‹ La révolution françaiseChapitre 10 sur 18 · LA GIRONDE · texte numérisé non relu

LA GIRONDE

La Convention avait été élue au milieu des massacres, entre le 2 et le 20 septembre. Elle était toute jacobine. Dans ses Mémoires, l’abbé Grégoire a donné un bon raccourci de l’action des minorités en période de troubles. Il s’agit de la réunion qu’avait tenue le club breton, le 22 juin 1789, la veille de la fameuse séance royale du 23. « Nous étions douze à quinze députés réunis au club breton... Instruits de ce que méditait la Cour pour le lendemain, chaque article fut discuté par tous, et tous opinèrent sur le parti à prendre. La première résolution fut celle de rester dans la salle, malgré la défense du Roi. Il fut convenu qu’avant l’ouverture de la séance, nous circulerions dans les groupes de nos collègues pour leur annoncer ce qui allait se passer sous leurs yeux et ce qu’il fallait y opposer. <( Mais, dit quelqu’un, le vote de douze ou quinze personnes pourra-t-il déterminer la conduite de douze cents députés? » Il lui fut répondu que la particule on a une force magique. Nous dirons : voilà ce que doit faire la Cour et, parmi les patriotes, on est convenu de telles mesures On signifie quatre cents, comme il signifie dix. L'expédient réussit. » Les historiens, de nos jours, ont

remplacé le on par des vocables plus ambitieux : le peuple ou les masses. Peu importe. Depuis 178g, l’art de faire parler la Volonté générale avait fait des progrès considérables. Les Constitutionnels de la Législative, empêchés de retourner dans leurs circonscriptions, faute de passeports; les journaux de droite supprimés et leur matériel distribué aux journaux de gauche; les modérés pourchassés partout où ils osent paraître; les Assemblées primaires décidant, à peine ouvertes, l’expulsion des membres soupçonnés de tiédeur; le vote secret aboli dans dix départements au moins; des élus emprisonnés aussitôt proclamés; des bandes d’assassins rôdant autour des salles de vote : telles furent les conditions dans lesquelles le peuple souverain fut admis à exercer sa souveraineté. Le pays muselé ne put élever la voix : sur 7 millions d’électeurs, 6.300.000 s’abstinrent de gré ou de force. Le dernier dixième ne pouvait qu’obéir.

Il n’y eut de rivalité qu’à Paris où la Commune exclut les Girondins pour faire passer ses amis : Robespierre d'abord, puis Danton, Marat, Collot d’Herbois, Billaud-Varenne, Tallien, Panis et, enfin en queue, le citoyen Egalité, autrement dit Philippe d'Orléans, qui n’en était plus à un reniement près. Partout ailleurs, on avait fait liste unique et, comme les Girondins étaient les plus connus, ils avaient été nommés en très grand nombre. Tous les chefs de la Législative revenaient et, avec eux. Buzot et Lanjuinais, qui étaient d’anciens Constituants, Petion, Roland et Barbaroux qui n’avaient pas encore été députés.

La Convention comptait 749 membres pourvus de 298 suppléants. Sur ces 749, il ne s’en présenta, le 20 septembre, que 371 dont 253 seulement —

un tiers — répondirent à l’appel nominal pour l’élection du président. Bien que le chiffre ait été, par la suite, au fur et à mesure des annexions, porté à 903, ils seront rarement plus nombreux. En juillet 1793, on n’en comptera plus, un moment, que 186. Elue par une minorité, la Convention fut sa propre minorité. C’est ce qui fit sa force autant que sa faiblesse. La peur lui donna de l’audace. Elle régna par la Terreur qui est le gouvernement des faibles et le terrorisme s’exerça également sur les révolutionnaires et sur leurs ennemis. « Il n’y avait personne qui ne fût suspect, parce que personne n’était sûr ni du lendemain, ni de son voisin. »

Les premières séances, cependant, furent assez indistinctes et aucun parti ne sembla devoir se manifester. Le 20 septembre, presque à l’unanimité, la royauté fut abolie, les personnes et les propriétés placées sous la sauvegarde de la Nation. Le lendemain, sans discussion, il fut entendu que les actes publics seraient désormais datés de l’an I de la République et le 25, à l’unanimité, la République fut déclarée une et indivisible. Mais, déjà, cette unanimité n’était plus qu’un trompe-l’œil, et deux groupes, ou plutôt deux courants, apparaissaient nettement : d’un côté, la Gironde; de l’autre, la Montagne.

La Gironde siège à droite; c’est l’ancienne gauche de la Législative. Elle est républicaine, démocrate, parlementaire et anticléricale. Ses membres sont des bourgeois cultivés et chimériques. Ils croient que la vérité leur a été révélée, et leur fanatisme est sans bornes. Mais ils sont conséquents et sincères. Ils ont horreur de la canaille. Ils veulent un gouvernement régulier et respecté qui fonc-

tionne selon les principes révolutionnaires, mais qui, une fois élu, soit soustrait aux insurrections et aux coups de main du faubourg Saint-Antoine. Disciples des physiocrates, ils sont hostiles à toutes les interventions de l'Etat dans le domaine de la production et du commerce. Le respect de la propriété, la libre concurrence, l’individualisme agraire, la libre circulation des denrées sont à la base de leur politique économique. L’année 1792 ne se sera pas écoulée qu'ils auront fait rapporter toutes les mesures de réglementation — taxe et réquisition — qui avaient été prises par les départements ou les municipalités après le 10 août. La loi Le Chapelier, qui interdit toute association ouvrière ou patronale, a pour eux la valeur d’une loi organique. L’article 4 de cette loi ne déclare-t-il pas « inconstitutionnelles, attentatoires à la liberté et à la Déclaration des Droits de l’Homme » toutes délibérations et conventions ayant pour but une action concertée des travailleurs en vue d’imposer un salaire déterminé? Ils ont donc une tendance instinctive à considérer toute protestation contre la vie chère, tout mouvement pour la hausse des salaires, comme un complot contre l’ordre social. Provinciaux, ils craignent que la Convention ne soit prisonnière de la Commune parisienne. Révolutionnaires nantis, ils prétendent s’affranchir de l’émeute qui les a portés au gouvernement et sans laquelle ils ne seraient rien. Contre la Constitution, contre le Roi, contre les Feuillants, ils ont, sans remords, fait appel à Santerre et à ses hommes : « Instruments très méprisables d’une révolution utile, glorieuse et nécessaire ». a écrit Condorcet Mais ils se hérissent de rage à la pensée que leurs auxiliaires d’hier sont leurs maîtres d’aujourd’hui

et que le Comité de surveillance de la Commune a failli englober un certain nombre des leurs, dont Brissot, dans les massacres de septembre. La loi leur est sacrée depuis qu’ils la font. Après Mounier, Mirabeau et Barnave, c’est à leur tour de dire : (( La Révolution est finie. La Révolution s’arrête à nous. » La Révolution s’arrêtera un jour, en effet, mais seulement quand elle aura développé ses principes jusqu’à leurs dernières conséquences. Nous n’en sommes pas encore là. Le radicalisme parlementaire des Girondins n’est pas une fin, ce n’est qu’une étape vers le communisme dictatorial qui apparaît parmi les Montagnards.

A ce communisme, il ne faut pas donner des contours trop précis, ni des formules trop achevées. C’est un communisme élémentaire, une insurrection presque instinctive des pauvres contre les riches, de ceux qui possèdent peu contre ceux qui possèdent davantage. Puisqu’on a établi l’égalité politique et l’égalité civile, pourquoi ne pas établir l’égalité sociale par une nouvelle distribution des fortunes ou par une expropriation générale au profit de l’Etat? Des journalistes répandent l’idée que cette seconde révolution est une nécessité es que, sans elle, la première restera vaine. Des curés constitutionnels se font l’écho de cette pré dication. Des commissaires du Conseil exécutif y adhèrent.

Nous n’avons point sur ce mouvement, aux environs du 10 août, autant de renseignements que nous le désirerions. Cependant, les textes réunis paè M. Albert Mathiez sont assez nombreux et assez démonstratifs pour que nous puissions au moins nous en faire une idée. Le curé Dolivier, présentant à l’Assemblée une pétition en faveur

des émeutiers qui avaient pillé les marchés de la Brie, fait précéder sa demande de considérations de ce genre : « Quelle idée se fait-on de la propriété? Je parle de la foncière. Il faut avouer qu’on en a bien peu raisonné jusqu’ici et que ce qu'on en a dit porte sur de bien fausses notions. Il semble qu’on ait craint d’entrer dans cette matière, on s’est bien vite hâté de la couvrir d’un voile mystérieux ec sacré, comme pour en interdire tout examen; mais la raison ne doit reconnaître aucun dogme politique qui lui commande un aveugle respect et une fanatique soumission. Sans remonter aux véritables principes d’après lesquels la propriété peut et doit avoir lieu, il est certain que ceux que l’on appelle propriétaires ne le sont qu’à titre du bénéfice de la loi. La nation seule *est véritablement propriétaire de son terrain... »

Un autre curé, du Cher, celui-là, exhorte ses paroissiens à ne plus payer leurs fermages : « Les biens vont être communs, il n’y aura qu’une cave, qu’un grenier où chacun prendra tout ce qui lui est nécessaire... » Un commissaire du Conseil exécutif, Monmoro, membre influent du Club des Cordeliers, répand en Normandie, une nouvelle déclaration des droits où on lit ces deux articles : « i° La nation ne reconnaît que les propriétés industrielles, elle en assure la garantie et l’inviolabilité; 2° La nation assure également aux citoyens la garantie et l'inviolabilité de ce qu’on appelle faussement propriétés territoriales, jusqu’au moment où elle aura établi des lois sur cet objet. » Ce qui revenait à dire que les propriétaires de biens fonds et tant que l’Assemblée n’en aurait pas décidé ne détenaient leurs domaines qu’à titre révocable autrement.

Plus la vie est difficile, plus la campagne communiste se fait active. Le curé Jacques Roux la dirige avec une ténacité cauteleuse que ne rebute aucune difficulté Membre des Cordeliers et des Jacobins, membre du Conseil général de la Commune, il fait de sa section des Gravilliers et des sections voisines du Temple et de l’Observatoire, des foyers de propagande d’où partent sans cesse des pétitions contre le commerce libre, contre les capitalistes et contre les bourgeois. Ainsi se constitue à la gauche des Montagnards le groupe des Enragés dont les idées les contamineront peu à peu.

Sans doute, en cet hiver de 1792, ni Robespierre, ni Mirât, ni la majorité des Jacobins ne s’avouent communistes. Au contraire, ils se disent partisans et défenseurs de la propriété. Mais ce qu’ils refusent en gros, ils le concèdent en détail. Question de clientèle d’abord. Les Enragés ont avec eux les portions turbulentes de la capitale, celles qui ont fait la Révolution et sans lesquelles la Révolution ne peut se soutenir. Question de logique ensuite. Les difficultés économiques dont souffre le petit peuple proviennent, pour une grande part, des assignats. Aux maux révolutionnaires, il faut des remèdes révolutionnaires. La politique d’abstention de Roland et son « laisser faire, laisser passer » ramènerait la Révolution un demi-siècle en arrière, à l’aurore de la critique libérale. La politique socialiste des Enragés, elle, est dans le génie du système. C’en est le développement rationnel. Un esprit déductif et formel, comme l’était Robespierre, ne pouvait rester insensible à cette nécessité. Tout en éprouvant, à l’égard des Enragés, beaucoup de méfiance et d’aversion, il sera conduit

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par les progrès de sa réflexion, autant que par la pression des classes laborieuses, à faire sien, morceau par morceau, tout le programme des Enragés. Ii l’imposera à la Convention et il succcombera en essayant de l’imposer au pays.

Les révolutions ont leur logique et leurs lois. En remontant aux causes véritables de la disette et de la vie chère — inflation, guerre, troubles agraires, insécurité des transports — n’importe qui eût été fatalement amené à condamner un certain nombre d’actes politiques accomplis depuis trois ans, c’est-à-dire qu’il eût été conduit à prendre une position contre-révolutionnaire. De toute nécessité, i' fallait donc que la disette et la vie chère fussent pourvues d’une explication mythique, présentées comme une machination des aristocrates et des réactionnaires. Alors que Saint-Just s’attardait encore à plaider pour la déflation et pour les économies, Marat, le premier, donnait le ton : « Il est incontestable que les capitalistes, les agioteurs, les monopoleurs, les marchands de luxe, les suppôts de la chicane, les robins, les ex-nobles, etc. sont tous, à quelques-uns près, des suppôts de l’ancien régime... Aujourd’hui, ils redoublent de zèle pour désoler le peuple par la hausse exorbitante du prix des denrées et la crainte de la famine... Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs, mettrait bientôt fin à ces malversations... Laissons là les mesures répressives des lois... Un peu de patience, et le peuple sentira enfin cette grande vérité qu’il doit toujours se sauver lui-même. » Telle était, en effet, la vérité révolutionnaire.

Tout d’abord, les Girondins firent mine de vouloir se débarrasser de la Commune et de ses amis. Dès le 25 septembre, ils commencèrent l’attaque contre Robespierre, Marat et Danton, mais leur manœuvre fut mal conduite, sans plan préconçu ni suite dans les idées. Ils se répandirent en menaces vaines, en accusations vagues, ils inquiétèrent tout le monde, n’arrivèrent à rien et, dans ces incidents monotones, confus et sans conclusion, ils finirent par perdre une partie de leurs troupes qui, sous le nom de Plaine ou de Marais, constituèrent un tiers parti, un centre amorphe et veule, toujours prêt à se ranger aux côtés du plus fort ou du plus menaçant.

Plus tard, on prétendit que Roland avait constitué un bureau de corruption pour diriger l’esprit public. En fait, sur les 1 00.000 livres mises à sa disposition pour la propagande républicaine, les journaux girondins, La Sentinelle , de Louvet, Le Bulletin des Amis de la Vérité, n’en reçurent que dix, les agents qu’il avait chargés de travailler les sections, pas davantage : autant dire rien. Robespierre et Marat, accusés d’avoir inspiré les septembriseurs et de briguer la dictature, déconcertèrent leurs ennemis, le premier par son langage hautain, le second par son impudence et son cynisme. C’est tout juste si Roland obtint qu’une commission visitât les prisons pour faire relâcher les suspects arrêtés sans preuves, ni mandats réguliers.

Danton était plus vulnérable. Elu député, il était obligé de choisir entre son mandat législatif et son portefeuille ministériel. Il opta pour le mandat, tandis que Roland, qui se trouvait dans le même cas, optait pour le ministère. Ils devaient, l'un et l’autre, rendre compte de leur gestion finan-

cière depuis le 10 août. Roland s’exécuta avec une vertueuse solennité, mais Danton ne fournit que des pièces insuffisantes. Pressé de questions, il finit par avouer qu'il ne pouvait pas justifier de l’emploi des 200.000 livres qui avaient été mises à sa disposition pour dépenses secrètes. A l’en croire, cependant, tout avait été délibéré en commun au Conseil exécutif, et les autres ministres avaient approuvé les dépenses au fur et à mesure. Roland riposta aussitôt qu’il n’en avait aucun souvenir. Monge, Clavière et Lebrun, mis en demeure de confirmer les dires de Danton, exposèrent, en un langage entortillé, que Danton leur avait, en effet, communiqué, en l’absence de Roland, un état de distribution des fonds secrets, mais qu’ils n’avaient pas cru devoir en tenir registre. La défaite était piteuse, et la vérité crevait les yeux : une bonne partie des 200.000 livres était tombée, sinon dans la poche de Danton, au moins dans celle de son entourage, à commencer par son secrétaire général Fabre d’Eglantine, un ancien acteur de tournées, coureur de jupons, poète à ses heures (Il pleut, il pleut, bergère...), couvert de dettes, condamné en Belgique pour rapt et séduction de mineure, devenu un grand homme pour avoir fait jouer une suite patriotique au Misanthrope de Molière. Les Girondins avaient la partie belle, mais ils ne surent pas pousser leurs avantages. L’affaire fit long feu. La Convention refusa à Danton son quitus, mais elle ne le poursuivit pas en justice, et tout finit par des injures dans les feuilles périodiques.

Même impuissance dans l’affaire de la garde conventionnelle. Pour se protéger contre les entreprises de la Commune, les Girondins voulaient que la Convention eût une garde formée par les

départements, à raison de deux cavaliers et quatre fantassins par député, soit en tout 4. 500 hommes environ. La délibération, commencée le 24 septembre, n’aboutit pas. Quelques départements prirent le parti d’envoyer, sans plus attendre, des fédérés pour défendre leurs représentants. Il en vint plusieurs milliers, mais ils ne tardèrent pas à être débauchés par des Jacobins et passèrent à la Montagne. Entre-temps, on discutaillait sut l’organisation de l’enseignement (sans avoir les maîtres, ni l’argent); le divorce était reconnu, la peine de mort instituée contre les émigrés rentrés ou pris les armes à la main, une nouvelle émission de 400 millions d’assignats décidée pour suppléer aux impôts taris.

Les Girondins s’étaient mis dans une situation grotesque • celle d’une majorité qui n’arrive pas à gouverner et que bafoue sans arrêt une mino rité audacieuse. Le départ de Danton nécessitait un remaniement ministériel. Servan, fatigué, demandait, lui aussi, à se retirer. Roland et sa femme leur découvrirent des successeurs dont ils se croyaient sûrs, un ancien Constituant, le journaliste Garat, pour la Justice, un vieil employé du duc de Castries, Pache, pour la Guerre.

Roland et sa femme ne se connaissaient pas beaucoup en hommes. Garat était un bavard, sans caractère, qui avait fait sa renommée en fabriquant des éloges académiques et qui louvoiera entre les partis sans se prononcer. Quant à Pache, à peine installé, il se proclama Montagnard et livra les bureaux de la Guerre aux Enragés.

A la fin de l’année, la Commune était enfin renouvelée. La mairie revenait à un ami de Brissot, mais les deux personnages importants : le Pro-

cureur général syndic et son substitut étaient deux extrémistes, Chaumette et Hébert. Peu après, le concurrent montagnard, battu à la mairie, devenait Procureur du département. Enfin, pour couronner cette série d’échecs et de déceptions, les Girondins perdaient la présidence de la Convention où se trouvait porté un homme du Marais, l’évêque Grégoire. Ainsi, en tout, les Jacobins manœuvraient la Gironde et la repoussaient de position en position. L’offensive des Roland contre les « Triumvirs » était manquée. La riposte des Triumvirs fut la mise en accusation de Louis XVI.

Le procès du Roi est une des plus émouvantes tragédies de l’histoire. Le simple récit de la captivité et des derniers moments de Louis XVI fait un des livres les plus beaux et les plus humains qu’il soit possible d’écrire. Mais, pour qui s’intéresse à la suite des événements, il importe surtout de mettre en lumière les raisons politiques de l’accusation et du supplice. Le calcul des Montagnards est d’une terrible simplicité : il faut guillotiner le Roi pour faire du régicide la marque et l’épreuve des sincérités républicaines. Sur la mort du Roi, les députés se diviseront et se compteront. Ceux qui la rejetteront seront taxés de royalisme, de trahison, d’entente avec les émigrés et les Autrichiens. Ceux qui la voteront demeureront indissolublement unis dans la crainte d'une réaction. Qu’ils soient mis au ban des Clubs, ou qu’ils soient coupés de leurs appuis modérés, les Girondins seront, de toute façon, affaiblis et peut-être mortellement atteints. Le procès de Louis XVI marquera la fin de la République bourgeoise, comme la déclaration de guerre a été la fin de la monarchie constitutionnelle. « Nous ne voulons pas

juger le Roi, dit Danton, nous voulons le tuer. » « Louis Capet, dit Jean bon, a été jugé le 10 août, mettre son jugement en question, ce serait faire le procès de la Révolution et ce serait vous déclarer rebelles- » « Il faut, dit Robespierre, le condamner sur-le-champ à mort, en vertu du droit d’insurrection », et il résuma toutes ces raisons dans son plus célèbre discours % « Il n’y a point de procès à faire, Louis n’est point un accusé. Vous n’êtes point des juges. Vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’Etat et les représentants de la Nation. Vous n’avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer. Un roi détrôné dans la République n’est bon qu’à deux usages : ou à troubler la tranquillité de l’Etat et à ébranler la liberté, ou à affermir l’une et l’autre à la fois. » En d’autres termes, si le Roi n’est pas coupable, ceux qui l’ont détrôné le sont. « La Constitution vous défendait de faire tout ce que vous avez fait. » Il faut que le Roi meure pour que les hommes du io août aient eu raison.

Tombés dans le piège, les Girondins n’en soi' tirent pas. Ils avaient blâmé les effusions de sang et ils auraient désiré sauver Louis XVI, mais ils n’osèrent pas se prononcer ouvertement. Leurs échappatoires et leurs arguties procédurières n’eurent d’autre résultat que de soulever les extrémistes contre eux et de donner à l’assassinat du Roi un caractère d’hypocrisie juridique qui le rend plus odieux.

Tandis qu’on délibérait sur un premier rapport du Comité de Législation, on apprit, le 20 novem bre, la découverte aux Tuileries d’une armoire secrète, l’armoire en fer, qui contenait des papiers

importants, en particulier la correspondance du Roi avec Mirabeau et avec Talon, distributeurs des fonds de la liste civile. En somme, les débris de l’agence de corruption qu’avait montée Bertrand de Molleville. Ce coup de théâtre acheva la déroute des partisans de l’indulgence. Tous ceux qui ne se prononceraient pas pour la mort passeraient pour avoir été achetés. Les suspects ne virent plus qu’un moyen de se refaire une vertu : guillotiner. Lorsque Marat demanda que le vote sur la sentence eût lieu à haute voix, à la tribune, par appel nominal, il ne s’éleva aucune protestation. Tout ce que les Girondins purent obtenir, c’est que Louis XVI fût assisté d’avocats : Tronchet, de Sèze et Malesherbes, l’ancien directeur de la librairie, qui avait si souvent couvert les philosophes contre ses propres services et qui pouvait contempler de près les disciples de ses protégés.

Le Roi comparut deux fois : le 11 et le 26 décembre. Il fut simple et digne. A l’interrogatoire du président Barère, il répondit en invoquant la Constitution qui avait proclamé son inviolabilité et à laquelle il avait toujours conformé sa conduite. La plaidoirie de de Sèze, habile et pathétique, aurait emporté la conviction d’un tribunal ordinaire. Elle n’eut pas d’effet. Vergniaud demanda que la sentence fût prononcée par plébiscite, mais Robespierre, Saint-Just et Marat combattirent la proposition avec fureur. L’appel au peuple, c’était l’inconnu, l’acquittement, la monarchie peut-être! « Soumettre à la ratification du peuple un jugement rendu sur des raisons d’Etat, dit Marat, est non seulement un trait d’imbécillité, mais de démence. Il n’a pu être imaginé que par les complices du tyran, réduits, pour couvrir leurs crimes

et l’arracher au supplice, à livrer l’Etat aux horreurs de la guerre civile. » —

Les scrutins s’ouvrirent le 15 janvier, sous la surveillance des clubs déchaînés et des assassins de septembre qui remplissaient les Tuileries. Successivement, on vota sur la culpabilité, sur l’appel au peuple, sur la mort... Par 683 voix, « Louis Capet » fut déclaré coupable « de conspiration contre la sûreté générale de l’Etat ». Par 424 voix, l’appel au peuple fut repoussé. Le 16 janvier, à huit heures du soir, commença le dernier scrutin. On votait par département à partir de la lettre G. Comme douze des élus de la Gironde se disaient. la veille encore, résolus à l’indulgence, on pensait que leur exemple entraînerait une majorité. Vergniaud présidait; il vota la mort et huit de ses collègues bordelais après lui. Dès lors, les hésitants lâchèrent pied. Pendant vingt-six heures, les députés se succédèrent à la tribune, au milieu des vociférations du public, applaudis ou hués, selon qu’ils se prononçaient pour la guillotine ou pour la clémence. Autant que le sort de Louis XVI, c’était celui de ses juges qui se décidait. Il y eut 721 votants : 361 pour la mort, 360 contre. Mais, comme 26 représentants avaient voté la mort avec réserves, les scrutateurs ajoutèrent ces 26 voix aux 361, en tout 387. Le lendemain, Brissot et Buzot essayèrent encore de soulever la question du sursis. Il fut rejeté par 380 contre 310. Le 20, dans l’après-midi, Garat se rendit au Temple pour signifier la sentence au Roi, qui obtint la permission de passer deux heures auprès des siens et de se confesser à un prêtre insermenté.

L execution eut lieu le 21, au milieu d’une ville

morne, dans un déploiement de troupes formidable. Une double haie de sectionnaires et de fédérés allait du Temple aux Tuileries. Quinze cents hommes gardaient le carrosse royal. Vingt mille étaient massés sur la place de la Révolution où était dressé l’échafaud. A la sortie du Temple, vers huit heures et demie, quelques cris de « Grâce! » s’élevèrent, mais Santerre fit battre les tambours de l’escorte et les roulements continuèrent sans interruption tout le long du trajet. A dix heures, le cortège arriva place de la Révolution. Le Roi descendit lentement de voiture, se laissa lier les mains, gravit les degrés et, du haut de la plateforme, prononça très haut : « Peuple! je meurs innocent! » mais les tambours de Santerre couvrirent sa voix. A ce moment, il y eut une bousculade. Le Roi se tourna alors vers Sanson et ses aides : « Messieurs, je suis innocent de ce dont on m’accuse. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. » Quand le couperet tomba, on entendit un grand cri. Le lendemain, Sanson, rapportant le détail de ces faits, ajoutait : « Pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous ont étonnés. Je reste convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion. »

« Louis, dit Albert Sorel, avait régné médiocrement... La guerre civile aurait rendu sa mémoire odieuse; la proscription aurait effacé son souvenir; l’échafaud lui fit une auréole. En lui ôtant le manteau royal et la couronne qui l’écrasaient, la Convention découvrit en lui l’homme, qui était d’une mansuétude sans égale, et qui porta dans la séparation de tout ce qu’il avait, aimé, dans l’oubli des

injures qu’il avait reçues, dans la mort enfin, ce sacrifice de soi-même et cette conhance absolue dans la justice éternelle qui sont les sources des plus touchantes vertus du genre humain. La Convention l’exclut de la liste des souverains politiques où son rang était inférieur; elle le plaça dans l’ordre des victimes de la destinée et lui conféra ainsi une dignité supérieure et rare dans la hiérarchie des rois. Pour la première fois depuis qu’il régnait, Louis parut dominer sa tâche. Et comme on le présenta, ce jour-là, en spectacle au monde avec une solennité extraordinaire, que cette journée est une de celles qui comptent dans l’histoire des nations, son nom s’associe, dans l’esprit des peuples, à l’idée de la plus grande des infortunes soutenue par le plus noble courage. »

Les Montagnards avaient gagné la partie ; la Convention était engagée sur une voie dont elle ne put jamais s’écarter, et où les Girondins se rompirent le cou. Le 23 janvier, Roland, rendu responsable de la vie chère, quittait le ministère de l’Intérieur; avant deux mois, une émeute éclatera contre ses amis. « Il n’y a plus moyen de reculer », écrivait Marat dans le Journal de la République Française, continuateur de L’Ami du Peuple. « Nous venons enfin d’aborder dans l’île de la liberté et nous avons brûlé le vaisseau qui nous y a conduits », proclamait Cambon, et Lebas disait plus simplement, mais aussi nettement : <( Nous voilà lancés, les chemins sont rompus derrière nous, il faut aller de l’avant bon gré mal gré, et c’est à présent surtout qu’on peut dire ; vivre libre ou mourir. » L’assassinat du conventionnel Lepeletier de Saint-Fargeau, par un ancien garde du corps, était comme l’illustration de ces paroles.

En dépit de leurs fautes, les Girondins gardaient un grand prestige : ils avaient voulu la guerre, et l’on allait de victoire en victoire. C'est par la guerre qu’ils avaient escaladé le pouvoir, c’est par les succès militaires qu’ils s’y tinrent.

Au lendemain de Valmy, la situation des Prussiens était devenue singulièrement dangereuse. Des troupes fatiguées, ravagées par la dysenterie et démoralisées par la résistance imprévue des Français, deux tiers des soldats malades, des ravitaillements insuffisants et irréguliers, une population hostile, un temps détestable, un pays fangeux, des routes détrempées où les canons et les chariots s’enlisaient : c’était la retraite forcée. Elle faillit tourner au désastre. Si Dumouriez avait attaqué Brunswick dans les défilés de l’Argonne, c’en était fait de l’armée prussienne. Mais Dumouriez n'avait pas assez confiance dans ses volontaires pour risquer leur jeune gloire dans une bataille difficile et, d'autre part, il était trop persuadé que l'Autriche était la seule ennemie de la France, pour ne pas chercher un accommodement avec la Prusse. Heureux de gagner du temps, Frédéric-Guillaume se prêtait aussitôt aux négociations et amusait les commissaires du Conseil exécutif, Westermann et Benoist, par de vagues promesses et des déclarations véhémentes contre l'Empereur et la maison d’Autriche. Promesses et déclarations n’engageaient à rien, mais à Paris, on prenait tout cela au sérieux, tant et si bien que le 23 octobre, suivi sans être inquiété, Brunswick repassait la frontière avec son hôpital ambulant. Mais déjà la rive gauche du Rhin était envahie par un autre côté, la guerre de conquête commencée.

Les discussions qui avaient précédé la rupture

avec l’Autriche avaient montré que, pour les Girondins, la Révolution n’était pas une simple affaire de politique intérieure française, mais bien le premier épisode de la révolution universelle, la première étape d’une insurrection générale contre les rois, les prêtres, les nobles. Pour bien marquer ce caractère international, les réfugiés étrangers étaient admis en nombre indéterminé dans les clubs, les assemblées et les administrations. Au lendemain même de la déclaration de guerre, le plus remuant d’entre eux, le Prussien Anacharsis Clootz, qui se faisait appeler l’orateur du genre humain, se présentait à la barre de l’Assemblée : « C’est ici, disaitil, la crise de l’Univers. Le sort du genre humain est entre les mains de la France... La religion des Droits de l’Homme inspirerait-elle moins de vertu, de zèle et d’enthousiasme que la religion des faux prophètes? » La religion des Droits de l’Homme! Ce n’était plus une guerre qui commençait, mais une croisade : une croisade pour la dissolution des Etats.

Un premier décret accorda une pension aux déserteurs des armées ennemies. Traduit en allemand et en espagnol, il fut répandu à des milliers d’exemplaires. On le placardait sur les murs et sur les arbres, on le jetait dans les voitures, on le collait sur des bouteilles d’eau-de-vie : stratagèmes naïfs dont le succès fut médiocre. Plus habile était la formation de légions étrangères, amorces d’armées révolutionnaires, destinées à agir dans leur patrie d’origine. Il y eut des légions liégeoise, belge, batave, savoyarde, germanique, anglaise, toutes équipées et entretenues aux frais de la France. Chaque légion se doublait d’un club de patriotes dont les correspondances, les journaux, les tracts et

les proclamations allaient répandre jusque dans les plus minuscules principautés les idées et les excitations révolutionnaires. De Strasbourg partaient des missionnaires qui, avec l’appui des loges maçonniques, soulevaient les Rhénans contre les électeurs et contre les émigrés. A Genève, les amis de Clavière s’agitaient. A Londres, les démocrates, groupés dans une société historique, multipliaient les manifestations de sympathie. Partout, les événements de France éveillaient l’espoir des misérables et des mécontents. Partout, il se rencontrait des hommes de lettres, pour les défendre et les exalter. A la veille des élections à la Convention, Marie- Joseph Chénier demandait à la Législative d’accorder la nationalité française aux écrivains étrangers qui avaient « sapé les fondements de la tyrannie et préparé les voies à la liberté ». Il souhaitait que beaucoup d’entre eux fussent membres de la future Assemblée afin qu'elle devînt le *< Congrès du monde entier ». Une vingtaine de philosophes reçurent ainsi le droit de cité. Deux d'entre eux : Thomas Paine et Anacharsis Clootz, furent élus députés, l’un du Pas-de-Calais et l’autre de l’Oise. Thomas Paine siégea à droite, Clootz à gauche. « En nous députant ici, disait Danton, la nation française a créé un grand comité d’insurrection générale des peuples contre tous les rois de l’univers! »

Pendant que Dumouriez contenait l’invasion prussienne, les Autrichiens du duc de Saxe-Teschen étaient venus mettre le siège devant Lille. Mais le duc n’avait pas assez de troupes pour investir complètement la ville et, dès qu’il apprit la débâcle de Brunswick, il se retira. Sur ces entrefaites, Dumouriez se rendit à Paris pour proposer à la

Convention la conquête de la Belgique. Il fut reçu en triomphe; on lui donna des fêtes; on le couvrit de compliments; les Jacobins lu’ offrirent un bonnet rouge; Robespierre l’embrassa; Santerre consentit à lui céder une partie de l’artillerie parisienne, et le Conseil exécutif adopta son projet en prescrivant, le 24 octobre, que les armées ne prendraient point de quartier d’hiver jusqu’à ce que les ennemis de la République eussent été repoussés au-delà du Rhin.

L’adjudant général Vergnes, qui dirigeait un des bureaux de la Guerre, avait proposé à Dumouriez de reprendre le plan traditionnel, celui de Louis XIV et de Turenne, en 1672, celui du maréchal de Saxe et de Lœwendal, en 1745 : une armée d’observation, couvrant une armée de siège. Mais les troupes révolutionnaires étaient impropres à une guerre savante. Ardentes et pleines de courage, elles n’auraient point supporté une campagne lente et méthodique. Il fallait les pousser en avant, les entraîner en vue d’une offensive continuelle, laisser faire leur enthousiasme et leur fougue, sans trop se soucier des vies sacrifiées en surcroît. Au reste, pour servir cet héroïsme, on disposait de moyens matériels supérieurs en nombre et en qualité à ceux de l’ennemi, en particulier d’une artillerie de premier ordre. S’il est vrai que la bataille révolutionnaire sera grossière et sanglante, elle ne sera pas, cependant, un simple corps à corps.

Le 6 novembre, Dumouriez rencontrait les Impériaux près de Mons. Après une préparation d’artillerie de trois heures, ses soldats enlevaient à la baïonnette les hauteurs fortifiées de Jemmapes, et contraignaient le duc de Saxe-Teschen à la retraite. Coup sur coup, Bruxelles, Malines, Louvain, Liège,

Gand, Namur, ouvraient leurs portes. Anvers se rendait après quatre jours de tranchée. En un mois toute la Belgique était conquise. Partout les Français étaient accueillis par des acclamations et des réjouissances. A l'autre extrémité de la frontière, le long du Rhin, un second général, Custine, s’était porté en avant, tandis que Brunswick demeurait embourbé dans les routes lorraines et champenoises. Le pays était gagné depuis longtemps à l'influence française, les forteresses dégarnies, la population travaillée par une intense propagande, partout on rencontrait des complaisances et des complicités : Spire, Worms, Mayence, Francfort sont emportées au pas de charge, les princes et principicules détalent ou offrent humblement leurs services. Sur les Alpes, un troisième corps, commandé par Montesquiou, tombe sans déclaration de guerre sur le Piémont, prend Montmélian, entre à Chambéry et contraint les Sardes à évacuer toute la Savoie, tandis que Truguet et Anselme occupent sans plus de peine Nice et le Comté.

Pour un militaire, toute cette campagne est, en dépit de son éclat, pleine d’erreurs et de maladresses. En particulier, Dumouriez et Custine n’ont, à aucun moment, essayé de combiner leurs mouvements pour couper la retraite à Brunswick cpii s’échappa assez facilement. Mais loin de nviire aux Français, ce manque de science les rendait plus redoutables encore : ils semblaient triompher par leur seule présence. On eût dit que le seul nom de liberté mettait l’ennemi en déroute. Un publiciste allemand, qui avait l’imagination biblique, pouvait, sans faire rire, comparer Custine à Josué renversant les murailles au bruit des trompettes.

La victoire soulevait quantité de problèmes.

Allait-on négocier ou poursuivre la guerre? Ralentir la propagande à l’étranger ou l’intensifier? Révolutionner les territoires conquis ou y respecter l’ancien ordre? En faire des Etats protégés ou les annexer? Dès le 28 septembre, la Convention entendait la lecture d’une lettre de Montesquiou qui sollicitait des instructions. Aussitôt s’engage un premier débat qui est intéressant par les contradictions qui s’y manifestent. Le pacifisme de 1789, le cosmopolitisme girondin, les plans de révolution universelle, le vieux rêve des frontières naturelles, la crainte de s’engager dans une guerre sans fin contre l’Europe : tout est agité à la fois. Mais si la Convention n’ose pas encore se prononcer et si elle se contente de renvoyer la lettre de Montesquiou à l’examen du Comité diplomatique, on sent au ton des discours que la balance penche du côté de la guerre. Dans les coulisses, d’ailleurs, les ministres y poussent de toutes leurs forces et leurs raisons, pour n’être pas de pure idéologie, n’en sont pas moins d’un gros poids. Le ministre des Finances, Clavière, prétend que l’entretien des armées ruine le trésor et demande qu’on les fasse vivre sur l’ennemi. Roland, de son côté, craint que le retour des soldats ne soit le signal d’une réaction militaire. « Il faut, dit-il, les faire marcher aussi loin que les porteront leurs jambes ou bien ils reviendront vous couper la gorge. »

La politique girondine, sous sa forme primitive, n’avait guère été qu’un prétexte à rhétorique incendiaire. L’épreuve des faits la contraignait à prendre corps. Depuis six ou huit mois, Brissot jonglait avec des grands mots menaçants. Il était temps de dire ce qu’ils recouvraient, et, puisqu’il ne s’agissait plus d’effets de tribune, mais d’intérêts et de réso-

2q6 la révolution française

lutions positives, l’histoire, la géographie, les nécessités politiques et militaires reprenaient leur valeur et inclinaient les délibérations des Conventionnels vers les chemins battus de la tradition. Le décret du 19 novembre, qui promettait fraternité et secours à tous les peuples désireux, de secouer leur liberté, ne fut encore qu’une manifestation verbale d’humanitarisme. Mais le 15 décembre, la Convention le complétait en décidant que l’aide de la France ne serait pas gratuite, mais qu’elle impliquerait de la part des nations assistées une soumission complète à la dictature et aux lois révolutionnaires : c’était le premier pas vers l’absorption. Le second fut vite franchi. Une série de décrets prescrivit l’annexion de Bâle, de trente-cinq communes du Palatinat, de Liège, de la Belgique et enfin de tout le pays compris entre la Moselle et le Rhin. La Révolution réalisait un projet vieux de deux ou trois siècles : le démembrement de la monarchie autrichienne par la conquête des Pays-Bas. La propagande révolutionnaire semblait n’avoir été qu’un expédient nouveau pour achever l’œuvre de Richelieu.

En acceptant l’héritage de la monarchie et en reprenant ses desseins, la Révolution s’exposait aux mêmes difficultés et aux mêmes dangers. La prise d’Anvers et l’ouverture des bouches de l’Escaut, dont les Hollandais avaient jusque-là le contrôle, ranimaient 1 hostilité du gouvernement de Londres à l’égard de nos entreprises commerciales et maritimes. Pitt avait salué avec plaisir la Révolution parce qu’il avait cru qu’en épuisant les Français, elle lui permettrait de prendre pacifiquement la revanche de la guerre d’Amérique. Dès le moment où la Révolution apparut, non plus sous

l’aspect de l’anarchie, mais sous celui de la conquête, ses sentiments changèrent du tout au tout. Jamais l'Angleterre n'avait toléré que la France s'établît en concurrente sur les côtes du Nord, face à la Tamise, dans une des meilleures positions maritimes du globe. Pour l'en empêcher, elle avait ameuté toute l'Europe contre Louis XIV. Elle l'ameutera a»ec plus de facilité encore centre la Révolution. Ce sera le dernier et le plus long épisode de ce que Seeley appelle la troisième guerre de Cent Ans, la guerre pour l'hégémonie économique et coloniale. Lente à comprendre, lente à se mettre en mouvement l'Angleterre ne s’arrêtera pas avant d'avoir liquidé ce vieux compte. La coalition des puissances retrouvait sa tête et sa caisse. Comme sous Louis XV, la France allait s’enliser dans une guerre continentale quand son véritable ennemi était sur mer.

Jacques Bainviîle a insisté sur ce point avec beaucoup de clairvoyance et de raison. Parmi les fautes de la Révolution, dit-il, une des moins visibles et des plus importantes fut de s’être « mise en conflit avec la plus grande puissance maritime du monde sans avoir elle-même d’escadre et sans espoir d’en retrouver. Car une marine, instrument de précision, ne s’improvise pas ». Les mutineries eL l’émigration avaient ruiné la nôtre. Faute de personnel, d’expérience et d’argent, il n’était pas possible d’en reconstituer une. Pitt le savait. Sa décision fut prise dès la fin de novembre. Pendant deux mois, il multiplia les incidents, les mauvais procédés et les provocations. L’exécution de Louis XVI, enfin, lui fournit un prétexte pour expulser l'envoyé français et amener la Convention à déclarer la guerre au roi George, au stathouder

e Hollande, son allié, et au roi d'Espagne Charles IV qui était un Bourbon, cousin du roi de France (ier février — 7 mars)

La Révolution avait soulevé contre elle la moi tié de l’Europe, mais par une fatalité effroyable, au moment où s’engageait, selon le mot de Pitt, cette guerre d’extermination, les armées françaises se trouvaient dans un tel état de lassitude et de délabrement qu’elles étaient absolument impropres au combat. Une loi accordait aux volontaires de 1792 la faculté de se retirer au ier décembre de chaque année, à la seule condition d’avoir prévenu leur capitaine deux mois à l’avance. Au jour dit, des bataillons entiers décampèrent. Par ailleurs, la désertion faisait des ravages considérables. Les régiments fondaient de semaine en semaine. Sur la Moselle, sur la Meuse, sur le Rhin, aux Pyrénées, partout, les routes étaient couvertes de soldats qui regagnaient leurs foyers sans permission, emportant leurs armes et leurs vêtements. Il y avait en Belgique, à la fin d’octobre, cent mille Français. A la fin de décembre, il n’en restait plus, garnisons comprises, que quarante-cinq mille.

Dans les services du ravitaillement et des étapes le désordre était pire encore. Le ministre Pache cachait, sous l’aspect placide et poussiéreux d’un vieux bureaucrate, une âme vindicative, hargneuse et avide de pouvoir. A peine installé au ministère, il en avait bouleversé les bureaux pour y faire entrer les créatures des Enragés : Audouin, un ancien vicaire de Saint-Thomas, Hassenfratz, un chimiste à l’esprit confus devenu sans-culotte par amour de la saleté et du débraillé, Vincent, un galopin prétentieux qui avait siégé à la Commune du 10 août, trois ou quatre cents nouveaux commis

qui parlaient beaucoup, travaillaient peu et ne songeaient guère qu’à humilier les généraux et à leur faire des avanies.

L'habillement, l’approvisionnement et les charrois de l’armée étaient affermés à des compagnies particulières, entre autres la compagnie Massond’Espagnac pour les transports et la compagnie Doumerc pour le pain et les fourrages. Pache, qui n’osait pas s’en prendre directement à Dumouriez, fit arrêter ses fournisseurs pour vol. D’Espagnac était un fripon qui faisait des bénéfices scandaleux et trichait de son mieux sur ses contrats. Il fut démontré qu’il entretenait 6.300 chevaux, alors qu’il était payé pour 13.000. Mais les hommes que Pache installa au directoire des achats : Bidermann, Max Beer, Cerbeer, Pick et Moselman ne valaient pas mieux, au contraire. Il est possible que l’ordonnateur Malus ait tripoté, mais il est certain que son successeur Ronsin était un parfait incapable, tout étonné de se livrer à des fonctions dont il ignorait les premiers éléments. « Nous sommes dans la pénurie la plus affreuse, notait Padjudant général Montjoye. Nos chevaux meurent de faim; plusieurs refusent le service; le pays est épuisé et les paysans sont obligés de tuer leurs bêtes, faute de pouvoir les nourrir. » Beurnonville, qui commandait l’armée de la Moselle, avait demandé à Paris des bas, des guêtres, des couvertures, des habits et des souliers. On lui expédia des bas d’enfants et des souliers de garçonnets. De l’Escaut aux Pyrénées, tout était à l’avenant : chaussures à semelles de carton, bottes en papier, voitures sans traits, vêtements en guenilles, toiles de tente pourries, drap trop mince, magasins ouverts à tous les vents et accueillants à tous les

voleurs, hôpitaux sans linge, sans lits et sans médi caments. La grande armée de novembre n’était plus qu’une cohue de mendiants.

Pour surveiller l’esprit des armées et administrer les pays conquis, la Convention avait désigné un certain nombre de ses membres qui prirent le titre de commissaires. Leur action fut en tout déplorable. Le commissaire à l’armée de la Moselle, Joseph Cusset, était ivre du matin au soir. A peine éveillé, il s’installait à la cuisine avec le valet de chambre du général, un Nègre qu’il appelait son ami et son frère, convoquait la garde et buvait jusqu’à rouler sous la table. A Namur et à Liège, sévissaient Danton et Delacroix. Toujours à table ou avec des filles, ils n’interrompaient leurs plaisirs que pour haranguer la populace et la pousser aux excès. « On ne fait pas, disaient-ils, des révolutions avec du thé; les principes de justice et d’humanité sont bons en théorie et dans les livres de philosophes; mais dans la pratique, il faut d’autres moyens pour opérer, il faut avoir des coupe-jarrets à gage. »

Comme la Convention, le Conseil exécutif avait ses commissaires : trente pour la seule Belgique. On leur avait confié la <( surveillance tutélaire » des administrations, les réquisitions, l’introduction des assignats et la saisie des biens de l’Eglise. Littérateurs obscurs, petits fonctionnaires, vagues hommes de loi, ils furent éblouis par l’importance de leurs fonctions et commirent des sottises' qui les rendit ent odieux et ridicules. L’un d’eux sommait la municipalité de Namur, de lui offrir un « beau et splendide dîner » en tous points semblable à celui qu’elle avait donné au général Valence. Un autre dénonçait au peuple d’Ypres et de Courtrai

ies nobles et les prêtres comme des vampires semblables aux monstres du Nil qui « ne contrefont des voix humaines que pour attirer les malheureux et les dévorer ». Un troisième enfin répétait aux Bruxellois que le Brabant n’était qu’une vaste ménagerie et qu’on devait y couper à propos vingt ou trente têtes.

Personnellement honnêtes, les commissaires nationaux prirent comme adjoints et auxiliaires d’affreuses canailles dont les brutalités, les rapines et les brigandages révoltaient les populations. L’un d’eux, Saghman, est resté célèbre. C’était un ébéniste bruxellois, notoirement atteint de démence. Pour fêter sa nouvelle dignité, il s’était acheté cinq chevaux, trois cabriolets, un tonneau en bois d'acajou et trois mille pots d'étain. Il se croyait ministre, et on eut toutes les peines du monde à l’empêcher de porter un habit d’écarlate bordé d'hermine.

Enfin et surtout, ni les Belges, ni les Allemands ne voulaient des lois révolutionnaires. Les Français leur avaient annoncé qu’ils apportaient la Liberté. Ils avaient compris : le respect des franchises, des propriétés et des institutions. Pas du tout! Cette Liberté, c’était la dictature de l’étranger, les assignats, l’arrêt du commerce, la proscription des prêtres, les réquisitions, les contributions forcées, la saisie des biens nobles et des biens d’Eglise, la délation, le pillage! Dumouriez s’était opposé de toutes ses forces à l’arrêté du ^décembre. Le Comité de défense générale constitué le ier janvier pour coordonner les opérations militaires et les négociations diplomatiques consentit à le débarrasser de Pache, élu presque aussitôt maire de Pans, mais non à suspendre l’exécution de l’arrêté.

Dès lors, le mécontentement et l’hostilité ne firent que grandir.

Un dernier incident acheva d’exaspérer les Belges. Les commissaires de la Convention avaient mis sous séquestre l’argenterie des communautés religieuses. Ils prescrivirent aux agents du pouvoir exécutif de la transporter à Lille où elle serait plus en sûreté. La mesure ne s’appliquait ni aux églises paroissiales, ni aux objets du culte. La distinction ne fut pas observée. Pendant trois jours, Sainte- Gudule fut en proie aux sans-culottes. « Ils enfon cèrent les portes, raconte M. Arthur Chuquet, brisèrent les châsses, dispersèrent les ossements des saints, violèrent les tombes, mirent les troncs à sac, enlevèrent les registres baptismaux. Les officiers se jetaient les hosties ou les foulaient aux pieds. Les soldats, affublés de chapes et chantant d’obscènes chansons, formaient à travers la cathédrale une procession bouffonne. » Les commissaires, suppliés d’intervenir, répondirent qu’ils ne pouvaient rien. Le pays demeuré profondément religieux entra en effervescence. En de nombreux endroits, des détachements français furent assaillis, désarmés ou fusillés à bout portant.

Les armées austro-hongroises reprirent l’offensive au printemps. Déjà, en décembre, aidé par une insurrection des habitants, Frédéric-Guillaume était rentré à Francfort, mais il n’avait pas poussé plus loin. Le ier mars, l’armée autrichienne, commandée par Cobourg, tombait sur l’armée de Belgique, dispersée dans ses cantonnements de la Roer et la taillait en pièces. Dumouriez, engagé dans une expédition contre la Hollande, se faisait battre à son tour à Neerwinden (18 mars) et à Louvain. Sur le Rhin, Custine était pareillement

bousculé, et, de toutes ses conquêtes, il ne nous restait que Mayence assiégée.

La débâcle des armées et le danger extérieur furent la cause ou le prétexte d’événements poli tiques dont l’histoire demeure obscure : la trahison de Dumouriez et les journées de Mars.

Dumouriez était ambitieux et il ne s’était rallié à la République que dans l’espoir d’y jouer un grand rôle. Peu à peu, il s’était rendu compte que la France n’était pas mûre pour la dictature d’un soldat heureux, et il avait formé le projet d'une principauté indépendante qui engloberait la Belgique et la Hollande, et dont il serait le chef. Forcé par l’offensive autrichienne de renoncer à sa marche vers le Nord, il dut, une fois encore, modifier ses plans et il se décida pour le rétablissement de la monarchie dans la personne du petit Louis XVII, prisonnier au Temple.

La défaite le poussa aux dernières extrémités. Sachant qu’il serait mis en accusation pour avoir, après l’affaire de Sainte-Gudule, rapporté, de sa propre autorité, le décret du 15 décembre, il estima qu’il n’avait plus rien à ménager et se risqua à jouer le tout pour le tout. Il pouvait compter sur l'état-major et une partie des officiers que fatiguaient <( les querelles honteuses » de la Convention. Mais pour entraîner ses troupes sur Paris, il devait être sûr de ne pas être attaqué par-derrière. Aussi le 23, moyennant l’évacuation totale des Pays-Bas, négociait-il avec Cobourg un armistice provisoire et une promesse de neutralité.

jusque-là tout est clair. Ce qui l’est beaucoup moins, ce sont les allées et venues de Danton entre Paris et les armées, et surtout l'arrivée au camp de Dumouriez, le 26, d’une députation de trois

Jacobins exaltés : Proli, Dubuisson et Pereyra que nous retrouverons mêlés aux complots des Enragés et aux grandes affaires de trahison en 1794. Danton quitta Dumouriez le 21, après Neerwinden. Il aurait dû être pressé de se trouver à Paris pour y rendre compte des événements. Il n’y arriva pourtant que le 26. Avait-il été mis au courant par Dumouriez de ce qui se préparait? Avait-il jugé prudent de disparaître jusqu’à ce que les choses se soient précisées, afin de se ranger, à coup sûr, du côté de la victoire? Cela paraît vraisemblable. Quant à Proli et à ses collègues, quels services venaient-ils offrir? Ecoutèrent-ils les déclarations que leur fit Dumouriez avec autant d’indignation qu’ils le prétendirent dans leur rapport?

Ce qui complique encore les choses, c’est que Danton, Proli et les Enragés avaient aux premières mauvaises nouvelles semé la panique dans Paris et provoqué les 8, 9 et 10 mars un soulèvement des sections contre l’Assemblée qu’elles accusaient de mal conduire la guerre et de ne pas poursuivre les conspirateurs. Pour apaiser l’émeute, la Convention avait voté la création d’un tribunal révolutionnaire, résurrection du tribunal du 17 août supprimé par les Girondins. Faut-il voir dans ces journées un premier effort des Jacobins pour se débarrasser par la force de la majorité girondine? Ou au contraire une tentative pour établir à Paris une organisation insurrectionnelle qui aurait secondé le coup d’Etat militaire? Le bon accord qui règne à ce moment entre Marat, Robespierre et Danton, irait à l’appui de la première hypothèse, mais il faut mettre en faveur de la seconde les efforts de Danton pour faire élire un nouveau ministère dont les membres eussent été choisis

parmi les conventionnels et aussi son acharnement à défendre Dumouriez jusqu’au 28.

Quoi qu’il en soit, après des débuts favorables, l’affaire tournait mal pour Dumouriez. Il livrait à Cobourg le ministre de la Guerre et les quatre conventionnels qu’on lui avait dépêchés, mais, à part un millier d’hommes, son armée se déclarait contre lui, et il était forcé d’émigrer à son tour. Danton se rejeta à l’extrême gauche avec d’autant plus de fureur qu’il se sentait compromis. Dans deux discours d’une violence inouïe, il accusa les Girondins d’être les complices de Dumouriez et il demanda à la Convention de « déclarer la guerre à ses ennemis intérieurs ». Déjà, il avait institué dans chaque commune (à Paris, dans chaque section) un comité de surveillance de douze membres, qui, théoriquement chargé de la délivrance des permis de séjour aux étrangers et du contrôle des passeports, était en réalité un instrument de police, pour la chasse aux suspects. Entraînés par Danton, le Centre et la Montagne votèrent une série de mesures qui marquent le début de la Terreur : institution d’une taxe spéciale sur les « riches », formation d’une armée révolutionnaire recrutée parmi « les pauvres », mise en activité du tribunal révolutionnaire avec une procédure expéditive, enfin, constitution d’un Comité de Salut public de neuf membres délibérant en secret (28 mars- 6 avril).

A la fin de février, l’Assemblée avait décidé la levée de 300.000 hommes. Le contingent était fixé pour chaque commune au prorata de la population. S’il ne se présentait pas assez de volontaires, le complément en serait pris parmi les célibataires et les veufs sans enfants, de dix-huit à quarante

ans, et ce choix se ferait à l’élection! Faire élire les recrues en pleine guerre, cela passait les bornes de l’absurdité, et l’on imagine sans peine l’irritation terrible qui en résulta pour toute la France. Sous prétexte d’empêcher les abus, des départements décidèrent alors de confier aux municipalités le soin de choisir les hommes qui seraient mobilisés : excellente manière pour se débarrasser des « aristocrates » et des « bourgeois »! A Paris, les sections désignèrent nominativement, un à un, dou/e mille jeunes gens qui passaient pour être antijacobins : clercs de notaire, commis de banque, employés de commerce et de bureau. Il y eut. le 4 et le 5 mai, au Luxembourg et aux Champs-Elysées, deux émeutes de conscrits qui criaient : » A bas les anarchistes! Au diable Marat. Danton et Robespierre! » Ils furent brutalement dispersés par Santerre. Les muscadins de 1795 se souviendront des levées de 1793. Pour l’équipement des recrues, la Commune établit sans tarder un impôt progressif sur les revenus qui, au dessus de 30.000 livres, équivalait à la confiscation II était dit que pour asseoir cette taxe, les sections ne seraient pas liées par les rôles de l’impôt ordinaire.

C’est encore le recrutement qui provoqua le soulèvement vendéen. Le pays était très attaché à sa religion, à ses prêtres et à ses nobles. La Révolution y avait été mal accueillie, et la révolte couvait depuis des mois. La loi des 300.000 hommes en fournit l’occasion. En quelques jours, le pays fut en feu. L’Etat-Major de l’insurrection comprenait, fraternellement unis, des paysans : Stofflet et Cathelineau: des nobles : Charette, Bonchamp, d’F.lbée, La Roche jaquelein et même des curés comme l’abbé Bernier. Les Vendéens massacrèrent les patriotes de

Machecoul, bousculèrent les gardes nationaux, les gendarmes et les vainqueurs de la Bastille qui leur étaient opposés, s’emparèrent de Cholet, Thouars, Fontenay et menacèrent Nantes où ils entrèrent même un moment.

De tous côtés, la politique girondine s’effondrait. Pour se maintenir au pouvoir, les Girondins avaient besoin de victoires continuelles. Les défaites intérieures et extérieures annonçaient leur fin. Mais comme ils gardaient la majorité à la Convention, ils ne pouvaient être vaincus que par un soulèvement populaire. Ne disposant ni des sections, ni de la garde nationale parisienne, les Montagnards n’étaient pas en mesure de le provoquer à eux seuls. La garde nationale était à la réquisition de la Commune, les sections, sous l’influence des Enragés. Ceux-ci représentaient véritablement la force agissante. La raréfaction des denrées et l’augmentation continuelle des prix avaient donné à leur propagande un essor formidable dont ils avaient fait la preuve en février, en organisant le pillage des épiceries. Pour abattre les Constitutionnels, les Girondins avaient demandé le secours de Danton et de Santerre. Pour abattre les Girondins, les Montagnards demandèrent le secours de Jacques Roux et de Varlet. Marat connaissait personnellement Jacques Roux qui l’avait caché dans sa maison, lorsqu’il était sous le coup de poursuites judiciaires. L’entente dut se conclure entre eux vers le début d’avril. Les Enragés promirent leurs troupes. La Montagne prit à son compte le programme social des Enragés. Le 10, à la suite d’une pétition des sections contre l’accaparement, Robespierre prononçait un grand discours où il flétrissait « les aristocrates bourgeois qui ont horreur de

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l’égalité ». Le 11, la Convention décrétait le cours forcé de l'assignat. Le 4 mai, elle votait le recensement et la taxation des grains et fourrages, le 20, le principe d’un emprunt forcé d’un milliard sur les riches.

Les Girondins essayèrent de se défendre en frappant le personnage le plus représentatif de la Montagne : Marat. Syphilitique jusqu’aux moelles, couvert de chancres, le teint jaune, la démarche convulsive, en proie à des névralgies continuelles, à moitié fou, Marat avait, dans sa maladie, conservé un sens prodigieux du journalisme, tandis que ses souffrances exaspéraient en lui le goût de la bataille et du crime. Personne n’exerçait sur la populace une influence comparable à la sienne. Les Girondins imaginèrent de le traduire devant le tribunal révolutionnaire pour avoir signé, comme président des Jacobins, une circulaire demandant la proscription des députés qui avaient voté l’appel au peuple, lors du procès de Louis XVI. Envoyer Marat devant le jury, c’était le faire juger par lui-même. Interrogé pour la forme, il fut acquitté le 24 avril et ramené en triomphe à la Convention.

Les Girondins ne se tiennent pas encore pour battus. Vergniaud avait dénoncé à la tribune les procédés par lesquels les triumvirs avaient provoqué les pétitions qui demandaient la déchéance de vingt-deux députés et dénoncé à ce propos les ressorts secrets du jacobinisme : » Les rédacteurs et leurs atnis se répandirent au même instant dans les sections de Paris. Chaque émissaire, d’après les conventions faites, disait : Voilà une pétition qu’il faut, signer. — Lisez-la. — Inutile. Elle a déjà été adoptée par la majorité des sections. Ce mensonge

réussit auprès de quelques-unes. » Là, où il y eut de la résistance « les intrigants, les oisifs, les inconnus demeurèrent jusqu’à ce que les bons citoyens se fussent retirés et, maîtres de la délibération, ils délibérèrent qu’il fallait signer la pétition et la signèrent en effet. Le lendemain, quand les citoyens arrivaient à la section, on leur présentait la pétition à signer; on se prévalait contre eux de la délibération prise la veille. S’ils voulaient faire quelques observations, on leur répondait par ces mots terribles : Signez ou point de certificat de civisme ». Dans plusieurs sections même, on décida de renouveler toutes les cartes civiques à la fois et on refusait les nouvelles à ceux qui ne signaient pas. « Les faits sont notoires, il n’est personne qui puisse les contredire. »

Vergniaud, en effet, n’a pas été contredit. Au contraire, on trouve dans un rapport du policier Dutard, « observateur » du ministère de l’Intérieur, à la date du 14 mai, la description, plus poussée encore, du même mécanisme : « Dans presque toutes les sections, ce sont les sans-culottes qui occupent les comités de surveillance; ce sont eux aussi qui occupent le fauteuil, qui ordonnent l’intérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, qui choisissent les censeurs et reviseurs. Cinq ou six espions, habitués de la section, soldés à quarante sous, y sont depuis le commencement jusqu’à la fin de la séance; ce sont des hommes à tout entreprendre. Ces mêmes hommes sont destinés encore à porter les ordres d’un comité de surveillance à l’autre, de proche en proche, de manière que, s'il arrive quelque chose dans une section, la section voisine en est bientôt instruite; et si les sans-culottes d’une section ne sont pas assez forts.

ils appellent ceux de la section voisine. » Au surplus, les comités de surveillance, pour coordonner leur action, avaient nommé un comité central, où l’on parlait ouvertement de septembriser vingt ou trente députés. Parmi les membres qui soutinrent la proposition, on cite un employé des subsistances militaires et deux administrateurs de police.

Il se trouve pourtant des sections où les modérés regimbent, où, par leur obstination à être présents, ils ont la majorité. Voici la section Bon-Conseil, qui avait ouvert le feu, contre les Girondins, au début d’avril. Le 5 mai, elle envoie une députation lire une adresse toute différente. Les citoyens de la section voient avec peine la représentation nationale avilie, menacée, livrée à l’infamie, résignée aux poignards. Ils s’engagent à défendre la liberté des opinions et ils ne souffriront pas que les bons soient écrasés par le despotisme de prétendus patriotes, qui ne sont que des intrigants. Honneurs de la séance, mention honorable, réponse affectueuse du président Bover Fonfrède, tout est accordé à ces courageux pétitionnaires par la majorité émue. Mais c’était un précédent dangereux pour le parti adverse qui s’empressa d’y mettre bon ordre. Sous prétexte que les porteurs de l’adresse avaient soulevé du tumulte en revenant à leur quartier, les administrateurs de police les firent arrêter et coffrer. Excellent moyen pour décourager les imitateurs.

Parmi les papiers saisis chez Robespierre, après sa chute, se trouve un document d’une extraordinaire précision. Courtois, qui l’a publié, n’y a vu sottement qu’un épanchement secret d’ambitieux. Or, ces quelques lignes, écrites entre le 16 et le

19 mai, donnent exactement le secret des journées qui vont suivre : « Les dangers intérieurs viennent des bourgeois; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple... Il faut que le peuple s’allie à la Convention et que la Convention se serve du peuple. Il faut que l’insurrection s’étende de proche en proche sur le même plan. — Que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes. — Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer. » Comme le dit un historien de la Commune, Paul Sainte-Claire Deville, rien de plus tragiquement caractéristique des horreurs de la guerre civile que ce néologisme colérer, employé par un homme à tête froide, qui sait le maniement des passions. Les individus à colérer ne sont que quelques poignées d’ailleurs. Le très grand nombre reste passif ou apeuré, il suffit de deux ou trois cents hommes par section pour y faire la loi. Dans ce Paris qui comptait plus d’un demi-million d’habitants, les « masses » révolutionnaires n’ont pas dépassé dix mille hommes, mais encadrés, entraînés, tenus en main.

Cependant, inquiète du travail des ateliers de « colérage », la Gironde, le 18 mai, fait nommer une commission de douze membres chargée d’enquêter sur les abus de la Commune. Les Douze se mettent aussitôt à l’œuvre, ordonnent aux sections de leur communiquer leurs registres, interdisent les réunions nocturnes, mettent en arrestation Hébert, substitut du procureur-syndic, Varlet, le second de Jacques Roux, et Dobsen, président de la section de la Cité. Le 27, les pétitionnaires de 28 sections (sur 48) envahissent l’Assemblée, lui imposent la mise en liberté des détenus et la destitution des Douze. Le 28, la Gironde les

rétablit. Le 29, aux Jacobins. Robespierre fait appel à la Commune et au peuple pour taire échec « au triomphe de la tyrannie ». Mais il se garde de préciser les moyens : «< Ce n est pas à moi d’indiquer ces mesures, à moi qui suis consumé par une fièvre lente et surtout par la fièvre du patriotisme. J'ai dit. Il ne me reste plus d’autre devoir à remplir dans ce moment. »

Tout le monde avait compris. En effet, le même jour, à l’archevêché, où se tenaient toujours des réunions politiques d’électeurs et de sectionnaires, s’était constitué un Comité insurrectionnel de six, puis neuf, puis onze membres, dont faisaient partie, avec Varlet et Dobsen, quelques-uns de ces militants obscurs, niais prêts à tout, intermédiaires indispensables entre les chefs et la troupe. Varlet était employé des postes. Dobsen avocat. Auprès d’eux, 011 cite, un marchand de jouets, Bonhommet, un . peintre-doreur, Simon, un cordonnier, Wandling, un charpentier bossu. Fournerot, un espion espagnol, qui se disait banquier, Guzman, deux ou trois individus sans profession précise, vaguement journalistes. L'ingénieur jacobin Dufourny a, tout au moins au début, joué un rôle important. C’est lui qui, pérorant en public, avait donné le thème de l'attaque : « Souvenez-vous du 10 août. Avant cette époque, les opinions étaient partagées sur la République: mais, à peine avez-vous porté le coup décisif, tout a gardé le silence. Le moment de frapper de nouveaux coups est arrivé. Ne craignez rien des départements; je les ai parcourus: je les connais tous; avec un peu de terreur et des instructions, nous tournerons les esprits à notre gré. »

Le 31, grossi des délégués des sections monta-

gnardes (34 sur 48, cette fois), le Comité se transporte à l’Hôtel de Ville, fait sonner le tocsin, battre la générale et fermer les barrières. Sur ses injonctions. la Commune nomme au commandement de la garde nationale, en remplacement de Santerre, parti pour la Vendée, un ancien orateur de foire devenu commis aux barrières, le général Hanriot. Vers cinq heures, la Convention est envahie par les émeutiers qui demandent la suppression définitive des Douze, l’arrestation des vingirleux principaux Girondins, la taxe sur les riches, l’épuration des administrations. Les Girondins étaient venus, nombreux. Bravement, ils protestent contre le défilé des pétitionnaires, et s’opposent à leurs demandes. La Convention n’accorde que la suppression des Douze.

La journée était manquée. On la recommencera le 2 juin, mais cette fois dans toutes les règles. Dans la nui*, le Comité révolutionnaire lance un mandat d’arret centre Roland, Clavière et Lebrun. Roland réussit à s’enfuir, mais sa femme est arrêtée à sa place. Clavière et Lebrun sont appréhendés à la sortie du Con.eil exécutif. Les journaux girondins sont saisis et leurs rédacteurs emprisonnés. Hanriot bloque la Convention avec des bataillons sûrs et des canons, l’avertit qu’aucun député ne sortira tant que l’Assemblée, harcelée par des délégations porteuses d’adresses comminatoires, n’aura pas livré les vingt-deux Des représentants qui essayent d’échapper sont rejetés dans la salle à coups de crosse. On tente une sortie en corps. Les barrages ne s'ouvrent pas. Hanriot fait charger ses canons et l’on est obligé de rentrei sous les menaces et les huées des soldats. « Nous voulons les traîtres! A la guillotine les Brissotins! Rentrez dans

l:i tanière! » Marat apparaît à la tête d’une troupe d’hommes armés qui l’acclame : « Au nom du peuple, hurle-t-il, je vous somme de retourner à vos postes que vous avez lâchement abandonnés. » C’est la fin. La séance reprise, la Convention vote l’arrestation de vingt-neuf députés, en spécifiant seulement qu’ils ne seront pas conduits en prison, mais gardés à domicile.

Parmi les vingt-neuf, se trouvaient Vergniaud, Brissot, Gensonné, Buzot, Guadet, Isnard et Barbaroux. La Gironde était morte. La dictature jacobine allait commencer.

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