vu les circulaires pour la convocation des États généraux du royaume, fixée au 27 avril prochain ; on attend beaucoup de bien de cette assemblée, qui sera composée de la partie la plus honnête et la plus raisonnable de la Nation. On espère obtenir aussi par leur moyen l'abolition des immenses abus qu'on voudrait voir détruits depuis longtemps.
Dans le dernier voyage que j'ai fait à Versailles, j'ai eu un long entretien avec Mesdames, tantes du Roi. Le langage de ces deux princesses ne m'a laissé aucun doute sur leur sollicitude touchant les intérêts de toute notre famille royale.
Les médecins du Dauphin ont peu d'espoir de le sauver.
Une nouvelle brochure court dans Paris, elle est intitulée : « Qu'est-ce que le Tiers- Etat? » (2) Le plan de cet ouvrage forme trois questions auxquelles l'auteur répond laconiquement :
1° Qu'est-ce que le Tiers ?... Tout.
2° Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien.
3° Que demande-t-il ? — A être quelque chose.
M. le duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre
(1) Président à mortier au Parlement de Paris.
(2) Est-il besoin de rappeler que cette célèbre brochure était l'œuvre de l'abbé Sieyès ?
auprès de la cour de France, s'en retourne à Londres et abandonne volontairement cette ambassade pour prévenir un rappel qui semble inévitable dans ce momentci qui est celui de la chute de Pitt que M. le duc de Dorset a toujours prôné. Les partisans avoués de ce ministre ne peuvent pas se flatter que son successeur veuille leur garder des places qu'il sera bien aise de donner à ses créatures. »
« Paris, 15 février 1789.
« Mardi dernier, M. Séguier a prononcé un réquisitoire contre les « correspondances secrètes de la cour de Berlin » et d'après ses conclusions, il est intervenu arrêt par lequel cet ouvrage a été lacéré et brûlé par la main du bourreau. Puis ces messieurs ont dénoncé plusieurs brochures très repréhensibles sur les affaires actuelles et dans lesquelles les plus respectables sont compromis.
On commence à avoir quelques espérances pour le Roi d'Angleterre. Son médecin lui a permis de se raser, lui présent. On raconte qu'ayant demandé les œuvres de Shakespeare pour lire, comme on s'en doutait, le Roi Lear, et n'ayant pas pu les obtenir, il a demandé un autre poète qui a commenté cette tragédie ; on en a fait une imitation qui n'était pas connue de ceux auxquels le Roi faisait cette demande. Une fois qu'il a eu cet auteur entre les mains, on n'a pas pu le lui arracher: c'était déchirant de voir S. M., alors qu'elle faisait sa lecture, verser des larmes et pousser des cris douloureux. Cependant on discute si l'on établira ou non un conseil de régence et le parti de Fox qui est celui du Prince de Galles semble prendre le dessus et avoir presque gagné sa
cause. Il sera vraisemblablement mis bien des conditions à cette régence pour contenir ce Prince et surtout son ministre qui, selon les apparences, sera ce même Fox. Voilà Pitt, par conséquent, disposé à abdiquer et une pareille abdication ne saurait passer indifférente. »
« Paris, 22 février 1789.
(( Le bruit public est que le duc d'Angoulême (1) épouse la fille du duc d'Orléans (2), que le duc de Chartres (3) est fiancé aune princesse de Naples, et que Madame, fille du Roi, est promise au prince royal de Naples, mais cette dernière nouvelle mérite confirmation.
La santé de Mgr le Dauphin s'affaiblit chaque jour davantage ; par contre l'état du Roi d'Angleterre est un peu meilleur depuis quelques jours.
M. Gollin d'Harleville, qui vient de donner une nouvelle comédie en cinq actes aux Français qui a pour titre « Châteaux en Espagne, » n'a pas manqué de glisser dans sa pièce un éloge adroitement amené de M. Necker. Toute la salle a saisi sur-le-champ l'application et les applaudissements ont été unanimes.
On agite aujourd'hui, dans toutes les conversations, la question de savoir quelle devra être la forme de convocation pour les députés aux États généraux ; le prévôt de Paris convoquait autrefois, ainsi que le prévôt des marchands, mais on soutient que ce dernier ne s'occupait que des bourgeois. Aujourd'hui que chaque députation doit être composée d'un membre de la noblesse
(1) Fils aîné du comte d'Artois.
(2) Madame Adélaïde.
(3) Le futur roi Louis-Philippe .
et de deux du Tiers-État, cette différence fait surgir une difficulté que la commission du Conseil va être chargée de résoudre.
Les uns disent que la ville de Paris aura 25 députés, d'autres 32, d'autres 40. On dresse déjà, dans différentes sociétés^ les listes des trois ordres à élire.
Madame la Duchesse d'Orléans a été vue partant inopinément pour Amboise, surl'avisqueS. A. S. Mgr le duc de Penthièvre, son père, était dangereusement malade. Le danger, sans doute, est passé, puisqu'on se tait là-dessus. »
« Paris, 2 mars 1789.
« Le Roi n'a pas reçu le corps diplomatique depuis quinze jours, mais on croit que, demain, nous irons faire notre cour à Versailles.
Le mariage du duc d'Angoulême est assuré par tout le monde, les deux autres sont incertains. Le départ de la duchesse d'Orléans pour Amboise aurait été amené par ce mariage. Le comte d'Artois, ou plutôt le Roi, assure un million par an aux nouveaux époux. Le duc d'Orléans assigne en dot à la nouvelle mariée 500,000 livres de revenu et lui remettra un million comptant le jour des noces.
M. le duc d'Angoulême est dans une très belle position, il a la chance de régner un jour; on ne croit pas se tromper en annonçant que c'est cette probabilité qui, plus que tout autre motif, a déterminé le duc d'Orléans à faire ce mariage.
Le Dauphin ne peut absolument pas vivre à moins d'un miracle. Reste le seul duc de Normandie, dans qui plusieurs personnes trouvent des changements. Le Roi
et la Reine, quoique jeunes, selon l'opinion de bien des gens, ne sont plus propres à avoir des enfants. « Monsieur » n'en a pas ; tout cela rend le lot du duc d'Angoulême fort beau.
La cérémonie se célébrera, à ce qu'on assure, dans le mois de septembre, mais il n'y aura de consommation que quand les époux auront acquis l'âge de puberté.
Ce mariage étant absolument certain, comme tout le monde le dit, nous sommes portés à croire que celui du duc de Chartres avec une fille du Roi de Naples est un bruit vague (1) et qu'il n'aura pas lieu. Si l'on observe ici rigoureusement les lois de l'étiquette, Mademoiselle d'Orléans aurait le pas sur la fille du Roi, la nièce de l'Empereur et de la Reine.
Il a été tenu ces jours derniers, en présence de M. le Garde des Sceaux, une conférence relative à la liberté de la presse ; cette conférence a dû être continuée devant M. de Mesmy, directeur général de la librairie.
M. le duc d'Harcourt a été reçu jeudi à l'Académie française pour remplacer le duc de Richelieu; il a beaucoup intéressé l'assemblée en parlant du précieux dépôt qui lui est confié et des augustes vertus dont il est à portée d'être tous les jours le témoin. Un court éloge du Cardinal de Richelieu a, naturellement, amené celui de son petit-neveu. Il a suivi pas à pas les événements de la vie du Maréchal et ses succès à la Cour et à l'armée. Il y a joint des anecdotes qu'on peut appeler nationales et où l'on voit quels sont les motifs qu*
(1) Ce fut précisément le seul de ces projets de mariage qui se réalisa, mais en 1809 seulement.
ont toujours eu le plus de pouvoir sur le soldat français.
M. Gaillard, en sa qualité de directeur, a répondu. M. de Florian et M. de Rulhière ont lu des fables. »
« Paris, 8 mars 1789.
« On ne parle pas d'autre chose en ce moment que du mode qui présidera à la réunion des États généraux ; tous les bons patriotes font des vœux pour que cette assemblée soit moins bruyante que la diète de Pologne ouïe Parlement d'Angleterre.
La France vient de faire une nouvelle perte dans le militaire. M. de Conflans (1), lieutenant-général des armées et colonel propriétaire du régiment de Hussards de son nom, est mort subitement, tandis qu'il se lavait les mains. Une chaleur inouïe à la tête avait inquiété depuis longtemps sur son état. Le Roi a disposé de son régiment en faveur du Comte de Lusace et ce régiment prendra le nom dé Saxe-Weimar. M. de Conflans était aussi brave et excellent officier de troupes légères que M. de Suffren était bon officier de marine; les militaires ont pleuré leur mort.
Il n'y a plus de doute sur le mariage du duc d'Angoulême avec la fille du duc d'Orléans. Le comte d'Artois est venu à Paris en faire la demande formelle au père et tous les princes et princesses du sang se sont rendus déjà à Versailles pour complimenter la famille royale sur ce mariage, mais les deux autres sont toujours des bruits vagues et il parait qu'on en parle
(1) Le marquis de Gonllans était né à Paris en 1735. Lieutenant-général le 5 décembre 1781. 11 avait servi honorablement pendant la guerre de Sept Ans.
moins qu'avant la conclusion de celui du fils aîné de M. le comte d'Artois.
On a travaillé avec activité à Versailles à faire tous les préparatifs nécessaires pour la prochaine tenue des États généraux, ainsi qu'à la formation des logements pour les députés. Ceux-ci seront plus nombreux qu'on ne l'avait d'abord supposé, le ministère ayant jugé convenable d'accueillir les différentes réclamations qui lui ont été adressées par différents bailliages, pour une plus exacte représentation,
Les dames, qu'on sait avoir dans cette capitale la plus grande influence dans toutes sortes d'affaires, demandent aux hommes qu'elles admettent dans leur société les suffrages pour ceux d'entre eux qu'elles affectionnent et croient dignes de représenter la ville de Paris, car dès que ces lettres auront paru, on passera tout de suite à l'élection de ces députés et chaque Parisien, ou quiconque jouit des droits de bourgeoisie, paye une capitation au-delà d'une certaine somme, et n'est plus mineur, pourra donner sa voix à qui bon lui semble. Ce suffrage servira seulement pour élire les 40 députés qui représenteront la ville de Paris, c'est à ceux-ci ensuite, à choisir parmi eux ceux qui la représenteront aux Etats généraux.
S'il faut croire un bruit assez accrédité, le travail relatif à la réforme de l'armée française est entièrement terminé. Elle sera composée de 160 mille hommes effectifs et la dépense de ce département sera réduite de 113 millions à 96. On ajoute que les réductions dans les autres départements s'élèveront aussi à une somme assez considérable pour alléger le poids de ce déficit auquel, il serait difficile de remédier, en augmentant
dans une année aussi calamiteuse que celle-ci, les impositions territoriales.
On vient d'apprendre que la frégate la « Pénélope » de 40 canons, qui se rendait à l'Ile de France avec une partie du régiment de Walsh, a échoué, le 16 octobre dernier, au delà du cap de Bonne-Espérance et qu'elle a été entièrement perdue. On a sauvé l'équipage et les troupes, à l'exception de 15 hommes, parmi lesquels se trouve, paraît-il, l'officier qui commandait en second la frégate, pendant que le capitaine était retenu dans son lit par une violente attaque de goutte. »
« Paris, 29 mars 1789.
« A l'exception du Dauphin, la famille royale jouit d'une excellente santé. La crainte de perdre l'héritier du trône devient de plus en plus certaine et sa guérison paraît impossible.
Les nouvelles de l'intérieur sont toujours à peu près les mêmes; le Tiers Etat dépasse, dans ses demandes, les bornes de la discrétion. Il prétend partager avec la noblesse les emplois militaires et civils et restreindre le pouvoir du Roi à ce point que celui-ci ne puisse exercer tout seul aucun acte d'autorité ; on veut faire adopter au gouvernement français la constitution de l'Angleterre. Ces innovations excitent des clameurs qui deviendront de plus en plus grandes si le Tiers ne se modère dans ses exigences. »
« Paris, 5 avril 1789.
« La santé du Dauphin continue à être déplus en plus compromise.
L'ouverture imminente des États généraux occupe
tellement toute la nation qu'on ne parle pas d'autre chose. Ce qui surprendra plus les étrangers que les nationaux eux-mêmes sera la présence de M. de Galonné, comme député de la province de Flandre aux Etats généraux, car, ainsi que plusieurs l'ont déjà publié, il s'y trouvera et cela malgré toutes les oppositions. )>
« Paris, 12 avril 1789.
« On dispose tout ce qu'il faut pour la réunion des Etats généraux; comme cela a été établi, ils seront composés de 1.200 membres élus dans chaque province. On attend de grands avantages de ce congrès national.
L'ouverture en aura lieu incontestablement le 27, elle se fera dans la chapelle du château, parce que les réparations qu'on aurait dû opérer à la cathédrale ou à l'église paroissiale de Versailles exigeraient trop de temps pour être achevées. L'archevêque de Paris (1) a reçu déjà l'invitation de Sa Majesté de se rendre le 27 à Versailles pour officier à la cérémonie. La salle où se fera la dite ouverture est aux «Menus ». Onl'a agrandie, de sorte qu'elle a 157 pieds de long sur 81 de large. Pour que l'entrée et la sortie de 1.200 députés ne soit pas de trop longue durée, on y a pratiqué trois portes.
Le clergé pénétrera par l'aile droite, la noblesse par l'aile gauche, le Tiers Etat par le côté qui fera face au trône du Roi. Le nombre des billets donnés pour les spectateurs ne dépassera pas 1.200.
(1) Mgr de Juigné, né en 1728, mort en 1811. Archevêque de Paris en 1781. Il émigra à la fin de 1790. A la nuit du 4 août, en fait de sacrifice personnel, il vota un Te Deum qu'il offrit de chanter. Il rentra sous le Consulat, mais donna sa démission du siège de Paris.
Les députés du royaume sont nommés. Ceux de la ville de Paris ne le sont pas encore.
M. de Boulainvilliers n'a point encore quitté sa place (1), quoique les nobles disent hautement qu'ils ne veulent point être présidés par le petit-fils d'un Juif, M. le prévôt de Paris étant fils de M. Lorieux, président de la grande chambre, qui était fils du fameux Samuel Bernard (2). Le prévôt des marchands a donné sa démission.
Tous les cahiers de bailliages qui ont paru jusqu'ici et qui sont déjà au nombre de cent, environ, contiennent tous les points les plus essentiels et qui tiennent intimement à la formation d'une nouvelle constitution ; les nouvelles qu'on reçoit journellement des provinces du royaume semblent promettre une heureuse issue des Etats généraux.
L'esprit de concorde et d'union commence à régner dans toutes les villes. La discorde et les troubles qui s'y sont manifestés ont été causés par la disette des grains. La fureur de la populace n'a point gardé de bornes et des maisons ont été pillées. Si la troupe n'eût pas eu de chefs prudents et habiles, de plus grands malheurs seraient arrivés.
Les deux derniers jours de Longchamp ont été très brillants ; les phéatons construits en Angleterre ont effacé par leur goût et leur simplicité élégante de formes les équipages les plus superbes imaginés parles carrossiers de Paris. Il y avait quantité d'attelages anglais ; les cavaliers, en nombre infini, montaient des chevaux
(1) de prévôt de Paris.
(2) Samuel Bernard était protestant et non pas Juif. Il abjura, du reste, lors de la révocation de Fédit de Nantes.
anglais ; ils avaient pris l'accoutrement des gentlemen anglais, ce à quoi les Français ne réussissent pas trop bien. Rien de si joli à l'œil qu'un cavalier anglais ; tout respire en lui la propreté, la simplicité, l'élégance, la légèreté.
Dans la plus grande, partie des phaétons se trouvaient des dames en grande toilette qui ajoutaient un nouveau lustre à l'équipage et une plus grande légèreté aux voitures par la mobilité et la flexibilité des plumes qui se jouaient sur leurs coiffures. Le nombre infini des cavaliers et des spectateurs depuis la place Louis XV jusqu'au château de Madrid formait un coup d'œil magnifique et capable d'en imposer à ceux mêmes qui ne s'émerveillent de rien.
Un étranger ne se serait certes pas douté qu'on se trouvait dans la semaine sainte, qu'on est à la veille d'une révolution étonnante dans la monarchie de ce royaume et que le Français se plaint amèrement des impositions énormes sous le fardeau desquelles il
gémit. »
Paris, 20 avril 1789.
« C'est aujourd'hui que l'on tient, dans les vingt locaux choisis dans la Capitale, l'assemblée générale de l'ordre delà noblesse. Tous ceux qui jouissent de la noblesse acquise ou transmissible sont ou nés français ou naturalisés, sont âgés de vingt-cinq ans. et justifieront de leur domicile à Paris, auront le droit d'être admis dans l'assemblée déterminée par le quartier où ils résident, mais nul ne pourra s'y faire représenter par procuration. Les élus dans ces vingt assemblées procéderont ensuite dans une seconde réunion générale et
unique, qui se tiendra le 25, dans la grande salle de l'archevêché, à la rédaction des cahiers et à l'élection des députés de la ville et des faubourgs de Paris aux Etats généraux.
Le Tiers Etat tiendra demain ses assemblées qui sont au nombre de soixante et enverra ensuite ses élus à la dite assemblée de l'archevêché.
On craint qu'il arrive quelque chose durant ces jours de scrutin, aussi les gardes françaises et suisses ontelles reçu l'ordre de se tenir prêtes à marcher au premier commandement. Quoique les députés des provinces soient élus et presque tous arrivés, quoique les quarante de la vicomte de Paris doivent l'être le 23, bien des gens doutent que l'ouverture des Etats généraux puisse avoir lieu le 27. Ils la renvoient au 10 du mois prochain.
On s'attendait à voir reparaître le cardinal de Rohan (1), le clergé de la province d'Alsace et de la ville de Strasbourg l'ayant nommé député à une très grande majorité; mais la dernière lettre que Sa Majesté lui a écrite et qui prévoyait sans doute cette nomination, l'a forcé à refuser la députation pour ne pas contrevenir aux ordres du Pioi. La vengeance n'est pas complète et ce prélat n'en a pas encore épuisé les effets. M. l'abbé d'Eymard a été nommé à sa place (2).
Près de quarante évoques ont été élus parmi les députés de la nation et on assure qu'une députation des colonies françaises de l'Amérique va arriver incessamment. Elle demandera que leurs droits soient discutés aux Etats généraux.
(1) Celui du Collier.
\2) On revint sur cette exclusion et Rohan prit siège aux Etats généraux. L'abbé d'Eymard ne fut plus que son suppléant.
D'après les précautions et les arrangements pris par le gouvernement, il faut espérer que les réclamations du peuple contre la disette des grains cesseront bientôt. Plusieurs gros fermiers ont promis d'apporter des blés au marché et sans les hautes eaux de la Seine, plusieurs bateaux chargés de grains qui se trouvent arrêtés au pont de Sèvres seraient déjà arrivés à Paris.
La fureur et la férocité du peuple se sont montrées à Aix d'une manière effrayante. M. le comte Ferrand a été soupçonné d'accaparement et de recel de blé dans sa maison. La populace s'est présentée à son hôtel et trouvant de la résistance de la part du maître et des gens elle a enfoncé la porte et s'est précipitée avec rage dans les appartements. Les plus acharnés contre le comte l'ayant saisi au moment où il cherchait à les intimider l'ont mis en pièces, en petits morceaux. Le fait n'est malheureusement que trop vrai. La Capitale paraît être à l'abri de pareils excès, qui ne sont point dans les mœurs d'un peuple civilisé.
Le comte de Guibert (1) a été remercié et, pour ainsi dire, renvoyé. La publication de ce qui lui est arrivé dans rassemblée de Bourges a fait tomber le charme, dissipé le prestige. C'est le Roi lui-même qui a prononcé son arrêt. « Je ne veux point de ce Guibert, » at-il dit avec ce ton brusque qui lui est familier.
On lui a donné un successeur (2).
Bien des gens auraient souhaité qu'on supprimât le Conseil de la guerre. On assure qu'il est complètement
(1) Fils du gouverneur des Invalides. 11 naquit en 1743 et mourut en 1790.
(2) Le marquis de Bouthillier.
inutile. Le renvoi du comte de Guibert a causé une joie universelle, parmi les militaires. Plusieurs personnes, dans l'ivresse de leur contentement et de leur haine satisfaite, ont dit que les soldats n'auraient pas assez de poudre dans leurs cartouches pour faire des feux de joie. On s'étonnait, il y a quelque temps, et on s'étonne encore bien davantage aujourd'hui que M. de Guibert ait pu acquérir une si grande influence dans le conseil et que des militaires si savants et si expérimentés n'aient eu d'autres yeux que les siens. C'est que l'éloquence est irrésistible et fait presque toujours violence aux hommes. Cette nouvelle est certaine.
Ce qui Test moins, c'est le retour du baron de Breteuil aux Affaires Etrangères et sa nomination à la place de M. deMontmorin. On le fait entrer mardi prochain au Conseil de la guerre et peu après, on le fait ministre ayant deux départements. Ce retour est fort brillant.
M. de Montmorin se retire, dit-on, à cause de sa santé, mais cette raison n'en impose point. Homme d'esprit et très aimable, le comte de Montmorin n'a pas été rompu aux affaires politiques et ne paraît pas avoir une tête ministérielle. S'il eût conservé longtemps sa place, ajoutent les politiques français, il aurait diminué l'influence que le cabinet de Versailles a sur les autres Cours d'Europe, influence qui est l'œuvre de longues années d'efforts et que feu M. de Vergennes a su conserver, et peut-être augmenter, à moins qu'on ne lui reproche son dernier traité de commerce avec l'Angleterre.
M. de Saint-Priest (1), par cette nomination, verrait
(1) Ancien ambassadeur de France en Hollande. Il devint, le 12 juillet 1789, ministre de l'Intérieur, fonctions qu'il occupa jusqu'en décembre 1790. Il mourut, fort âgé, en 1821.
avec douleur, pour la troisième ou quatrième fois, évanouir ses espérances. Il aspire depuis longtemps à cette place, la voix publique l'y nomme, mais la faveur de la Cour ne l'y porte point. Le chagrin d'être trompe dans son attente doit lui être beaucoup plus sensible depuis qu'il est entré au Conseil de la guerre.
On donne toujours un successeur à M. de Barentin et les Sceaux à M. Joly de Fleury. »
« Paris, 25 avril 1789.
<( Bien des personnes sont persuadées que l'assemblée des Etats généraux aura lieu aujourd'hui ; en répandant ce bruit, on a voulu éviter la foule.
La noblesse se réunit dès lundi où ses vingt quartiers ou départements procédèrent à la rédaction des cahiers et à la nomination des électeurs pour l'assemblée générale du 23. Dans une de ces réunions dont le nombre des électeurs n'outrepassait pas 21, la pénurie des membres s'est trouvée d'accord avec la disette des matières en discussion : on s'est borné à demander dans les cahiers la suppression des petits spectacles de Nicolet et d'iVudinot et celle des cabriolets. Il y a à parier que les membres n'étaient pas des petits maîtres. Les gardes françaises et suisses ont reçu ordre le même jour de se trouver sous les armes à quatre heures, le mardi, chaque homme ayant douze cartouches. Six cents hommes des gardes suisses étaient dans la cour de la bibliothèque du Roi ; un détachement avait monté la garde à la Caisse d'Escompte ; on ne saurait dire si une précaution semblable était nécessaire ; l'événement a prouvé son inutilité, peut-être le calme qui a régné dans la ville pendant la tenue des assemblées du
Tiers a-t-il été une suite de la crainte inspirée dans les esprits par l'envoi des troupes dans les différents quartiers de la ville.
Tandis que le Tiers Etat discutait ses intérêts, des députations de la noblesse sont arrivées pour assurer que les mêmes intérêts liaient les deux ordres, et que chaque noble, avant toute qualification, prenait celle de citoyen français. Tout s'est passé avec la plus grande tranquillité ; les assemblées ont ensuite envoyé chacune deux députés aux autres pour les informer de ce qu'elles avaient rédigé chacune dans leurs propres cahiers.
Celui qui s'est trouvé à la chute d'une pièce, un soir de première représentation, au Théâtre-Français, aux Italiens, a pu avoir une véritable idée de la manière, d'être du Tiers Etat et des Français en général dans ces assemblées.
On avait compté sur six mille nobles, leur nombre n'excéda guère 900; de là, 94 électeurs seulement ont été envoyés à l'assemblée de l'archevêché. On comptait sur soixante mille membres du Tiers Etat, leur totalité n'a pas excédé douze mille personnes, et le nombre des électeurs trois cents. Jusqu'à ce moment, nous ignorons ce qui s'est passé à l'assemblée générale de l'archevêché où doit avoir lieu la nomination des quarante députés pour la ville de Paris.
L'Evêque de Nancy prononcera le discours d'ouverture et madame de Montmorency, fille de madame de Matignon, a été désignée par le Roi pour faire la quête pendant la messe.
On vend une gravure qui représente Louis XII et Henri IV, leurs portraits sont placés sur la même ligne, au-dessous est l'effigie de Louis XVI avec cette légende :
Louis XII Henri IV
Louis XVI
Preuve par l'addition
Louis XII, père du Peuple. Henri IV, l'ami de ses sujets.
Louis XVI, l'un et l'autre.
Il est incontestable que la tenue des Etats généraux est le plus signalé bienfait que la Nation pouvait attendre du Roi. M. Necker jouira d'un moment superbe, il va paraître devant la nation entière tout environné de gloire. M. de Guibert est entièrement perdu, c'est son récit d'abord, ensuite l'impression du discours qu'il voulait lire à Bourges qui ont causé sa chute. Sa seule ressource, à présent, est de quitter les vanités de ce monde. Il pourra mettre sur la porte de sa cellule ce vers si connu :
Aujourd'hui sous un casque et demain sous un froc.
Une nouvelle singulière s'est répandue avant-hier dans les divers quartiers de Paris, « Monsieur » frère du Roi a été nommé premier ministre ! « Monsieur » a de l'esprit, des connaissances, des lumières. Il est populaire, il ne volera point. M. le comte de Montmorin, M. de la Luzerne, M. de Villedeuil et M. de Barentin, assure-t-on, se désistent de leurs places. Par là, le bruit de la rentrée dans le ministère de M. de Breteuil tombe entièrement. M. de Crosne (1) a remplacé de même, dans sa place de conseiller d'Etat, feu M. de Fourqueux, conseiller d'Etat ordinaire et ministre d'Etat au conseil des dépêches.
Monseigneur le Dauphin est à toute extrémité. »
(1) Lieutenant-général de police en 1785. Il était né en 1736 et périt sur l'échafaud en 1794.
« Paris, 3 mai 1789.
« Nous avons eu une émeute au faubourg Saint-Antoine. Elle a éclaté l'après-diner de lundi, a duré le mardi et s'est terminée le mercredi (1).
M. Réveillon, qui est à la tête de la manufacture royale de papiers peints, établie dans ce faubourg, homme extrêmement riche et qui a donné, le dernier hiver, des preuves de sa bienfaisance, en nourrissant 300 ouvriers sans travail, se trouvant, la semaine dernière, en qualité d'électeur, à l'assemblée générale de l'Archevêché, a soutenu, dit-on, lorsqu'on a agité la question de subsistance du peuple, que quinze sous par jour suffisaient amplement pour faire vivre un ouvrier. Dès que cette proposition a été connue, le bienfaiteur a été oublié, on n'a plus vu dans M. Réveillon qu'un ennemi, un conseiller perfide, une sangsue, un fauteur de la tyrannie ; sa ruine et sa mort ont été aussitôt décidées.
Les séditieux se sont attroupés, le lundi après dîner; n'ayant point d'armes, ils ont arrêté une charrette remplie de gros rondins, dont ils se sont munis. Puis leur nombre grossissant et leurs cris retentissant, le guet est sorti. M. Réveillon fit fermer toutes les avenues de sa maison ; il s'est vu assiégé ; il a craint pour sa fortune et pour sa vie ; les soldats du guet ont cherché à apaiser cette populace en fureur, mais vainement, elle était trop irritée. « Nous voulons Réveillon ! qu'on nous le donne, ou nous enfonçons les portes ! »
La nouvelle de cette émeute parvint à Versailles au
(i) Voir sur cette affaire Réveillon, dans les Mémoires de V Internonce, Mgr. de Salamon, aux pièces annexes (p. 331), une lettre au nonce Dugnani. Voir aussi l'introduction à la réimpression du Moniteur.
duc du Ghâtelet et à M. d'Affry, qui firent marcher les régiments de cavalerie, Royal-Cravate, Bourgogne et Royal-Roussillon. Les ouvriers restés fidèles à M. Réveillon avaient cherché leur salut dans la fuite, après avoir reconnu l'inutilité de leurs prières et l'impossibilité de défendre le bien et la vie de leur maître. Le gouvernement avait dû pourvoir à la sûreté de celui-ci et deux compagnies de gardes françaises arrivèrent assez tôt pour arrêter la première effervescence, mais le nombre des mutins augmentait avec celui des troupes.
Le mardi, tout le faubourg était rempli de soldats, on y a même mené du canon. Cet appareil de guerre n'a point intimidé la populace, qui n'a pas tardé à en venir aux insultes. Les tuiles ont bientôt plu du haut des maisons et des meubles ont été jetés par les fenêtres sur les troupes.
Bientôt, les boutiques de serruriers, de menuisiers, de cordonniers ont fourni de nouvelles armes. Un soldat a été écrasé par une pierre, des officiers ont reçu des contusions. Il a fallu en venir aux dernières extrémités ; on a fait feu, il y a eu des blessés et des morts.
Les mutins n'avaient pu mettre le feu à la maison de M. Réveillon, mais, l'après-midi, ils y ont pénétré.
On assure que la duchesse d'Orléans, par bonté d'âme, a été la cause de ce malheur ; elle revenait en toute hâte d'une course de chevaux à Vincennes, où on avait appris ce qui se passait et d'où on avait entendu la fusillade. Les équipages avaient d'abord pris par les rues pour rentrer à Paris, mais la duchesse crut que la misère ameutait le peuple et, inspirée par la bienfaisance, elle voulut passer par le théâtre du tumulte.
C'est la duchesse d'Orléans, c'est notre bonne prin-
cesse, qu'on la laisse passer, » crièrent les émeutiers. Les cavaliers de Royal-Cravate rompirent leurs rangs et les séditieux profitèrent de ce moment pour se glisser derrière sa voiture et se jeter dans la fabrique, la torche à la main.
La duchesse a offert de l'argent, on lui a répondu qu'on n'en voulait point et que M. Réveillon seul était en cause. Ce manufacturier a été ruiné et, avec lui, plusieurs de ses voisins dont les immeubles ont été pillés. On a trouvé dans les caves plusieurs hommes morts, à côté des tonneaux ; ils avaient cru boire de l'eau-devie : c'était du vitriol que les malheureux avaient absorbé.
Tout s'apaisa le mardi, mais les craintes ne se sont pas évanouies. Les troupes gardent leur poste, d'autant plus que tout ce qui s'est passé en détail prouve que ce ne sont point les ouvriers de Paris qui ont amené cette émeute mais bien de ces scélérats qui abondent dans les grandes villes et qui saisissent avec empressement toute occasion de pillage. Le mardi, ces coquins arrêtaient, dans la rue et le faubourg du Temple, tous les passants, les voitures même et, se sentant soutenus par une troupe de séditieux, ils prenaient les bourses, les cannes, les montres, les épées des passants inoffensifs.
Une bande de ces voleurs a quitté la Capitale pour se rendre à Orléans, qui tient ses portes fermées. Le curé et l'Eglise de Villejuif, à une lieue de Paris, ont été dévalisés.
Parmi les dix-neuf personnes arrêtées par les soldats, il s'en est trouvé douze de marquées par le bourreau. Deux de celles-ci ont été pendues sur-le-champ, dans l'après-midi. L'appareil effrayant de la justice et
la promptitude de son exécution ont contribué plus que tout le reste à intimider la populace et à désarmer les séditieux.
On ne saurait décider, dès maintenant, si cette émeute n'a pas été l'œuvre d'une main cachée ; on a vu pourtant des meneurs distribuer de l'argent aux séditieux. On a entendu des blessés et des mourants s'écrier douloureusement : « Ce n'était pas lapeine de se faire tuer pour si peu. » On a arrêté des hommes déguenillés qui avaient leurs poches pleines d'écus de six livres.
L'abbé Le Roi, censeur royal, a été, dit-on, un de ceux qui ont montré le plus d'ardeur à encourager les assaillants ; il avait à cela des motifs de haine personnelle contre M. Réveillon.
On ne connaît pas au juste le nombre des victimes. Au bureau de police, on annonce trente morts et autant de blessés. Ce chiffre semble atténué, car le carnage a dû être considérable.
Sa Majesté a remis au mardi 5 mai l'ouverture des Etats généraux. La veille, il sera célébré une messe solennelle, précédée d'une procession générale pour implorer l'assistance divine dans une si grave et si importante circonstance.
Voici le costume des députés des trois ordres :
Clergé : Les cardinaux en chapeau rouge. Les archevêques et évêques en rochet, camail, soutane violette, bonnet carré. Les abbés, doyens, chanoines, curés et autres députés du second ordre du clergé en soutane, manteau long et bonnet carré.
Noblesse : tous ses membres porteront l'habit à manteau d'étoffe noire de la saison, un parement d'étoffe d'or sur le manteau, une veste analogue, culotte noire»
bas blancs, cravate de dentelles, chapeau à plumes blanches, retroussé à la Henri IV, comme celui des chevaliers de l'Ordre. Il n'est point nécessaire que les boutons de l'habit soient en or.
Tiers Etat : Habit, veste et culotte de drap noir; bas noirs, manteau court de soie, tel que les gens de robe sont dans l'usage de le porter à la Cour ; cravate de mousseline, chapeau retroussé de trois côtés, sans ganses ni boutons.
On évalue chaque chapeau de noble à vingt louis ; c'est le cas, pour les dames, de sacrifier leurs plumes pour le bien de l'Etat.
Le Tiers ne semble point satisfait du costume que le Marquis de Brézé (1) lui a donné et qui, pourtant, est celui de cet ordre. On reconnaît bien là l'orgueil mortifié de ces distinctions ; et, pourtant, qui voudrait les faire disparaître ? »
« Paris, limai 1789.
« Mardi 5, on a ouvert les Etats généraux; le jour précédent, il y avait eu procession, messe du Saint- Esprit et discours de l'Evêque de Nancy.
Le Roi et la famille royale ont assisté à la cérémonie religieuse et à tout ce qui a eu lieu le jour suivant dans la salle des Etats.
La grande salle où se trouvaient trois mille personnes, pompeusement parées, offrait un coup d'œil superbe ; on ne saurait prévoir combien de temps durera l'union des membres de ce nombreux aréopage. Dans les trois ordres, déjà, ont eu lieu de petites dissensions ; il faudra du temps pour les dissiper et calmer les es-
(1) Grand maître des cérémonies.
prits. Les troubles sont arrêtés ; le peuple paraît tranquille ; il est vrai qu'une grande quantité de troupes environne la Capitale.
Dans le récit que nous allons faire de ce qui s'est passé à Versailles depuis le 4, nous ne relaterons que ce que l'étranger ne peut pas apprendre par les gazettes, ce dont nous avons été témoin ou que nous tenons de personnes dignes de foi.
Le concours de gens de tout état et de tout rang à la procession de lundi a été immense. Le coup d'oeil de tout ce monde assemblé depuis l'Eglise Notre-Dame de Versailles jusqu'à l'Eglise Saint-Louis était magnifique. Les rues, les fenêtres, les toits étaient pleins de spectateurs ; on voyait sortir des tuyaux de cheminées des têtes d'enfants et de femmes, et, sur tous leurs visages, la satisfaction était peinte. Aussi un plaisant a-t-il pu dire, avec raison, que cela ne ressemblait guère à une assemblée de créanciers qu'on ne paie point.
Rien de si splendide que le cortège royal. La beauté des chevaux, le luxe des harnais, la richesse des voitures, la profusion de l'or et des diamants sur les vêtements des Princes, des Princesses, du Roi et de la Reine étaient faits pour donner la plus grande idée de la France. Les équipages des Princes étaient précédés de douze fauconniers et les gardes du corps entouraient le carrosse du sacre. Le Roi avait Monsieur à sa gauche. Le comte d'Artois avait à la sienne le duc d'Angoulême. Le duc de Berry et le duc de Chartres étaient aux portières.
Les cris de Vive le Roi se firent entendre depuis la sortie du château jusqu'à l'entrée de l'église, ce qui ajoutait à la grandeur du spectacle. Pourtant, Sa Ma-
jesté ne semblait pas sensible à ces manifestations, dictées parla reconnaissance, la tendresse, la joie. On en a su plus tard la véritable cause : il était chagrin de ne pas entendre applaudir aussi vivement la Reine. On assura que le Roi, en rentrant au château, s'écria dans l'amertume de son cœur : « Je croyais avoir assez fait en faveur de mon peuple, pour qu'il me donnât cette faible marque de reconnaissance ! »
Le duc et la duchesse d'Orléans ont été accueillis par des applaudissements sans nombre.
La procession offrit un spectacle nouveau ; les trois ordres étaient en costume, le Tiers précédait la Noblesse, celle-ci devançait le clergé. Dans les rangs du Tiers, on a fort applaudi un nommé Gérard, riche fermier de Rennes, député par vingt-deux districts dont F air vénérable et la veste violette attiraient tous les regards. On avait eu grand peine à lui faire endosser l'habit et le manteau noirs, mais pour que personne n'ignorât qu'il était paysan, il avait conservé dessous son vêtement de laine grossière. Quand les députés du Tiers furent présentés au Roi, celui-ci ne put s'empêcher de remarquer un homme d'une allure distinguée et à figure spirituelle, où l'intelligence se montrait d'une manière palpable.
Lorsque le Duc d'Orléans prit sa place parmi les députés de la noblesse, les applaudissements et les cris de « Vive Monsieur le Duc d'Orléans ! » recommencèrent de plus belle ; le Prince avait l'air pénétré et sensible, ses yeux se mouillèrent de larmes de satisfaction.
Les évêques, avec leurs habits violets, les deux cardinaux de La Rochefoucauld et de Laval en man-
teaux rouges, la splendeur des Chasubles, la richesse du dais, dont les cordons étaient tenus par les frères du Roi, et les ducs d'Angoulôme et de Chartres, le cortège nombreux qui suivait avec le Roi et la Reine le Saint-Sacrement, la double haie des Cent-Suisses et des gardes du corps, tout cela réuni surpassa Fattente du public et satisfit sa curiosité.
On n'est sorti de l'église qu'à quatre heures du soir. L'évêque de Nancy (lorsque l'Evangile de la messe du Saint-Esprit que l'archevêque de Paris a célébrée, fut chanté) prononça un discours sur ce thème : « La religion est la force des Etats, la cause intarissable de leur prospérité. » Ce sermon a plu, on Ta applaudi en divers endroits, quoique M. de Mirabeau, selon sa coutume, l'ait dénigré impitoyablement dans sa première feuille sur les Etats généraux.
Le mardi, à neuf heures du matin, la salle était remplie de spectateurs, et, dès ce moment, le marquis de Brézé et deux maîtres des cérémonies commencèrent à placer les délégués.
Les députations furent appelées à tour de rôle, et chacun de ses membres conduit à sa place par un officier des cérémonies. On nous assure que, quand on annonça les élus de la Provence, il se produisit un silence et qu'un murmure se fit entendre sur le passage du comte de Mirabeau.
Il n'y eut point de confusion, un ordre parfait régna du commencement à la fin de la cérémonie. Au milieu de l'enceinte, le roi d'armes, avec quatre hérauts revêtus de leurs cottes, vinrent prendre leur place, et se tinrent debout pendant toute la cérémonie.
Quand tout le monde fut placé, on alla avertir le
Roi et la Reine, qui arrivèrent aussitôt, précédés et suivis des Princes et princesses et de leur cortège.
Le Roi se dirigea vers le trône, la Reine prit place sur un grand fauteuil à sa gauche, et les princes et les princesses formèrent un demi-cercle sur l'estrade. Les dames de la Cour occupaient, en grande parure, les galeries de la salle du côté de l'estrade, et toutes les autres travées étaient remplies de femmes de la bourgeoisie.
Tous les assistants se levèrent à l'entrée du Roi, qui se tint debout pendant quelques minutes pour donner le temps à la Cour de se placer; ce spectacle magique causa à tous ceux qui y assistèrent, une émotion mêlée de respect, et le silence ne fut troublé par rien.
Le Roi, en prononçant son discours, avait l'air ému et pénétré. La Reine, des premières, versa des larmes d'attendrissement, aussi a-t-elle été consolée de l'accueil si froid que le peuple lui avait fait la veille ; elle fut fort applaudie à plusieurs reprises par les hommes et surtout par les femmes qui paraissaient alors plaider leur propre cause et venger une commune injure.
Le discours du Garde des Sceaux n'a été entendu de presque personne. M. Necker a lu ensuite le sien, mais après vingt minutes, il a prié Sa Majesté de permettre que son secrétaire continuât. Cette lecture a duré trois heures et demie.
On a remarqué sur le visage de M. Necker les marques du travail et de tout le mal qu'il se donne pour le bien de l'Etat ; il a ramené le crédit et la confiance qui s'enfuyaient, quoique en eût dit M. de Mirabeau, dans son second numéro. Le premier a été défendu, ainsi que la continuation de la publication, mais l'arrêt
du Parlement n'a pu empêcher l'apparition du n° 2. L'éditeur a déjà réuni pour 120.000 livres de souscriptions à 9 livres l'une.
On va s'occuper de la vérification des pouvoirs. Paris n'a pas encore envoyé ses députés, car on va faire cette semaine leur élection. Pareille chose arriva en 1614, où les délégués de la Capitale ne parvinrent à l'assemblée générale que trente jours après son ouverture...
M. de Lamoignon, ancien garde des Sceaux, est mort d'un coup de sang dans sa chaise de poste, en revenant de Bâville. Le chagrin l'a miné sourdement. Ses projets ambitieux, sont descendus au tombeau avec lui ; la nouvelle n'a été sue qu'aujourd'hui.
On disait dans les clubs que M. de Lamoignon s'était tué lui-même du chagrin d'apprendre la nomination de M. d'Epréménil parmi les députés de la noblesse de Paris. Ayant trouvé dans ce magistrat un censeur impitoyable et un accusateur acharné, il a craint son influence dans les Etats généraux et redouté qu'on ne l'obligeât de comparaître devant la Nation. L'idée d'avoir pour juge son ennemi le plus mortel a porté le désespoir dans son âme, après y avoir versé le découragement et l'abattement. Il est allé à la chasse et arrivé dans la forêt, il est descendu de cheval et s'est tué d'un coup de fusil. »
« Paris, 25 mai 1789.
« ... Les députés et les suppléants des Trois Ordres de la vicomte de Paris sont nommés et, aujourd'hui au plus tard, ils siégeront dans la salle des États. On peut dire d'eux ce qu'on dit des personnes qui logent
près de l'église : « Elles sont les dernières à arriver » pour entendre la messe. »
Le comte de Mirabeau a fait reparaître son journal sous le titre de Lettre à mes commettants.
L'Evêque de Langres (1) a publié qu'il ne devrait y avoir que deux ordres, la Noblesse et le Tiers. Dans le premier se trouveraient les nobles et le haut clergé. Dans le second, les roturiers et le bas clergé.
On attend avec impatience la décision de la question très importante de savoir si Ton opinera par tête ou par ordre. Déjà les partisans de la première opinion sont nommés « démagogues » et ceux de la seconde « aristocrates ». Un membre de la noblesse, dans l'une des dernières séances, où l'on désignait sous le nom de communes le Tiers Etat, a déclaré que cette désignation était illégale, inconstitutionnelle et contraire aux anciens usages. Cette motion n'a pas eu de succès.
Le mot de Tiers Etat prononcé avec mépris et affectation a coûté la vie à Versailles à un garde du corps de Monsieur. Ce garde, ayant aperçu dans un établissement public un membre de cet ordre avec son costume, au lieu de dire : « Garçon... », s'écria : « Le Tiers... du café ! » Ce mot fut prononcé à différentes reprises avec affectation et mépris, tellement que le membre du Tiers ne put douter que cette appellation ne le visât. Il saisit une épée et coucha sur le carreau celui qui l'avait insulté. Monsieur a défendu à ses gardes du corps, sous les peines les plus sévères, de jamais se permettre le moindre propos insultant contre l'ordre du Tiers Etat et même il a fait renvoyer deux
(1) César Guillaume delà Luzerne.
gardes qui avaient été témoins de la querelle et- ne l'avaient point étouffée dès le commencement.
On connaît maintenant les causes de la mort de M. de Lamoignon. Les pies détruisaient les œufs de ses perdrix. « Nous en tirerons demain », dit-il. Le samedi, il se lève de bonne heure, endosse son habit de chasse, chausse ses bottes et met ses éperons avec des mollettes anglaises. En attendant le déjeuner, il sort avec son fusil et le Mémoire, les uns disent de M. d'Embrun, les autres de M. de Langres. « Je tuerai, dit-il, quelques pies, s'il s'en trouve à portée de mon fusil. » 11 s'enfonce sous bois et ayant rencontré un banc de pierre, il s'asseoit, laisse son fusil armé, avec l'imprudence familière aux chasseurs, pose la crosse à terre, et appuie le canon à l'épaule gauche ; il prend le Mémoire, tire ses lunettes et commence sa lecture. Il est probable qu'il aura posé sa jambe droite sur son genou gauche; ce genou était incliné, la jambe a glissé insensiblement, la mollette a touché la détente, le coup est parti et les plombs, entrant audessous de la mâchoire, ont pénétré jusqu'au cerveau.
Une paysanne, accourue au bruit de la détonation, a trouvé M. de Lamoignon les jambes en l'air. Ses enfants ont appris la fatale nouvelle au moment même où leur mère sonnait la cloche du déjeuner. Les fils du malheureux s'en revenaient tristement lorsque leur mère s'écria : « Messieurs ! vous vous faites attendre. » Quels petits maîtres !... Mais qu'avez-vous donc, vous )> êtes tout pâles, qu'est-il arrivé ?... » Malgré les soins qu'ont pris tout d'abord les enfants pour cacher le malheur, elle devina la cause de leur douleur, s'évanouit et ne revint à elle que trois heures après. »
« Paris, 1er juin 1789.
« Mgr le Dauphin a été à toute extrémité la semaine dernière ; je voudrais savoir la manière dont doit être réglé le deuil ; il faut un mois pour avoir une réponse de Parme. En attendant, que dois-je faire? Tous les autres ministres ont reçu leurs instructions pour le cas où ce triste événement viendrait à se produire.
Jusqu'à présent, l'union des Etats généraux n'est point conforme à l'attente de la nation. De profonds dissentiments et une controverse obstinée semblent régner entre la Noblesse et le Tiers. Le clergé se tient en observation et on n'a pas pu s'occuper des affaires importantes. »
« Paris, 4 juin 1789.
« M. le bailli de Virieu me charge d'annoncer à Votre Excellence la mort de Mgr le Dauphin, qui a rendu son âme à Dieu aujourd'hui, à trois heures du matin.
La nouvelle de l'événement est arrivée à Paris au moment de l'ouverture des théâtres, dont les représentations ont été aussitôt interrompues ; elles ne seront pas reprises de quelques jours. Je saurai dès demain, la durée du deuil, j'en informerai de suite Votre Excellence.
On annonce dans la Gazette qu'il est à prévoir que d'ici à peu, les trois ordres se réuniront à deux : la Noblesse et le Tiers.
Lama. »
« Paris, le 8 juin 1789.
« La Cour a pris hier le deuil pour trois mois à l'occasion de la mort de Mgr Louis-Joseph-Xavier-Fran-
çois, dauphin de France, décédé à Meudon, le 4 de ce mois, dans la huitième année de son âge.
Il y aura trois époques de deuil, la première du 7 juin au 11 juillet inclusivement, les hommes prendront l'habit de drap noir complet avec les boutons, manchettes et effilés unis, boucles et épées bronzées, chapeaux sans plumes ; les femmes prendront pour douze jours la robe de laine, la coiffe en crêpe, les bas, les gants, l'éventail et les pierres noires, les boucles bronzées ; le 19 juin, elles quitteront la coiffe et conserveront jusqu'au 11 juillet inclusivement, le reste de l'étiquette ci-dessus.
Dans la seconde période, du 12 juillet au 15 août, inclusivement, fin du deuil, les messieurs prendront l'habit de soie noire, manchettes effilées de mousseline brodée, ou entoilages, boucles blanches, épées d'argent, chapeau à plumes.
Les dames porteront la robe de soie noire et les diamants à commencer du 12 juillet, jusqu'au 1er août, et à partir de ce jour, jusqu'au 15 août inclusivement, elles porteront les robes noires et blanches sans rubans de couleur.
Tous les spectacles seront fermés jusqu'au lundi 15 prochain. Si M. de Crosne, lieutenant de police, avait annoncé la mort du Dauphin avant cinq heures de l'après-dîner, le jeudi, on n'aurait pas ouvert les théâtres ; il n'y aurait pas eu de mécontentement de la part du parterre qui voulut ravoir son argent, de la part des Dames et des Seigneurs qui n'avaient pas leurs gens, et de la part des acteurs qui en furent pour leurs frais d'illumination.
Samedi prochain, le corps sera transféré à Saint-
Denis ; c'est le second Dauphin mort à Meudon.
Le Roi et la Reine sont partis pour Marly.
M. le maréchal de Stainville (1) est mort en moins de trois jours, à Strasbourg, d'un rhume négligé. Son gouvernement sera brigué, mais on ignore si, dans l'état actuel des choses, Sa Majesté en disposera.
La réunion des Etats généraux ne répond pas à l'attente qu'on en avait : on peut dire qu'ils ne sont pas encore commencés. La discorde entre les ordres qui composent cette assemblée dure toujours.
La saison pluvieuse occasionne beaucoup de maladies, on est obligé de se chauffer comme si on était en hiver. »
« Paris, 15 juin 1789.
(( Le corps diplomatique a été admis ces jours passés à faire sa cour, à Versailles, au nouveau Dauphin, qui paraît jouir d'une santé robuste et florissante. Le voyage à Marly s'est effectué seulement hier. Mesdames, tantes du Roi, sont parties pour Bellevue.
Le duc d'Orléans a porté, vendredi, le cœur du Dauphin au Val-de-Grâce. Suivant le procès-verbal de l'ouverture du cadavre, on a trouvé les poumons desséchés, trois vertèbres cariées, et le bas-ventre en très mauvais état. Pendant son exposition dans la chambre ardente, les princes du sang et les Cours souveraines se sont rendus à Meudon, pour jeter sur le défunt l'eau bénite. Le corps diplomatique aété dispensé de cette cérémonie, quelques heures après en avoir reçu l'invitation.
(1) Jacques de Ghoiseul, comte de Stainville, né le 6 septembre 1727.
Le jour même de la mort du Dauphin, le Roi désigna parce nom M. le duc de Normandie; on fait courir le bruit que Sa Majesté a décidé que le jeune Prince ne passerait des mains des femmes à celles des hommes qu'à sept ans révolus. Si cela est, les fonctions de M. le duc d'Harcourt seront supendues ; on assure que ce seigneur se dispose à retourner dans son gouvernement de Normandie.
Les spectacles recommencent aujourd'hui.
Unédit enregistré à la Chambre des Comptes, le 27, supprime différents emplois de la Maison du Roi. Ce sont l'équipage du Vautrait (excepté le capitaine), le grand fauconnier et la grande fauconnerie ; le grand louvetier et la grande louveterie ; le premier écuyer et vingt écuyers servant par quartiers ; quarante-deux charges de grands valets de pied ; le cordonnier des écuries ; cinq chevaucheurs et courriers du cabinet ; seize valets de chambre ; six huissiers de la chambre ; six-porte-manteaux ; un porte-manteau ordinaire ; deux horlogers-valets de chambre ; quatre tapissiers-valets de chambre ; quatre barbiers-valets de chambre ; un barbier ordinaire ; deux porte-chaises d'affaires ; cinq porte-meubles de la Chambre; huit valets de garderobe ; un cravatier. »
« Paris, 22 juin 1789.
« Ce beau royaume ne s'est jamais trouvé dans une pareille crise, dont on ne saurait présager que de funestes conséquences. La discorde a tellement répandu son venin sur les hommes choisis pour la régénération de la France, qu'il y en a tout à redouter.
Les trois ordres sont d'avis absolument opposés, de
manière qu'ils n'ont fait autre chose que se disputer. Le Roi, voyant que les hommes appelés pour l'aider dans ses vues bienfaisantes ne veulent point se concerter dans ce but, a résolu de se rendre aujourd'hui dans la salle des Etats, dans une pensée de conciliation.
Les députés du Tiers ayant trouvé la porte de la salle des Etats barrée par des gardes françaises et suisses, n'étant pas prévenus, ont craint que les remontrances des autres chambres n'aient déterminé le Roi à suspendre, à dissoudre même les Etats généraux. Ils se rendirent alors à un jeu de paume voisin, et, là, ils prirent l'engagement de ne pas se séparer que la Constitution n'ait été élaborée.
Cette alarme n'était pas motivée, les portes étaient fermées pour les préparatifs nécessaires à la séance royale qui aura lieu lundi et dans laquelle le Roi tâchera de réunir les trois ordres. Hier au soir, M. de Crosne, lieutenant de police, recevait une lettre du Roi, lui ordonnant de rassurer les Parisiens sur ses intentions.
Pendant que le Tiers se constituait, le Duc d'Orléans haranguait la noblesse pour inviter ses membres à se réunir aux députés du Tiers et du Clergé et à ne former qu'une seule chambre. Il a parlé avec une telle chaleur qu'il s'est trouvé mal, mais après avoir pris un verre d'eau il est revenu à lui. Aussi, lorsque le Prince a paru, jeudi, après dîner, au Palais-Royal, la foule l'a-t-elle environné, et le jardin a-t-il retenti d'applaudissements et de cris de joie. Plusieurs personnes, dans leur ivresse, lui ont pris les mains et les ont baisées. Des larmes d'attendrissement ont jailli des yeux de ce Prince. Il a prononcé des paroles les plus hon-
nêtes qui prouvent de plus en plus qu'il a à cœur les intérêts du Tiers Etat.
Il vient de paraître un « Procès verbal et protestation de l'assemblée de Tordre le plus nombreux du royaume. » Bien des maris se sont reconnus avec peine dans la liste des membres de cet ordre ; cet écrit satirique a eu quatre éditions.
La cour est toujours à Marly. »
« Paris, 29 juin 1789.
« Dans ce pays, il semble que le bouleversement des saisons et celui qui a lieu dans les esprits s'ingénient à troubler le repos de la France. Il arrive des événements extraordinaires ; on entend des discours tellement étranges qu'on dirait que les Parisiens sont devenus fous, qu'une fièvre s'est répandue sur toute la ville et qu'elle s'attache à toutes les classes.
Le récit de ce qui s'est passé ici et à Versailles la semaine dernière confirmera ce que j'avance. J'ai été spectateur de choses effroyables qui m'ont rempli de douleur et d'effroi,
La fermentation des esprits a été si grande, du mardi 23 au vendredi 26, qu'on croyait, en voyant et en entendant les Parisiens, qu'une fièvre ardente les avait gagnés. Cette disposition des esprits à la révolte a été poussée au point que deux ou trois jours d'une semblable démence auraient produit sans faute une crise violente dont les effets auraient été nécessairement funestes à l'autorité royale.
Sur les places et dans les rues, on ne voyait que des personnes attroupées et parlant des Etats généraux; on entendait les mots de Tiers Etat et de Nation
s'entrecroiser et former partout un écho assourdissant. Les crocheteurs, les garçons de boutique, les poissardes même se mêlaient à ces conversations ; dans tous les magasins, les commis négligeaient le service des particuliers pour ne s'occuper que de la chose publique; enfin, le mot « Tiers Etat » devenait un cri de guerre, et tous les discours qu'on entendait annonçaient des hommes capables de tout, si la noblesse et le clergé persistaient dans leurs déclarations.
Le Français de ce moment-ci ne ressemble guère au Français du mois de juin de l'année dernière : aussi le jugerait-on mal en le voyant à présent, c'est-à-dire dans son état de crise
Le samedi 20, on proclama à Versailles la séance royale pour le 22; le lundi matin, elle fut renvoyée au lendemain, 23. On varie sur les causes de ce délai, on l'attribue généralement aux corrections qu'on aurait faites au discours dont M. Necker avait été chargé et que M. Vidant de la Tour, maître des requêtes, et M. de Barentin avaient occasionnées par leurs objections sans nombre qu'ils faisaient naître, à ce qu'on soupçonne, à l'instigation d'une tierce personne.
Quoi qu'il en soit, ces objections ayant, dit-on, dégoûté M. Necker, lui ont fait connaître en même temps qu'on voulait défaire son ouvrage et pousser le Roi à user de son autorité. On ajoute qu'il a fait tout son possible pour empêcher Sa Majesté de laisser lire à la séance royale le discours ou plutôt la déclaration du Garde des Sceaux, l'assurant qu'elle déplairait au Tiers Etat. Voyant que le Roi persistait dans sa volonté, M. Necker donna sa démission.
Par le fait, c'est le bruit du renvoi de ce ministre si
cher au peuple, plutôt que la déclaration du Roi, qui a pensé amener une sanglante révolte.
Le discours adressé au Roi, le dimanche 21, par la députation de la noblesse, le duc de Luxembourg portant la parole, discours adroitement fait, et dans lequel Sa Majesté est flattée délicatement et le Tiers Etat peint sous les couleurs les plus propres à jeter la défiance dans lame du monarque, l'a fait, à ce que l'on soupçonne, persister dans sa résolution.
Le 22, on s'occupa dans le conseil à discuter la meilleure déclaration à faire, le lendemain, dans la séance royale. Le Tiers s'assembla le même jour dans l'église Saint-Louis, et les députés prêtèrent serment de ne jamais se séparer, déclarant traîtres devant la nation quiconque se refuserait à ce serment ou le violerait, et coupable du crime capital quiconque oserait porter sur eux une main téméraire pour les emprisonner.
Le 23, jour terrible où l'orage s'est formé et presqu'aussitôt dissipé, le Roi s'est rendu à l'Assemblée; s'étant placé sur le trône, il jeta tout d'abord les yeux autour de lui pour apercevoir M. Necker. Il ne le vit point et attendit un instant, après quoi, il lut son discours, mélange de fermeté et de douceur.
Le but est de conseiller aux deux premiers ordres de l'Etat de se joindre au troisième. Il attend cette réunion de leur attachement pour sa personne, de leur zèle pour la patrie et de la connaissance qu'ils ont des remèdes à apporter aux maux urgents de l'Etat.
Le Garde des Sceaux lut ensuite la déclaration du Roi, concernant la tenue des Etats généraux.
Après quoi, le Roi fit la lecture d'un troisième discours dans lequel on remarque cette phrase :
« Si, par une fatalité loin de ma pensée, vous m'aban- » donniez dans une aussi belle entreprise, seul, je fe- » rais le bonheur de mes peuples. Seul, je me considé- » rerais comme leur véritable représentant et je mar- » cherais vers le but auquel je veux atteindre avec tout » le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer. »
Il ordonna ensuite aux députés des trois ordres de se retirer chacun dans les chambres affectées à leur ordre.
Les cris de « Vive le Roi » se firent entendre, lorsque Sa Majesté se fut levée pour quitter la salle. Le peuple qui était accouru en foule et qui attendait avec impatience aux portes l'issue de cette séance, entendant ces acclamations, crut que le Tiers avait cause gagnée; il joignit sur-le-champ à ces acclamations ses cris de joie, mais ils cessèrent bientôt. Ne voyant sortir de la salle aucun député du Tiers, malgré les ordres du Roi, et ceux que le marquis de Brezé leur avait réitérés au nom de Sa Majesté, le peuple se douta de quelque chose, il questionna et la réponse ayant confirmé ses soupçons, la multitude se précipita en foule aux portes du château.
Les officiers crièrent : « Aux armes! empêchez! arrêtez ! » les gardes françaises et suisses prirent leurs fusils, mais n'opposèrent pas la moindre résistance à la foule. Celle-ci pénétra jusqu'aux appartements royaux, à la porte desquels la fermeté des gardes du corps arrêta les plus mutins. Ils demandèrent pourtant d'une voix menaçante qu'on leur rendît M. Necker. Ce ministre se montra aussitôt « Retirez-vous, apaisez- » vous, Messieurs, leur dit-il, le Roi et la Reine m'ont » mandé ! »
En effet, l'entretien dura une heure et demie : le ministre en sortit l'air satisfait. Au moment où il montait dans sa voiture, la populace lui cria : « Monsieur Necker, demeurez-vous? » Le « oui » ne fut pas prononcé distinctement, ou plutôt ne fut-il pas bien entendu? on porta M. Necker en triomphe chez lui, et là, on attendit une réponse plus catégorique. Au bout de quelques instants, un « oui, il reste, il ne s'en va plus ! » s'est fait entendre du haut de l'escalier jusqu'au bout de la rue. Le peuple, alors s'est éloigné, satisfait du retour de son favori.
Le bruit du renvoi de M. Necker arriva à Paris aussitôt qu'on l'apprit à Versailles. Il est impossible de peindre la consternation des Parisiens. Si on eût tardé de quelques heures à apprendre que M. Necker était gardé, on aurait été spectateur d'une horrible catastrophe.
Le 24, le peuple attendit que M. Necker sortît pour l'accompagner au château et le prier de ne point quitter la France. Le titre de père du peuple lui fut décerné, les larmes lui vinrent aux yeux et il répondit à la foule tout ce qu'un homme dans sa position et que l'émotion trouble si violemment pouvait dire à des gens qui, avec l'accent de la reconnaissance, le proclamaient le sauveur de la France.
Dans l'après-midi, cent cinquante membres du clergé, conduits par les archevêques de Vienne et de Bordeaux, et les évoques de Chartres (1), d'Orange et de Goutances (2), se réunirent à l'Assemblée nationale. Quarante membres de la noblesse, ayant à leur tête le duc d'Orléans, suivirent le lendemain cet exemple.
(1) M. de Lubersac, né en 1740.
(2) François de Talaru de Chalmazel, né en 1725.
Le même jour, l'archevêque de Paris, au sortir de la chambre du clergé, fut hué par la populace, et malgré la vitesse de ses chevaux et l'adresse de son cocher, de la boue et des pierres endommagèrent sa voiture.
Le peuple est persuadé que le cardinal de La Rochefoucauld et lui sont opposés à la réunion du clergé avec le Tiers. On dut poster des gardes françaises à l'archevêché pour mettre la personne de ce prélat à l'abri de toute insulte. On a oublié qu'il a distribué dans le courant de l'hiver plus de 400.000 livres aux pauvres.
Le soir même, enfin, le Tiers s'assembla dans la salle des Etats généraux et déclara nulle et illégale la séance royale.
Le 25 et le 26, le nombre des députés du clergé et de la noblesse qui passèrent au Tiers s'augmenta, et, dès lors, la fermentation diminua à Paris et à Versailles.
Le Roi écrivit le samedi 27 au clergé et à la noblesse d'achever à se réunir au Tiers. Cette lettre produisit un excellent effet. A deux heures le clergé, à quatre heures la noblesse obéissaient au souverain.
Le peuple attendait impatiemment l'issue de l'affaire ; dès qu'il l'eut apprise, il accourut au château. Les sentinelles, à son approche, appelèrent « aux armes » ; deux compagnies de gardes françaises et suisses voulurent arrêter le flot populaire, mais on leur cria de loin : « Messieurs les soldats, laissez-nous pas- » ser, nous voulons applaudir notre bon Roi ! »
La première cour fut bientôt remplie de monde, celle de marbre l'a été aussitôt. Les « vive le Roi », les cris de joie, les applaudissements retentissaient dans les airs, on levait les mains au ciel, on jetait en l'air
des chapeaux, on agitait des mouchoirs. Soldats, officiers, nobles, bourgeois, députés des trois ordres, prêtres, prélats, seigneurs, tous enfin, frappaient des mains ou s'égosillaient à force de crier « vive le Roi ».
Au bout d'une demi-heure, le Roi parut sur le balcon, qui est au fond de la cour, l'air touché et pénétré et ayant à ses côtés la Reine en déshabillé blanc, les cheveux négligemment arrangés, sans rouge, sans nul apprêt. Cet accoutrement, joint à une tristesse douce et touchante et aux larmes d'attendrissement qui ruisselaient, pour ainsi dire, de ses beaux yeux, ont rendu tout à coup Marie-Antoinette chère et intéressante au peuple. Aussi a-t-on joint, à l'instant même, le nom de la Reine à celui du Roi et les acclamations ontelles recommencé de plus belle. Ce moment d'enthousiasme, ces cris de la reconnaissance nationale ont dédommagé Leurs Majestés de tous les moments qu'Elles ont eu à passer, depuis la séance royale, car on assure qu'Elles n'osaient pas se montrer.
La foule est aussi allée crier devant l'hôtel du Contrôle général « vive M. Necker ! » Le soir, il y a eu à Versailles une illumination générale, qui doit durer trois jours, un par chaque ordre. Jeudi et vendredi, on a tiré un feu d'artifice au Palais-Royal, en réjouissance de ce que M. Necker reste en place et on en a tiré un hier en réjouissance de la réunion totale des trois ordres. On y a aussi illuminé, ainsi que dans divers endroits de Paris. Ce soir on a brûlé des fusées et des pétards sans nombre. Tout le peuple de la Capitale est dans l'ivresse de la joie. Qu'il plaise à Dieu qu'elle soit de longue durée !
Cependant, selon quelques-uns, une grande révolution couve sous la cendre.
Les gens sages ont vu avec chagrin le manque de subordination des militaires. Jeudi dernier, les gardes françaises avaient été consignés dans leurs casernes, mais plusieurs soldats ont contrevenu à cet ordre et se sont rendus au Palais-Royal où des membres du Tiers les ont régalés de glaces et de liqueurs. Après quoi, ils ont crié : « Vive le Tiers Etat, nous sommes avec lui. » Nous sommes la troupe de la Nation. » Plusieurs autres ont été ribotter pêle-mêle avec les gens du commun, qui avaient un chapeau sur lequel on lisait : « Tiers Etat. »
On accuse la compagnie de Villeroy des gardes du corps d'avoir manqué, le 27, à la subordination militaire en faveur du peuple. L'esprit de vertige règne ici. S'il ne se calme point, il faut s'attendre à tout. »
« Paris, G juillet 1789.
« Le commandement des troupes qui entourent la Capitale a été confié au maréchal de Broglie qui demande un rassemblement de 25.000 hommes entre Paris et Versailles ; la populace sera, de la sorte, maintenue et ne pourra plus se porter aux prisons, comme elle l'a fait, il y a peu de jours, pour délivrer des détenus.
En effet, l'affaire des gardes françaises avait eu des suites ; le duc du Châtelet, jugeant à propos de punir les coupables, les avait envoyés au cachot de l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où on enferme les débiteurs insolvables. Les soldats emprisonnés, ayant eu vent de leur transfert à Bicêtre, écrivirent au café de
Foy, priant les habitués d'empêcher leur translation, et leur demandant de venir au secours de ceux qui avaient refusé de faire feu sur leurs concitoyens, leurs amis, leurs parents. La motion fut mise en délibération et l'après-dîner du même jour, c'est-à-dire le mardi 30juin, les plus zélés prosélytes de la liberté, ou plutôt les plus séditieux, s'en vinrent à l'Abbaye et leur nombre grossissait, à mesure qu'ils en approchaient.
Plusieurs milliers de personnes, armées d'outils de charronage empruntés à une boutique voisine, se présentèrent aux portes de la prison. La peur s'empara de la garde. Toute résistance aurait été vaine et aurait inutilement fait verser du sang. Les prisonniers, délivrés et conduits en triomphe au milieu d'une populace effrénée, ne tardèrent point à arriver au Palais-Royal : il aurait été imprudent de chercher à attaquer ou à disperser cette foule ; aussi le commandant d'un corps considérable de dragons, qu'on avait fait marcher vers le lieu de l'émeute, étant arrivé trop tard pour empêcher l'ouverture des cachots, jugea à propos de se retirer sans poursuivre les libérateurs.
Les habitués du café de Foy envoyèrent à M. Bailly, président de l'Assemblée nationale, une députation de. vingt membres, qui lui remit une lettre où il y avait le post-scriptum suivant : « Excusez, monsieur le Prési- » dent, le costume peu soigné sous lequel nous nous » présentons à vous, mais forcés de partir à la hâte, » nous n'avons pas eu le temps de songer à un objet » aussi peu important et sous nos simples habits, nous » portons tous des cœurs français. »
La lecture de cette lettre causa dans la Chambre les plus violents débats, dont il sortit la résolution sui-
vante proposée par M. Target. « Les personnes venues » de Paris doivent rapporter dans cette ville des pa- » rôles de paix et d'union, on les conjure de rentrer » sur-le-champ dans l'ordre... Il sera envoyé au Roi » une députation pour le supplier d'employer pour le » rétablissement de l'ordre les moyens infaillibles de » la clémence et de la bonté. »
Le Roi reçut à sept heures du soir la députation composée de 16 membres, dont l'Archevêque de Paris. Sa Majesté lui dit : « Toutes les fois que la nation se » confiera à moi, j'espère que tout ira bien. Je ferai » connaître mes instructions ultérieures. »
Cette réponse, dès qu'elle fut connue à Paris, apaisa un peu l'alarme que l'émeute de la veille y avait causée! Dans les cafés, dans les rues, au Palais-Royal surtout, il se tenait un langage violent. On peut appeler ce dernier endroit le laboratoire des nouvelles séditieuses, le foyer de la fermentation. Depuis la séance royale, les attroupements y sont plus fréquents que de coutume; un nouveau genre de fanatiques, des gens prêts à devenir les martyrs de la liberté, montés sur des chaises, haranguent la foule, lisent les brochures les plus propres à aigrir le peuple contre la noblesse et le clergé et déclament contre ces deux ordres.
On entend des discours inouïs et bien faits pour effrayer les honnêtes gens. Ces orateurs publics prennent la parole et font des motions. Parmi celles-ci, il s'en trouve de fort plaisantes. Un de ces beaux parleurs, ayant demandé la parole, proposa de brûler la maison de M. d'Epréménil, de maltraiter ses enfants et sa femme, de lui prendre tout son bien, le tout, pour se venger du mépris impudent que ce magistrat té-
moigne aujourd'hui au Tiers Etat. « Messieurs, s'écrie » aussitôt un quidam, je vous demande la parole. » On se tait ; alors s'adressant à l'orateur : « Monsieur, vous » êtes une bête et je vais vous le prouver. Vous propo- » sez de brûler la maison de M. d'Epréménil, elle n'est » pas à lui. Elle appartient à un honnête citoyen, à un » zélé partisan de notre cause. Vous voulez maltraiter » ses enfants et sa femme ! Mais les enfants ne sont » point de lui, sa femme est à tout le monde. Vous dites » enfin qu'il faut piller ses propriétés. Mais son bien » est à ses créanciers. »
Le Roi a fait connaître ce soir ses intentions ultérieures au sujet des prisonniers détenus à l'Abbaye. Cette lettre est fort bien faite. « Je céderai cependant, » dit-il, dans cette occasion, lorsque l'ordre sera ré- » tabli, à un sentiment de bonté et j'espère n'avoir point » de reproche à me faire de ma clémence, lorsqu'elle » est invoquée pour la première fois par l'assemblée des » représentants de la Nation. »
« Paris, 12 juillet 1789.
« Les affaires de l'Etat à l'Assemblée nationale vont très lentement; certains orateurs, bien plus occupés de faire montre d'éloquence que de s'intéresser au bien public, retardent les grandes opérations rendues urgentes par les circonstances présentes.
Gomme les tumultes populaires continuent, on a déterminé le Roi a faire entourer Paris et Versailles par un nombre de troupes considérable. Cet appareil militaire a déplu à la Chambre qui a adressé des remontrances au Roi.
Le comte de Mirabeau a prononcé un discours des
plus véhéments — et qui a été la cause de bien des maux, — pour montrer les dangers dont la liberté publique était menacée et il a proposé une très humble adresse au Roi pour le supplier de faire retirer les troupes et l'artillerie établies aux ponts de Sèvres et de Saint-Cloud.
La députation désignée dans ce but fut reçue à neuf heures du soir et la réponse du Roi fut une pleine assurance sur la liberté des délibérations et des travaux et l'offre faite à l'Assemblée de se transporter à Noyon ou à Soissons, Sa Majesté proposant, dans ce cas, de s'établir à Gompiègne, pour entretenir la communication entre Elle et l'Assemblée.
Dès que, dans l'Assemblée du 10, le Président eut fait cette lecture, les députés virent un piège dans cette offre, s'indignèrent et jurèrent de ne pas quitter Versailles.
« La Cour, disent-ils, veut donc nous ôter toute » communication avec la Capitale ? »
C'est de ce même jour que date l'époque des maux dont nous sommes menacés et qui ont commencé aujourd'hui, 12 juillet.
On a, dès lors, regardé M. Mirabeau comme le soutien et le défenseur de la liberté publique; on a senti que les troupes la gênaient, on a commencé à les corrompre et on a si bien réussi que, déjà, les canonniers se sont retirés avec quelques compagnies d'infanterie, et tous ceux qui sont cantonnés dans les environs de Paris ont juré de ne pas faire feu sur leurs concitoyens. Ces jours derniers, on ne rencontrait que gardes françaises suivis par la populace et applaudis par elle; dans le jardin du Palais-Royal, on voyait des tables dressées
pour eux, bref, tout portait l'empreinte de l'insubordination et de la révolte:
Le 9, on fît périr à petit feu un homme qui avait osé se moquer d'un des harangueurs du peuple au Palais- Royal ; on le traîna par les rues ; on le meurtrit de coups, on lui coupa le nez et les oreilles, on lui arracha les cheveux ; il ne mourut qu'au bout de sept ou huit heures d'atroces tourments.
Le soir même, deux officiers de hussards, le fils de M. de Sombreuil, gouverneur des Invalides (1), et celui de la duchesse de Polignac (2), s'étant montrés au Palais-Royal, faillirent être assommés après avoir été insultés et ils ne durent leur salut qu'à la fuite.
Le peuple en veut à ce régiment dont plusieurs cavaliers ont eu dispute avec les gardes françaises.
L'émeute s'est dessinée hier au soir, après dîner, lorsque l'on a appris le départ de M. Necker, quoiqu'on ignorât encore s'il a donné sa démission ou s'il a été exilé. Ces nouvelles ont jeté Paris dans la consternation ; on a cru y voir le fruit des intrigues de la Cour. On en a inféré la ruine des citoyens, la perte de leurs biens et de leur liberté. On s'est écrié que le Père de la Patrie était mort, qu'il fallait en prendre le deuil et se venger des ennemis de la Nation. On a commencé par défendre à tout le monde d'aller au spectacle, sous peine d'être déclaré infâme, on s'est porté du côté des théâtres, on en a chassé les spectateurs, on a forcé les directeurs à fermer leurs portes. La populace s'est portée le soir à de plus grands excès; des cocardes vertes et
(1) Célèbre par le dévouement héroïque de sa fille.
(2) Yolande -Martine-Gabrielle de Polastron (1749-1793), gouvernante des enfants de France avant madame de Tourzel.
blanches ont été arborées. Nous ignorons la cause de ce mélange de couleurs. On s'est jeté sur les boutiques des marchands d'épées et des armuriers, des fourbisseurs, on en a emporté les armes, on s'est emparé des avenues du Palais-Royal. On arrêtait les passants en leur demandant : « Etes-vous du « Tiers Etat ?» — Il fallait répondre : « Oui ». On vous faisait marcher de force. Toutes les personnes qui se sont trouvées a ces heures-là dans les quartiers Saint-Denis, Saint-Martin, Saint-Honoré, celles, surtout, qui devaient passer les ponts, ont été arrêtées et forcées de se réunir à cette canaille. Nous ignorons encore ce qui s'est passé durant cette nuit ; on nous dit qu'il y a eu du sang versé à la place Louis XV, à la barrière Blanche du côté de la Chaussée d'Antin. L'émeute dure encore et les séditieux ont juré de revenir ce soir à la charge.
Le renvoi de M. Necker portera un grand coup au crédit et la Caisse d'Escompte pourrait bien faire banqueroute. Le Roi, probablement, sera forcé de reculer, de faire retirer les troupes : il se peut que la garde bourgeoise s'organise. On ne peut se dissimuler que la position de la Cour ne soit fâcheuse et que si quelques époques dans les histoires de France et d'Angleterre se ressemblent, ce sont celles de la fin du seizième siècle et du commencement du dix-septième. Dieu veuille éloigner les calamités qui semblent planer dans les airs pour fondre tout à coup et bientôt sur ce beau royaume !
On disait hier que M. Montmorin a donné sa démission, et que M. de La Vauguyon (1) lui a succédé — celui qui est ambassadeur en Espagne.
(1) (1746-1828). 11 ne resta ministre que pendant cinq jours.
Une partie du régiment des gardes françaises et du régiment de Saint-Denis a fait cause commune avec le peuple. »
« 13 juillet 1789. Dix heures du soir.
« Hier, vers midi, l'on fut informé que le Roi avait chargé M. de Montmorin de porter une lettre de cachet à M. Necker, lui enjoignant de sortir immédiatement du Royaume. Le ministre des Affaires Etrangères refusa d'obéir et donna sa démission. Le ministre de la Marine (1) porta Tordre de se retirer à M. Necker, et ensuite, lui aussi, démissionna. M. de Breteuil fut aussitôt nommé premier ministre et le maréchal de Broglie se chargea du département de la Guerre. L'on ne sait encore qui assumera le département de la Marine.
Le renvoi de M. Necker a occasionné une grande émotion dans Paris, où il s'est formé des attroupements. On y remarquait beaucoup de soldats aux gardes françaises. Le peuple ayant trouvé des figures de cire représentant le Roi et M. Necker, porta ces bustes en triomphe par toute la ville, mais cette foule tumultueuse rencontra sur la place Louis XV une troupe de dragons, qu'elle voulut contraindre à saluer du sabre. Le commandant, au lieu d'obtempérer à cet ordre, fit remettre le sabre au fourreau; aussitôt ses hommes furent assaillis par une grêle de pierres. L'officier dut faire charger et il y eut de nombreuses victimes.
La révolte devint alors générale ; toute la nuit, le
(1) Comte de la Luzerne.
peuple parcourut les rues en hurlant ; les boutiques des armuriers ont été pillées ; le tocsin a sonné dans les Eglises ; on a arrêté les passants, qu'on forçait à suivre cette troupe armée de hallebardes, de fusils, de pistolets, de sabres, et même de broches, de masses, de marteaux ; la matinée suivante, la tourbe s'est répandue dans les divers quartiers de la Capitale pour enlever de force tous les gens capables de porter les armes ; ceux qui ont été pris de la sorte ont d'abord suivi le torrent, et ensuite se sont évadés. Cette véritable armée, que l'on peut évaluer à trente mille hommes, se tient au Palais- Royal ou aux environs. On a brûlé et saccagé trois ou quatre barrières ; Saint-Lazare et d'autres maisons de correction ont été ouvertes ; les gardes françaises ont livré leurs canons au peuple qui disait hautement, ce matin, vouloir marcher sur Versailles. Les Invalides se gardent bien; quatre bataillons suisses campés au Champ de Mars en imposent un peu, mais on ne saurait compter sur les troupes ; elles sont presque toutes gagnées. Le régiment de Royal-Allemand-Cavalerie et les hussards de Bercheny sont les seuls corps qui aient réellement fait leur devoir.
Dans l'après-midi, les officiers municipaux ont assemblé la véritable bourgeoisie, les marchands, les artisans, les petits propriétaires, car il faut remarquer que la grosse armée des révoltés n'est composée que des aboyeurs du Palais-Royal, des clercs des procureurs, d'apprentis, de soldats de différents corps qui ont abandonné leurs drapeaux, en un mot, de la plus vile populace.
Messieurs de la ville ont décidé la levée d'une milice bourgeoise de douze mille hommes qui a été formée en
peu d'heures et s'est emparée de tous les postes abandonnés par le guet.
On ne sait ce qui peut arriver demain, mais il y a tout à redouter. J'ignore même si cette lettre pourra partir; la consternation est grande parmi les gens sages et sensés. Toutes les portes sont fermées, Ton n'entend pas une voiture. Une infinité de personnes sont parties aujourd'hui de Paris pour se rendre dans leurs terres. Pour peu que cela dure, Paris sera affamé et désolé de toutes façons.
Le peuple oblige chacun à porter une cocarde verte à son chapeau. C'est l'emblème du Tiers Etat (1).
Je ne saurais oublier de dire que ce n'est pas sans raison qu'on a conjecturé que le tumulte est provoqué par des gens payés par un très haut personnage. On rougit de le nommer. C'est la honte de la Nation et du sang qui coule dans ses veines. Les vils instruments dont il se sert se payaient d'abord trente sous par jour, ils ne sont plus qu'à vingt sous. »
« Paris, 20 juillet 1789.
(( Dans le compte-rendu des faits arrivés la semaine dernière, il n'a pas été dit que le comte d'Artois avait emmené avec lui ses deux fils. On croit que ces princes ont pris le chemin de Spa.
Nous avons fait le récit de ce qui s'est passé à Paris le jour et la nuit du dimanche 12 de ce, mois. Dès que le renvoi de M, Necker eût été connu, des bandits s'étaient
(1) Déjà plus haut, le bailli de Virieu disait ignorer la signification de cet emblème. On sait que Camille Desmoulins s'orna d'une feuille prise à un des arbres du Palais-Royal et que la foule imita aussitôt son exemple. Le vert, couleur d'espérance, devint ainsi le signe de ralliement.
jetés dans les rues et les parcoururent en criant comme des forcenés: « Vive le Tiers Etat. »Leur troupe grossit vite : dès la nuit, on ne rencontra plus que des brigands, des gens sans aveu, irrités contre la noblesse, ivres de fureur, commettant toutes sortes de dégâts. On apprit le lundi matin les ravages qu'ils avaient causés. On ferma la porte des maisons, des boutiques, on n'osa plus sortir.
Le comité de la ville vit avec douleur les maux causés par cette populace eifrénée.
Le matin, M. de Flesselles, prévôt des marchands, avait amusé les citoyens qui étaient venus lui demander des armes ; il les avait joués en les envoyant aux Chartreux et au gouverneur de la Bastille. Frustrée dans son attente, une bande courut, mardi 14, à l'hôtel des Invalides et somma le gouverneur de lui livrer les armes. Toute résistance eût été vaine ; on céda, les voilà armés. Dans le même temps, une autre bande avait été voler les armes précieuses conservées au garde-meuble de la Couronne. Une troisième, s'était présentée à la Bastille pour en demander au gouverneur.
M. de Launay leur en avait refusé la veille, alors que les séditieux étaient venus pour la première fois lui en demander. Dès qu'ils parurent devant la Bastille, le pavillon blanc fut hissé sur les remparts en signe de paix et le pont-levis fut abaissé. Mais à peine un certain nombre fut-il entré que le pont-levis fut relevé et l'ordre donné aux Invalides et aux trente soldats du régiment de Salis-Suisse, qu'on avait jetés dans la vieille forteresse quelque temps auparavant, de tirer à mitraille sur les assaillants. Les détonations, les cris
des blessés frappèrent douloureusement les oreilles de leurs concitoyens restés au dehors. L'indignation, la rage, la vengeance les animent ; ils braquent contre la porte un canon qu'ils avaient enlevé au garde-meuble et qui venait d'arriver avec quelques munitions, mais le feu de la Bastille les incommodait fort, et bientôt les munitions furent épuisées. Furieux, ils attaquent alors l'arsenal : la porte en est vite abattue à coups de hache, les invalides désarmés, les canons tirés hors de la salle d'armes sont pointés sur le second pont-levis, qui donne dans la cour de l'arsenal ; ils se placent en un point où l'artillerie des assiégés ne pouvait pas les inquiéter. On bat le pont-levis, les premiers coups sont heureux, les chambranles où sont enclavées les chaînes tombent et entraînent avec eux la chute du tablier. On attaque en même temps le logement du gouverneur, on entre enfin dans la Bastille, on monte sur les tours, on atteint deux canonniers à un moment où ils mettent le feu à une pièce qui balaie la rue Saint- Antoine, on les jette dans les fossés. La fureur des assaillants porte partout la mort. Le lieutenant de la Bastille (1) expire sous les coups ; les soldats sont tués ou blessés.
De Launay s'était retiré dans un cachot obscur ; on le cherchait vainement partout lorsqu'un garde française nommé Petitbeau y entra par hasard : il tâte, il sent un corps, il interroge : « Qui êtes-vous ?» — « Un prisonnier.» «Eh bien, malheureux! revois la lumière ! » Il l'emmène, mais un uniforme, une croix de Saint- Louis font bientôt reconnaître de Launay, on le prend au collet, on le fait prisonnier.
(1) Le chevalier du Puget.
Bientôt on entraîne hors de la forteresse tous ses défenseurs, on pend les canonniers, on met sur un brancard le cadavre du lieutenant, on place de Launay sur une poutre on lui soutient la tête, et l'on marche en triomphe sur la place de Grève.
Les assaillants de la Bastille arrivèrent bientôt en vainqueurs devant l' Hôtel de Ville, précédés d'une populace énorme qui criait : « Victoire ! » Vainement de Launay demanda la vie, on lui trancha la tête qu'on plaça sur une fourche et qu'on promena dans Paris, au milieu des acclamations de joie. Ce furent les femmes qui en témoignèrent le plus.
Flesselles, sentant sa mort prochaine, chercha à s'enfuir; tout déguisement fut inutile, on l'atteignit, on le mena au milieu de la place. Là, il s'agenouilla, il supplia pour obtenir la vie, le peuple fut inexorable, l'arrêt était prononcé, on lui brûla la cervelle ; un coup de sabre abattit ce qui en restait.
Le garde française Petitbeau reçut de la main des citoyens la croix de Saint-Louis qu'on avait arrachée à de Launay, et, quoique blessé, on le mena en triomphe dans les rues de la Capitale ; on le montra au Palais-Royal.
Cette scène sanglante se passait à Paris tandis que Versailles, inquiet sur les événements, était relativement calme. Les députés avaient prévu, à la vérité, une partie des maux que Paris éprouvait. Mais jugeant les Parisiens d'aujourd'hui sur ce qu'ils étaient autrefois, ils ne pouvaient pas les croire capables de frapper un coup aussi décisif. Ils s'étaient rendus le 12 à la salle des Etats. Les Target, les Monnier, les Clermont-Tonnerre, les Lally-Tollendal déployèrent leur éloquence pour peindre les calamités de la France.
On décida d'envoyer de suite deux députations, la première au Roi pour lui tracer le tableau de la situation horrible de la capitale et le supplier d'en retirer les troupes. La seconde à Paris, pour s'interposer de la sorte entre le souverain et le peuple et conjurer celui-ci de ne point troubler l'ordre public. Le Roi refusa d'accorder l'établissement de la milice bourgeoise et défendit aux députés de se rendre à Paris. Nouvelle députation, môme réponse.
L'Assemblée, alors, arrêta que M. Necker, MM. de Montmorin, de la Luzerne, de Puységur que l'on venait de déplacer, emportaient avec eux l'estime et les regrets de la nation et déclara qu'elle persistait dans ses demandes, qu'entre elle et le Roi, il ne pouvait y avoir d'intermédiaire, que les ministres actuels et les conseillers de Sa Majesté, de quelque rang ou fonction qu'ils fussent, seraient rendus personnellement responsables des malheurs présents et de tous ceux qui pouvaient en découler. Elle assura enfin qu'elle mettait la sécurité publique sous la garde de l'honneur et de la loyauté française.
Mais ce que les remontrances réitérées et pressantes n'avaient pu obtenir fut accordé dès que la nouvelle de ce qui s'était passé à Paris parvint à la Cour. La prise de l'Hôtel des Invalides, de l'Arsenal, de la Bastille, les têtes tranchées, soixante mille hommes armés en moins de vingt-quatre heures, et peut-être deux cent mille prêts à l'être le lendemain, leur rage capable de tout, la crainte qu'ils ne vinssent à Versailles, comme ils l'avaient juré, pour faire sauter eux-mêmes les têtes que dans leur fureur ils avaient désignées, tout cela réuni fit pâlir d'effroi la Cour et les nouveaux ministres.
Le duc de Liancourt (1) porta la première nouvelle des événements au Roi, au moment même où un personnage en sous-ordre sortait de son appartement et venait de l'assurer que le calme le plus profond régnait dans Paris. Le duc dévoila tout, le Roi pâlit, demeura muet et fit des réflexions douloureuses sur ce qui se passait, et lorsque, le mercredi 15, l'assemblée allait lui envoyer une députation pour lui ouvrir les yeux sur le danger qui menaçait la couronne, Sa Majesté fit annoncer qu'il allait paraître dans son sein.
Le Roi, en effet, s'y rendit seul et changea de langage ; il s'abandonna avec confiance à l'Assemblée, et après avoir cherché à dissiper les soupçons qu'on avait contre lui, pria les représentants delà Nation de l'aider de ses conseils, d'apaiser les troubles, de ramener la tranquillité. Ce discours fut applaudi avec l'enthousiasme d'un peuple qui idolâtre ses rois ; Louis XVI fut ramené en triomphe au château. Son retour dura une heure, avec des acclamations continuelles; les députés formaient sa garde et des larmes de tendresse coulèrentde ses yeux et de ceux de tous les spectateurs.
La nouvelle de ce changement subit et inattendu fut donnée par une centaine de députés qui s'en vinrent, l'après-dîner, parler de paix à la Capitale. Ils se rendirent directement à l'Hôtel de Ville pour prier le comité permanent de publier les intentions bienveillantes du Roi et tous se transportèrent ensuite à Notre-Dame, rendre des actions de grâces à Dieu.
On apprit bientôt que M. de La Fayette avait été élu par l'Assemblée nationale et confirmé par le Roi
(1) Grand maître delà garde-robe.
colonel général de la Garde nationale de la Capitale, que M. Bailly avait remplacé M. de Flesselles avec le titre de Maire de Paris, qui réunit les deux charges de prévôt des marchands et de lieutenant de police, M. de Crosne, effrayé de ce qui s'était passé le mardi, ayant donné sur-le-champ sa démission.
Il restait encore un triomphe à obtenir pour la nation française, un spectacle nouveau pour l'Europe, celui de voir un monarque entrer dans sa Capitale, sans gardes, seul pour ainsi dire, au milieu de ses sujets armés et qui avaient arboré au chapeau l'insigne de la révolte.
Le vendredi 17 juillet a été le jour mémorable où Louis XVI a fait son entrée dans Paris. Cette marque de confiance lui a rendu tout l'amour des Français et a dissipé dans son âme toute apparence de crainte. Sa Majesté sortit de l'Hôtel de Ville l'air satisfait et dès qu'Elle parut sur la place, ayant à son chapeau la cocarde rouge et bleue, les cris de « Vive le Roi » se firent entendre avec ceux de « Vive la Nation! »
Messieurs de Barentin, de Villedeuil, le maréchal de Broglie ont donné leur démission. Messieurs de Montmorin et de la Luzerne ont été rappelés. On dit que M. de Puységur a refusé et a été remplacé par le marquis de Montesquiou, premier écuyer de Monsieur.
L'abbé de Vermond a disparu, les Polignac ont quitté la France, M. de Bezenval, lieutenant-colonel des Gardes-Suisses, le prince de Lambesc, le duc du Ghâtelet ont émigré, le comte d'Artois est parti.
Le calme est revenu, la police est observée comme par le passé.
Les princes de Condé, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien et le prince de Conti sont tous partis depuis
vendredi. On ignore la route qu'ils ont prise. Mon frère les accompagne (1). »
« Paris, 27 juillet 178»,
« M. le comte d'Artois est heureusement arrivé à Bruxelles et on espère que M. Necker, se rendant aux unanimes sollicitations des Français, reprendra son poste de ministre des finances.
Sa Majesté la Reine est au lit, malade ; il règne au sein de la Cour une profonde tristesse ; le Roi et son conseil sont fort occupés.
Il y a eu, le 22, deux nouvelles victimes de la fureur populaire, M. Foulon et son gendre, M. Bertier de Sauvigny, intendant de Paris. Le premier (2) fut amené à dix heures du matin et on crut, en conséquence de ce qui avait été arrêté à la Ville, que M. Foulon allait subir un jugement légal, mais dès onze heures, des mouvements tumultueux se produisirent dans une foule immense qui emplissait la place de Grève. Le maire descendit, suivi de plusieurs de ses assesseurs, il essaya, mais en vain, de calmer les esprits ; de nouveaux cris, des menaces de mort se font entendre ; plusieurs envoyés de l'Hôtel de Ville haranguent encore le peuple ; quand ils eurent fini, les clameurs redoublèrent. A deux heures, la populace demanda à voir M. Foulon, craignant qu'on ne l'ait fait évader ; on le lui montra d'une fenêtre de l'Hôtel de Ville. « Voici Uhomme ! » La vue de la victime ranime
(1) Joseph Louis de Virieu, dit le chevalier de Virieu, frère aine du bailli. Né en 1726, il mourut à Dubno (Lituuanie) en décembre 1798. Il fut gouverneur du duc d'Enghien.
(2) Il venait d'être nommé contrôleur-général des Finances, en remplacement de Necker.
la fureur de la multitude. Altérée de sang, impatiente d'immoler celui qu'elle a condamné, la populace brise les portes et parvient à la salle du Conseil. M. Osselin, avocat distingué, parvint, au milieu du tumulte, à faire entendre sa voix et réussit à obtenir qu'on procéderait par une sorte de jugement populaire. Aussitôt, on nomme sept juges, un greffier (M. Osselin lui-même), un procureur du roi. Deux ecclésiastiques faisaient partie du tribunal ; il fallut les écarter parce qu'on accusait le prisonnier de crimes capitaux; M. Bailly et M. de La Fayette les remplacèrent et ce dernier harangua la multitude qui grossissait à chaque instant. Il obtint de ceux qui l'approchaient ou qui entendaient sa voix que, conformément au décret de l'assemblée des électeurs, M. Foulon serait conduit sous bonne garde à la prison de l'Abbaye Saint-Germain et qu'on le jugerait légalement, mais l'effervescence populaire était trop grande pour qu'on entendît les paroles de M. de La Fayette, la haine contre M. Foulon trop vive, la soif de sang trop forte pour qu'on se rendit aux bonnes raisons du général.
M. Foulon saisi, entraîné hors de l'Hôtel de Ville, est pendu à la corde d'un réverbère. Elle cassa deux fois, mais on en remit une toute neuve, et l'ancien Contrôleur des Finances termina enfin sa vie ! On coupa la tête au cadavre et on la promena dans les rues, alors qu'on traînait dans la fange le corps mutilé.
M. Foulon, arrêté par les paysans de Viry, village situé proche de sa terre, avait été amené à Paris, avec une botte de foin liée au dos, des chardons devant lui et du foin aux pieds. Les paysans l'avaient ainsi accommodé pour se venger d'un mot qu'on lui attribuait.
Lorsqu'on lui raconta que le peuple mourait de faim, il aurait répondu : « Qu'on lui donne du foin ! » Ce mot ressemble à celui qu'on attribuait à Réveillon. Tout le monde s'accorde à dire que M. Foulon avait l'âme extrêmement dure et une ambition démesurée, celle surtout, de devenir contrôleur général. Né dans l'obscurité, sa belle figure, sa grande taille, ses talents, lui ouvrirent le chemin de la fortune et des places. Dans celle de commissaire des vivres, une fille flamande fort laide devint amoureuse de lui ; il épousa son argent ; la position d'intendant de province lui fournit encore les moyens d'amasser de grosses sommes. Il est mort à soixante-et-dix ans, son ambition d'être Contrôleur général satisfaite, et ayant plus de douze millions de fortune.
M. de La Fayette, pour épargner une seconde victime, dépêcha des courriers à la rencontre de l'autre prisonnier, avec l'ordre de ne l'amener à Paris qu'à la nuit close. On arrêta ces messagers ; on empêcha leur départ; et M. Bertier, qui avait été arrêté à Compiègne, arriva escorté de plus de deux cent cinquante cavaliers. La rue Saint-Martin était remplie de monde. L'intendant était dans une voiture, mais à la porte Saint-Martin, la populace en brisa les côtés et l'impériale, afin de contempler à son aise sa quatrième victime. Un député de Paris se trouvait aux côtés de M. Bertier et fondait en larmes, tandis que l'autre avait l'air calme. On criait sur leur passage : « C'est celui de droite... celui qui porte l'habit gris. »
Arrivé à l'Hôtel de Ville, M. Bertier subit un interrogatoire pendant lequel il rendit compte de la conduite qu'il avait tenue depuis sa sortie de Paris. Le maire
lut alors à l'intendant l'arrêté pris le matin par l'Assemblée et lui déclara que pour le mettre en sûreté on allait le conduire aux prisons de l'Abbaye ; il sort bien escorté, le peuple se jette sur les gardes, leur arrache le prisonnier, le pend à la même lanterne que Foulon et après lui avoir tranché la tête et déchiré les membres, traîna les débris dans Paris, portant le cœur au bout d'un sabre, la tête au bout d'une pique. Les cheveux furent brûlés au café Foy.
On concevra combien la haine du peuple contre M. Bertier est grande par ce seul trait : le fort de la
I halle qui arracha le cœur le montra à M. Bailly, en s'écriant : « Vois-tu ce cœur? j'en mangerais deux » cents autres si je pouvais ! »
Il faut espérer que ces excès de férocité cesseront désormais. Messieurs du Comité permanent ayant fait afficher le lendemain que toute personne coupable du crime de « lèse nation » serait conduite aux prisons de l'Abbaye sur les portes desquelles on mettra l'inscription : « Accusés sous la main de la nation. »
M. de La Fayette avait donné sa démission, ayant reconnu l'impossibilité de modérer une populace altérée de sang ; il est inutile de dire combien cette catastrophe a augmenté la crainte et plongé dans l'affliction la plus douloureuse tous les bons citoyens et les gens sages.
On a aussi affiché un arrêté portant défense aux libraires de rien imprimer. L'apparition d'une foule de libelles et d'écrits incendiaires a, en effet, augmenté la fermentation qui n'était déjà que trop grande et qui trouvait un aliment continuel dans les propos violents qui ont été tenus au Palais-Royal.
Le roi vient d'accorder ce que bien des gens raisonnables avaient jugé nécessaire. Les coups de sabre aux soldats sont défendus; le Conseil de la guerre est cassé. Sa Majesté s'est conciliée par là le soldat et l'officier. Ensuite le monarque, par une lettre du 21, autorise M. de La Fayette à garder tous les soldats de l'armée régulière qui, jusqu'à ce jour, se sont joints aux troupes parisiennes, à moins qu'ils ne préfèrent retourner à leurs corps respectifs avec un certificat du colonelcommandant la milice bourgeoise, au moyen duquel ils n'éprouveront aucun désagrément. Il autorise les gardes françaises à entrer dans les gardes nationales. Leur solde et leur nourriture leur seront payées jusqu'à ce que la ville de Paris ait pris des arrangements à ce sujet. Le roi ne conservera que les quatre compagnies qui sont à Versailles pour sa garde.
La crainte de la famine, causée par les accapareurs, a hâté la révolte et l'a portée dans tous les cœurs. Nous osons espérer que ces scènes sanglantes ne se renouvelleront plus et que la soif du sang est apaisée. »
« Paris, 10 août 1789 (1).
« Vif est le chagrin que doit ressentir non seulement l'âme d'un Français mais le cœur de tout homme à l'aspect douloureux d'un royaume accablé de toutes sortes de calamités. Je laisse aux gazetiers le soin de raconter les détails et rémunération de toutes les horribles scènes qui affligent ce malheureux pays. La consternation des personnes sérieuses est arrivée au dernier point et on ne saurait exprimer par des paroles l'afflic-
(1) Il manque, entre le 27 juillet et le 10 août, une dépêche, celle du 3 août. Il nous a été impossible de la retrouver.
tion du Roi et de la Cour. Il ne pouvait arriver de plus fatale révolution ; on assure que M. Necker refuse d'être premier ministre.
Le comte d'Artois et tous les princes de la maison de Gondé sont partis de Bruxelles, prenant, par Turin, la route de l'Italie.
Ce temps d'inquiétude et de désastres dure encore et sa cessation ne parait point prochaine. Elle n'aura lieu probablement que du moment où ces bandes de brigands qui parcourent les provinces la torche à la main, jetant l'épouvante dans les villes, auront été entièrement dissipées. Les récits qu'on reçoit des dommages causés par ces enragés sont lamentables. Tout ce qui se passe ici est extraordinaire et l'histoire ne fournit pas des données suffisantes pour calculer à peu près combien de calamités nous sont réservées. Il est à présumer que les personnes même qui avaient le plus d'intérêt à opérer cette révolution mémorable dans les annales de la France et qui l'afflige cruellement n'ont pas eu les yeux assez clairvoyants pour prévoir tout ce que nous souffrons en ce moment.
Le bruit du projet abominable qu'on attribue à la Cour de vouloir affamer la Capitale, la bombarder et la livrer au pillage, quoique ne paraissant guère probable, rencontre cependant beaucoup de croyants.
L'Assemblée nationale, reconnaissant avec douleur que son autorité ne saurait mettre un frein aux débordements de la populace, a cru que le seul moyen d'arrêter sa fureur et ses ravages était de hâter la publication des renonciations que les provinces, le clergé et la noblesse ont fait de leurs privilèges. Elle se flatte que les mécontents seront aussitôt désarmés.
Le mardi 4 de ce mois a eu lieu cette séance mémo- . rable par l'enthousiasme patriotique des représentants des deux ordres privilégiés : les députés n'ont quitté la salle qu'à trois heures du matin. »
« Paris, 17 août 1789.
« Malgré le tumulte des dimanche et lundi 12 et 13 juillet, je n'ai pas manqué d'écrire à Votre Excellence comme de coutume, mais le porteur de mon pli ayant été arrêté par les bandits révoltés contre le gouvernement, il se peut que ce pli ait été déposé au bureau de la poste après le départ du courrier et qu'ainsi l'envoi en ait été retardé jusqu'à l'ordinaire suivant.
Les choses vont de mal en pis. Le peuple est tout à fait en révolte et sans frein ; il menace de la corde tous ceux qui veulent s'opposer à ses extravagances et ses barbaries.
Dans les provinces, le désordre est arrivé au dernier point. La plus grande partie des châteaux et des maisons de la noblesse ont été pillés ; beaucoup d'entre eux ont été brûlés. Les nobles sont complètement ruinés; c'est la première fois que, de nos jours, se produit un si terrible bouleversement, et le ciel le réservait à la France !
La récolte des grains est, heureusement, fort abondante et le peuple n'aura plus le prétexte de manquer de pain pour se soulever, ce qui n'empêche pas, pour notre malheur, les têtes d'être exaltées ou en ébullition.
Le Roi, la Reine et toute la famille royale, quoique très attristés des troubles qui affligent le royaume, jouissent d'une bonne santé.
Jeudi passé, l'Assemblée nationale se rendit en corps au château où le Roi la reçut dans la grande galerie. M. Chapelier, comme président, adressa à Sa Majesté un discours où il le proclama « le Restaurateur w de la liberté française ». Le Roi répondit d'une manière qui excita les plus vifs applaudissements. Pendant le Te Deum et tout le temps que dura la cérémonie, « Monsieur » frère du Roi est resté à la droite de Sa Majesté et M. Chapelier à sa gauche.
Le décret royal pour l'emprunt de trente millions a paru. C'est la première fois que l'on a vu en tête de ces sortes d'actes ce préambule tout à fait simple :
« L'Assemblée nationale, informée des besoins de « l'Etat, et voulant venir à son secours, décrète un « emprunt de trente millions. »
Le Roi a signé deux déclarations, la première pour faire cesser les dégâts et les incendies que les brigands causent dans les provinces ; la seconde pour supprimer les capitaineries, mais avec défense de chasser pour le moment dans les plaines moissonnées. La première déclaration est du 9, la seconde du 10; ce sont les premières affiches ou imprimés qui paraissent depuis le 12 juillet avec le nom du Roi.
De nombreux soldats de la garde bourgeoise portent leur uniforme ; il est bleu, à collet rouge, parements et revers blancs, veste et culotte rouge. Il y a six mille hommes d'équipés à la solde de la nation et vingt-quatre mille d'inscrits. »
« Paris, 23 août 1789.
« Je m'étais flatté de recevoir, avec la lettre de Votre Excellence du 8 courant, des nouvelles de la dépêche
mise à la poste le fameux jour 13 juillet; mais comme elle n'est pas encore arrivée, je crains qu'elle ne soit tout à fait perdue (1). Le bouleversement et le désordre qui régnaient partout alors ne me laissent plus l'espoir de la retrouver.
Je regrette de n'avoir à présager que de funestes conséquences de cette révolution. Le peuple se promet trop de biens et d'avantages des travaux de l'Assemblée Nationale ; à présent, il se croit exempté de tout impôt (2). En effet, il ne se perçoit rien pour le Roi. Les charges et les dépenses sont toujours les mêmes, et simultanément le déficit augmente, en sorte que quand on aura achevé la Constitution, on devra grossir les impôts ; alors, probablement, les provinces se soulèveront.
Aujourd'hui, tout est bouleversé et le mal très grand. Dieu veuille que de cette anarchie, qui se fait sentir dans tout le royaume, naissent l'ordre et la paix. On est unanime à dire que les dettes de l'Etat seront payées puisque la Nation s'en est rendue garante. Cette assurance, au milieu de tant d'angoisses, est une sérieuse compensation.
La disette de farine commence à se faire sentir ; et si, malheureusement, elle vient à s'accentuer, nous reverrons couler le sang. Des spéculateurs ont parcouru les environs de Paris et en ont enlevé le blé. Il faut, à présent, ramener le blé là où on l'a pris et le faire moudre ; en attendant, les moulins chôment et la farine manque.
(1) On l'a lue plus haut. Elle finit donc par arriver à Parme. (V. plus loin le début de la lettre du G septembre.)
(2) Taine a mis en vive lumière ce premier résultat de la Révolution.
Beaucoup de bourgeois sont en uniforme. Ils mettent à l'avoir sur le dos autant d'ardeur que les enfants peuvent en apporter à user de leurs jouets. »
« Paris, 30 août 1789.
« Je ne puis vous donner de bonnes nouvelles, ni former d'heureux présages. Les provinces sont toujours dans la plus vive agitation et on ne peut percevoir les impôts. L'insubordination et le désordre sont poussés à l'excès dans tout le royaume.
LWssomblée nationale a résolu de faire un emprunt de 80 millions. Elle a consolidé et assuré la dette de la Nation ; on espère rassurer le crédit, qui allait chaque jour en diminuant.
Hier au soir, un orateur politique a fait entendre sa voix au Palais-Royal. Il a invité ses concitoyens à pendre tous les aristocrates qui sont dans l'Assemblée nationale. »
« Paris, 6 septembre 1789.
«J'apprends avec satisfaction, par la lettre de Votre Excellence, en date du 22 août, que ma lettre du 12 juillet a enfin été retrouvée. Les troubles de Paris qui recommençaient ce jour-là même ont été, évidemment, la cause de ce retard.
Madame, comtesse d'Artois, s'est acheminée vers Turin, où probablement sera déjà arrivé le prince, son époux.
Les travaux de l'Assemblée nationale vont très lentement et plus lentement encore l'emprunt de 80 millions. Les droits du Roi ne se perçoivent point et le déficit des finances va toujours en augmentant. L'aspect
actuel de la France doit affliger toutes les personnes qui ont un cœur généreux. Grâce au service rigoureux de la garde nationale, le peuple de Paris ne commet plus d'atrocités ; mais dans les provinces, il y a beaucoup de fermentation.
La récolte dans toute la Franco a été abondante. Il n'y a donc plus à craindre le fléau de la famine, quoique la population de Paris, à elle seule, exige pour sa consommation 1.000 sacs de farine. »
a Paris, 14 septembre 1789.
« Je ne saurais encore vous donner de nouvelles de ce malheureux pays. L'agitation est encore très grande dans les provinces, comme à Paris, et on ne peut présager autre chose que de funestes conséquences de tout ceci, d'autant que l'Assemblée nationale paraît fort peu disposée à favoriser l'autorité royale.
Le prince de Gondé, son fils, le duc de Bourbon, le duc d'Enghien, son petit-fils, doivent passer par Parme, le premier sous le nom de comte de Nanteuil, le second, sous celui de comte de Dammartin. Je ne sais si le jeune prince garde, lui aussi, l'incognito.
Mardi dernier, 8, j'ai eu l'honneur de faire ma cour à la famille royale qui jouit de la plus parfaite santé.
Plusieurs femmes artistes se sont présentées lundi à l'Assemblée nationale, toutes vêtues de blanc, ayant à leur tête madame Yien (1), auteur du projet de faire un don à la patrie. Une de ses compagnes tenait dans
(1) Marie-Thérèse Reboul, peintre en miniature, née en 1728, morte en 1805, femme de Joseph Vien,, peintre du roi, puis sénateur et comte de l'Empire.
ses mains la cassette qui renfermait les bijoux dont elles faisaient le généreux sacrifice à l'État.
Si les uns ont assimilé ces dames à la fameuse Romaine Camille, d'autres ont jugé que leurs pauvres têtes s'étaient trop exaltées. Un présent de deux cents louis et leur exemple ne saurait amener un véritable secours à la détresse publique. »
« Paris, 21 septembre 1789.
(( Ici, l'édifice est complètement détruit ; il ne paraît pas possible de le reconstituer sans un autre bouleversement plus violent que le premier. De nouvelles insurrections se produisent déjà dans les provinces, qui ne sont pas satisfaites des actes de l'Assemblée nationale. Le peuple de Paris gémit du manque de pain, les boutiques des boulangers sont assiégées, et, par une sorte de fatalité, quoique la récolte des grains ait été abondante et qu'il se trouve à Paris cent soixante mille personnes de moins, les choses de première nécessité manquent partout. Gela ne saurait s'attribuer qu'à la mauvaise administration de la cité.
La famille royale est en bonne santé.
J'ai assisté, le 15, à la séance du matin de l'Assemblée nationale. C'est un superbe coup d'œil que cette vaste salle rectangulaire, éclairée par en haut, ornée de colonnes et de loges en galeries entre les deux. C'est un spectacle auguste que ces douze cents hommes qui représentent la nation et qui prononcent sur le sort de la France, sur le bonheur ou le malheur de la génération présente. Le respect que cette première vue fait naître cède bientôt la place à un sentiment opposé. On est fâché, indigné même, de voir deux factions adverses
se contenter de faire parade d'esprit et d'éloquence et les membres de cette Assemblée se perdre dans d'inutiles débats qui ne font que retarder la grande œuvre pour laquelle Sa Majesté les a réunis.
M. le vicomte de Cler mont-Tonnerre est un homme d'environ trente ans, d'une belle figure, pâle, avec les cheveux tirant sur le roux. Il charme parla noblesse de son maintien et la politesse de ses manières. Il étonne par son inaltérable sang-froid, c'est un écueil qui brave les vagues de la mer en furie. Il est remarquable par l'étendue de sa mémoire, la rapidité de sa conception, la facilité avec laquelle il éloigne de toutes les questions qu'on discute ce qui y est étranger ou inutile, par l'ordre et la netteté avec lesquels il résume ces mêmes questions, par la justesse de ses réflexions, par l'éloquente clarté de son discours, par son adresse à ramener la paix, l'ordre et le silence dans une assemblée qui, par le nombre de ses membres, et par la différence des intérêts dans les trois ordres, doit être de toute nécessité tumultueuse.
Le comte de Mirabeau est un gros homme qui a une tête énorme, des yeux méchants, des sourcils noirs et épais, une figure blême, terrible, sévère, telle que devaient l'avoir sans doute Gassius, Brutus, ou Catilina lui-même. L'orgueil et un mépris insultant pour ses collègues sont peints sur toute sa personne. Son maintienest dédaigneux, il parle avec emphase et appuie sur chaque syllabe. Il prend le ton du commandement, et les gestes sont empruntés et larges. A peine a-t-il fini ses harangues qu'il retombe gravement et tout d'une pièce sur son siège, croise les jambes, tourne le dos et appuie ses bras sur le dossier du siège. Il fronce les
sourcils, et son visage devient terrible. Sa voix est sonore, ses poumons de fer, sa poitrine d'airain.
Le vicomte de Mirabeau, son frère, est plus petit de taille et plus gros. L'organe de sa voix est aussi fort et sonore que le sien, mais il a l'air bon. Le comte, l'homme le plus spirituel et le plus mauvais qui existe, dit, en parlant du vicomte :
« Si mon frère était né dans une autre famille, il se- » rait méchant et aurait de l'esprit. Mais étant de la » famille Mirabeau, il est bon et bête. »
L'abbé Maury est un bel homme, d'une superbe figure, mais, mardi, il avait l'air du Tartufe ; trois fois, il a voulu monter à la tribune, trois fois l'improbation des galeries et de l'Assemblée l'en a fait descendre. C'est le chien que le Clergé lâche contre le Tiers Etat et contre la Noblesse ; aussi est-il en état de répondre aux arguments qu'on peut lui opposer.
L'évêque de Langres est un homme maigre, petit, à l'air vieux et cassé, dont les moyens physiques sont faibles; mais il parle bien et raisonne de même.
Tout est bouleversé, les provinces persistent à ne pas vouloir payer d'impôts, on fraude partout le souverain de ses droits, le trésor royal est épuisé au point que, dans peu de semaines, les administrateurs ne sauront payer les charges de l'Etat, ni commentcontinuer le service des quatre départements.
Le crédit étant totalement anéanti, les caisses des particuliers sont fermées et ne versent plus d'argent dans la circulation, qui est, par conséquent, lente et presque arrêtée. Les artistes, les ouvriers en tout genre ne trouvent plus à travailler ; les marchands ne vendent plus. La banqueroute de Pinel, qui vient de se
tuer et qui a volé 43 millions, a augmenté la misère des particuliers. On ne sent dans ce moment que les tristes effets d'une insurrection et l'avenir est trop sombre pour que l'espérance soutienne le courage de la multitude. La disette des farines vient augmenter les maux auxquels on est en proie et l'hiver s'annonce avec les présages les plus effrayants. On ne verra bientôt dans les rues que des malheureux ou des voleurs et, sur les chemins, que des brigands ou des assassins.
Paris est triste et l'on ne rencontre que des visages pâlis et des mines allongées ; on n'entend, dans les réunions, que des jérémiades continuelles et de fâcheux pronostics. »
« Paris, 28 septembre 1789.
« D'après ce que j'éprouve moi-même à la vue des calamités qui désolent la France, je juge que quiconque en entend seulement parler doit éprouver infiniment de regret et de chagrin.
Dieu veuille que cette épreuve finisse bientôt. Les finances sont en mauvais état, le trésor public à sec, l'argent disparaît. M. Necker a déchiré le dernier voile qui cachait aux yeux du public le déplorable état des finances ; il a proposé à l'Assemblée de frapper sur chacun une imposition du quart de son revenu, à payer une fois seulement. Ce projet a été soumis à l'examen de l'x\ssemblée et, samedi 26, il a reçu son approbation.
La santé du Roi est bonne ainsi que celle de la Reine et de la famille royale. Leurs Majestés ont envoyé à la Monnaie une partie de leur argenterie pour être convertie en espèces. »
« Paris, 4 octobre 1789.
« Le manque de farine subsiste encore ; les boutiques des boulangers sont assiégées, et l'on se bat à leurs portes pour obtenir du pain. La mauvaise administration actuelle, qui est une suite de l'état d'anarchie où la France se trouve depuis le 12 juillet, peut contribuer à cette disette. Ce malheur parait inévitable et il aurait eu lieu, sans aucun doute, même sous l'ancien gouvernement.
Le blé a manqué dans presque toute l'Europe ; les grains que l'on tenait en réserve ont été consommés ; on est occupé pour le moment, à ensemencer les terres. Toutes ces raisons réunies devaient fatalement, amener la famine. Le peuple croit encore qu'il existe des accapareurs ! il faut être le peuple pour croire que les spéculateurs entendent si mal leurs intérêts. Le prix du blé est trop élevé pour qu'on ne s'empresse pas de porter ses sacs au marché. Ce qui rend la disette bien plus terrible encore, c'est que beaucoup de gens gâchent pour leur propre subsistance ce qui suffirait aisément à celle de trois ou quatre individus.
La rareté de l'argent continue. La défiance existe en plein. Gomment cesserait-elle, si l'Assemblée nationale s'obstine à ne pas créer avant tout et à organiser les assemblées provinciales et municipales. Elles seules peuvent forcer les provinces à payer les impôts qu'elles ont suspendus. Les paysans ne font attention qu'à la première partie de la phrase où l'Assemblée déclare les impôts nuls et illégaux, mais ils ferment les yeux sur la seconde partie par laquelle l'Assemblée crée à nouveau ces impositions et en ordonne la perception.
Cette suspension de paiements au trésor royal augmente tous les jours le déficit.
Il ne faut pas espérer que les dons patriotiques (1), la A^aisselle des particuliers, l'argenterie des églises qu'on portera à l'hôtel des Monnaies, puissent produire un numéraire capable d'arrêter la banqueroute.
Une « femme du monde » a envoyé 1.200 livres en disant :
« J'ai un cœur fait pour aimer ; j'ai amassé quelque « chose en aimant ; j'en fais hommage à la patrie. « Puisse mon exemple être suivi par mes compagnes « de tous les rangs ! »
Le clergé qui se voit privé de ses dîmes ne sera pas empressé de dépouiller ses autels.
M. Mounier occupe maintenant le fauteuil de la présidence ; il a été secrétaire des états du Dauphiné et est jeune encore. Le premier jour, il paraissait embarrassé, mais il s'acquitte aujourd'hui de ses fonctions à la satisfaction générale. M. de Clermont-Tonnerre a, le premier de tous, appris aux présidents de l'Assemblée nationale comment il faut se conduire vis-à-vis de ses membres. M. Mounier a assez de sang-froid pour forcer l'Assemblée au silence.
Le banquet que les gardes du corps ont offert jeudi aux officiers de la garde nationale de Versailles et aux Suisses a réveillé les craintes des Parisiens. On y a bu au Roi, à la Reine, à la famille royale. Leurs Majestés sont entrées au dessert et ont été témoins de l'expression de l'amour des Français pour leur souverain.
(1) Ils ne montaient pas à 600.000 livres.
année 1789 139
On a ensuite été danser sous les fenêtres du Roi et chanter :
« 0 Richard! ô mon roi! l'univers t'abandonne! »
On a donné des preuves certaines qu'on servirait fidèlement ce monarque juste et bon.
Ce témoignage d'attachement a reçu à Paris une mauvaise interprétation. On s'est écrié que les aristocrates cherchaient à reprendre le dessus. Les poissardesavaient été sur le point de pendre le curé de Saint-Nicolas-des-Champs (1) parce que son chantre, auquel, pour de justes raisons, quelques jours auparavant, il avait donné son congé, avait été leur dire qu'il avait été renvoyé pour avoir chanté à un service à Saint-Jacques-la-Boucherie. Le peuple, en effet, avait forcé le desservant de cette dernière paroisse (2) à faire de belles funérailles à un homme qu'il avait d'abord refusé d'enterrer parce qu'il n'avait pas de quoi payer les obsèques.
Le goût de pendre règne toujours. On voudrait tenir ici, pour cet objet, M. le baron de Bezenval. »
« Paris, lundi 12 octobre.
« On craint, non sans raison, que les provinces ne désapprouvent la translation de la Cour à Paris, où il y a toujours une grande fermentation dans la populace, surtout parmi les femmes qui abusent de l'impunité pour entreprendre les choses les plus extravagantes. On a trop fait connaître au peuple sa propre force.
Les barrières de la ville sont fermées, la sortie est
(1) Jean-Étienne Parent, curé depuis 1767.
(2) Nicolas Morel, curé de Saint-Jacques-la-Boucherie, en 1770.
interdite à tout le monde. Le roi, lui-même, ne peut aller à la chasse ; il est très mal logé aux Tuileries. Monsieur, frère de Sa Majesté, habite le palais du Luxembourg, où il est bien mieux que le souverain.
Afin de calmer l'effervescence populaire, la Reine a dû promettre de délivrer tous les gages déposés au Mont-de-Piété, qui ne dépasseraient pas la valeur d'un louis. Cet acte de munificence n'a pu calmer les frénétiques qui voudraient une diminution d'un tiers sur le prix du pain et de la viande, chose qui ne saurait s'accorder.
Dieu seul peut guérir ces énergumènes!
La journée du mardi 6 de ce mois restera dans les annales de l'histoire de France comme aussi néfaste qu'a pu l'être celle du 14 juillet. La disette de la farine et du pain, le banquet donné à Versailles le jeudi précédent, et la cocarde noire que bien des gens arborèrent à la sortie de ce festin, furent les motifs qu'on a mis en avant pour exciter cette seconde insurrection. Il s'y est joint deux autres raisons, l'envie qu'avaient les gardes françaises de recouvrer leurs postes aux portes du château de Versailles et le bruit qui s'était répandu et auquel on a ajouté foi, que le Roi et la famille royale allaient partir se réfugier soit à Rouen, soit à Metz.
Le prétexte du banquet, qu'on a qualifié dans les papiers publics du nom d'orgie militaire, a été saisi par les perturbateurs du repos public et par les agents secrets de ceux qui sont l'âme de ces émeutes, comme un moyen sûr d'exciter une révolution. Pour l'amener, on a fait plus que jamais éprouver au peuple la disette des farines et les esprits aigris par la faim étant disposés à tout entreprendre, à tout croire, on a fait cir-
culer parmi eux les propos les plus laits pour les indigner contre la Cour. Les poissardes, ou plutôt les coquines de Paris qui sont les maîtresses des gardes françaises, depuis qu'on a distribué à ces soldats un million deux cent mille francs provenant de la vente de leur caserne à la ville, ces femmes, donc, se présentèrent lundi matin de très bonne heure à la place de Grève, en criant : « Du pain, du pain. » Il s'éleva presqu'aussitôt un second cri : « A Versailles... à Versailles... » On enfonce les portes de l'Hôtel de Ville, on en parcourt les salles, on force les préposés au dépôt des armes à les donner ; cinq ou six femmes montent au beffroi et sonnent le tocsin. On voit bientôt dans les rues des escadrons de femmes armées de piques, de sabres, de fusils, de pistolets, de bâtons, de lances. Ces amazones de la Halle arrêtent les citoyennes qui se trouvent sur leur passage, montent dans les voitures où il y a des dames, et arrachent leurs bonnets, surtout si le ruban en est noir, et obligent quelques-unes à les suivre. « Vous » parlerez pour nous, leur disent-elles. » Elles demandent aux hommes leurs cocardes tricolores. Tout le long du quai des Tuileries et de la place Louis XV, l'air retentit de leurs cris.
Les soldats, les grenadiers surtout, déclarent qu'ils veulent marcher, qu'il faut qu'on les mène à Versailles. M. de La Fayette essaie en vain de s'opposer à ce voyage : un grenadier lui porte la baïonnette à la poitrine : « Monsieur le commandant, lui dit-il, il n'y a pas » de délai. Il faut partir!... » On entend plusieurs voix crier simultanément ce mot effrayant : « A la lanterne. » Une femme étale à ses yeux une corde toute neuve. M. de La Fayette promet de marcher, il demande seu-
lement quelques heures pour s'y préparer. Rentré chez lui, il sollicite des instructions de l'Assemblée. Celleci, sentant l'impossibilité d'arrêter le torrent, ordonne au commandant de marcher à la tête de la garde nationale et d'empêcher le mal autant que possible.
Les harengères, impatientes de ce retard, et de l'indécision de M. de La Fayette, après avoir grossi leurs bandes de soldats aux gardes déguisés en femmes, avec les cotillons de leurs maîtresses, et de la populace des faubourgs Saint-Martin et Saint-Marceau, partirent vers les une heure après-midi. M. de La Fayette ne cria le mot « marche » qu'à cinq heures et demie, environ, au moment môme où la troupe des poissardes arrivait à l'avenue de Versailles. L'approche de ces bandes répandit l'alarme dans la ville et la terreur dans le château, dont elles forcèrent bientôt les grilles pour pénétrer dans les cours, et ne tardèrent pas à envahir les appartements. Les sentinelles des gardes du corps font feu sur tout ce monde, on riposte par d'autres coups de fusil; des blessés et des morts gisent des deux côtés.
La Reine, éperdue, se réfugia dans l'appartement du Roi. Ce dernier avait appris à la chasse la nouvelle de l'envahissement de Versailles ; on le supplia de se réfugier en province. <c Non, répondit-il, ma présence sau- » vera mes partisans de la fureur de ces brigands!... » Arrivé au château, on lui dit que les poissardes veulent lui parler, lui demander du pain. « Eh! bien ! » qu'elles entrent ! » Sa Majesté reçut les déléguées des dames de la Halle, leur promit ce qu'elles désiraient, les embrassa même, et les invita à se tenir tranquilles, et à reporter dans Paris des paroles de paix et de conciliation-
Satisfaite de la réponse du roi, la députation se retira, et les poissardes, en attendant l'arrivée des troupes de Paris, se mirent à danser dans les cours du château. Une partie d'entre elles, cependant, se porta à l'Assemblée, où, dit-on, ces énergumènes apostrophèrent le clergé avec cette énergie de mots qui leur est familière. La haine contre cet ordre est, en ce moment, à son comble, parce que le peuple ne croit voir en lui qu'un obstacle à tout ce qui se propose dans l'Assemblée pour faire le salut de la nation par le Tiers. Lors de l'arrivée du roi à Paris, on n'entendait dans les rues que ces cris : « A bas la calotte, les calotins à la lanterne. » Gris terribles et, cependant, favoris des Parisiens. Une grande partie du clergé a, par suite, quitté le petit collet pour prendre le costume laïque.
M. de La Fayette, marchant à la tête des gardes nationales de Paris, maintenait l'ordre dans sa troupe, lui faisait prêter le serment d'obéir à sa voix, et de ne rien tenter qui fut indigne d'un Français. Mais l'arrivée des milices bourgeoises, à onze heures du soir, amena une seconde attaque ; les gardes du corps, furieux de ne plus être admis à la garde de la personne du roi, veulent absolument recouvrer ce poste d'honneur.
Le régiment de Flandre était déjà en bataille ; un renfort de gardes du corps avait été envoyé pour l'appuyer ; on se disposait à repousser la force par la force, et le combat allait être le signal de la guerre civile. Quelques coups de feu éclatent des deux côtés, lorsque les soldats du régiment de Flandre mettent bas les armes, quittent leurs officiers, ouvrent le passage aux femmes et aux brigands, ainsi qu'à la garde nationale de Paris et à celle de Versailles, qui s'étaient réunies.
Les gardes du corps, ne pouvant soutenir le choc de quinze à vingt mille personnes, s'enfuient. On les poursuit, on en blesse plusieurs, on en tue deux à qui on coupe la tête qu'on promène sur une pique dans Versailles, avec ces hurlements féroces qu'on avait entendus le 14 et le 22 juillet, puis on vient apporter dans les rues de la Capitale ce spectacle hideux, qui révolte la nature. Cette seconde attaque eut lieu le mardi matin. Tous les postes du château, les grilles, le rez-dechaussée, les premières salles précédant les appartements du Roi furent occupés par la garde nationale.
M. de La Fayette se présenta chez le Roi et lui assura qu'il fallait absolument que Sa Majesté se rendît aux instances de son peuple qui le réclamait à Paris. Sa Majesté répondit qu'elle était toute prête à s'y transporter et qu'elle ne se trouverait nulle part aussi bien qu'au milieu de ses sujets, de ses enfants.
La nouvelle de l'arrivée du Roi et de la famille royale fut connue à Paris bien avant midi. Toute la population se porta sur le chemin de Versailles malgré la crotte et la pluie, pour saluer plus tôt son souverain. On vit déboucher tout d'abord une énorme quantité de charrettes, où se prélassaient des poissardes, pêle-mêle avec des soldats, et portant à la main des branches d'arbres, d'où pendaient des rubans tricolores : on entendait des coups de feu tout le long du chemin. Ensuite venaient de nombreux chariots de sacs de farine, puis des soldats à cheval, etc.
Le Roi arriva de sa personne à huit heures du soir ; les rues étaient illuminées et sa marche fut semblable à celle du vendredi 17 juillet. Les gardes du corps marchaient avec les autres soldats et ne portaient plus
leurs bandoulières ; plusieurs étaient coiffés de bonnets de grenadiers ; les uns étaient à cheval, les autres à pied, tous hurlaient « vive la nation » et brandissaient leurs épées et leurs chapeaux pour saluer. On les eût écharpés, si le Roi n'avait exigé d'eux qu'ils prêtassent serment de fidélité à la nation. Il se trouvait, dans le carrosse royal, le Roi, la Reine, le Dauphin, Madame (sa sœur), le Comte et la Comtesse de Provence. On criait autour d'eux : « Voici le boulanger et la boulangère et le petit mitron. Nous ne manquerons plus de pain. »
Le maire, qui s'était rendu à la barrière de la Conférence pour présenter au Roi les clefs de sa bonne ville de Paris, marchait devant la voiture de Leurs Majestés. Celles-ci étant montées à l'Hôtel de Ville, M. Bailly adressa la parole aux représentants de la Commune, au nom des personnes royales, et assura que le Roi et la Reine, ainsi que leur famille, venaient se mettre entre les mains du peuple avec plaisir : « et confiance, » s'écrièrent aussitôt les souverains. « Il est heureux pour moi d'avoir oublié ce mot, ajouta sur le champ le maire, puisque, sorti de la bouche du Roi, il doit être plus cher encore à ses sujets. »
Depuis mardi soir, le Roi et la Reine ne sont point sortis du château des Tuileries. Leurs Majestés y sont comme prisonnières. On a été obligé de fermer les grilles des Cours, tant était considérable le concours du monde, et le peuple forçant, pour ainsi dire, Leurs Majestés à se montrer aux fenêtres plusieurs fois par jour. On craignit même, mercredi, une insurrection causée par un malentendu. Les femmes du peuple s'étaient mises dans la tête que la Reine voulait
acquitter pour elles, au Mont de Piété, toutes les reconnaissances au dessous de 24 livres. Le Roi, pour apaiser cette émeute, a été obligé de faire publier que la Reine, vu l'épuisement de ses finances, se bornerait à faire payer tous les jours six cents billets au-dessous de 24 livres, à la condition expresse que ce serait pour recouvrement de linge ou de vêtements de laine, pour que les malheureux soient à Pabri du froid et de l'intempérie de la mauvaise saison.
Deux fois, pendant les nuits du vendredi et du samedi, on a battu la générale et répandu l'alarme dans plusieurs quartiers. Dans la première de ces nuits, une troupe de coquins s'était portée au Mont de Piété pour le piller. La seconde, des malintentionnés ont marqué en rouge les maisons de ceux qu'on qualifie d'aristocrates, ce qui a jeté l'épouvante parmi les nobles. Les députés de l'Assemblée nationale tremblent aussi et trois cents d'entre eux ont déjà donné leur démission. Le clergé surtout est dans une affreuse position : il ne se présente qu'en tremblant aux séances et rarement. On ne voit pas, aux réunions du soir, plus d'une vingtaine de ses membres. D'après la haine affichée ouvertement par le peuple contre la noblesse et le clergé, on est fondé à croire que la translation de l'Assemblée à Paris renouvellerait les scènes sanglantes dont nous avons déjà été les témoins. Aussi, malgré l'invitation que ses membres en ont reçue de S. M., on estime qu'ils ne se transporteront dans la capitale que le plus tard possible. Tous les pouvoirs publics étant paralysés, l'Assemblée ne réussissant pas à se faire craindre parce qu'en France on ne reconnaît plus d'autorité, l'anarchie étant complète, le payement des subsides et des impo-
sitions accoutumées suspendues, on a tout à redouter. On est dans des transes mortelles, une existence douloureuse est le partage commun et l'incertitude de l'avenir entretient dans les esprits une inquiétude cruelle. La fin de tous ces maux ne paraît point prochaine, parce que de pareilles révolutions entraînent une longue suite de calamités, et qu'on sent qu'il y a des meneurs cachés dans Paris et même dans l'Assemblée. On a vu entrer bien des nuits de suite, au Palais-Royal, le Comte de Mirabeau; il en est l'idole, et pourtant il y est venu pour souffler la discorde et la rébellion.
L'évêque d'Autun (1), dans l'assemblée du 10, a voté la vente des biens ecclésiastiques et la suppression des maisons religieuses.
M. le comte de Saint-Priest a fait paraître, hier, sa justification contre M. le Comte de Mirabeau. En effet, celui-ci l'avait accusé, dans cette même séance, le 10, d'avoir dit aux poissardes qui s'étaient d'abord adressées cà lui pour avoir du pain :
« Mesdames, lorsque vous n'aviez qu'un roi, vous ne manquiez pas de pain. Actuellement, vous en avez douze cents, allez leur en demander. »
Une pareille phrase ne saurait être sortie de la bouche d'un ministre prudent.
On a arrêté plusieurs personnes de distinction : M. de Bissy, M. le duc de Nesles, M. le comte de Tressan, M. l'abbé Douglas. On les accuse de trahison. Ce mot est devenu fort à la mode.
Depuis l'arrivée du Roi,, le pain est abondant, et la halle fournit aux boulangers deux cents sacs de farine
(1) Talleyrand.
par jour de moins qu'on ne le faisait précédemment ; on tient ce fait du maire de Paris lui-même. Il prouve à l'évidence que des gens malintentionnés cherchaient à soulever le peuple en le privant de ses subsistances, faisaient enlever le pain de chez les boulangers, et, ne pouvant le consommer, le jetaient dans la rivière, où on en a trouvé. Les soupçons que l'on a depuis longtemps se confirment tous les jours. Il y a des misérables qui ont sacrifié cette nation et le Roi à leur ambition. Un, entre autres, est cause de toutes les horreurs qui se passent. Bientôt, il sera nommé tout haut et son nom sera voué à l'exécration publique. Tous les maux qu'il occasionne sont- incalculables. »
« Paris, 19 octobre 1789.
« On dispose les Tuileries pour la famille royale ; il y a beaucoup à faire, aussi, travaille-t-on nuit et jour.
L'Assemblée nationale se réunira aujourd'hui à l'archevêché et y tiendra ses séances jusqu'à ce qu'on ait préparé le manège qui est accoté à la terrasse des Tuileries, et où on ne laissera entrer le public qu'avec des billets.
On agite toujours le projet de s'emparer des biens ecclésiastiques, après, toutefois, en avoir laissé une partie aux titulaires actuels. La nation ne profitera, pour le moment, que très peu de cette mesure, mais avec le temps et par extinction des détenteurs, cela enrichira beaucoup le trésor royal.
Le duc d'Orléans est parti à l'improviste, il y a peu de jours, et quoique pourvu des passeports nécessaires, il a été arrêté par le peuple à Boulogne-sur-Mer. On lui a expédié d'ici un nouveau laissez-passer. Ce départ
subit et inattendu occupe tous les esprits depuis mardi, où l'on a appris que le Prince avait pris le chemin de Londres.
Aussitôt, des bruits diffamatoires qui couvaient dans le public, depuis quinze jours, acquirent plus de force et Mgr d'Orléans fut représenté par un grand nombre de gens comme l'homme le plus inique, le plus abominable, le plus atroce de France, abusant de la crédulité du peuple, le jouant et voulant duper tout à la fois les sujets et le monarque ; on en dit hautement, chez les particuliers, comme en public, toutes sortes d'horreurs.
On ajoute que ce Prince avait voulu faire massacrer M. de La Fayette pour mettre à sa place M. de Lauzun, écharper M. Bailly pour que M. de Mirabeau le remplaçât, faire périr enfin M. Necker, à qui on ne donne pas de successeur, pas plus qu'on ne dit pourquoi le Prince voulait le faire dépêcher.
On assurait encore que la disette des farines est son ouvrage, car il avait tant fait qu'elles manquaient, ce qui occasionnait les révoltes favorables à son dessein, que ce projet était d'abord de calomnier les Princes qui avaient émigré puis de les faire déclarer traîtres à la patrie, ce en quoi il a déjà parfaitement réussi. Ensuite, de déterminer à se réfugier à Metz, le Roi, la Reine, le Dauphin, que Monsieur et Madame auraient accompagnés. Paris demeuré alors sans souverain, le duc d'Orléans, resté seul prince du sang, se serait fait proclamer régent du royaume ; et la régence n'aurait été qu'un marche-pied pour parvenir au trône.
On raconte que Bourdier, des Variétés, et le procureur Jourdain ont été pendus à Bordeaux pour avoir été
les instigateurs des insurrections survenues dans cette ville. Ils auraient révélé de très grands secrets, etM.le duc d'Orléans paraissait, dans leurs dépositions, être l'instigateur des troubles. Les piques, dont on a vu tout à coup s'armer la populace, avaient été forgées dans ses écuries ; il avait distribué plusieurs millions, soudoyé des brigands, suborné les troupes ; ce prince, en un mot, serait la cause principale des calamités qui affligent le royaume.
Les partisans du Duc demandent à ses ennemis des preuves de toutes ces inculpations ; ils soutiennent qu'on ne saurait en produire, que tous ces bruits sont faux, que la jalousie et la haine des princes exilés et des « petits seigneurs » ont inventé ces atroces calomnies ; que le Prince a donné des preuves non équivoques de son patriotisme, qu'il est le véritable soutien de la liberté, qu'il n'a fait que ce qui favorise la cause du peuple ; qu'il est incapable de jouer un rôle infâme, que son départ n'a point été forcé et qu'il y a là-dessous une grave et secrète mission.
Lorsqu'on les interroge sur cette mission, ils répondent que Son Altesse Royale, de même que le Prince Henri de Prusse, s'est rendu à Londres, au nom du Roi son maître, pour arranger avec le Roi d'Angleterre les difficultés du Brabant.
Les gens impartiaux n'osent se prononcer sur ce voyage ; la mission leur paraît controuvée. On fait observer à ceux qui croient qu'il a pu songer à devenir roi ou même régent, que ce prince n'a pas le caractère réfléchi, ferme et intrépide, ce vaste génie dont sont doués ceux qui conçoivent d'aussi ambitieux projets. Attaché à l'argent, cherchant partout le plaisir, ennemi
de toute sorte de gène, le duc d'Orléans ne semble pas né pour profiter d'une révolution, à plus forte raison, pour la faire naître, à moins que les Lauzun, les Archevêque de Narbonne, les Mirabeau, qui l'entourent, n'aient allumé dans son âme les feux de l'ambition dont les leurs sont embrasées. Les personnes les plus raisonnables pensent que le discours du duc d'Orléans est une suite nécessaire des bruits séditieux qu'on a fait courir depuis quelque temps pour rendre ce prince odieux et suspect à la Nation. Sa résolution lui a été dictée par la prudence, puisqu'il risquait beaucoup en restant en France, et, ce qui semble venir à l'appui de cette assertion, c'est que ses enfants sont toujours à Paris. »
« Paris, 26 octobre 1789.
(( Leurs Majestés ne sont pas sorties de la Capitale depuis vingt jours, et on continue à travailler aux Tuileries pour les rendre habitables. Le corps diplomatique y est admis deux fois par semaine pour y faire sa Cour.
Le duc d'Orléans doit avoir continué son voyage pour l'Angleterre. Depuis son départ, il semble que les mouvements populaires ne sont plus aussi fréquents et que le pain est plus abondant. La disette a produit, mercredi 21, une nouvelle scène sanglante; un boulanger établi rue de la Juiverie, non loin de l'Archevêché où l'on tient actuellement les Etats généraux^ a été l'innocente victime de la populace, par suite de la vengeance particulière d'une femme à laquelle le boulanger s'était lassé de faire crédit. Le lendemain, le fort de la Halle qui avait accroché le boulanger à la lanterne, a été pendu à son tour; cette punition a vengé
tous les honnêtes gens. Sa Majesté, en même temps, a donné une nouvelle marque de la 'bonté de son cœur en envoyant à la veuve du malheureux négociant de la rue de la Juiverie un secours de six mille francs et la promesse d'avoir, à l'avenir, soin d'elle et de ses enfants.
Le même jour, on publiait une loi martiale qui, espère-t-on, empêchera désormais ces attroupements dont les suites ont été si funestes.
Ceux à qui les émeutes ne procurent aucun avantage et qui voyaient avec douleur la ville livrée aux brigands, et qu'il n'y avait aucune sécurité pour la vie des bons citoyens, ceux que le mot seul de lantei^ne fait frémir d'horreur et qui, dès le commencement des troubles, déclaraient qu'une semblable loi était indispensable, se flattent de voir bientôt reparaître la sécurité personnelle, mais ce qui va ramener encore mieux le calme, c'est la I romesse d'une récompense, au nom de l'Assemblée nationale, à quiconque découvrira les auteurs ou les complices des projets nuisibles à la Nation. L'impunité est accordée aux complices et le prix de leur délation, de cent écus, est porté à mille louis. M. de Méréville (1), fils de M. de Laborde (2), a fait présent, l'autre jour, à l'Assemblée, de cinquante mille francs pour cet objet.
Le secrétaire de M. Augeard (3) a voulu en profiter. Ce fermier général a été arrêté hier et amené à l'Hôtel de Ville. L'examen de ses papiers témoigne contre lui et des personnes du plus haut parage en sont compro-
(1) Gardien du trésor royal et banquier de la cour; mort sur l'échafaud.
■l) Jean-Joseph, marquis de Laborde, né en 1724.
(3; Secrétaire des commandements de la reine Marie-Antoinette, mort en 1805.
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mises. Son procès sera vite expédié, car l'Assemblée nationale a donné au Châtelet la faculté de juger en dernier ressort et sans appel un grand nombre de causes. La loi martiale, le bourreau et une récompense aux délateurs sont trois moyens dont l'efficacité et les avantages paraissent certains.
Les journaux nous prédisent toujours quelque malheur; on vit dans des transes continuelles. On croit le duc d'Orléans arrivé à Londres, mais on doute de la réalité de sa mission, malgré les affirmations de M. le duc de Liancourt. Les libelles contre ce prince sont fréquents. Il vient d'en paraître un nouveau sous le titre de « Domine Salvum fac vegem ». Il serait grand temps de faire cesser la publication de ces écrits incendiaires ! »
« Paris, 2 novembre 1789.
« II a plus de vingt-cinq jours que le Roi n'est allé à la chasse, ni même qu'il n'est sorti de la ville. Leurs Majestés ne quittent pas les Tuileries, où elles sont véritablement emprisonnées. Le Roi, habitué à une vie active, paraît souffrir cruellement du repos dans lequel on le force à demeurer. Il est impossible de voir un enfant aussi beau que le Dauphin ; il ne menace pas de souffrir de l'état de langueur dans lequel tomba tout d'un coup son frère aîné.
Mesdames sont toujours au château de Bellevue, en attendant que l'appartement qu'on leur prépare au palais des Tuileries soit terminé.
L'arrivée de la famille royale a ramené beaucoup de voitures et de mouvement. Cependant, l'émigration est énorme. Dans le seul canton de Berne, mande-t-on au
comte (TAffry, on compte plus de trente mille Français. M. le comte de Mirabeau, qu'on ne devrait pas voir siéger parmi les représentants de la Nation, brave impunément l'opinion publique : il se prépare pourtant un chemin vers le ministère. Un de ses amis a publié récemment sa vie avec son portrait, qui est fort ressemblant à l'exception près que le graveur n'a pu faire sentir que M. de Mirabeau est piqué de la petite vérole. »
« Paris, 9 novembre 1789.
« Le public croit M. de Mirabeau animé de l'amour du bien et le couvre d'éloges et d'applaudissements. Le 4 de ce mois, les spectateurs du Théâtre-Français, l'ayant aperçu dans une loge de face aux troisièmes, lui prodiguèrent leurs acclamations.
On a osé représenter une tragédie nouvelle de M. Ghénier : Charles IX ou Les Massacres de la SaintiJarlhélemy, où l'on dit, que la Nation est tout et le Roi rien. On s'y est précipité, les billets de parterre, qui valent quarante-huit sous, sont montés jusqu'à un louis.
Le baron de Bezenval est arrivé. On va commencer son procès. »
« Paris, 16 novembre .
« Le Roi n'est pas sorti depuis le 6 octobre. Les portes de la ville sont ouvertes à tout le monde depuis trois jours. On ne pouvait, depuis longtemps, sortir qu'en montrant un laissez-passer de la municipalité, ce qui était une grosse difficulté.
Mesdames sont toujours à Bellevue.
La salle du manège ne saurait se comparer à celle
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de Versailles sous aucun rapport ; la voûte, très épaisse et d'une courbure peu propre à répercuter la voix, diminuera le nombre des orateurs, peu d'entre les représentants de la Nation ayant les poumons du comte de Mirabeau.
On s'obstine à dire que le duc d'Orléans sera de retour à Paris dans peu de jours. Selon les paris faits, il devrait être arrivé hier au Palais-Royal. Beaucoup de personnes, à Londres, sont à ses trousses et épient ses démarches. Les lettres d'Angleterre ne lui sont pas favorables et marquent que le Roi lui a fait une réception très froide. »
« Paris, 23 novembre 1789.
« Le Roi se prête docilement à tout ce que désire la Nation; la Reine a montré un grand courage dans les circonstances critiques où elle s'est trouvée. Leurs Majestés ne sont point encore sorties de l'enceinte des Tuileries et on craint pour la santé du Roi habitué à un exercice violent. Le Dauphin est fort et robuste pour son âge, c'est un très bel enfant. Mesdames continuent leur séjour à Bellevue. On croyait, ces jours passés, que le Roi aurait rappelé ses gardes du corps ; mais, pour des motifs politiques, leur réintégration n'aura pas lieu pour le moment.
Nous avons assisté hier au premier interrogatoire de M. le baron de Bezenval, qui a eu lieu au Châtelet, suivant le nouveau code criminel. L'accusé a paru dans le prétoire suivi de ses amis, le maréchal de Ségur (1), le comte de Puisignieu, le baron de Roli, capitaine aux
(1) Ministre de la guerre en 1780; maréchal de France en 1783 ; mort en 1801.
gardes-suisses, etc. Il s'est assis sur une chaise à dossier, et son avocat s'est placé à la droite du greffier. M. Boucher d'Argis (1) interrogeait comme rapporteur de l'affaire. M. de Bezenval avait son maintien ordinaire, cet air calme et serein qu'il porte en société et qui paraît seulement sur le visage des innocents. Il a soixantehuit ans, est grand et bel homme. Ses cheveux sont blancs.
Le spectacle était imposant par l'importance de la cause, le rang de l'accusé, la nouvelle manière déjuger, la foule des spectateurs, etc. On a terminé l'interrogatoire au moment où le prince de Lambesc, traversant le pont tournant, fit main basse sur le peuple qui cherchait un asile dans les Tuileries. Jusqu'à présent, M. de Bezenval paraît innocent, ce qui nous a paru souverainement déplaire aux assistants qui semblaient animés du double sentiment de la haine et de la vengeance.
On a dénoncé M. le maréchal de Broglie, M. Barentin, le comte de Puységur, M. d'Autichamps. »
« Paris, 30 novembre 1789.
« On peut dire que le Roi est relégué dans son palais et privé de ses gardes du corps; depuis son arrivée aux Tuileries, il n'en est plus sorti.
Des gens mal intentionnés ont répandu le bruit que le duc d'Orléans devait revenir à Paris, mais on sait positivement qu'il a acheté une maison à Londres.
Le pain est en abondance, le calme semble revenu au sein du peuple de Paris, mais, en province, il règne toujours une grande agitation.
(1) Conseiller et lieutenant particulier au Châtelet.
L'influence du comte de Mirabeau n'est pas aussi grande qu'elle l'a été jusqu'à présent. Tout en reconnaissant qu'on lui a des obligations comme ayant, le premier de tous, élevé la voix contre les abus, on a démasqué l'homme et on l'a reconnu pour être le fauteur des révoltes : désormais, on sera en garde contre lui. Il réunit pourtant tout ce qui lui reste de prépondérance dans cette Assemblée pour que le plan de M. Necker soit rejeté, et cependant ce plan est le meilleur de tous ceux qu'on a proposés jusqu'à ce jour.
Les soupçons que la conduite de M. le duc d'Orléans avait fait naître acquièrent tous les jours un nouveau degré de certitude : un grand nombre de ses partisans les plus zélés sont convaincus qu'il s'était prêté à tous les mauvais conseils des Lauzun, des Mirabeau, des Champfort par lesquels ces ambitieux lui donnaient l'envie de s'emparer de la régence. Beaucoup de membres de l'Assemblée sont revenus sur son compte.
La première liste des pensions a paru et le public l'a lue avec une inconcevable curiosité. On s'est indigné en y voyant figurer 69.000 francs à M. Bertin, des parties casuelles ; 70.000 à M. le maréchal de Broglie ; 80.000 au duc de Polignac ; 24 000 au marquis de Polignac ; 50.000 au duc de Goigny ; 60.000 à M. de Miromesnil; 43.000 à M. de Galonné; 47.500 à M. Lenoir; 92.000 au baron de Breteuil ; 64.000 au prince de Montbarey ; 87.000 à M. de Sartines.
Le Roi ne sort qu'à pied. Il a été déjeuner, un beau matin, au Luxembourg, chez Monsieur, en donnant le bras à M. d'Ormesson; un autre jour, il a été avec M. de La Fayette voir l'emplacement de la Bastille, en redin-
gote, avec un chapeau rabattu. Malgré son gros ventre, le Roi marche très vite.
On rapporte un mot très touchant de Mgr le Dauphin : on lui demandait s'il aimait mieux Paris que Versailles. « Oui sans doute, car je suis à présent toujours avec papa et maman. » Il est impossible de voir un plus bel enfant.
Mesdames, tantes et sœur du Roi, ont juré de ne plus remettre les pieds à Versailles. Il paraît que ni le Roi, ni la Reine, ni aucun membre de la famille royale n'y retourneront à demeure. On prétend même qu'on va transporter h Paris tout ce qu'il y a de plus précieux dans le château et dans les jardins. Ainsi, Versailles va être ruiné, puisque les habitants ne subsistaient que par les bienfaits de la Cour. »
« Paris, 7 décembre 1789.
« Je ne saurais aujourd'hui donner de meilleures nouvelles de ce malheureux pays, que l'on peut regarder comme ruiné et perdu pour bien des années. « Le Sénat auguste, » c'est-à-dire les représentants de la Nation, qui ont pris ce titre modeste, au lieu de restaurer la France, l'ont conduite au précipice. Tout est bouleversé, personne n'est satisfait, l'argent se cache, il n'y a plus de commerce, le trésor royal est à sec. La place de Paris est tombée dans un tel discrédit chez les étrangers, que l'on paie actuellement à Livourne 109 au lieu de 97, et à Londres 26 au lieu de 19, car les étrangers redoutent la banqueroute. Nous, cependant, ne la croyons pas possible, car l'Assemblée nationale a trop souvent et trop solennellement déclaré qu'une banqueroute couvrirait la Nation d'une ignominie éternelle...
Lorsque M. Necker, après son rappel, vint dernièrement à l'Hôtel de Ville, tout le monde ôtait son chapeau. Un paysan, seul, le regardait, restant couvert. Un homme du peuple lui dit de se découvrir : le rustre continue à fixer le ministre et hausse les épaules. L'homme va pour le gronder, lorsqu'un portefaix l'en empêche par ces mots : « Laisse-le en paix. Ne vois-tu pas que c'est un aristocrate. » Le ministre des Finances ne cesse d'exposer la déplorable situation de l'administration, mais ces messieurs les députés, au lieu de s'occuper d'un objet aussi important, perdent leur temps en bagatelles, et, même pour celles-ci, ne sont pas d'accord entre eux.
Demain, la Cour prendra le deuil pour deux mois, à l'occasion de la mort de l'archiduchesse Marianne- Josèfe-Jeanne-Antoinette de Lorraine, abbesse du chapitre noble d'Inspruck. Dans le règlement de ce deuil, on ne parle ni de boucles, ni d'épées blanches ; c'est que l'argent est proscrit de l'habillement et des tables. Nous croyons même que la Ville ne portera pas le deuil, vu que les journaux et surtout l'Observateur, ont prétendu que cela ferait du tort au commerce, et que tous les bons citoyens ne prendront pas un costume qui sera le symbole caractéristique des aristocrates. On met ce mot à toute sauce et ce qu'il y a de plaisant, c'est que les gens du commun se le jettent à la tète. »
« Paris, 14 décembre 1789.
« Il règne dans les provinces une grande agitation et l'on craint qu'à l'arrivée du printemps il éclate quelque coup de foudre. On en voit la cause, mais on ne peut en deviner les effets.
On ne reparle plus du retour de M. le duc d'Orléans
et on sait qu'il a acheté à Londres un terrain pour se bâtir un palais.
Le Roi continue à habiter les Tuileries, sans jamais en sortir. Je suis bien persuadé de la part que prennent nos souverains aux tristes événements qui affligent leurs parents, auxquels je n'ai pas manqué de manifester tous les sentiments d'attachement vif et sincère des royaux infants. »
« Paris, 21 décembre 1789.
« Quoique le Roi continue à mener une vie sédentaire, sa santé n'en paraît nullement altérée. S. M. la Reine s'étant foulé le pied n'a pas reçu, jeudi, le corps diplomatique qui s'était rendu aux Tuileries pour lui faire sa cour.
Le vicomte de Mirabeau a eu une dispute avec le duc de Liancourt, et celui-ci lui a envoyé un cartel. M. de Maubourg (1), Dauphinois, a su la nouvelle, et ayant eu une querelle du même genre, il y a deux ou trois mois, avec le vicomte, il lui a demandé la priorité, lui remontrant que si sa personne n'était pas sacrée pour M. de Liancourt, elle ne devait pas l'être non plus pour M. de Maubourg. Le Vicomte a été blessé, mais légèrement, et se battra bientôt au pistolet avec son autre adversaire. Il est marqué de coups d'épée, car il a eu de nombreuses affaires d'honneur, et comme il est très gros, on dit de lui qu'on peut le larder partout. Son frère, le comte, n'a reçu en apanage que l'esprit ; le courage est échu tout entier au vicomte de Mirabeau,
(1) Marie-Charles-César, comte de Latour-Maubourg, né en 1758 ; ami intime de La Fayette avec qui il échangea une célèbre correspondance ; mort en 1831, à Paris.
aussi assure-t-il plaisamment qu'il reçoit pour tous deux et qu'il donne seulement pour son compte. »
« Paris. 28 décembre 1789.
« Le Roi n'est pas encore sorti de l'enceinte des Tuileries. La Reine, guérie de son mal de pieds, a reçu hier le corps diplomatique ; Mesdames, tantes du Roi, sont attendues au palais des Tuileries.
N'ayant pas reçu l'ordre de faire part à la Cour de la mort de la Princesse Louise, je n'ai pas cru devoir la notifier. Le Roi en a parlé à l'ambassadeur d'Espagne; à moi, il n'en a rien dit.
Les travaux de l'Assemblée vont très lentement et il paraît que le public n'est pas satisfait.
On s'occupe beaucoup de l'admission des Juifs aux droits de citoyens. On allègue toutes sortes de raisons religieuses, morales et politiques, mais l'Assemblée a renvoyé à un terme indéterminé la décision de cette cause. Elle demande une longue discussion, ayant de vieux préjugés à vaincre, qui, tous, parlent contre les Juifs.
Une gazette avait dénoncé un complot à la tête duquel aurait été Monsieur, frère du Roi. Ce prince s'est rendu avant-hier à l'Hôtel de Ville incognito, ou, plutôt, accompagné de son capitaine des gardes, de celui de ses gardes-suisses et de son premier gentilhomme, le vicomte de Virieu. M. Bailly et M. de La Fayette ont été l'y recevoir. Le maire, chose qui a surpris, a pris place à la droite du Prince et celui-ci s'est assis dans le fauteuil à gauche. Il a récité par cœur un charmant discours dans lequel il n'a pris d'autre qualification que celle de citoyen de la ville de
Paris, et fait voir que M. de Favras n'avait rien eu à démêler avec lui depuis des années, que le Prince avait seulement permis qu'on s'adressât à lui pour avoir deux millions qui devaient servir à payer sa Maison. Il termina son discours en demandant grâce pour les coupables qu'on a arrêtés et au nombre desquels est M. de Favras.
Il est incroyable de voir combien il se débite de faussetés et combien on en imprime. Aussi faut-il se mettre en garde contre les périodiques, dont on est journellement inondé !
Le théâtre des Bouffons a suspendu, le 24, ses opéras, la Cour ayant besoin du théâtre des Tuileries. Ce genre de spectacle a pris et la musique française ne psut que gagner, si le goût de la musique italienne se propage. »
« Paris, 4 janvier 1790.
« On est en train de traduire dans toutes les langues un livre diabolique, sorte de catéchisme national, destiné à être répandu dans tous les pays, pour soulever les peuples contre leurs souverains. Mon devoir est d'en prévenir V. E. Quand je saurai positivement le titre de ce livre infernal et le nom de l'auteur, je ne manquerai pas de l'en informer.
Mesdames, tantes du Roi, habitent en ce moment le palais des Tuileries, d'où le Roi n'est pas encore sorti. Toute la famille royale jouit d'une parfaite santé ; deux fois la semaine, le matin, elle reçoit le corps diplomatique, et deux fois par semaine aussi, il y a jeu dans F appartement de la Reine.
On travaille avec ardeur au château pour le rendre habitable, car, ayant été abandonné par la Cour depuis deux siècles à peu près, il y a d'immenses réparations à y faire. Quand la grande galerie, qui est la plus longue certainement qui existe en Europe, — car elle a
près d'un quart de mille de long, — sera terminée, cela offrira un coup d'œil vraiment rare.
La présidence de M. Desmeuniers, député de Paris (et censeur royal, charge qui a été supprimée), vient d'être ridiculisée dans une petite pièce en un acte qu'on a donnée aux Français le premier jour de l'an et qui a pour titre : « Epirnénide ou les étrennes nationales, pièce analogue aux circonstances actuelles. »
La procession des Cordons bleus a eu lieu avant hier ; messieurs de l'Assemblée nationale voulaient y assister en corps. On leur a fait observer que la chapelle était trop petite ; ils ont répondu qu'ils se presseraient, qu'ils s'appuieraient les uns sur les autres ; on leur a répondu que cela ne se pourrait pas, que cela était de toute impossibilité, puisqu'ils ne peuvent pas se supporter.
M. Duport s'est fait remarquer avant-hier, dans la séance, par son affectation à ne jamais prononcer le nom du Roi; jusqu'à dire « la maison du Pouvoir exé- » cutif, » au lieu de « maison de Sa Majesté. » Les courtisans qui sont, en France surtout, gais et persifleurs, n'ont pas manqué de tirer parti de ce mot. Aujourd'hui, au dîner du Roi, la foule était grande, et telle que les valets de pied ne pouvaient arriver à la table avec les plats. Un plaisant s'est écrié : « De grâce, » messieurs, faites place, car sans cela, le Pouvoir exé- » cutif ne pourra pas dîner. »
On arrête tous les jours du monde ; l'affaire de M. de Favras semble s'embrouiller de plus en plus. Monsieur a jugé à propos d'adresser à l'Assemblée une lettre dans laquelle ce prince témoigne le désir de voir son
innocence rendue manifeste aux yeux des représentants de la nation. Il prie en même temps le président de lire aux députés le discours que lui-même a prononcé devant la Commune de Paris. Ce Favras est marquis et marié à une princesse d'Anhalt. Bien des gens assurent que cette prétendue princesse est une fille.
Si Ton en croit tout ce qui est imprimé, M. le comte d'Artois est en marche ou y était tout à l'heure, avec quarante mille hommes de troupes sardes : il allait entrer dans Paris sur trois colonnes. On devrait savoir, cependant, que le Roi de Sardaigne(l) n'a, à sa solde, que vingt-cinq mille hommes, tout au plus.
Si on lit encore les feuilles périodiques, on y trouve que Monsieur et la Reine étaient à la tête de ce nouveau complot et que ce complot existait, puisqu'on en tenait tous les fils. On en voulait, sans contredit, à M. de La Fayette, puisque lundi dernier, une sentinelle de la garde nationale du Marais a été trouvée le matin, couchée par terre, blessée d'un coup de poinçon, ayant auprès d'elle un billet dans lequel étaient tracés ces mots en écriture moulée : « Va devant, et attends La » Fayette. »
Ce fait a été concluant pour ceux qui admettaient l'existence d'un complot. On a découvert pourtant, depuis, que le soldat s'était blessé lui-même pour attirer sur lui les regards du commandant général et en obtenir un avancement ou une gratification. Gela arriva déjà du temps de Louis XV à un de ses gardes du corps qui se blessa lui-même, étant en faction à la porte de la
(1) Victor-Amédée de Savoie, né en 1726 ; roi de Sardaigne en 1773. Il était frère de la comtesse de Provence et de la comtesse d'Artois.
chambre du Roi et dit ensuite qu'il avait été ainsi maltraité par des gens qui avaient tenté de pénétrer dans l'appartement.
Le nombre des mécontents contre les actes de l'Assemblée augmente tous les jours. Les marchands se plaignent hautement ; les rues de Paris, les églises, les péristyles des théâtres sont jonchés de pauvres, de mendiants. On ne trouve point d'argent pour changer un billet de caisse de mille livres contre un sac d'écus ; et pour cette opération, il faut donner vingt francs d'agio et même jusqu'à un louis.
La décision sur l'affaire de M. de Bezenval approche et l'on croit généralement qu'il sera acquitté . »
« Paris, 11 janvier 1790.
« La famille royale se trouve en bonne santé, quoique séquestrée dans le château des Tuileries. On travaille avec ardeur à restaurer cette antique demeure de nos rois qui, avec le temps et une forte dépense, deviendra magnifique.
Il vient de paraître une comédie plaisante qui a pour titre : «"La Journée des Dupes. » Bailly, La Fayette, Mirabeau, Chapellier, Malo, Alexandre de Lameth, Mathieu de Montmorency, un député dont le nom a pour anagramme « Gatepane (1), » M. de Lapérouse, et un sauvage nommé Oparia, sont les acteurs de cette pièce qui est l'exposé véritable de tout ce qui s'est passé depuis quelque temps, mais la vérité blesse toujours.
(1) Il est fait allusion ici au comte de Castellane, député de la noblesse de Châteauneuf. L'anagramme, on le voit, est loin d'être exact.
Cette brochure se vend, pour ainsi dire, sous le manteau. A l'arrivée en France de M. de Lapérouse, on l'environne, on lui crie : « A bas la cocarde blanche, » on lui arrache son chapeau, ainsi que ses boucles et son épée d'argent qu'on dit porter à la Monnaie ; on l'oblige à crier « Vive la nation, » sans quoi on l'accrochera à la lanterne.
Ce navigateur, pressé par le peuple, étourdi, abasourdi par ses hurlements, au lieu de prononcer «vive la nation » crie : « Vive la lanterne ! » On finit par le pendre et Oparia, à qui on avait fait une magnifique description de la France, se sauve d'un pays qui a oublié tous les sentiments généreux dont il faisait parade avant le 14 juillet 1789. »
« Paris, 18 janvier 17^0.
<( La dernière semaine, il n'y a lien eu d'important. Quelques tumultes seulement ont éclaté à Versailles et dans quelques localités où la population, n'étant pas habituée à être armée, est devenue indocile, arrogante et injuste.
De tous côtés, on entend dire que les paysans coupent les bois, font de la contrebande, commettent toute espèce de vols et troublent ainsi la tranquillité publique. Par contre, l'Assemblée nationale rend quotidiennement des décrets pour lesquels on n'a ni l'obéissance, ni la soumission voulues.
Je n'ai pu encore trouver le catéchisme national dont j'ai parlé dans mon avant-dernière dépêche et je n'ai pu découvrir s'il a été traduit en italien.
L'Assemblée nationale sent les inconvénients de la licence de la presse, mais elle n'a pu, jusqu'à présent,
y mettre un frein. Ces folliculaires, à la tête desquels est le directeur de Y Ami du Peuple, un certain M. Marat, attaquent la réputation de tous les gens de bien. Ce journal a osé dire que M. Boucher d'Argis avait été gagné par le baron de Bezenval et cherchait à le faire déclarer innocent. Cette calomnie a failli coûter la vie à ce magistrat ; la populace, qui veut la tête de M. de Bezenval, frémit de rage lorsque les témoins n'ont rien à déposer contre l'accusé. Elle ne put la contenir en entendant les louanges de cet officier dans la bouche du curé de Courbevoie et cria : « A la lan- » terne, le témoin, le juge et l'accusé. » Mardi même, on voulut forcer les portes du Châtelet pour s'emparer, disait-on, de M. de Bezenval et de M. de Favras.
M. Boucher d'Argis s'est présenté vendredi à la municipalité, pour se justifier et demander une réparation des injures de M. Marat. Ce dernier se trouvait là et le magistrat l'a apostrophé et montré au doigt, comme jadis Cicéron désigna Catilina. La municipalité ainterdit à M. Marat et à son imprimeur de faire paraître leur journal. Cet arrêté a été affiché et lu au prône et, cependant, on criait hier au Palais-Royal : «L'ami du peuple, » messieurs, voilà le grand ami du peuple. »
On a couronné, le même jour, le jeune Anglais de dix-huit ans qui eut le courage d'arracher des mains de la populace de Yernon le maire qu'elle traînait à la lanterne, parce que des malveillants l'accusaient d'avoir accaparé des grains. On a, à cette occasion, renouvelé l'usage des Romains ; on lui a décerné une couronne civique, ainsi qu'une épée sur laquelle était gravé : « Donné par la municipalité de Paris à un Anglais pour
)> avoir sauvé la vie à un Français, l'an 1789. » Gelt'3 scène a fait verser des larmes d'émotion au jeune homme et à toute l'Assemblée.
Le procès de M. de Favras fait beaucoup de bruit. Jusqu'à ce moment, rien, dans son interrogatoire, ne compromet Monsieur, frère du Roi ; sans pouvoir se prononcer avec assurance sur ce que Favras avait formé un véritable complot, et même trois, en voyant l'impossibilité d'exécuter les deux premiers, on semble être d'accord pour le traiter d'escroc et d'intrigant.
Le premier projet, d'après les dépositions de M. Ivocati, lieutenant aux gardes françaises, et celles d'un sieur Morel, recruteur, avait été formé dès le 17 juillet. On devait racoler des hommes de bonne volonté pour protéger et assurer le voyage du Roi à Metz. Le second complot, plus compliqué, n'a été tramé que lorsque le Roi a été ramené à Paris : on devait égorger MM. Necker, Bailly, de La Fayette, etc., pénétrer dans les Tuileries et emmener le Roi, sous l'escorte de douze cents cavaliers et de sept à huit mille Suisses, à Saint- Denis, Là, vingt mille hommes, arrivés quelque temps auparavant, auraient reçu le souverain.
Le troisième projet ne diffère du second qu'en ce qu'il fait assassiner séparément les divers personnages désignés et que les Champs-Elysées n'auraient plus été le lieu du rendez-vous des douze cents cavaliers, vu l'impossibilité d'une semblable réunion, sans que l'alarme en fût aussitôt répandue dans Paris. La réunion des troupes se serait opérée à Péronne, sous le prétexte qu'on les avait enrôlées pour le Brabant et elles auraient protégé l'évasion du Roi., conjointement avec douze mille Allemands que les Electeurs devaient
fournir et quelques Piémontais. L'exposé de ces accusations suffit pour les faire révoquer en cloute, mais on croit tout et la croyance est en proportion de l'invraisemblance. »
« Paris, 25 janvier 1790.
« Madame Victoire a été légèrement indisposée ; mais, maintenant, elle est parfaitement rétablie. Le ministre des Finances a été menacé tout dernièrement d'une hydropisie de poitrine ; on dit qu'il se trouve un peu mieux, mais toute crainte n'est pas encore dissipée à son sujet.
Le Catéchisme National, dont je vous ai parlé dans mes précédentes dépêches, n'est pas encore traduit en italien; mais il l'est en espagnol. Si je puis m'en procurer un exemplaire en français, je ne manquerai pas de l'expédier à Votre Excellence.
Les désordres causés par l'anarchie qui désole ce pays sévissent partout et font de tels progrès, que l'on craint fort que la populace soulevée ne veuille plus se soumettre aux lois.
On parlait, il y a quelques jours, d'un changement dans le ministère. Ce bruit ne s'est pas confirmé.
On annonce toujours des dons patriotiques; les Français établis à Gonstantinople ont envoyé le leur, mais tous ces dons réunis n'excèdent pas la somme de sept à huit millions et, malgré la vaisselle qu'on apporte en outre à l'Hôtel des Monnaies, pour la contribution du quart, on ne voit point de numéraire. Il est d'une rareté telle que, pour changer des billets de caisse, il faut payer au moins 2 pour 100. La confiance disparaît par cet agio et l'on ne voit pas comment l'Assem-
blée s'y prendra pour empêcher l'un et rétablir l'autre. Il paraît qu'à Londres on voit beaucoup de gros écus de France qui, auparavant, lorsqu'ils étaient bien usés, y avaient cours, se confondant alors avec les Crowns. A la disette des farines a succédé la pénurie des espèces. La première a été de courte durée ; la seconde, tirant sa source du discrédit, de la défiance et de la crainte, nous menace de persévérer.
On. a voulu arrêter M. Marat, directeur de Y Ami du Peuple. Les Cordeliers s'y ont opposés. Tout vendredi, on a vu dans le quartier Saint- Jacques des patrouilles circuler et de la cavalerie s'établir dans les rues. Les pourparlers ont été inutiles et on a vainement envoyé une députation à l'Assemblée nationale. Le médecin Marat s'est sauvé ; on n'a saisi que son imprimerie. Le lendemain de cette affaire, le club des Cordeliers l'a admis dans son sein.
Des folliculaires ont su profiter de la publication du Livre rouge, qui contient la liste des pensions secrètes, pour imprimer un libelle infâme, dont les caractères et la couverture sont rouges. L'auteur y déchire impitoyablement la réputation d'une foule de gens. »
« Paris, 1er février 1790.
« Personne, ici, ne veut obéir; la haine du peuple contre le clergé et la noblesse grandit encore. En Bretagne, les paysans, excités par les avocats, les procureurs et autres démocrates ont, de nouveau, pillé les maisons des nobles et particulièrement celles des membres du Parlement. Enfin, il n'y a plus d'espoir de préserver ce beau royaume de l'influence funeste de ses ennemis, si bien secondés par les traîtres qu'il renferme
dans son sein. Il y a lieu, par contre, de redouter que, par suite d'une révolution si pernicieuse à la France, elle ne doive soutenir une guerre qu'elle n'est pas en état d'entreprendre, ne pouvant, en ce moment, résister aux forces des Anglais (1).
Dès les premiers temps de l'Assemblée nationale, on s'était élevé contre M. le comte de Mirabeau, qu'on avait soupçonné de porter ses vues contre le ministère. « Il attaque, disait-on, tous les ministres pour le devenir lui-même. Il ne faut qu'une telle place pour enchaîner ce dogue féroce. » On aurait, dès lors, senti la nécessité d'interdire aux représentants de la Nation, durant leur législature, toute fonction publique pour les mettre, par là, à l'abri de la corruption de la Cour, vice qu'on reproche au gouvernement anglais et qui a convaincu les législateurs actuels de la France que le meilleur moyen de s'en garantir était de ne former qu'une seule Chambre. L'expérience décidera sur cette question.
Les Juifs de Bordeaux et les Israélites connus sous la dénomination d'Espagnols, Portugais ou Avignonnais, jouiront, dès à présent, de tous les droits de citoyens actifs, tant qu'ils en auront les qualités requises. On espère que les Juifs d'Alsace et de Lorraine obtiendront incessamment une semblable faveur, du moins le croit-on pour leur sûreté personnelle, car les premiers surtout, sont en exécration dans leur province. Ceux de Bordeaux, au contraire, jouissent de l'estime générale.
(1. Dès le mois de septembre 1789, les gens informés prévoyaient l'immixtion de l'Angleterre dans les affaires intérieures de la France. Voir, à ce sujet, V Europe et la Révolution française par M. Sorel, t. U, circa p. 30 et les quatre notes de cette page.
année 1790 173
Une autre question, plus épineuse encore, s'agite en cet instant. « Faut-il rendre la liberté aux nègres? » D'après les droits de l'homme, la question est résolue; les hommes étant tous égaux, doivent être tous libres.
L'affaire de M. de Bezenval semble entièrement terminée. Il est sorti des prisons du Châtelet et est retourné habiter son hôtel, rue de Grenelle Saint-Germain, le vendredi 29, à 10 heures du soir. On a eu soin, cependant, de ne pas prévenir le public du jour où l'arrêt serait prononcé et la sentence a été rendue à huis clos. La décision a été qu'il n'y avait pas même lieu à un décret de prise de corps, à un simple assigné pour être entendu. On ignore toutefois si le comité des recherches de la ville et l'accusé lui-même n'ont pas envie de se pourvoir au civil. Il semble que le parti le plus sage que puisse prendre M. de Bezenval est de quitter la France, car le peuple pourrait bien, ameuté par les séditieux et les ennemis de cet officier, retrouver encore toute sa rage et sa férocité.
Il paraît sûr que M. de Favras sera pendu. Il peut se faire alors que cette soif ardente du sang des nobles, que le peuple éprouve depuis le 8 juillet, soit apaisée. »
« Paris, 8 février 1790.
« Si quelque événement peut ramener la concorde dans l'Assemblée nationale et le calme dans la Capitale et les provinces, c'est la démarche que Louis XVI a faite le jeudi, 4 février, et qui rendra ce jour à jamais mémorable dans les fastes de l'histoire de France.
Le Roi a compris que le moyen le plus sûr d'abattre le parti opposant était de se déclarer le chef de la Révolution, le protecteur de la Constitution. Ne faisant
qu'un avec les représentants de la Nation, il assura que, de concert avec la Reine, on allait élever le Dauphin dans ces nouveaux principes. C'était là faire sentir à la noblesse, au clergé, aux Parlements, que S. M., elle aussi, a consenti de grands sacrifices qu'elle ne regrette pas, parce qu'elle trouve une compensation pleine et entière dans l'accroissement du bonheur de la Nation. Le discours que S. M. a prononcé, avec une expression touchante et un accent pénétré qui a fait couler des larmes à tous les auditeurs, parait porter le sceau du style de M. Necker; quelques personnes, au contraire, le croient de l'Archevêque de Bordeaux. On assure pourtant que le Roi en a indiqué les premières idées et qu'ensuite un de ses ministres leur a donné une forme oratoire. Quel qu'en soit l'auteur, ce discours est écrit purement, avec adresse et un grand ton pathétique. Il est fait pour ramener la concorde et le calme dans les provinces et l'on ne craint pas de se tromper en disant qu'il hâtera l'achèvement de la Constitution et le retour du crédit.
Les députés, aussitôt le Roi parti, jurèrent de travailler avec ardeur à la Constitution et d'étouffer les ressentiments et les haines. »
« Paris, 15 février 1790.
«Le Roi est fort àplaindre. On a enlevé au trône tout son pouvoir et tout son prestige. Chaque jour, on compromet l'autorité royale et, sous peu, l'anarchie sera arrivée au plus haut degré.
A Paris, la journée a été pleine d'allégresse. La ville a retenti de chants guerriers ; les hommes, en uniforme et sous les armes, ont bordé les rues par lesquelles
les douze cents représentants de la Nation, vêtus d'habits noirs, ont passé en procession, deux par deux, pour se transporter du lieu de leur séance, à Notre- Dame. M. Bailly, comme maire de Paris, avait écrit lundi une lettre à l'Assemblée, pour prier ses membres d'assister au Te Deum que la municipalité comptait faire chanter aujourd'hui en actions de grâces à l'Éternel pour la démarche faite le 4 par Sa Majesté, démarche que les partisans seuls de la Révolution regardent comme un coup décisif en sa faveur.
Le soir, les rues ont été illuminées.
Ces réjouissances contrastent avec les nouvelles fâcheuses que nous recevons des provinces. A Lyon, les ateliers sont abandonnés, les manufactures tombent, une insurrection a manqué livrer la ville aux horreurs de l'anarchie. Les pillages et les incendies continuent en Quercy, en Périgor d, dans le Limousin ; la rareté de l'argent est extrême, et l'agio monte à 5 pour 100.
L'affaire de M. de Favras va être jugée incessamment. Les frères Agasse ont été pendus, mais on leur a fait de superbes funérailles. Les étudiants sont venus lundi, jour de l'exécution, trouver le Roi pour demander leur grâce. Louis XVI les renvoya à l'Assemblée qui répondit qu'elle ne pouvait rien accorder. Les malheureux sont morts comme des lâches. On les a menés au supplice dans le fiacre 39, faveur que leurs parents avaient obtenue. Tout le monde a joué sur le 39 à la loterie de France qu'on tire demain.
La saison est toujours douce et sans neige. »
« Paris, 22 février 1790.
« On espérait quelque bien du discours que S. M. a
prononcé, le 4 février, à l'Assemblée nationale; mais cet acte de la bienveillance royale n'a obtenu aucun effet salutaire. Toutes les calamités possibles continuent à sévir dans les provinces ; la capitale est, en apparence, tranquille; mais, en réalité, il y a à craindre, d'un moment à l'autre, quelque éclat terrible.
L'Evêque d'Autun préside depuis mardi matin, 16, l'Assemblée nationale. Jl doit sans doute sa présidence à son « adresse » aux provinces. Le parti des opposants ou des nobles est furieux de le voir siéger dans ce fauteuil. Cet Evêque est jeune encore et n'a pas plus de 31 à 33 ans. Il est blond, d'une figure spirituelle, d'une taille moyenne, mais il est boiteux. S'étant mis du côté du Tiers, il est exposé à tous les sarcasmes du parti adverse. Messieurs Mathieu de Montmorency, de Luynes, d'Aiguillon et de Liancourt s'en ressentent de même.
On met sur le compte du vicomte de Mirabeau beaucoup de bons mots contre ces messieurs. Il est certain qu'il a du courage. Il vient de se battre au pistolet avec M. de Yorangel, breton et député à l'Assemblée nationale; et l'ayant manqué, son adversaire tira en l'air; M. de Mirabeau lui cria : « Ce n'est pas ainsi que je me bats, je ne veux point de grâce, ni vous devoir la vie. Rechargez votre pistolet et tirez en me visant. » Il le menaça même de faire feu sur lui, s'il refusait de recommencer le combat. M. de Vorangel reprit son arme, tira, et la balle emporta une des boucles de la coiffure de M. de Mirabeau.
M. de Favras a été pendu vendredi 19, en place de grève. Jamais condamné n'a montré plus de fermeté,, ni de courage vraiment héroïque, si l'on peut se servir
d'une expression pareille. M. de Favras a écouté tranquillement son arrêt (avant de lui en faire la lecture, ou lui avait arraché sa croix de Saint-Louis, qu'il avait gagnée en étant capitaine de dragons et officier aux gardes de Monsieur, frère du Roi). Il a lu lui-même son arrêt, changé des phrases qui ne lui convenaient point ; il a traversé la foule immense qui remplissait la salle et les passages du Châtelet, avec la contenance la plus ferme et, s'il a chancelé un instant, c'est quand il a entendu les applaudissements réitérés que le peuple a donnés à ses juges pour avoir prononcé son arrêt de mort.
Selon le nouveau code, il faut les quatre cinquièmes des voix pour condamner un coupable à la peine capitale ; les juges étant au nombre de trente-cinq, il a eu tout juste les quatre cinquièmes des voix.
Dès huit heures du matin, vendredi, les ponts au Change et de Notre-Dame, les quais de la Ferraille et de Gesvres, les places avoisinantes, étaient pleins de monde et de troupes ; on avait vraisemblablement de fortes craintes que le coupable ne fût enlevé, ou bien a-t-on voulu rendre plus éclatante la manifestation de la justice ; plusieurs milliers de soldats étaient sous les armes.
M. de Favras a été mené à trois heures devant la grande porte de Notre-Dame pour faire amende honorable en chemise, ayant sur la poitrine un écriteau avec ces mots : « Conspirateur contre l'Etat, » et une torche de cire jaune à la main. Avant de prononcer lui-même son arrêt, il s'est écrié : « Ecoutez, peuple! écoutez ce que je vais vous lire; mais les motifs de ce jugement sont de toute fausseté, je suis innocent aussi vrai
que je vais paraître devant la justice de Dieu! » Puis, étant remonté dans le tombereau : « Conduisez-moi à l'Hôtel de Ville. Là, je découvrirai d'importants secrets.» 11 est resté à l'Hôtel de Ville de quatre à huit heures; il a affirmé de nouveau son innocence et assuré que jamais des projets criminels n'avaient existé dans son âme. Puis, il a récapitulé toutes ses démarches, dont le but avait été la sûreté de Leurs Maj estes et de la famille royale, démarches qu'il avait tentées en conséquence de l'invitation qu'il avait reçue d'un grand seigneur « qui marche après les Princes et qui est attaché à la Cour par état. » Il a déclaré, cependant, avant de quitter l'Hôtel de Ville que ce grand seigneur n'était pas le comte de la Châtre, mais qu'il était d'un rang plus élevé. Il a pardonné aux gens qui l'ont si grièvement inculpé ; il a assuré le peuple qu'il ne devait point appréhender les suites d'un complot imaginaire et l'a prié de rechercher l'innocence d'un homme qui allait mourir et de le plaindre comme une victime dévouée, mais résignée.
Il avait dicté ces choses-là, ainsi que beaucoup d'autres, relativement à son corps, à ses funérailles, à sa femme, à sa famille, dans un testament qui contient plusieurs pages, d'une voix ferme et élevée : il paraissait s'attacher beaucoup au style et aux tournures des phrases. Il se fit tout relire et rayait ou rajoutait, suivant les circonstances.
Cette fermeté, qui ne s'est point démentie jusqu'au dernier moment, a produit sur une partie du peuple un mouvement de pitié. Les aristocrates croient Favras innocent et le considèrent comme une victime accordée à la soif de sang dont la populace est altérée. Elle voulait un marquis... un comte !... »
« Paris, 1er mars 1790.
« S. M. la Reine est très affligée; elle s'attend, d'un moment à l'autre, à apprendre la mort de l'Empereur son frère, les dernières nouvelles du 16 ne laissant aucun espoir. »
« Paris, 7 mars 1790.
« Les nouvelles intéressantes sont rares. En toute autre circonstance, le cabinet de Paris travaillerait avec activité à l'élection du Roi des Romains, mais il y a lieu de croire qu'on laissera faire les Electeurs. La France ne saurait plus avoir aucune influence dans les affaires de l'Europe; cette puissance, jadis si formidable, ne peut plus, maintenant, aspirer à compter plus que la République de Gènes.
Les colonies françaises ont ouvert leurs ports à toutes les nations indistinctement; cet acte d'indépendance fait perdre annuellement au commerce de la France plus de cent millions, mais les colons y gagneront beaucoup, n'étant plus assujettis à se pourvoir de tout dans la métropole. On s'occupe maintenant de rendre la liberté aux nègres. Si les représentants de la Nation décrètent cette sottise impolitique, il y aura à craindre un éclat dangereux. La France a, dans les colonies, plus de cent mille nègres et, pour contenir cette population de couleur, il y a à peine trente mille blancs. Si l'on supprime la traite des nègres, plus de quatre-vingt mille Français perdront leurs moyens d'existence.
On a su ici la mort de l'Empereur le 2. Leurs Majestés ont senti vivement ce nouveau malheur, dont le poids, réuni à tant d'autres, devient accablant pour Elles.
Les débats de l'Assemblée nationale sont toujours tumultueux et même indécents ; le parti que l'on nomme des enragés, la plupart soudoyés par l'Angleterre, par les Juifs et par tous les ennemis de la France pour faire le plus de mal possible à ce beau royaume, gagne bien son argent, car tout est exactement bouleversé ! Il n'y a plus d'armée ; des régiments entiers désertent ou se font justice eux-mêmes, en renvoyant les officiers qui leur déplaisent. Les ports sont absolument dégarnis d'ouvriers pour la marine royale.
On assure que M. Necker partira le mois prochain, sous prétexte d'aller- aux eaux de Vichy. Il n'est pas probable qu'il revienne ; on lui attribue tous les maux de la France. En ce cas, il n'est pas surprenant qu'il ait pris la jaunisse ; c'est assez l'effet ordinaire des remords.
On avait annoncé, depuis plus de huit jours, une insurrection à Paris, pour le 8 ; elle n'a pas eu lieu, mais on n'est pas sûr de ne pas voir éclater quelque catastrophe d'un moment à l'autre, malgré les cinquante mille hommes de la garde nationale. Les partisans du duc d'Orléans faisaient courir le bruit du retour de ce Prince pour le 5. Personne ne l'a cru, bien que, par le temps qui court, il ne faille jurer de rien.
Le Roi est toujours prisonnier et continue de sanctionner, les yeux fermés, tous les extravagants décrets de l'Assemblée nationale. Il a été un moment question que le diabolique aréopage serait transféré à Tours, à Blois ou à Dreux et que le Roi résiderait à Rambouillet; mais ce projet, qui démontrait la crainte des députés, ne se réalisera pas, suivant toutes les apparences. Il est certain que si la banqueroute se produit, ce sera
facilement, puisqu'on ne paie plus les rentes, et si la traite des nègres vient à être prohibée, on ne pourra plus répondre des têtes de cet auguste Sénat, car ce serait mettre le comble à tous les maux de la France et réduire à la mendicité une infinité de gens qui ne subsistaient que du commerce de Guinée.
Le numéraire n'a jamais été aussi rare à Paris que dans ce moment-ci; les possesseurs d'argent l'ont enfoui, dans la crainte de tout ce qui peut arriver. Les effets publics baissent tous les jours ; la caisse d'escompte ne paye plus qu'au bout de quarante jours ceux qui ont des billets sur elle. En attendant, l'on fait comme l'on peut; les brigandages et les incendies se sont un peu ralentis, mais c'est l'affaire d'un moment. A la moindre opposition de la part d'un noble à l'Assemblée nationale sur l'opinion d'un des membres du Tiers, celui-ci écrit dans sa province et l'on ne manque pas de brûler le château du noble opposant. Les provinces qui ont le plus souffert de ces désastres sont la Bretagne, le Quercy et une partie du Languedoc et de l'Auvergne. Dans d'autres provinces, on a chargé rigoureusement ces forcenés et il y en a eu un grand nombre de tués.
L'Assemblée nationale n'a pas encore prononcé sur le sort de Malte ; on paraît sentir tout le prix de l'alliance de cet ancien ami de la France, le boulevard de la chrétienté, qui, se voyant privé de secours, se verrait obligé à une détermination qui pourrait être fâcheuse .
On semble être dans l'intention d'abolir en France la noblesse héréditaire. Il a même été question, à l'Assemblée, de supprimer tous les titres de duc, marquis, comte, baron, et sans doute, on reprendra plus tard
la question. Ces enragés ne sont jamais plus contents que lorsqu'ils ont anéanti quelques anciens usages ; les trois quarts de ces exterminateurs n'ont rien à perdre, il y a dans le nombre de ces êtres malfaisants une quarantaine d'individus de la Noblesse qui sont encore plus terribles que les membres du Tiers pour nuire à la Noblesse et au Clergé !
Dans la suite des temps, la France se remettra sans doute de la violente secousse qu'elle éprouve en ce moment, car elle possède des ressources immenses ; mais la maladie est encore bien cruelle, et Dieu seul connaît l'époque de la guérison ! »
a Paris, 15 mars 1790.
« On prétend que le jour où fut rendu le décret relatif aux colonies françaises, M. Fox, le Mirabeau de l'Angleterre, se trouvait ici et qu'avec les moyens séduisants employés avec un si grand succès depuis un an, il était parvenu à gagner le Mirabeau Français. Les vues des Anglais étaient d'essayer d'arriver à ce que l'Assemblée traite les colonies avec rigueur ; elles se seraient révoltées et soumises à la Grande-Bretagne ; mais, soit patriotisme, soit crainte, (je ne sais lequel des deux), les choses se sont dénouées tout autrement ; si l'on avait libéré les cent mille noirs, les colonies, les planteurs se seraient révoltés et l'Assemblée en eut supporté le contre-coup.
L'ambassadeur d'Autriche n'a pas encore notifié la mort de l'Empereur ; on assure qu'il n'y aura plus de roi des Romains. Mais quelle que soit la tournure que prendront les choses, la France n'aura certainement plus aucune influence dans les affaires d'Allemagne.
Mesdames, tantes du Roi, sont retournées au château de Bellevue .
M. Necker quittera incessamment Paris pour aller aux eaux. Il abandonne sa place parce qu'il y essuie beaucoup de désagréments. L'Assemblée nationale le contrôle, le contredit en tout et, dans le fait, M. Necker n'est plus que son commis; or, son ambition ne se contente pas d'un rôle semblable. »
«Paris, le 21 mars 1790.
« La plus grande satisfaction que puisse éprouver un homme d'honneur, c'est d'avoir fait son devoir. Par les expressions obligeantes que je trouve dans la lettre de V. E. je vois que ma conduite et mon zèle sont appréciés. Je ne puis désirer autre chose que d'avoir le bonheur de plaire à mon souverain.
L'Assemblée continue ses opérations destructives, et il n'est pas de jour qu'elle ne rende des décrets qui font gémir les malheureux ; car on ne voit personne gagner à ce genre d'innovation. Le désordre va toujours en augmentant dans tout le royaume.
L'organisation de l'armée doit être établie, ce soir, dans le comité de l'Assemblée. On sait déjà qu'il y aura une augmentation de quelque importance dans la paie du soldat et une diminution de quatorze millions dans les fonds destinés au département de la Guerre. On devra, par conséquent, diminuer beaucoup le nombre des soldats et des régiments.
Pour le deuil de S. M. I, je me réglerai sur l'instruction que V. E. a bien voulu m'envoyer ; la notification de la mort de l'Empereur étant arrivée depuis
peu de jours seulement à cette Cour, on n'a pris le deuil que le 19.
Toute la famille ro}^ale jouit de la plus parfaite santé, quoique réduite à la vie la plus sédentaire.
Paoliest à Londres, où sa situation est fort embarrassante. Il craint d'avoir à retourner en Corse: connaissant l'humeur inquiète de ses compatriotes, il prévoit qu'ils le forceront à se déclarer chef de parti et à secouer peut-être les liens qui les attachent à la France. Il pense sans cesse à la Corse. Il a même rendu au Roi d'Angleterre sa pension de deux mille livres sterling. Cependant, il ne se dispose pas à quitter l'Angleterre. »
« Paris, 29 mars 1790.
« L'espoir d'une existence tranquille s'éloigne tous les jours davantage de ce malheureux pays, puisqu'on a enlevé au Roi jusqu'à l'ombre de l'autorité. Selon l'ancien style, on parle encore du pouvoir exécutif, mais, en réalité, il n'existe plus, maintenant. Il semble même que l'Assemblée nationale saisit avec affectation les moyens d'humilier Sa Majesté en rejetant tout ce qu'elle propose ; le souverain ayant écrit, il y a peu de jours, à l'Assemblée, afin qu'elle choisisse dans son sein plusieurs personnes capables, en vue de composer un conseil de finances pour le ministre de ce département, l'Assemblée sans égard pour la sage proposition ni pour la personne qui l'avait faite, répondit n'avoir pas de motifs pour s'en occuper. V. E. peut s'imaginer à quel degré de douleur est arrivée l'âme sensible du Roi.
Nous avons des journées superbes. On ignore s'il y aura Longchamp. »
« Paris, 5 avril 1790.
«Je regrette de n'avoir jamais autre chose à vous mander sur ce malheureux pays que de lamentables nouvelles. Elles me causent à moi-même, ainsi qu'à tous les habitants delà France, ruinée pour plus de vingt ans, le plus grand préjudice. Je n'ai jamais pu, depuis le commencement de la révolution, former des présages différents de celui-ci. Ils étaient funestes.
V. E. verra les œuvres destructives de l'Assemblée, qui continue à être gouvernée par une quinzaine de scélérats, stipendiés par les Anglais, pour détruire ce beau royaume. On peut s'expliquer comment il est possible que quelques assassins puissent causer tant de dommages ; ils ont un énorme talent, uni à une profonde scélératesse et, en outre, ils se sont formé un noyau de trois à quatre cents partisans au moyen de promesses d'emploi et d'argent. Le parti des honnêtes gens de l'Assemblée n'est point uni; par conséquent, les premiers, profitant de l'absence des seconds, font décréter tout ce que bon leur semble et, de cette façon, conduisent les choses au mal et ruinent tout.
Le Prince de Gonti est revenu vendredi soir ; on n'espère pas que son exemple fasse bouger le Prince de Gondé et l'engage au retour.
Les craintes d'une contre-révolution qui paraît chimérique parce que la révolution actuelle est le résultat d'une volonté unanime et générale, ont été augmentées par la dénonciation faite au Comité des recherches d'un projet de contre-révolution écrit en entier, dit-on, de la main du comte de Maillebois (1) ;
(1) Fils du maréchal, petit-fils du contrôleur général Desmarets.
186 LÀ révolution racontée par un diplomate
ce projet avait été envoyé à M. le comte d'Artois ; on l'a arrêté en chemin; le voici : il devait se former une ligue entre les Rois d'Espagne, de Naples, de Sardaigne ; le premier fournissait deux millions et six mille hommes, le second quatre millions et dix mille hommes, le troisième huit millions et quinze mille hommes. Leurs troupes seraient entrées à un jour fixé en France et auraient été grossies des troupes françaises. On voit de suite les objections que peut soulever ce projet. Le Comité des recherches a pris TaiFaire à cœur et fait subir un interrogatoire à quelques personnes, entre autres à la comtesse de Cassini (I), qui fut jadis la maîtresse de M. de Maillebois. Celui-ci a pris le large.
M. le duc de Liancourta fait insérer, dans le Journal de Paris du vendredi 2, une protestation sur un bruit qui avait couru sur son compte. Ce seigneur avait donné, dimanche dernier, un souper de cinquante couverts. Au dessert, on se mit à parler — le vin ayant délié les langues — de régence. Monsieur obtint 3 voix, le duc d'Orléans 13; les autres se réunirent sur la tête de M. de La Fayette. Un des convives, — M. de Mirabeau, dit-on, — s'écria qu'il n'approuvait pas le choix de tels candidats, Monsieur étant un homme équivoque, le duc d'Orléans un lâche, et M. de La Fayette n'ayant pas la tête assez forte pour supporter le poids de la régence.
Les assignats ou papier-monnaie seront mis incessamment en circulation : il est difficile de savoir s'ils feront sortir le numéraire ou s'ils prendront dans le public.
(1) Femme du célèbre astronome.
année 1790 187
Dans un discours prononcé, le 9 février, devant la Chambre des Communes, M. Burke trace un tableau frappant de la situation actuelle de la France, qu'il raye du concert européen. Il traite les Français d'architectes en ruines.
L'abbé Fauchet (1) a parlé, à l'Hôtel de Ville, sur les théâtres. Il voudrait qu'il y eût deux^ Opéras, deux Théâtres Français, deux Italiens et six petits théâtres. Chacun d'eux devra donner une représentation gratuite par semaine; tous les trois mois, on réunirait les acteurs de ces théâtres pour y donner une fôte générale dont le spectacle varié et magnifique serait la preuve du talent et du goût des Français. On s'est fort moqué de M. l'abbé, de ses deux Opéras, de ses deux théâtres italiens et français, et de ses six petits spectacles. »
« Paris, 12 avril 1790.
(( M. Necker ne songe nullement, pour le [moment, à abandonner le poste qui lui a été confié. Ce ministre est fort embarrassé, car il y a beaucoup de paiements en suspens et les impôts ne rentrent guère. Il y a pourtant des dépenses indispensables, comme la solde des troupes, qui ne sauraient être retardées.
La discorde des membres de l'Assemblée a déjà causé des dommages irrémédiables. Tout va de mal en
pis.
M. de La Fayette est toujours ici et n'est guère changé !
Le Livre rouge, publié le 7 par ordre de l'Assemblée, produit la plus grande impression dans le public.
(1) D'abord grand vicaire, puis prédicateur du roi; il devint évêque constitutionnel du Calvados en 1791.
C'est un registre des dépenses de 122 feuillets, relié en maroquin rouge, de papier de Hollande, de la maison D et G. Blaner; tout le fdigranme porte : « pro pairia et libertate. » Les dix premiers feuillets renferment les dépenses de Louis XV ; les trente-deux suivants, celles du Roi Louis XVI; le reste est en blanc. Le premier article de ces dernières, en date du 19 mai 1774, porte 200.000 francs pour une distribution faite aux pauvres à l'occasion de la mort du feu Roi. Le dernier article, en date du 16 août 1789, énonce 7.500 francs pour la pension de madame d'Ossun. Chaque article est écrit de la main du contrôleur général et ordinairement paraphé par le Roi, un L avec une barre dessous. Ainsi le livre contient successivement de l'écriture de M. l'abbé Terray, de M. Turgot, de M. de Clugny, de M. Necker, de M. Joly de Fleury, de M. d'Ormesson, de M. de Calonne, de M. de Fourqueux, de M. Lambert, de M. Necker. En général, les articles de la même main sont sous une même suite de nombres et lorsque l'administrateur cesse d'être en fonctions, il y a un « arrêté », quelquefois de la main du Roi. C'est parmi les articles du temps de MM. Turgot, de Clugny et de Fleury qu'il s'en trouve quelques uns non paraphés. Ce livre a été communiqué au Comité des pensions par M. Necker, en présence du comte de Montmorin, le 15 du mois dernier. Les feuillets datant de Louis XV sont scellés d'une bande de papier sur laquelle est apposé le sceau du Roi. Sa Majesté a prié l'Assemblée de ne point livrer au public les actions que son grand-père avait voulu envelopper du voile du secret.
Ce livre a produit une forte impression sur l'esprit
du peuple, et a augmenté sa haine contre la noblesse et les courtisans et surtout contre M. de Galonné, puisque c'est sous son ministère qu'on a accordé le plus de pensions.
La probité de M. Necker et son esprit d'économie en ont reçu un nouveau lustre et, cependant, le nombre de ses ennemis augmente. Ce ministre qui, au mois de juillet, était regardé comme le sauveur de la France, qui en était l'idole, est rangé maintenant dans la classe des hommes ordinaires, et même de ceux qui ont ruiné le pays par des emprunts, et que les vues étroites d'une économie minutieuse exclueront à jamais du nombre des administrateurs de génie. Les députés lui font essuyer toutes sortes de mortifications ; on le traite de radoteur, d'homme qui ne cesse de se plaindre et de présenter des tableaux alarmants de la situation actuelle des finances. Il eût mieux valu, pour sa réputation, qu'il n'eût pas cédé aux instances de l'Assemblée. En homme sage, il devait sentir de lui-même que sa carrière politique était finie et qu'il ne pouvait rien ajouter à sa gloire. M. le maréchal de Ségur s'est cru désigné dans le portrait du premier ministre qu'on trouve à la seconde page de l'avertissement; en conséquence, il a fait insérer, dans la Gazette de Paris du samedi 10, une lettre pour détruire ce qu'on avance contre lui. Le public avait cru reconnaître dans ce portrait M. de Vergennes, dans le second, M. de Brienne, l'Archevêque ; mais la motion que M. de Gussy a faite à la séance de ce matin, à laquelle nous avons assisté, contre cette lettre, a ôté toute espèce de doute.
Le général Paoli est ici. Nous avons eu hier et aujourd'hui deux grands orages.
On espère qu'on ne touchera pas à l'ordre de Malte. »
« Paris, 19 avril 1790.
« On a envoyé à Lille, pour réconcilier les quatre régiments qui se sont querellés, M. Boistelle, maréchal de camp, qui, il y a vingt ans, a passé par Parme avec le Prince de Lambesc. On espère que cet officier sage et prudent, et de beaucoup de mérite, pourra faire entendre raison à des troupes extrêmement surexcitées.
L'Assemblée nationale a décrété le dépouillement complet du clergé qui, dorénavant, sera à la charge de l'Etat.
Hier, on a décrété la circulation des assignats hypothéqués sur les biens du clergé, portant intérêt de .'{pour 100 et formant une somme de 400 millions. Les assignats seront de 200, 300, 1.000 livres; on a aussi mis un impôt de cinquante écus par an sur les voitures à deux chevaux et de 100 francs sur les cabriolets. On frappe surtout sur le luxe. »
« Paris, 26 avril 1790.
« On se croit tout permis dans ce moment et les gens qui ne reconnaissent plus ni frein ni loi peuvent commettre impunément toute sorte de délits. Dans toutes les villes de France, le tumulte a éclaté.
Le fameux Paoli est ici. Il assure avoir renoncé aune grosse pension de l'Angleterre. On raconte que si jamais la guerre éclatait avec cette puissance, la Corse tomberait bien vite entre ses mains.
Le 19, le Roi a invité les Français à recevoir avec